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Full text of "Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal, sa vie et ses oeuvres. Tome VI : Lettres"

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48 




STEGHANTAL 






LETTRES 



BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 



D 910 593846 9 






M* 




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SAINTE JEâME-FRUNÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

SA VIE ET SES OEUVRES 

ÉDITION AUTHENTIQUE 

PUBLIÉE PAR LES SOIMS 

DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTERE DE LA VISITATION SAINTE -MARIE d'aNNECV 



TOME SIXIEME 




I 



GENEVIEVE 









L'auteur el les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de 
reproduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en juillet 1878. 



PARIS. _ TYPOGRAPHIE OH K . PL0N ET c , t> 8> R{JK cmimk ^ 



SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRFjMYOT 

DE GHAIVTAL 

SA VIE ET SES OEUVRES 



LETTRES 



m 



Première édition 

Entièrement conforme aux originaux , enrichie d'environ six cents lettres inédites 

et de nombreuses notes historiques 





PARIS 

E. PLON et C ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANCIÈRE, 10 

1878 
Tous droits réservés 



LETTRES 



DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 



DE CHANTAL 



RANGEES PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE 



III 







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LETTRES 

DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

RANGÉES PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE 



ANNÉE 1627 



LETTRE DCCLIV {Inédite) 

A MO.VSIEUR LE BARON DE CHANTAL 

SON FILS 

Souhaits de ljonuc année. — La Sainte espère voir ses enfants à son voyage 
d'Orléans. — Penser souvent à l'instabilité de celte vie. 



vive •[- jésus! 



[Annecy, 1627.] 



Que toutes sortes de saintes bénédictions soient données à 
mon (rès-cher fils et à ma bien-ainiée fille, à ce commence- 
ment d'année, et par tous les siècles, afin qu'après avoir vécu 
longuement et heureusement ensemble en celle vie, ils jouis- 
sent et continuent leur sainle et agréable société dans l'éternité 
de la gloire. Voilà mon grand et infini souhait sur vous, mon 
très-cher fils, et sur celte petite mais lan.t aimable créature que 
Dieu vous a donnée, et laquelle j'aime parfaitement et tendre- 
ment avec vous et en vous ; mais il me tarde de savoir des nou- 

VI. 1 



2 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

velles rie votre santé et de la sienne, et de votre chère petite 
fille ', que Dieu rende aussi toute sienne, s'il lui plaît. 

Je suis toujours dans l'espérance d'aller l'été prochain à 
Orléans, ainsi que nous commande la Mère [de Chàtel], élue 
pour Supérieure [de ce monastère d'Annecy]. Etant si proche 
de vous, ce ne sera pas impossible de vous voir et votre petite 
famille, dont je me promets une très-grande consolation, 
moyennant la divine grâce que je ne cesse d'invoquer sur vous, 
afin qu'elle vous assiste, et conduise sûrement parmi les sen- 
tiers de cette misérable vie toute remplie de misères, et d'oc- 
casions de s'éloigner de Dieu et de sa divine crainte. Mon très- 
cher fils, je vous supplie et conjure de vous tenir ferme dans 
l'enclos du saint amour et crainte de Dieu. Regardez souvent 
à l'éternité de la vie où nous allons aboutir, et à l'instabilité de 
celle-ci, qui ne nous sert que de trajet pour passer à l'autre. 
Au nom de Dieu, vivons en sorte que nous puissions vivre éter- 
nellement ensemble dans cette gloire et félicité éternelles. Ce 
désir, mon très-cher fils, est immense et infini dans le cœur de 
votre indigne Mère qui vous aime d'un amour incomparable. 

Conforme i une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens. 

Dieu soit béni! 



1 Marie de Ckanlal, qui fut depuis la célèbre marquise de Sévigné. 



ANNEE 1627. 



• LETTRE DCCLV 

A LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET 

SUPÉRIEURE A ni'MILLV 

Il faut s'abandonner à Dieu et travailler à l'acquisition des vertus solides. — 
Confiance due à la Supérieure d'Annecy. — Les lettres d'une Religieuse doivent 
être courtes et dévotes. 

vivk j- jésus! 

[Annecy, 1621.] 

Ma très-chère fille, 

Au nom de Dieu, ôlez-moi ces chimères de crainte, vous 
faites tort à la bonté de Notre-Seigneur de vous y amuser tant 
peu que ce soit. Moquez-vous décela, et vous jetez dans le 
fond de la miséricorde de Notre-Seigneur qu'il vous a préparée 
de toute éternité, et demeurez là à recoi , sans regarder les 
choses passées, les présentes ni les futures. Au nom de Dieu, 
faites ceci, et que je n'entende plus ce langage de crainte d'une 
fille qui a tant de preuves de l'amour de son Dieu : suivez 
l'attrait que sa Bonté vous donne, abandonnez-vous sans ré- 
serve à la merci de sa Providence; mais confessez que c'est 
un bien et un acte que vous ne sauriez faire de vous-même; 
humiliez-vous et le suppliez de vous tirer fortement. 

Ne laissez point amuser nos Sœurs qui sont attirées au re- 
cueillement, à ces sentiments; qu'elles les reçoivent simple- 
ment sans les seconder par des actes, ains qu'elles se laissent 
conduire à Notre-Seigneur et se portent aux solides vertus. 
Souvenez-vous de notre Sœur N..., qui en avait tant au com- 
mencement, et la voilà sans vertu; il la faut patienter. Nous 
envoyons pour l'autre pauvre malade ce que nous pouvons. — 
Ma fille, il est vrai que je suis toute vôtre et que votre entière con- 
fiance en moi ne sera jamais trompée, n'en douiez nullement ; 
mais ne laissez pas aussi d'avoir confiance en celle maison et 
à la Supérieure, car, de vrai, vous y trouverez toute affection. 

Ecrivez à ces dames qui vous écrivent, mais dévotement et 

l. 












■ .-■ i-: ■ '. r ■'. 



4 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

courlement, quoique cordialement, et au bon Père Ficliel, que je 
salue avec conjuration de prier Dieu pour moi; je n'ai point 
reçu sa lettre. — Je suis fort marrie du déplaisir qu'areçu notre 
très-chère madame de la Fléchère; mais j'espère en Dieu que 
l'ardeur et petite affection que ces messieurs nous témoignent 
ne nous fera point de mal. — Il faut que vous regardiez bien si 
celte grange vous sera absolument nécessaire; car vous ne 
devez nullement craindre qu'on leur permette d'avoir aucune 
vue sur vous; cela, Dieu aidant, nous l'empêcherons bien. Je 
voudrais savoir qui sont ceux qui vous persécutent; j'en par- 
lerais à Mgr. Demeurez en paix cependant. Notre Sœur la Supé- 
rieure vous écrira pour notre Sœur A. B. ou pour la Sœur 
[Cl. M.] Tiolier, je vous laisse le choix. 

Adieu, ma fille, et à toutes nos Sœurs; vivez paisiblement el 
gaiement toute en Dieu. Je suis vôtre et serais bien aise que 
vous veniez amener la Sœur. Je vous en assure, il me fera 
grand bien de vous voir. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original garde' aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLVI (Inédite) 

A LA MÈRE PAULE-JKRONYME DE MONTHOUX 

SLTisniGMUi A BLOIS 

Lo voyage de Piémont est retardé. — Projet de fondation à Bourg en Bresse. — 
Les dames fondatrices d'un monastère particulier n'ont pas le droit d'entrer 
dans tous ceux de l'Ordre. 

VIVE -[- JESUS! 

[Annecy, 1627.] 

Ma très-chère fille, 

Nous voici encore à Nessy avec bien de la consolation pour 
bien des sujets, particulièrement pour la douce société que 
nous avons avec nos chères Sœurs de Châle], Supérieure céans, 



ANNEE 1G27. 5 

el noire Sœur Favre, dcslinée pour l'être à Carmagnole, où je 
crois que nous n'irons qu'après l'hiver, et peut-êlre m'en 
exemplera-t-on; on y fait ce qu'on pcul. Cependant, ceux de 
Bourg en Bresse, dont ma Sœur Marie-Jacqueline Favre est 
[originaire], désirent passionnément l'avoir là pour le com- 
mencement de l'établissement de l'une de nos maisons qu'on y 
désire. Je ne sais encore si cela se pourra bien ajuster; nous 
espérons qu'oui, moyennant la grâce de Dieu, que je supplie 
vouloir èlre la douceur et conduite de votre très-chère âme, 
et veuille donnera nos très-chères Sœurs, vos filles, la sain- 
teté requise à leur bonheur, avec un saint accroissement spi- 
rituel et temporel à votre bien-aimée petite famille, laquelle, 
commej'espère, n'en est pas moins agréable à la divine Bonté, 
qui la multipliera quand sa gloire le requerra, ainsi que de 
toute mon âme je l'en supplie. 

Quant à l'entrée des fondatrices en toutes les maisons de 
l'Ordre, je crois, ma très-chère fille, qu'il sera difficile d'ob- 
tenir cela des Supérieurs et des monastères, la chose étant 
extraordinaire, et de peu de profit pour les dames qui ne demeu- 
rent pas actuellement dans les monastères. Certes, je ne doute 
point que si madame de Limours venait ici, on ne la fît entrer, 
parce qu'en ce pays les conséquences ne sont pas d'impor- 
tance. Voilà, ma très-bonne et chère fille, ce que je vous en 
puis dire, avec l'assurance que mon âme souhaite sans finie 
comble de toutes grâces à la vôtre très-chère, queje salue ten- 
drement. 






Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



Annecy, 12 janvier [162"]. 



LETTRE DCCLVII [Inédite) 

A MONSIEUR DE COULANGES Fils 

A I'ITUS 

Félicitations au sujet de son mariage. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

Monsieur, - 

Je bénis Dieu de lout mon cœur des bonnes nouvelles que 
vous me donnez de voire heureuse alliance et de l'entière gué- 
rison de mon fils. Certes, je suis liée à voire honorable famille 
par tant d'obligations et d'une affection si étroite, que je ne 
saurais m'empêcher d'avoir très-bonne part à tout ce qui lui 
peut arriver de bien ou de mal. C'est pourquoi, Monsieur, 
vous voyant si pleinement content de votre mariage et avec 
tant de raison, j'entre dans vos sentiments autant que je puis, 
pour m'en réjouir avec vous et avec toute votre chère famille, 
remerciant notre bon Dieu de toutes mes forces pour cette 
grande bénédiction, et suppliant son infinie douceur de ré- 
pandre en abondance ses grâces et faveurs sur votre mariage, 
afin qu'il arrive à longues années en toute sa prospérité. Voilà, 
Monsieur, les souhaits que mon cœur fait pour vous et pour 
madame votre femme, que je supplie m'accepter pour sa très- 
humble servante, étant et voulant être à jamais votre très- 
humble et affectionnée servante. 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Boulogne-sur-Mer. 



ANNEE 1627. 
LETTRE DCGLVIII 

A MADAME LA COMTESSE DK DALET 
Fondation do Saint-Flour. — Prochain voyage en France. 



[Annecy, 1627.] 

Ma très-chère soeur que j'aime uniquement, 

Je viens dédire à ma très-bonne Sœur [M. J. Compain], voire 
chère Mère, que cette fondation proposée pour la ville de Saint- 
Flour est tout à fait convenable ', et mérite d'être acceptée avec 
bénédiction à la souveraine bonté de Notre-Seigneur, surtout 
parce qu'il lui a plu disposer et polir les pierres iiifaes et fon- 
damentales de cet édifice spirituel. Oui, ma vraie très-chère 
Sœur, nous oserons bien espérer la consolation de nous revoir 
celte année à loisir, moyennant la divine grâce que je supplie 
vouloir réduire ce dessein, et mon obéissance à l'accomplir à 
sa très-pure gloire, et consolation utile de nos très-chères Sœurs. 

1 Voici comment la Mère de Cbaugy raconte l'histoire de cette fondation : 
« Monseigneur Charles de Noailles, évêque de Saint-Flour, duquel la vie 
est en bonne odeur, et le mérite en réputation par toute la France, avait 
dessein d'établir en sa ville, capitale de la haute Auvergne, un monastère de 
Religieuses , et d'autant qu'il avait eu la grâce de connaître notre saint 
Fondateur, le doux souvenir de la sainteté de sa \ie lui fit jeter les jeux sur 
notre petit Institut, croyant que les greffes prises sur un si bon arbre ne 
pourraient que lui rendre des fruits de toute piété et suavité. Toutefois, la 
fondation fut différée jusqu'en automne 1G28. M. le prieur de Rochefort, 
à qui on avait remis le soin de cette affaire, s'adressa à la communauté de 
Montferrand pour avoir des Religieuses. Par l'avis de notre digne Mère 
de Chantai, qui s'y trouvait alors, notre Sœur Marie-Michelle des Roches 
fut envoyée comme Supérieure : on lui donna pour compagnes les Sœurs 
Anne-Gabrielle Rebours, Marie-Amable Vernet, .Marie-Catherine Èpervier, 
Françoise-Augustine Rodier et Marie-Angélique de la Grave, toutes pro- 
fesses de Montferrand. L'établissement se fit le 8 septembre 1628, au milieu 
d'un grand concours de noblesse et des applaudissements du peuple. » 

(Histoire inédite de la fondation de Saint-Flour.) 



I 



8 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Voilà donc parler fermement, parce que j'en ai l'obéissance 
de mon Supérieur qui a jugé que ce désir universel de nos 
maisons ne doit èlre éconduit; même ayant, par la conduite 
de la Providence de Dieu, un prétexte fort légitime, qui est 
l'élection que notre monastère d'Orléans a faite de moi pour 
Supérieure, quoique je ne puisse pas l'accepter, sinon pour y 
aller séjourner quelque peu de mois et y mettre une autre 
Supérieure. Au reste r je bénis Dieu de tout mon cœur de l'es- 
pérance qu'il vous donne de vous voir bientôt toute libre, 
pour, sans réserve, vous consacrer à son amour eu la condition 
où dès si longtemps 11 vous a tirée. Mon Dieu ! ma très-chère 
Sœur, qu'il faut aimer ce Seigneur qui a tant de soins de nous; 
reposons-nous totalement en son sein paternel, et le laissons 
bien faire tout ce qu'il lui plaira de nous et de tout ce qui nous 
concerne. Voilà le souhait que je forme pour vous comme pour 
moi au commencement de celte année, ma très-bonne Sœur; 
et je finis, le jour me manquant, vous protestant que je suis 
à jamais toute vôtre en Notre-Seigneur qui vous aime. Amen. 

Conforme à une copie de l'original gardé an premier monastère de Madrid. 



LETTRE DCCLIX {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLO.VAY 



SUPEMEURB A LYON 



Désir de confier à la Hère Favre l'établissement d'un monastère à Bourg en Bresso. 

vive -j- jésus! 

[Annecy], 16 janvier [1627], 

Ma tres-chèbe fille, 
Cette affaire de Bourg est importante et pressante; pour ce, 
je voudrais y envoyer noire Sœur Favre y conduire nos Reli- 
gieuses, et pour y éclaircir un peu les affaires avec la fondatrice 
qui est bonne femme, et aider à ce commencement à démêler 



ANNÉE 1627. 9 

les difficultés, parce qu'elle est dans ce lieu-là avec grand crédit, 
à cause de feu M. le président Favre qui a force parents là. 
Elle pourra faire cela avant que d'aller en Piémont. — Au reste, 
ne donnez pas ma lettre à M. de la Faye que vous ne soyez 
assurée qu'il se faut adresser à lui et non à Mgr d'Autun, et 
que la chose se fasse discrètement et secrètement, craignant 
un peu M. de Saint-Nizier. Au reste, il n'est pas besoin que 
l'on aille chercher Mgr d'Autun, s'il est hors d'Autun, à plus de 
deux lieues, sinon que M. Guyon, son grand vicaire, fit diffi- 
culté d'accorder cette licence. Le reste est en la lettre de ma 
grande fille, sinon que je vous prie, ma très-bonne et chère 
fille, de faire tout ce que vous verrez devoir être fuit en cette 
occasion, que je serais marrie que nous perdissions, d'autant 
que nous avons de braves filles pour y employer et qu'il se 
trouve rarement de si bonnes fondations et dans de si bonnes 
villes. 

Adieu, ma vraie très-chère fille, faites bien mon ordonnance 
qui est dans le paquet, je vous en conjure. Il nous demeura à 
cause que ce porteur ne sut partir par les grandes pluies, et 
cependant l'on nous envoya un laquais de Hourg qui a [occa- 
sionné] ce nouveau dépêche. Adieu, ma fille toute chère, et à 
toutes nos Sœurs. Je vous recommande la lettre de ma fille 
de Toulonjon. Ouvrez-la si vous voulez et puis la recachetez. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy ■ 









■ 



10 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



[Annecy, 1627.] 



LETTRE DCCLX 

A MADAME LA COMTESSE DE TOULONJON 

Condoléauccs au sujet do la mort de sou fils. 

vive -J- JESUS ! 

Ma très-chère fille, 

J'ai su la perle qui vous est arrivée d'un fils. Dieu, par son 
infinie bonté, veuille la récompenser par l'abondance des béné- 
dictions spirituelles et temporelles ! Je crois que vous avez 
reçu cette visite de Dieu avec patience et amoureuse soumission 
à son bon plaisir; car en cette vallée de larmes, il faut attendre 
beaucoup d'afflictions et peu de consolations. Élevez souvent 
votre pensée à l'éternité : aspirez et soupirez après ce bonheur; 
voyez qu'il n'y a de solide repos que celui-là; aimez-le donc, 
et y jetez toutes vos espérances; apprenez de bonne heure 
cette leçon à votre petite [Gabrielle]. 



LETTRE DCCLXI {Inédité) 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

A KVIAIV 

Affaires concernant lu maison d'Evian. 

vive f jésus! 

[Annecy, 1627.] 

Eh bien! mon très-cher frère, voilà enfin Mgr l'évêque, 
Dieu veuille bénir son voyage 1 Parlez-lui bien du logement de 
nos Sœurs au château, et de ce que vous désirez pour celte 
maison-là, car son crédit est grand vers les princes. Si l'occa- 
sion s'en présente, faites-lui considérer la maison de M. d'Yvoire, 
afin que si un jour l'on se veut établir là, on s'en puisse mieux 
résoudre. Je vous supplie, mon très-cher frère, voyez un peu 



ANNÉE 1627. 11 

pour nous comme quoi M. de Vallon traite avec madame de 
Charmoisy : pour nous, ils veulent encore nous donner deux 
de leurs Sœurs, peut-être serait-il à propos de prévoir de quoi 
ils les veulent payer, et s'il y aurait quelque héritage qui fût 
convenable pour fonder la maison que l'on pourrait faire là. 
Je vous recommande aussi M. de N. Dieu vous bénisse. Je suis 
vôtre de tout mon cœur. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXII {Inédite) 

A LA SOEUR FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

ASSISTANTE COMMISE A 11ELLEY 

Une novice atteinte des écrouclles doit être renvoyée. — Logement du confesseur. 

vive \ JÉSUS! 

[Annecy, 1G27.] 

Ma très-chère fille, 

[Les premières lignes sont inintelligibles] Quant à la nièce 
de M. Jantcl, il faut bien savoir si ce sont les écrouelles ; car, 
en ce cas, vous devez être ferme ; que si ce n'est que de la 
gale, il faut la faire professe. Mais, pour ce qui est de sa dot, 
certes, vous en devez parler clair, et avec l'avis de vos coadju- 
trices et du Supérieur; car vous êtes obligée de conserver le 
bien de la maison, autrement tout se dissipera. Il faut pourtant 
conduire cela avec douceur pour le respect de M. Jantel. 

Quaut à acheter une maison pour le confesseur, je ne trouve 
point cela à propos, et nous ne devons nous assujettir a cela, 
ains seulement à leur donner une pension raisonnable, et puis 
qu'ils se logent à leur gré. Voilà, ma très-chère fille, mon sen- 
timent sur vos demandes ; mais, je vous prie, en tout traitez 
cordialement, et que la Mère de Dijon ne sache point que vous 
m'ayez avertie de tout ce Iracassement. Au reste, vous ne devez 






12 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,. 

plus permcllre aux Sœurs d'écrire à Dijon, ni de recevoir des 
lellres que vous ne les voyiez, afin de retenir de part et d'autre 
celles que vous jugerez devoir plutôt être brûlées que vues. 

Je ne puis répondre à nos Sœurs J. -Charlotte et M. -Elisabeth. 
J'espère le faire de bouche bientôt, Dieu aidant ; mais mandez- 
moi si M. des Echelles a résolu qu'on fil l'élection de la Supé- 
rieure à l'Ascension prochaine; car je m'essayerai de m'y 
trouver. Ayez un grand courage et bonne patience, et tenez 
votre esprit en joie et douceur. Notre bon Dieu vous tienne de 
sa sainte main. Je suis en Lui toute vôtre. Il soit béni. 

Conforme à l'original gardé au* Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXIII [Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUY. 

s,upén!Et:nii a butcv 

Conseils pour la construction du monastère. — Le bien commun doit être préféré 
au particulier. — Voyage de l'archevêque de Bourges à Annecy pour les affaires 
de la béatification de saint François de Sales. 



VIVE -J- jiîsijs! 



[Annecy], 19 février [I6S7] 



Vraiment, ma très-bonne et chère fille, je serais bien répré- 
hensible si j'avais tant demeuré à vous écrire; d'assurance, 
ma fille, j'ai répondu exactement à vos lettres. Voici la dernière 
que j'ai reçue il y a quatre ou cinq jours, à laquelle il y a peu 
à répondre, sinon que nous avons reçu les permissions de 
Mgr d'Autun, dont nous vous remercions. — Je vois que ces 
messieurs du Chapitre tiennent leur place à un prix excessif. 
Vous avez là tant de bons amis et personnes capables de vous 
bien conseiller, que je ne saurais vous rien dire. Dieu vous 
fera choisir sans doute ce qui vous sera le meilleur, pour faire 
un monastère accompli de toutes ses commodités et des cours 



ANNÉE 1627. 13 

nécessaires. Il y faut un carré de 20 loises de G pieds de roi 
la (oise ; où les places seraient étroites, on peut réduire le plan 
à 18 ou 19 toises de carré. Or, je ne puis ni ne dois vous 
l'envoyer par celle occasion que je ne liens pas tout assurée; 
mais dans quinze jours infailliblement, Dieu aidant, nous vous 
l'enverrons par notre cbère Sœur Favre qui va fondera Bourg, 
qui vous le fera tenir sûrement par Dijon. 

Je suis fort consolée de savoir que voire famille se multiplie 
et de filles signalées. Certes, voire prétendante domestique a 
des conditions fâcheuses; voyez-vous, ma fille, la première 
charité doit commencer à la maison, et faut préférer le bien 
commun au particulier. — Nous ne savons encore quand nous 
partirons d'ici ; nous attendons Mgr de Bourges pour les affaires 
de notre Bienheureux Père. Je ne puis quitter que cela ne soit 
bien acheminé. — Je suis fort en peine de ma fille el de ses ma- 
lades; mais je ne sais si j'aurai loisir de lui récrire. Bonsoir, 
ma très-chère fille, el à toutes nos Sœurs que je salue avec 
vous, mais chèrement; car je ne puis dire comme vous m'êtes 
chère et votre petite troupe. Notre bon Dieu répande ses grâces 
abondamment sur vous, ma très -bonne et très- chère fille. 
Je salue mademoiselle Nanelle de Noïs; mais d'écrire , je ne 
puis. Quand vous verrez M. et mademoiselle de la Curne, 
certes, je les honore de tout mon cœur. Bonsoir, ma très-chère 
fille. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original jarde aux Archives de la Visilalion d'Annecy. 






14 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCLXIV {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 



SLl'EniEl'nE A MOILINS 



Commencement du procès de béatification de saint François de Sales. — Ne pas 
permettre l'entrée des monastères aux Religieuses non réformées. — Prochain 
départ de la Mère Favre. 



JKSUS ! 



[Annecy, 1627. J 

Ma très-chère fille, 

Assurez le très-bon et vertueux Père Binet que je ne l'ou- 
blierai jamais devant Dieu. Je le supplie qu'il me fasse la même 
charité, j'en suis tout à fait nécessiteuse ; je n'ai pas espoir de 
le voir à Moulins, mais oui bien que Dieu me donnera la con- 
solation de le rencontrer quelque part. Je l'eusse bien désiré 
toutefois; mais Dieu ne le voulant pas, il se faut soumettre. Ce 
qui nous empêchera et retardera ici, c'est l'attente où nous 
sommes de Mgr de Bourges qui viendra bientôt, comme nous 
l'espérons, pour procéder au procès de la béatification de notre 
Bienheureux Père. Or, je ne puis bouger d'ici que cette alfaire 
ne soit en bon train, n'y en ayant aucune qui presse comme 
celle-là. Mais, Dieu ! ma très-chère fille, ce qui est différé ne 
sera pas perdu, parce que je me tiens assurée de vous voir, 
moyennant la grâce de Dieu, dans peu de mois ; je remettrai 
à ce temps-là beaucoup de choses à vous dire, et vous répon- 
drai seulement au nécessaire, surtout maintenant que je suis 
grandement surchargée d'affaires. 

Oh Dieu! la grande bénédiction que la guérison de ces deux 
filles,, nos bonnes Sœurs. Dieu les maintienne en cette santé. 
Quel bonheur à la pauvre Sœur M. A. si elle faisait profit de la 
présence de ce digne Père 1 [Plusieurs lignes dont les mots usés. ] 

Vous avez très-bien fait de donner retraite aux sœurs de 
notre chère Sœur M. -Angélique; Pour ces dames Abbesses et 






ANNEE 1G27. 15 

autres Religieuses passantes, je ne crois pas qu'il leur faille 
ouvrir la porte que très-rarement, et voire, point du tout, sinon 
qu'elles eussent besoin de cette charité pour s'établir en la 
piété ou être aidées» en quelque dessein de la gloire de Dieu, 
et que pour cela elles désirassent leur retraite pour quelques 
jours parmi vous. — Votre monastère est bien dressé; Dieu 
bénisse vos officières. J'espère en la bonté de Dieu que voire con- 
solation croîtra en cette maison par la fidélité de nos Sœurs. — 
Je vous remercie de la charité que vous avez faite à nos pauvres 
Sœurs de Riom, cela était de justice et dû, car plus de charité 
ne vous pouviez librement.. . [La suite de la phrase est inintel- 
ligible.] 

C'est un terrible embarras que l'entrée de madame de Clia- 
zeron ; il la faut encore supporter, mais enfin il la faudra régler 
à la raison. — Non, ce n'est point contre la simplicité de dé- 
tourner des regards de noire Sœur M. A. ce que vous ne 
voulez ni ne devez lui donner, c'est éviter son importunité. Je 
pense que nous avons déjà fait la communion que vous désirez, 
sinon elle se fera. Toutes nos Sœurs vous saluent, mais chère- 
ment, à part notre Sœur la Supérieure, et notre Sœur Favre, 
qui s'en va dans quelques jours fonder à Bourg; c'est une 
digne fille. Priez toujours pour celle qui ne cessera jamais de 
vous aimer parfaitement et de vous souhaiter une persévérante 
union avec Dieu. Dieu soit béni. Saluez toutes nos Sœurs. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. 






I 









|G LETTRES DE SAINTE C HANTA L. 

LETTRE DCCLXV 

A LA SOKl'R FRANÇOISE-GASPARDE^DE LA GRAVE 

ASSISTANT!-: COMMISE A BKI.I.EV 

User de prudence et de patience envers les âmes encore imparfaites. 

vue f jksus! 

[Annecy, 1627.] 

Ma tués- chère fille, 

Persévérez à dissimuler ces petites tricheries tic filles : allez 
votre grand train, ainsi que je vous ai mandé, et vous venez 
que Dieu vous bénira. Gardez-[vous] de mettre dehors de la 
maison les imperfections du dedans que le moins que vous 
pourrez. Laissez encore un peu écrire ces filles sans voir les 
lettres; je ferai bien retrancher tout cela, mais patience. 
Ecrivez à ma Sœur [M. -Marg. -Michel] Supérieure de Dijon, 
qu'elle tâche par ses réponses de les détacher un peu fortement 
d'elle et les unisse à vous et à leur devoir. Ayez cordialité avec 
ces bonnes filles qui enseignent les filles, et les servez en ce 
que vous pourrez. Soyez suave et cordiale au parloir, mais fort 
modeste et tranquille. — Nous avons besoin que le bon Frère 
Michel nous aide à trouver des fermiers; ma Sœur vous en 
écrit. 

Bonsoir, ma très-chère fille; je suis toute vôtre en Noire- 
Seigneur. Qu'il soit béni. 

Conforme à l'original garde am Archives de la Visitation d'Annecy. 



■ 






ANNEE 1627. 



17 



LETTRE DCCLXVI {Inédite) 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

A Él'IAV 

Le transfert de la communauté d'Evian à Thonon est résolu. — La Sainte consent 
à rappeler à Annecy la Sœur de Feuge. 

VIVK f JÉSUS ! 

[Annecy], 2" lévrier [1627]. 

11 faut bien, mon cher frère, que le bon M. le prieur ne 
m'entendit pas bien ; il est vrai que peut-être c'est moi qui ne 
me suis pas bien donnée à entendre ; car je me souviens que, 
comme il me disait tant de raisons pour arrèler nos Sœurs à 
Evian, je ne lui parlai plus si clairement; mais Mgr est tout 
résolu de les transmarcher [transférer] à Thonon. Toutefois, 
il le faut faire le plus doucement et insensiblement qu'il se 
pourra. Je crains que M. Brotty ne se tienne trop ferme. Je 
vous dis qu'il se faut donner garde de ne pas acheter si cher, 
espérant que la maison de céans fournira beaucoup; car cela 
ne se peut, étant grandement chargée de filles et d'affaires. 
Nous laissons le tout à la sage conduite de votre charité et 
prudence. 

Ma Sœur la Supérieure d'Evian désire que nous retirions 
noire Sœur de Feuge ' ; nous le ferons de bon cœur pour la 
décharger. J'en écris un mot à madame de Charmoisy, qui la 
pourra ramener. Je vous dis franchement que je crains un peu 
le mécontentement des parents; néanmoins soit fait ce qu'elle 
trouvera bon. 






4 Sœur Françoise-Agathe, fille de Gaspard de Sales, cousin germain du 
saint Evêque de Genève, continua d'édifier la communauté de Thonon, jus- 
qu'à la fin de sa vie, par la pratique de ce grand principe de la vie spiri- 
tuelle : « La sainteté ne consiste pas à faire beaucoup de choses, ni à en 
faire de grandes, mais à bien faire celles que Dieu demande de nous. ., 

VI. a 






I 




18 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Bonjour, mon très-cher frère. Dieu vous comble de Lui- 
même. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXVII 

A 1, A M È R E. M A R I E - A I M É E DE B L N A Y 



StlPERIKORB A LYON 



Charité envers les malades. — Éloge de la Mère Eavre. — Affaires d'intérêts. — 
Embarras de la communauté de Paray. — Difficultés de M. le prieur de 
Clonay. 

VIVE •}- JÉSUS ! 

[Annecy], 4 mars [1621]. 

Vraiment, ma très-chère fille, si, suis-je bien touchée 
jusqu'au vif du mal de cette très-chère fille; mais, mon Dieu, 
qui eut jamais moins d'apparence de ce mal qu'elle n'en avait 
quand nous passâmes vers vous. Oh ! j'espère en la bonté de 
Notre-Seigneur que nous aurons plus de peur que de mal, 
puisqu'elle est prise de bonne heure; toutefois, sa très-sainte 
volonté soit faite ! car je m'assure que de quelque côté qu'elle 
s'accomplisse, ce sera pour sa plus grande gloire et notre mieux 
à toutes. Je pense que passé la première purgation, laquelle 
doit être douce et suffisante pour décharger le corps de cette 
chère âme des humeurs superflues, il ne faut pas l'accabler de 
remèdes ; néanmoins, représentant aux médecins ce que l'on 
craint de tant de médecines, il faut enfin leur obéir; mais je 
crois toutefois que les saignées et la multitude des médecines la 
gâteront si son mal tend à l'étisie. Je serais bien aise de savoir 
au vrai son mal, comme il est venu, comme il est maintenant, 
et les ordonnances des médecins; car nous avons ici un grand 
médecin et un gardien des Capucins qui l'était autrefois, et 
que l'on estime grandement pour cela. Retranchez-lui le parler 
tout à fait, autant qu'il se pourra, et les laites bien nourrir et 



I 



ANNÉE 1627. 19 

l'une el l'autre. Je ne puis rien dire davantage que je ne sache 
leur mal; mais nous faisons bien prier pour elles, et je n'ai 
garde de les oublier : certes, elles me sont chères ; mais sur- 
tout m'est précieuse notre pauvre directrice. Ayez amour 
spécial à la divine volonté en celte affliction; elle fera tout 
bien pour nous. Si elle vous Ole ces chères âmes, elle vous 
pourvoira d'ailleurs, car enfin sa Bonté a plus d'intérêt à nos 
maisons que nous-mêmes. 

Je vous ai écrit amplement, il y a environ trois semaines ou 

un mois, et vous envoyai, ce me semble, plusieurs lettres, 

même une pour Mgr de Bourges. Depuis, je vous ai écrit un 

billet. Dieu veuille que vous receviez le tout! — Notre bon 

archevêque viendra incontinent après Pâques; nous attendons 

cette semaine le Révérend Père dora Juste. Cette affaire de 

notre Bienheureux Père nous arrêtera ici jusques environ la fin 

de mai; incontinent que je pourrai, nous partirons, Dieu aidant. 

— Notre Sœur Favre, avec six autres très-bonnes Sœurs, mais 

je dis des Sœurs de fondation, partiront le 11 e de ce. mois 

pour Bourg. Au reste, ma vraie fille, en ces trois mois que nous 

avons ici gardé notre grande Sœur Favre, nous avons toutes 

reçu une merveilleuse édification de son humilité, obéissance 

et douceur; c'est une âme fort pure, dépendante de Dieu, fort 

détachée et indifférente; enfin elle a un très-bon intérieur et 

une vraie affection à l'Institut; bref, c'est une bonne àme. Elle 

a demeuré ici avec un contentement et tranquillité grande, et 

n'en voudrait jamais sortir si c'était le bon plaisir de Dieu. 

Notre Sœur Supérieure de céans est toute ravie de la voir 

comme elle est. 

Nous vous envoyons tout ce qu'il faut pour madame Daloz, 
ce sera charité, si elle nous paye. Vous garderez ce que vous 
en recevrez avec les deux cents écus du compte, dont l'on vous 
envoya l'autre jour l'obligation, et les quatorze cent cinquante 
livres que vous atez déjà; le tout est pour les affaires de nuire 

a 



Uimià. 



M. 



20 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Bienheureux Père. — Ma fille, il m'est tout plein venu en la pensée 
que vous devez souvent écrire à notre Sœur l'assistante de Paray, 
qu'elle se tienne très-humble et rabaissée, parce que y ayant si 
peu de temps de sa conversion à Dieu, elle ne peut pas être en- 
core si bien fondée ou consolidée en cette tant nécessaire vertu, 
qu'elle ne soit tentée, surtout étant en charge un peu relevée. Voilà 
[ce] que je pense vous devoir dire, ma très-chère fille. Je crains 
que la précédente assistante ne donne bien de l'exercice à cette 
nouvelle maison ; mais la douceur et l'égalité de la Supérieure 
pourront accommoder cela, avec vos lettres. Notre Sœur [Sau- 
zion] Supérieure m'écrit que, selon qu'elle voit le lieu de 
Paray, elles auront grand'peine à y demeurer et à y vivre selon 
l'Institut 3 « car, dit-elle, ni pour le spirituel, ni pour le tem- 
porel, nous n'y avons point d'assistance ; nous avons peine d'y 
vivre, et ne trouvons pas de quoi, avec notre argent » . Ce sont 
ses mêmes paroles, à quoi je réponds ce que vous verrez. 
Certes, ma fille, c'est pitié de mettre des filles en tels lieux 1 
On a résolu, pour les mêmes raisons qu'elle écrit, de transmar- 
cher [transférer] nos Sœurs d'Evian à Thonou, car elles ne 
sont point là bien en repos. AThonon, il y a force ecclésiasti- 
ques, médecins, apothicaires, et force noblesse qui rendent le 
lieu plus illustre, et mieux fourni des choses nécessaires à l'en- 
tretien de cette vie. 

Le bon M. le prieur [de Blonay] est bien marri ; mais que 
faire là? Aussi ne pensé-je pas qu'il y demeure curé ; car il y a 
une si extrême antipathie entre lui et ceux de la ville, qu'il est 
impossible qu'il puisse faire profil les uns des autres; ce qui 
est fort à l'intérêt des âmes, et à la joie de ceux de Genève qui 
fréquentent là [Évian]. Mgr de Genève a fait ce qu'il a pu et 
moi aussi, pour lui persuader de remettre cette cure à quelque 
bon ecclésiastique. 11 n'y a moyen de le vaincre; il veut bien 
quitter la résidence, mais non pas la cure, c'est chose incom- 
patible; cela lient en peine toute la ville et surtout Mgr de 






ANNÉE 1G27. 21 

Genève. On a crainte que ce qu'il ne veut pas faire par douceur, 
on ne le fasse faire par l'autorité du prince. Mgr l'évêque a 
voulu que je vous en écrivisse, ce qui me fâche ; mais c'est 
qu'il désire que vous écriviez à M. le prieur pour le persuader. 
Certes, ce serait la gloire de Dieu et son propre bien; mais il 
est préoccupé de son opinion, et veut que Dieu lui fasse voir 
sa volonté, dit-il, pour cela ; mais il faudrait que ce fut par 
révélation, autrement il ne la veut pas connaître. Je lui en ai 
dit et écrit tout ce que j'ai pu, mais en vain ; c'est le meilleur 
homme et qui a de très-honnes intentions ; s'il croyait conseil 
et qu'il ne fût pas si attaché [à son opinion], il serait saint. — 
Je salue votre chère âme qui m'est précieuse plus que je ne 
saurais dire. Ayez soin de vous bien porter, et me faites savoir 
des nouvelles de ces chères malades que je salue toutes à part 
très-chèrement, et toutes les aulres. Je ne puis écrire à la 
petite, je la salue. 

[P. S.] J'avais écrit jusqu'ici, ma vraie très-chère fille, quand 
j'ai reçu la vôtre dernière, qui est tout maintenant. Je bénis 
Dieu du bon espoir que vous nous donnez des pauvres malades ; 
il les faut bien traiter et faire reposer et récréer, et que surtout 
elles ne parlent guère. Pour vous, ma fille, obligez-moi, je 
vous en conjure, d'entretenir votre santé. Prenez le malin une 
noix confite, et le soir le plus souvent qu'il se pourra. — Dieu 
fera réussir l'affaire de la double maison ' quand il lui plaira. 
Dans huit jours j'écrirai à Mgr de Bourges qui ne viendra qu'a- 
près Pâques, sinon que Dieu m'en donne le loisir à ce coup. 
Je vous prie, recommandez-moi à Notre-Seigueur. Nous n'ou- 
blions point les chères malades. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 C'est-à-dire d'un deuxième monastère de la Visilnlion à Lyon, 



£2 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCLXVIII 

A LA SOEUR FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

ASSISTANTE COMMISE A BELLIiY 

Avantages de la douceur dans la direction des âmes. — • Se confier en Dieu. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 16-2".] 

Je vous remercie, ma très-chère fille, de la diligence que 
vous avez faile de nous envoyer les lettres de mademoiselle de 
Saint-Loup. Faites-lui tenir nos réponses le plus promptement 
et sûrement que vous pourrez. Il s'est perdu grande quantité 
de lettres, encore à cette dernière fois. Il ne s'en est point 
trouvé de notre Sœur la Supérieure de Dijon. Pour Dieu, ma 
fille, faites voir enquête si elles se pourraient recouvrer; et, 
une autre fois, empaquetez-les si bien et liez tous les paquets 
ensemble qu'il ne s'en perde plus, cela est trop important. — 
Je suis très-aise, ma chère fille, de ce que nos Sœurs commen- 
cent à se reconnaître : si vous continuez votre méthode, in- 
failliblement vous les rangerez sans mot dire, et Dieu bénira 
celte conduite, vous en donnant plus de fruits que si vous vous 
empressiez à vouloir emporter les choses d'autorité. Voyez- 
vous, l'exemple profile plus que les paroles. Soyez toujours 
fort généreuse et pleine de confiance en Dieu : soyez patiente, 
charitable; faites bien ce qui est de l'observance, et vous verrez 
les merveilles de Dieu. 

Je ne sais si l'on pourra prendre maintenant Michel, la 
maison étant si extrêmement chargée que rien plus, outre qu'il 
témoigna l'autre jour qu'il ne pourrait abandonner sa mère. 
L'on donnera à ce porteur l'argent de son voyage, ou on vous 
l'enverra. 

Bonsoir, ma toute très-chère fille ; je conjure nos Sœurs de 
cheminer dans l'esprit de la sainte humilité, douceur et simpli- 



■ 



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nan 



ANNÉE 1627. 23 

cilé, qui est le vrai esprit de leur Institut et de leur saint Fon- 
dateur. Je les salue chèrement toutes comme mes filles bien- 
aimées. Si je puis, je vais écrire à MM. des Échelles et Jantel. 
Adieu, ma fille; vivez joyeuse et courageuse. Dieu vous bénisse! 
Je suis enfin toute vôtre. 

Dieu soit béni! 

[P. S.\ Ma très-chère fille, je vous conjure de faire passer 
en toute diligence notre garçon jusqu'à Bourg, afin que les 
dames viennent prendre nos Sœurs 1 à Belley, où est le rendez- 
vous. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Vis i lation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXIX (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE I1LO.VAV 

SlTÉIllIsl'IlK .1 LÏOK 

Demande d'un Nouveau Testament. — Prochain départ des fondatrices de Bourg. 

vive -j- jiisus! 



i Annecy], 10 mars [1627], 



Ma tkks-chkre fille, 



Je vous écrivis avant-hier : notre Sœur Anne-Marie [RosselJ 
me dit hier qu'elle avait adressé les lettres de Paray-le-AIonial 
à Paris. J'espère que vous aurez bien connu celte équivoque ; 
si vous ne l'avez fpasj aperçue, réparez-la au plus lot. — Je 
vous prie, ma très-chère fille, de nous envoyer à la première 
commodité le Nouveau Testament, mais qu'il soit de l'impres- 
sion de Paris ou de Lyon, et des bons. Pour cela, faites-le 
choisir à M. Brun, s'il vous plaît ; c'est pour moi. Dieu me 
fasse la grâce de faire bon usage d'une si digne lecture. 



1 Les fondatrices de Bon 



''S- 



24 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Nos Sœurs parlent vendredi pour Bourg 1 . J'écris, comme 
vous verrez, afin d'avoir la bénédiction de Mgr l'archevêque 
pour ce nouveau monastère, lorsqu'il sera tout à fait en posses- 
sion de ce diocèse de Lyon. Adieu, ma fille; le temps m'est 
déjà long de savoir de vos nouvelles et de vos chères malades. 
Je vous écrivis l'autre jour assez longuement, el [vous] aurez vu 
nos nouvelles dans les autres lettres que j'envoyais. — Le bon 
Père dom Juste est arrivé; il esta Chambéry pour quelques 
jours. — Nous avons ici le très-bon Père Bertrand, Jésuite, qui 
est excellent et sage prédicateur. Il nous fit hier un discours 
de la Providence, tout admirable et utile. J'espère qu'il profi- 
tera. Oh! qu'heureuses et seulement heureuses sont celles qui 
se laissent conduire sans résistance à cette sage et douce con- 
duite! 

Bonjour, ma très-chère fille; cachetez bien mes lettres et le 
paquet, et l'envoyez à M. Caboul, avec recommandation de le 
faire tenir promptement et sûrement à Mgr de Bourges, sinon 
que vous ayez une bonne voie. 

Dieu soit béni! 

Couforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 Les Religieuses de la Visitation étaient appelées dans cette ville par 
mademoiselle de Saint-Loup. La Mère Favre alla commencer cette mai- 
son , accompagnée des Sœurs Claude -Agnès Daloz , Aimée - Bénigne 
Grossy, Louise-Bonavenlure Rebitel, Marie-Catherine de Lonnay, Jeanne- 
Louise de Champagne et Marie-Antoinette Dard, toutes professes d'An- 
necy. <■ M. l'official, de la part de Mgr d'Atitun , suffragant de Lyon, 
les reçut, et le jour du très-heureux saint Joseph auquel la conduite de la 
divine enfance fut commise, rétablissement fut fait avec grande solennité 
et affluence de peuple. » 

(Histoire inédile de la fondation de Bourg ) 



ANNEE 1627. 



25 



LETTRE DCCLXX 

A MADAME LA COMTESSE DE TOULONJOM 

SA FILLE 

Espérance d'une prochaine entrevue. — Soumission à la volonté de Dieu. 



[Annecy, 1627 



VIVE -J- JÉSUS. 1 

Ma tkès-chère fille, 
Le doux Sauveur vous comble de son saint amour, et tout ce 
que vous chérissez le plus! Je ne sais si vous avez reçu ma der- 
nière lettre, qui répondait aux vôtres de confiance. J'attends de. 
bon cœur des nouvelles du vôtre que j'aime si tendrement que 
j'en suis un peu en souci; j'espère toutefois que la main de 
Dieu le soutient et le conserve pour son amour. Puisque Dieu 
nous donne une bonne paix, je veux attendre la consolation de 
vous voir cette année; néanmoins, ma très-chère fille, n'en 
laissez point entrer le désir trop avant dans votre esprit, afin 
que si la divine Providence y mettait des obstacles, il n'en reçût 
point de secousse; car je désire que vous aimiez souveraine- 
ment sa sainte conduite, sa bonté étant si grande qu'elle dis- 
pose tout pour le mieux de ses enfants, du nombre desquels 
vous êtes assurément. Mon Dieu! que je souhaite votre esprit 
attentif à celle vérité, que rien du tout n'arrive que par l'ordre 
et la disposition de l'éternelle volonté. Je salue votre chère 
Gabrielle. Je suis votre mère, etc. 



-4'i- 



2G 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCLXXI 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRIÏCHARU 

supÉniKiim a riom 

Le voyafje de l'archevêque de Bourges est retardé. — Travaux du Père dom Juste. 
— Les souffrances considérées dans la volonté de Dieu sont Irès-ainuibles. 

vive ■[• jisus! 

[Annecy], 22 mars [16*27] 
MaTRÉS-ISONNE ET TRÈS-CHÈRE FILLE, 

J'avais bien su, par l'entremise de ma Sœur la Supérieure de 
Moulins, que vous étiez malade; mais je ne savais pas que ce 
fût si longuement et périlleusement. Dieu soit béni qui vous 
en a retirée! Bienheureuses les âmes qui souffrent amoureuse- 
ment, leur récompense sera grande I J'ai été aussi incommodée 
d'une grande défluxion qui m'a laissé une débilité d'estomac et 
de tète assez grande; c'est ce qui m'empêche encore de vous 
écrire de ma main, mais j'espère que bientôt je serai tout à fait 
remise. 

Je ne vous saurais encore dire quand nous nous verrons, car 
la maladie de Mgr de Bourges nous lient en incertitude du 
temps qu'il doit arriver ici; mais j'espère toujours avec l'aide 
de Dieu que ce sera cet été. — Il est vrai que notre Sœur de 
Monlferrand m'écrivit qu'elle ne vous avait pas donné notre 
Sœur Marie-Michelle [des Roches], parce qu'elle en avait à faire 
pour la fondation de Sainl-Flour. 

Notre chère Sœur Marie-Jacqueline Favre partit, il y a dix 
ou douze jours, avec nos bonnes Sœurs, pour aller faire la fon- 
dation de Bourg en Bresse; certes, celte chère grande fille a 
laissé ici une très-bonne odeurdesa vertu, et, en ces trois mois 
que nous l'avons gardée, j'ai reconnu un grand fonds de verlu 
en celle ànie-là. 

Le Révérend Père dom Juste est ici qui travaille à force au 



i - 



ANNEE 1627. 27 

procès delà béatification de notre Bienheureux Père, attendant 
le commissaire, Mgr de Bourges; je vous prie, ma chère Sœur, 
de Lien faire prier Dieu pour lui et pour les affaires. — Quant 
à ce qui est de vous voir pour l'Ascension, c'est chose impos- 
sible; mais remettez bien toutes vos affaires entre les mains de 
la divine Providence, qui les conduira assurément selon son 
bon plaisir. 

Bonjour, ma très-bonne, ma très-chère et bien-aimée fille. 
.Mon Dieu! qu'il nous faut avoir un grand et bon courage pour 
supporter doucement tous les travaux de cette vie! Si nous les 
regardons dans leur origine, ils nous seront en consolation et 
bénédiction, car enfin rien ne peut partir de celte douce main 
paternelle qui ne soit pour sa plus grande gloire et notre 
mieux, cela nous doit suffire, ma très-chère fille. Dieu soit au 
milieu de votre cœur et de votre chère troupe que je salue avec 
vous, Amen. 

[P. S.] Ma très-chère Sœur, je n'écris pas à cette bonne 
Sœur qui m'a écrit, parce que je ne le puis faire de ma main. 
Je la salue de tout mon cœur dans l'espérance de la voir 
bientôt. 

Conforme à l'original gaidé aus Archives Je la Visitation d'Annecy. 






LETTRE DCCLXXII (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE DE LIVROM 

6UPKMEURK A (iBK.VODLK 

Conseils au sujet de la fondation de Gap. — Secourir les Sieurs d'Embrun, ' 



VIVE T JESUS ! 



[Annecy, 1027. J 



Ma TRÈS-CHÉRli FILLE, 

Ce serait une très-bonne fondation que celle de Gap, si elle 
était munie selon la proposition de M. le grand vicaire; quand il 
y aura quelque chose de moins, il n'importera guère. 



28 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,. 

La lettre que vous avez écrite à Mgr de Gap est fort bien ; s'il 
a volonté que celte fondation se fasse, il nous fera là-dessus une 
claire déclaration. Je suis marrie de ce que M. d'Aosle ne l'a 
pas approuvée, car il faut lâcher de ne l'altérer en rien; mais 
vraiment, puisque vous étiez engagée de parole, il n'eût été à 
propos de se rétracter. Je ne sais que vous dire sur votre aller 
à Gap, ne sachant pas quelle serait la Supérieure que vous 
prétendez d'y mener, ni celle que vous pensez de laisser à Gre- 
noble pendant votre absence. Sur la science de ces deux choses 
je formerai mon jugement, ce que je ne puis faire autrement. 
La raison que vous me marquez pour ne pas envoyer noire 
Sœur la Supérieure d'Embrun à Gap est purement vaine, jamais 
celle pensée ne me vint. Pour céans, nous prenons des Supé- 
rieures et des directrices es autres maisons, témoin la Mère 
d'ici, et laMèreet la directrice de Bourg; mais je ne sais comme 
ma Sœur [de Chàlel] Supérieure céans a pris celte pensée, car 
je ne pense pas que ma Sœur N. y voulût aller. Elle presse fort 

que l'on la relire d'Embrun [plusieurs lignes inintelligibles] 

Vous verrez ce que j'écris; [je] pense qu'il leur faudrait donner 
quelque satisfaction d'une façon ou d'autre. Elle mande qu'elles 
sont dans une nécessité extrême; ma très-chère fille, celles 
cela est de grande considération, car enfin leur bien est à Gre- 
noble, et elles ne sont point là par leur choix, mais par l'obéis- 
sance. En ces petites villes, il est tout à fait nécessaire d'aider 
les filles que l'on y envoie; ainsi le faisons-nous, la charité et 
la raison le veulent quand elles sont pauvres. 

Je suis fort marrie de quoi M. d'Aosle n'agrée pas l'entrée 
de la petite Madelon. Mon Dieu! pourquoi fait-il plutôt celle 
difficulté pour elle que pour celle de madame de Chevrières? 
Oh! néanmoins il faut lâcher de le gagner par douceur el pa- 
tience, car si vous faisiez ce que vous me dites, de vous adresser 
à Mgr de Grenoble, vous perdriez tout à fait M. d'Aoste; ma 
Sœur la Supérieure lui écrit. Soulevez le cœur de noire Sœur 



ANMÉE 1627. 29 

A. C. ; c'est un bon sujel... [plusieurs mots illisibles]; pour 
Dieu, montrez-lui grand amour et confiance, et la relevez 
tant que vous pourrez. — Nous espérons bientôt la chère con- 
solation de voir notre digne M. d'Uriage qui vous dira derechef 
nos nouvelles. Je la salue cependant de tout mon cœur qui est 
vraiment tout sien et tout à fait uni à ma très-chère fille. Je 
salue toutes nos Sœurs avec M. d'Aosle et M. Antoine. Chéris- 
sons-nous mutuellement toutes dans son divin amour. Amen. 

Conforme à «ne copie de l'original garde 1 à la Visitation de Pignerol. 



LETTRE DCCLXXIII 

A LA SOEUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU 

MAITRESSE DES NOVICES, A GRENOBLE 

Elle lui recommande l'adhésion à la divine volonté et la sainte joie. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy, 1621.] 
Ma TRÈS-CHÈRE FILLE, 

Non-seulement ma main, mais mon cœur, s'il pouvait, vou- 
drait graver dans le vôtre très-cher les témoignages de sa véri- 
table dileclion pour vous, et m'estimerais heureuse de donner 
quelque soulagement à votre esprit bien-aimé, que j'aime ten- 
drement et fortement, parce que je sais qu'il tend droit à Dieu 
et n'a d'autre prétention que l'accomplissement de sa sainte 
volonté. 

Il est vrai, cette novice a l'esprit faible, et [jej m'étonne 
comme on l'a reçue; mais, ma très-chère fille, après que nous 
avons fait nos efforts pour détourner quelque mal, si Dieu per- 
met qu'il arrive, il nous faut joindre doucement et amoureuse- 
ment notre volonté à cette divine volonté qui a voulu permettre 
cela, et demeurer en paix de l'affaire, quelque mauvaise appa- 
rence qu'elle puisse avoir, autrement il n'y a nul doute que ce 



30 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ne serait plus l'espril de Dieu qui agirait en nous, mais l'amour- 
propre. Oh! demeurez donc en paix là-dessus, ma très-chère 
fdle, et détournez doucement votre esprit de tout cela, vous 
confiant que Dieu réduira tout à sa gloire. 

Ma fille, ne regardez guère ce qui passe en vous, mais tenez- 
vous attentive à Dieu; s'il se cache quelquefois, c'est qu'il veut 
prendre son plaisir à vous voir chercher sa bonté; faites-le donc 
avec toute simplicité et amour, sans jamais vous lasser en ce 
saint exercice; tenez votre courage haut levé dans une sainte 
confiance et toujours joyeuse. Une âme qui ne voudrait pour 
rien du monde offenser son Dieu aie fondement de la vraie joie. 
Dieu vous remplira de son pur amour, auquel je suis sans 
réserve, etc. 

Conforme à une copie de l'original garde à la Visitation de Voiron. 



LETTRE DCCLXXIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMEE DE BLONAY 



SUPÉRIEURE A LYON 



La Sainte se réjouit de l'entrée de mademoiselle de Saint-André à la Visitation.— 
Soins à donner à une Sœur malade. — Emplacement du deuxième monastère de 
Lyon. — Nouvelles de celui de Bourg. 



[Annecy], 25 mars [1627], 



VIVR j- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
[De la main d'une secrétaire.] Je bénis Dieu de tout mon 
cœur de l'entrée de mademoiselle de Saint-André, puisqu'elle 
est si bonne et si aimable. Je crois que cette entrée aidera au 
dessein de la deuxième maison. Je vous ai répondu, il y a plus 
de douze jours, qu'il fallait attendre M. de la Faye avant de se 
découvrir ouvertement, pour crainte de la contradiction de 
celui que vous savez. — Je ne sus écrire à madame de Che- 



ANNÉE 1627. 31 

vrières et à M. de Sève '. Je le fais maintenant, quoique j'aie 
toujours mon estomac fort faible. 

J'ai vu les ordonnances de notre pauvre Sœur la directrice, 
il n'y a rien de trop. Je crois qu'il est nécessaire de les lui faire 
pratiquer exactement; et pourvu qu'elle soit bien nourrie pen- 
dant ces remèdes-là, il n'y a rien à craindre; ains, j'espère en 
Dieu qu'ils lui profiteront beaucoup, et j'en supplie sa Bonté; 
car ce serait une grande perte si cette fille-là mourait. — Si 
le livre des Evangiles n'est déjà acheté, je voudrais que tout y 
lut, s'entend tout ce qui est de la Bible. S'il est acheté, il se 
faudrait contenter de cela. 

Nos Sœurs de Bourg ne manqueront pas de vous envoyer 
l'argent des matelas et autres meubles que vous leur avez 
achetés; car nous leur avons donné trois cents écus pour leur 
aider en ce commencement. Je vous prie donc, ma très-chère 
fille, de ne pas toucher à celui que vous avez; carïl est pour 
la béatification de notre Bienheureux Père, de quoi on aura 
bientôt besoin. Votre maison n'a garde d'avoir faute, la Provi- 
dence de Dieu en a trop de soins. Je n'ai su faire jugement sur 
les plans que vous m'avez envoyés, sinon qu'il me semble que 
j'aimerais mieux que vous fussiez au-dessous de ce grand che- 
min qui va aux Capucins et aux Minimes que d'être au-dessus. 
Je vous trouverais trop haut, et il se faut mettre en bon 
quartier tant qu'il se peut 2 . — Sitôt que vous aurez reçu des 
nouvelles de nos Sœurs de Bourg, je vous prie [de] nous les 
faire tenir. — Votre paquet de Turin sera porté sûrement. 

[De la main de la Sainte.] Ma très-chère fille, je me porte 
bien, Dieu merci, mais je suis fort faible, surtout d'estomac. 
Dans peu de jours, je serai remise, Dieu aidant. Priez pour 
moi, ma très-chère fille ; vous verrez par les lettres le reste. 



' M. do Sève de Saint-André, président au parlement de Lyon. 
Il s'agit d'un emplacement pour le deuxième monastère. 






■■ 



32 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

[P. S.] Ma très-chère fille, je viens de recevoir vos lettres, 
je vois que vous êtes toujours un peu touchée, quand ce que 
vous faites pour nous ne réussit pas tant bien, parce que vous 
êtes toujours la cadette. Or, ne vous en mettez point en peine, 
je ne m'y mets guère aussi; car, grâce à Dieu, nos Sœurs de 
Bourg sont bien ; elles ont été reçues avec un très-grand applau- 
dissement et elles chantent l'Office publiquement. Si elles n'ont 
pas le Très-Saint Sacrement en leur église , elles l'auront tant 
mieux en leurs cœurs. — Je vous remercie du petit Nouveau 
Testament; mais combien coûte-t-il? — Je vous recommande 
l'affaire de madame Daloz, et que ces lettres soient mises à la 
poste, et fort recommandées pour être données promptement; 
et la réponse, quand vous l'aurez, envoyez-la promptement 

aussi. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



[Annecy, 1" avril 1627 ] 



LETTRE DCCLXXV {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SlTÉiUEUHE A BOUnG EX BRESSE, 

Instances faites à Rome pour les fondations de Verceil et de Carmagnole. — 'Jn 
demande la Mère Kavre pour être supérieure à Orléans. 

vive -j- jésus! 

Ma VRAIE FILLE UXIQUEMEiVT AIMÉE, 

Ce m'est grande consolation de recevoir de vos chères nou- 
velles, car votre bon cœur est au milieu du mien. Maintenant, 
je me porte bien, grâce à Dieu, mais sans loisir de vous écrire 
longuement, ains pour employer celle occasion qui portera 
celle lettre à Belley; dans quelques jours M. de Pressin retour- 
nera à Dijon, et j'écrirai tant que je pourrai. 

Dieu soit béni de tout ce qui se passe par delà, l'on ne peut 



ANNÉE 1627. 33 

désirer rien de mieux pour l'état présent des affaires, mais il 
me tarde bien que nous ayons des nouvelles de Paris; Dieu les 
donnera telles qu'il faut, s'il lui plaît, je n'en puis douter. Je 
ne sus encore assembler Mgr et le Père dom Juste pour voir 
comme l'on pourra nous dégager du Piémont sur l'occasion 
des longueurs de Rome, où il faut que les affaires de ce mo- 
nastère de Verceil passent, il nous est remis avec toute sorte 
de bonne procédure et consentement requis; il faut aussi que 
l'affaire de Carmagnole passe à Rome. Mon Dieu veuille con- 
duire cela si c'est à sa gloire; mais en tout son saint plaisir 
soit fait. 

L'on m'écrit d'Orléans, et c'est le Père recteur, qu'il n'y a 
que vous en notre Ordre qui puissiez succéder à la Mère de là, 
et que partant, si nous la voulons retirer, que vous y êtes tout à 
fait demandée et nécessaire, autrement tout sera gâté. Dieu 
nous sera en aide en tout, s'il lui plaît, et toutes choses réussi- 
ront à sa gloire. Je ne puis plus écrire, je salue, mais tendre- 
ment, ma très-chère Sœur de Vigny et toutes nos Sœurs; je ne 
puis répondre à ma bonne Sœur Cagues, mais je lui dis par 
vous que je ne lui recommande pas la mortification du corps, 
mais oui bien celle du cœur et la sainte oraison; je suis bien 
aise de la voir toute courageuse. Je ne puis écrire à mesdemoi- 
selles de Lure et de Saint-Loup; je les salue cbèrement, et le 
cœur de ma grande fille très-cordialement, comme ma bien- 
aimée très-unique fille, que je désire être toute sainte. Soula- 
gez-vous fort, et s'il est besoin pour votre santé de dormir tard, 
faites-le, je vous en conjure. Adieu, ma fille. Dieu soit béni. — 
Le Père Bertrand écrira de la Providence. — Tout le monde 
vous salue. 



■* 



Conforme à une couie de l'original gardé au premier (Douanière de la Visilaliou de 
l'aris. 



VI. 



34 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCLXXVI 

A MONSEIGNEUR DE NEUCIIÊZE 

livÈQUË DE CII.1LOM, SO.\ NEVEU 

Elle le félicite de son zèle pour la gloire de Dieu et le Lieu du peuple. 
Malheur des temps. 



[Annecy, avril 1627.] 



VIVE -\- JÉSLS! 

Mon très-honoké et cher Seigneur, 

Le divin Sauveur glorieusement ressuscité comble nos âmes 
de joie et sainteté ! Je bénis son infinie Bonté de la grâce et 
force qu'il vous a données, pour Lui rendre ce que vous Lui 
deviez en l'emploi de votre commission à Paris. Vous ne m'en 
dites rien, Monseigneur, mais l'on m'a écrit que vous y aviez 
parlé pour le soulagement du pays, avec toute liberté et équité, 
et, bien que l'on pensait que cela servirait de peu, néanmoins 
les gens de bien en sont consolés ; et je m'assure que votre 
àme en ressent de la satisfaction, quoique la gloire en soit due 
à Dieu , seul auteur de tout bien. Je vous dirai que j'en ai reçu 
une particulière consolation en louant et remerciant Xolrc- 
Seigneur ; car enfin, c'est être prélat et père du peuple que de 
maintenir fortement l'équité; et se montrer vrai serviteur de 
Dieu, là où il va de sa gloire et du repos de ses peuples, sans 
avoir égard aux intérêts particuliers; oui, car il faut tout perdre 
plutôt que de manquer à la fidélité que nous devons à Dieu, et 
à notre propre àme; sa bonté saura bien conserver ce que nous 
abandonnerons pour Lui, et nous le multiplier au centuple. 
Servir Dieu, comme l'on dit, au péril de tout le reste, c'est 
régner et s'acquérir les vraies richesses et honneurs en ce 
monde, et, ce qui est seul important, s'assurer par les mérites 
du Sauveur la béatitude éternelle, dont un moment de jouis- 
sance vaut mieux que la possession de mille mondes. 

Je vous dis simplement ce qui me vient, selon mon senti- 



ANNEE 1627. 35 

ment, qui est plein d'un très-grand désir de votre vrai bien. 
Je m'assure que vous le croyez comme cela, mon très-cher 
seigneur. Dieu, par sa bonté et toute-puissance, vous conserve 
en sa grâce et en santé, et veuille établir une bonne et sainte 
paix pour sa gloire et le salut des peuples ! Il est très-justement 
irrité contre nos iniquités; car qui a jamais ouï dire que les 
barbares aient fait des cruautés égales à celles qui s'exercent 
de côté et d'autre? C'est chose effroyable et indigue du nom 
cbrélien ! Est-il possible que les gens de bien ne puissent em- 
pêcher ces malheurs? Il semble que chacun soit aveugle cl 
que les prédicateurs soient muets ; mais plutôt ce sont nos 
méchancetés qui nous aveuglent. Faites crier les prédicateurs, 
Monseigneur, afin que le peuple soit ému à pénitence, et me 
pardonnez ma longueur. 

J'avais un grand désir de vous voir; mais je le soumets à 
Dieu, pour en disposer selon son bon plaisir. Oh! mon vrai 
neveu et très-cher enfant, servez et aimez ce grand Dieu de 
toutes vos forces, je vous en conjure; ne vous épargnez en rien 
pour cela. Tout ce qui est de ce monde n'est qu'ombre de bien 
et passera bientôt ; Dieu seul est permanent et sa bienheureuse 
éternité ! Aspirons, je vous prie, de tous nos cœurs à celle 
jouissance de Dieu, et à celte sainte société des fidèles chré- 
tiens et des Saints, où nous trouverons nos chers parents et 
amis avec des joies interminables Eh 1 mon cher fils et neveu, 
que je souhaite ce bonheur pour nous tous. Priez pour moi, 
afin que Dieu me rende digne de celte miséricorde. 

Je suis de cœur, Monseigneur, votre très-humble 



3G 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCLXXVII 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUPÉRIEURE A Il TIV 

La vertu d'une Religieuse n'est pas toujours une preuve de sa cipacité pour les 
charges. — Sage lenteur à accepter de nouvelles fondations. 



[Annecy], 22 avril [1627], 



vive f jésus! 

Ma très- chère fille, 

Le temps m'est long de ne pas savoir de vos nouvelles. Je 
crois que vous aurez maintenant reçu le plan des monastères; 
c'est notre original : c'est pourquoi il faudra bien nous le 
rendre, car si vous n'en pouvez tirer une copie, nous vous en 
enverrons une quand nous l'aurons reçu. — Notre Sœur la Su- 
périeure de Moulins m'écrit que vous demandez notre Sœur N. 
pour être directrice. Croyez-moi, ma vraie très-chère fille, celte 
bonne femme-là est vertueuse ; mais, certes, elle n'a nul talent 
pour la conduite des âmes, et je vous prie ne l'y point em- 
ployer, car elle les gâterait, non faute de bonlé et d'affection, 
mais de capacité pour cela. 

Ma Sœur me mande aussi que Mgr de Mâcon a grand désir 
d'avoir de nos Sœurs en son diocèse, et qu'il nous a donné 
licence d'établir à Cluny et à Charlieu. Bon Dieu! ma très- 
chère fille, il ne vous faut point presser de faire tant de mai- 
sons. Nous ne pouvons pas avoir encore tant de filles capables 
pour cela, outre que ce n'était nullement l'intention de notre 
Bienheureux Père que nous nous missions en des lieux où, 
certes, l'assistance spirituelle et temporelle manque. Pour cette 
raison, il nous faut retirer nos Sœurs qui étaient établies à 
Évian, et je sais que celles de Paray pâtissent. Pour Dieu, ma 
très-chère fille, ne faites point cela. Je ne connais pas [ce] que 
c'est que Charlieu ; mais je pense que c'est un lieu où les 
Sœurs ne trouveront pas ce qui serait requis à leurs besoins. 



ANNÉE 1627. 37 

Pour Cluny, oli ! certes, j'aurais bien de la mortification cTy 
savoir de nos Sœurs, pour des bonnes raisons. Croyez-moi, ma 
très-chère fille, ne nous hâtons point de tant faire de nouvelles 
maisons. Tâchons de bien observer ce qui nous est ordonné, 
et de rendre nos Sœurs bien solides en la vertu de l'Institut, 
et puis Dieu nous donnera des lieux bons et propres pour nous 
décharger; et cependant, assurément, Il nous pourvoira nos 
maisons faites de fout ce qui sera requis. Je vous dis ceci en 
Noire-Seigneur, et je me confie en la bonté de votre cœur que 
vous le recevrez de même; car vous savez combien je suis 
vôtre, et comme je vous liens réciproquement pour toute 
mienne. Je connais votre cœur et son zèle et son affection; 
c'est pourquoi je vais tout franchement avec vous, que je chéris 
parfaitement. Sans loisir. 

Dieu soit beni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLO.YAY 

siPÉniKi'nB a lyo\ 

Maladie et rétablissement de l'archevêque de Bourges, — Annonce d'un voyage. — 

Affaires diverses. 

V1VK -p JÉSUS ! 

[Annecy], 22 auril [1627]. 

Enfin, ma très-chère fille, nous avons reçu vos lettres du 
11 e avril, mais non pas celles que vous dites m'avoir écrites 
quatre jours avant. J'ai reçu aussi dimanche des lettres 
de notre pauvre cher archevêque [de Bourges], qui a été ma- 
lade extrêmement; dès le jeudi gras jusqu'au jour de Pâques, 
il a gardé le lit, de sorte qu'il est dans une si grande faiblesse 
que d'un mois il ne saurait entreprendre le grand voyage de 



38 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,. 

venir ici; mais il nous promet, avec une affection nonpareille, 
de venir le fin plus tôt qu'il pourra, n'ayant rien du tout qui le 
retarde que son mal, de façon que je pense qu'il sera ici à la 
fin de mai, ou au commencement de juin. Cependant, pour 
gagner du temps, je vais à Belley 1 , Grenoble, Chambéry et 
Rumilly, et reviendrai ici, Dieu aidant, pour recevoir notre 
bon prélat; car de m'absenter tandis qu'il fera l'affaire de 
notre Bienheureux Père, cela ne se peut; mais incontinent qu'il 
aura fait ici, je m'en irai à vous. Il nous mande que Mgr l'ar- 
chevêque lui a promis les établissements pour [le second 
monastère de] Lyon et pour celui de Bourg. 

Non, ma chère fille, ne m'envoyez point de Bible; mais 
sachez du bon libraire quand il pourra imprimer le Coutumier 
et les Règles. — Mon Dieu I que je suis aise de la sanlé de 
votre chère directrice, et de ce que nos Sœurs vous donnent 
tant de contentement; car j'espère que Dieu l'est aussi. De 
vrai, votre Sœur l'assistante est bien à mon gré; mais qu'elle 
se rende attentive à ce que je lui dis pour sa perfection. — 
Mais, par ce que vous me dites, je me vois sans espérance 
d'avoir une Supérieure de chez vous; Dieu pourvoira d'ail- 
leurs. 

Nous allons à Belley, et de là à Grenoble, où je vous prie nous 
faire avoir les lettres que vous recevrez pour moi entre ci [et] 
le lb de mai, car je pense que nous y serons jusque-là. Je 
désire bien que nos lettres soient portées par la poste, afin que 
celles d'Orléans soient reçues à temps. Vous verrez leur impor- 
tance; je vous les recommande, et de toujours prier Dieu pour 
moi, et toutes nos chères Sœurs, que je salue avec vous du 
meilleur de mon cœur. — Château-Gaillard 2 est bien haut, ce me 

' Ce fut le 1" mai de cette année- 1627 (dit l'histoire de la fondation de 
Belley) que la Sainte présida à l'élection de la Mère F. G. de la Grave, qui, 
depuis le départ de la Mère M.-Marg. Michel pour Dijon, avait gouverné ■ 
la communauté en qualité d'assistante commise. 

s Lieu proposé pour l'établissement du second monastère de Lyon. 



I 



■ ,. .■.-•.■ 



ANNEE 1627. 39 

semble. Y pourra-t-on avoir de l'eau ? n'est-il pas au-dessus 
des Carmélites? 

Adieu, ma fille; le saint amour règne dans votre chère âme ! 
Vous êtes uniquement mienne, mais je suis aussi uniquement 
vôtre en Celui qui est notre unique prétention, qu'il soit béni ! 
Nous venons de recevoir votre paquet précédent et le dernier. 
Adieu, ma vraie chère fille. 

Conforme à l'original gardé aux Archives Je la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXXIX 

A LA MÊME 

Los Religieuses ne doivent pas travailler pour leurs parents, — Estime pour la Sœur 

assistante. 



[Grenoble], A mai [1627]. 
Ma TRÈS-CHÈRE FILLE, 

Je ne puis vous écrire de ma main; car ma défluxion me 
tombe dessus les yeux. — Pour ce qui est des parents de nos 
Sœurs, il faut trancher; c'est une chose assurée que cela tire- 
rait une grande conséquence; et, puisque la condescendance 
que l'on a déjà eue en leur endroit n'a pas assouvi leurs dé- 
sirs, et que cela est tout à fait contre la Règle, qui dit que 
«les Sœurs ne sauront point h qui sont les ouvrages qu'elles 
font », il faudrait plutôt donner quelque charge à ces filles qui 
les occupât, en sorte que l'on puisse dire véritablement qu'elles 
ont assez à faire en leur charge, — Je suis, certes, touchée de 
la maladie de nos pauvres Sœurs. Eh Dieu ! qu'elles seront heu- 
reuses d'aller trouver celte divine Bonté ! Pour la pauvre direc- 
trice, elle serait encore bien nécessaire en la maison, mais 
Dieu sait bien ce qu'il veut faire et de l'une et de l'autre, car 
ce sont des âmes très-bonnes. Vous avez bien fait de mettre 






40 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,. 

voire Sœur l'assistante en sa place, car je m'assure qu'elle fera 

bien et l'une et l'autre charge : c'est un bon cœur et une sage 

fille. 

Il faut prendre garde à ne pas recevoir celle damoiselle de 
Grenoble que son mari ne soit mort, car cela donnerait grand 
sujet de murmurer à ceux de Grenoble ; mais je ne désire pas 
que l'on sache que cet avis vient de moi. — Je vous remercie 
de lout mon cœur, .et toutes nos chères Sœurs, de votre belle 
boîle de raisins de Damas; je ne mérite pas un si beau pré- 
sent ; Dieu vous le rende, ma très-chère fille ! 

Oh! que vous m'avez contentée de me dire que vous ne vous 
regardez-point, ains laissez à Dieu le soin et la connaissance 
de ce que vous êtes; il faut demeurer ferme et invariable en 
cet abandonnemcnl. Cerles, c'est noire bonheur de n'être rien 
qui vaille, pourvu que nous l'aimions et nous confiions en Dieu . 
Votre désir de me voir me donne celui de vous voir aussi. Je 
ne dirai jamais que non, quand Dieu le voudra. Fondez bien 
cet esprit en voire Sœur Passislante, et l'affermissez et dressez 
comme celle sur qui vous devez jeter les yeux pour vous suc- 
céder en la charge de Supérieure; car, il est vrai, un esprit 
qui ne serait pas ferme se changerait parmi de si fréquents 
divertissement et sentiments contraires à notre esprit. Oh 1 
qu'il le faut chèrement conserver! Je ne vous dis pas ce que 
j'écris, parce que vous le verrez dans les lettres. Mes yeux se 
fâchent d'écrire et me font mal, car la défluxion les travaille. 
Mille saluts à nos Sœurs. Bonjour, ma toute chère fille. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Viailaliou d'Annecy. 



ANNEE 1G27. 



■M 



LETTRE DCCLXXX 

A LA MÊME 

Départ de la Sainte pour Cliambéry. — Bruits calomnieux au sujet de la fondation 

de Bourg en Bresse. 



[Grenoble], 16 mai [1621 



vive ■[ jiisus! 

Ma très-chère fille, 

Ce n'est que pour vous assurer seulement que me voici toute 
guérie, Dieu merci. J'ai eu un fort rhume avec la fièvre qui 
m'a tenue à l'eau quatorze jours, mais l'on me redonna le vin 
vendredi : hier, je pris une médecine qui m'a laissée tonte 
brave, ce me semble. Je ne cesse de prendre des remèdes ici, 
[ce] qui m'a empêchée de bien rendre mon devoir à nos bonnes 
chères Sœurs. J'ai fait ce que j'ai pu, et elles me sont si cor- 
diales, qu'elles se contentent. J'espère que nous partirons mer- 
credi ou vendredi au plus lard, pour retourner à Cliambéry. Je 
répondrai une autre fois plus amplement. — Je parlai avant-hier 
à M. de Sacconnex, et lui fis hien entendre que le passage de 
sa sœur n'était pas facile, ni en tout cas ne se ferait pour l'oc 
casion de la nouvelle maison. 

Je ne pense pas que notre Sœur la Supérieure de Paris puisse 
avoir la licence de recevoir cette bonne damoiselle, parce qu'en 
ce pays-là il faut grande considération , à cause des consé- 
quences. Vous lui en pourrez écrire, mais non pas moi, poul- 
ies raisons que je vous dirai un jour. — Ma très-chère fille, l'on 
nous a mandé de Paris que l'on avait dit que notre établisse- 
ment de Bourg avait été procuré de mauvais biais, par finesse 
et surprise, comme si nous eussions voulu mépriser l'autorité 
de Mgr l'archevêque, par le recours que nous fîmes à 
Mgr d'Autun pour avoir la licence. Vous savez le contraire, et 
que nous écrivîmes à M. de la Faye, et comme tout cela s'est 
passé. Nous n'avions rien du tout qui nous pressât de notre 







«&* 



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42 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pari ; mais c'étaient ceux de Bourg qui pressaient, afin de pou- 
voir avoir noire Sœur Favre, que l'on croyait devoir êlre en- 
voyée en Piémont à ce printemps, et ses parents avaient un 
ardent désir de l'avoir quelques mois. Ma fille, nous n'avons 
nullement l'esprit fait pour user d'artifice, ni manquer de res- 
pect aux prélats. Je vous prie, faites bien savoir par quelques 
amis la vérité de notre innocence. 

Oh Dieu! ma vraie fille, croyez qu'il me tarde autant qu'à 
vous de vous revoir et nos chères Sœurs ; car c'est la vérité que 
vous êtes la vraie fille de mon cœur et que je [vous] chéris d'une 
dileclion toute particulière. Nos pauvres Sœurs, saluez-les ten- 
drement, et priez Dieu que son amour règne en nos cœurs. Je 
ne pensais pas tant écrire, Bonsoir, ma toute très-clière fille. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilalion d'ânneCT. 



LETTRE DCCLXXXI 

A MONSIEUR MICHEL FAVRE 

COXFESSEL'n DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION' d'aWECY. 

Prière do venir an-devant d'elle jusqu'à Rumilly. 
vive f JÉSUS ! 

Mon très-bon et cher Pèhe , 



[Chambéry], 23 mai [1627]. 



L'Esprit Très-Saint remplisse votre âme de ses dons sacrésl 
J'eusse certes élé consolée que vous nous fussiez venu prendre 
à Grenoble, et au moins ici; mais, comme vous dites, mon cher 
Père, les bons confesseurs de nos Sœurs montrant de désirer 
prendre cette peine, [il] leur faut acquiescer; mais au moins 
vous nous viendrez prendre à Rumilly, la veille du Saint- 
Sacrement, afin que nous puissions nous récréer ensemble ces 
trois ou quatre heures de chemin. Bonjour, mon bon cher Père ; 
toute cette bénite et très-aimable communauté vous salue chè- 



ANNÉE 1627. 43 

rement, et moi certes avec une affection, ce me semble, toute 
incomparable, et comme mon cher Père, votre très-humble 
fille et servante en Notre-Seigneur. r— Jour du Saint-Esprit. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



I 



LETTRE DCCLXXXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE DLONAY 

SlIriiltlEl'RE A LYON 

Conduite à tenir envers l'archevêque de Lyon. — Visite canonique. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy, 1G21.] 

Que vous dire, ma très-chère fille, sur les menaces que 
Mgr l'archevêque ' vous fait de vous donner force lois nou- 
velles? Je ne crois nullement qu'il le fasse ; car sa piété et 
prudence sont fort grandes. Que s'il le fait, vous pourrez le 
prier avec votre troupe, en toute humilité, de ne point changer 
votre manière de vie ni vos coutumes, sous lesquelles celte 
petite Congrégation a pris un si saint accroissement, et a vécu 
avec tant de paix et de perfection, qui est la marque infaillible 
de la présence et assistance du Saint-Esprit; ni aussi de ne 
pas accroître les lois, pour la crainte de donner des scrupules 

1 Le cardinal Denys-Simon de Marquemont avait été remplacé sur le 
siège archiépiscopal de Lyon par Mgr Charles de Miron, transféré d'An- 
gers le 2 décembre de cette même année 1626. Un des premiers soins 
du nouveau prélat fut d'établir une Congrégation de docteurs, à l'autorité 
de laquelle devaient être soumises toutes les affaires de son diocèse, 
spécialement celles des maisons religieuses. En outre, il voulut assujettir 
tous les monastères de femmes à la juridiction immédiate du curé de la 
paroisse sur laquelle elles étaient établies, et les obliger à prendre ce curé 
pour Supérieur ou Père spirituel. La Mère de Itlonay, craignant les graves 
conséquences que cette première infraction aux Règles de son Institut 
pouvait avoir dans l'avenir, déclara qu'elle n'accepterait jamais d'autre 
Supérieur que M. de la Paye, choisi et élu par la communauté. Le prélat, 



■ 



I 



i; ; . 






44 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et de la gêne à ces âmes, qui vivent si doucement et paisible- 
ment clans l'observance de celles sous lesquelles II lui a plu 
de nous appeler, [dans lesquelles elles] ont été instruites, et 
choses semblables ; car ne doutez point que Dieu ne vous 
inspire et maintienne. 

Tout ce que vous avez à faire pour l'assurance de cette pro- 
tection, c'est de bien observer nos Règles et Constitutions, et 
de nourrir les filles en un amour et estime très-cordial de leur 
manière de vie, sans jamais en vouloir décliner, ni à dextre, 
ni à scnestre, autrement la division s'y mettrait, et tout serait 
perdu ; en ce cas, nous nous retirerions bientôt. Mais Dieu 
ne permettra jamais que cela arrive, ni sa sainte Mère, et 
je m'assure que quand bien Mgr l'archevêque ferait quelques 
changements par ordonnance, après il les retrancherait, et 
ne voudrait pas qu'elles fussent pratiquées. Or, enfin, il fau- 
drait demeurer en paix. 

Je serais bien aise qu'il fit la visite [canonique], et qu'elle 
se fit fous les ans; car il faut fout introduire. Prenez garde à 
serrer les lettres qu'on vous a écrites, si vous ne désirez pas 
qu'il les voie, surtout celles de notre Sœur M. -Jacqueline, car 
ils verront tout. Ayez un grand courage, ma fille, et priez votre 
Père spirituel de maintenir notre Institut, jusqu'aux moindres 



offensé de celle fermelé, menaça de déposer la Mère de Blonay; mais elle 
répondit avec autant d'humilité que de sagesse : « La perte de ma supé- 
riorité me sera un gain et un repos, en me permeltant de m'occuper plus à 
loisir de mon Dieu et de ses ineffables perfections; mais la perte de la pra- 
tique de nos Constitutions serait la perle de notre Ordre, et parlant la perle 
de mon salut, si je n'y tenais la main. » L'archevêque ne tarda pas long- 
lemps à se rendre aux représentions et aux prières de la digne Supérieure, 
et conçut même tant d'estime pour elle, que souvent il disait dans la suite : 
« La Mère de Blonay est la seule en qui j'aie trouvé la réunion d'une force 
inflexible et d'une douceur inaltérable. » 

Ces détails ont paru nécessaires pour donner l'intelligence des lettres 
suivantes. 



ANNEE 1627. 



45 



petites choses, surtout ce qui est dans les Ilègles et Consti- 
tutions. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE UCCLXXXIII 

A LA MÊME 

Utilité des contradictions. — Condescendre au changement dn l'ère spirituel. — 
Bulle d'établissement du monastère de Lyon. 



[Annecy, 1627.) 



vive f Jiisiis! 

Ma très-chère fille, 

« Celui qui n'a [pas] été tenté, ((ne sait-il » , et quelle est sa 
force? Ne vous étonnez point, je vous prie, pour toutes ces 
contradictions; Dieu les réduira à sa gloire et à notre mieux, 
cela indubitablement. 

Je ne suis point d'avis que vous résistiez beaucoup à rece- 
voir M. Deville pour Père spirituel, puisqu'il est très-homme 
de bien, et que enfin, bien qu'il eût mauvaise volonté (ce que 
je ne pourrais croire de lui), il ne pourra vous faire grand mal, 
les Constitutions étant bien approuvées, et le Coulumier bien 
reconnu et les filles bien affectionnées à leur saint Fonda- 
teur. Je ne voudrais pas que ce bon M. Deville, ni moins 
M. Mesnard, sussent que vous ayez fait difficullés d'ac- 
cepter ce Père spirituel. Que si la chose est connue, et que 
vous sussiez probablement d'en pouvoir avoir un autre, vous 
feriez bien de le demander, craignant qu'il ne se ressouvint de 
votre refus. 

Nous renvoyons le contrat et la copie, afin que l'on voie qu'il 
n'y a rien d'ajouté ni de diminué. Vrai Dieu ! que les hommes 
sont éloignés de la manière de traiter de notre bon Dieu! 
M. Michel [Favre] copie tant qu'il peut la Bulle de nos Consti- 






16 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

tulions; mais parce que entre la préface el la conclusion de la 
Bulle, les Constitutions sont encloses, il est forcé de tout tran- 
scrire; ruais je vous les enverrai au plus tôt que je pourrai, ils 
verrontbien par là qu'ilsne peuvent pasfaire d'autres Règles aux 
Filles de la Visitation, et qu'il faut qu'elles observent de 
point en point celles qu'elles ont, sans y rien ajouter ni dimi- 
nuer. — Sans doute que cette damoiselle ne serait pointrcçue en 
notre maison de Paris, ni non plus vos dames de Lyon en celle 
d'ici. — Je me porte bien, ma fille. Dans quatre jours, les Con- 
stitutions seront copiées, et par le premier [courrier] vous les 
aurez. 

Quand Mgr l'archevêque vous demandera la Bulle de notre 
établissement, dites que feu Mgr l'archevêque nous manda 
qu'il l'avait obtenue, et si vous avez la lettre, montrez-la ; 
qu'au reste vous vous êtes en cela reposée en son soin, et 
contentée de ce que lui-même dit en pleine chaire, prêchant chez 
vous, qu'il avait obtenu cette Bulle et vous déclara que votre 
Congrégation était mise sous la règle de Saint-Augustin. Je sais 
assurément qu'il publia la même [chose] à Moulins, prêchant à 
nos Sœurs de là, en qualité de prélat du lieu, par le droit de 
régale de l'cvêché d'Autun, dont il jouissait en ce temps-là. 11 
les déclara publiquement Religieuses sous la règle de Saint- 
Augustin; et, si j'ai mémoire, il fit le même chez vous; mais, 
nonobstant cela, vous ne laissez pas de l'être. Aussi, si l'on ne 
vous parle point de ceci, je vous prie, n'en dites mot à per- 
sonne qui vive. Je ne vous le dis pour autre sujet que parce que 
les esprits de ce temps sont fort tracasseurs et picotent tout, 
et les choses même où il n'y a rien à picoter. Ma fille, faisons 
bien, ne nous étonnons de rien, et nous confions pleinement 
en Dieu, qui nous conservera et notre cher Institut, n'en doutez 
point, et ne craignez la menace des Constitutions nouvelles. 
Recommandons bien toute l'affaire à Dieu et souvent. — Je n'écris 
point à ce bon Père. Je n'ai su trouver un bon biais; puis, je 



ANNÉE 1627. 47 

ne pensais pas qu'ils fissent grand élat de nos lettres, chacun ne 
m'aime pas comme vous, [ce] qui est la cause que vous trouvez 
bon tout ce qui vient de moi, qui suis tant et si incompara- 
blement vôtre. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXXXIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUPÉrtlEUKE n LYOM 

Il ne faut pas renvoyer une novice pulmonique. — La Sainte ne choisit pour Su- 
périeures ni les plus habiles Religieuses ni les plus parfaites, mais celles qui ont 
les vrais talents du hou gouvernement. — Le grand devoir des Supérieurs est 
de faire observer la Règle. 



VIVE 



jésus ! 



[Annecy, 1627.] 



Ma fille très- chère, 

Il s'en faut bien garder de renvoyer la novice qui est 

pulmonique; que dirait notre Bienheureux Père? Mais 

elle mourra! — Et ne mourrait-elle pas au monde, et ne 
serait-elle pas bien heureuse de mourir épouse de Jésus- 
Christ? Il y a encore une prétendante à Annecy qui l'est- 
mais pour cela certes, elle ne sera pas renvoyée. « C'est la 
chair et le sang qui donnent ces conseils » , disait notre Bien- 
heureux Père. Non, il ne voulait point que les filles fussent 
renvoyées pour aucune infirmité corporelle, excepté les conta- ' 
gieuses. Soyons fermes en tout, et inflexibles à conserver ce que 
nous avons reçu de notre saint Fondateur ; je sais que vous le 
voulez absolument. 

Vraiment non, je vous assure que je ne choisis pas les ha- 
biles filles pour être Supérieures, non plus que celles qui sont 
excellentes en vertu, ains celles à qui je vois que Dieu a donné 






48 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

les vrais talents du bon gouvernement. J'ai éprouvé les ha- 
biles et parfaitement admirables selon le jugement du monde, 
et qui étaient pieuses ; j'ai éprouvé les âmes toutes saintes, et 
de toutes deux je ne me suis pas bien trouvée, quand elles 
n'ont pas le don de savoir gouverner, ou qu'elles manquent à la 
vraie humilité, prudence et sincérité dues à l'Institut ; mais 
ayant cela, encore qu'il y ait d'autres imperfections particu- 
lières, desquelles je vois qu'elles lâchent de s'amender, je ne 
laisse de les mettre en charge, à l'exemple de mon saint Père 
qui en usait ainsi, sous l'espérance que Dieu y donnerait sa 
bénédiction. Ce Bienheureux regardait encore, dans les filles 
que l'on veut mettre Supérieures, aux talents extérieurs, 
« pour satisfaire et donner quelque attrait et goût aux sécu- 
liers » , disait-il. 

Votre réponse à Mgr l'archevêque est bonne, excepté qu'au 
lieu de se soumettre à contrevenir en ce point de la Constitu- 
tion, s'il le commandait, il le fallait très-humblement supplier 
d'agréer que vous continuassiez en votre observance, laquelle 
vous obligeait de montrer tous les ans vos comptes à votre Su- 
périeur, quand il lui plaît de les voir, ou à celui qui fait la 
visite, et non à aucun autre, par obligation; car, ma Irès-chère 
fille, il faut qu'avec une humble fermeté, nous conservions nos 
observances; autrement, après avoir fait brèche à l'une, tout se 
dissipera. Pour Dieu, soyons les plus soumises du monde à nos 
Supérieurs, en tout ce qu'ils désireront de nous, qui ne sera 
pas contre notre Institut ; mais gardons la fidélité que nous 
devons aux ordonnances de notre Instituteur. i\os Supérieurs 
ne sont nos Supérieurs que pour nous faire observer cela, et 
non pour le détruire. Cjue serait-ce , si chacun voulait faire des 
changements? et que deviendrait l'Institut de la Visitation? Il 
changerait bientôt de face. Ma très-chère fille, soyons invaria- 
bles en notre fidélité; après les petits dérèglements, les grands 
suivent. C'était ce que notre saint Fondateur nous a si souvent 



ANNÉE 1627. 49 

recommandé, de ne décliner en rien, ou bien que fout se dissi- 
perait bientôt. J'écris à nos maisons pour leur recommander 
la persévérance, et la conservation de leur sainte union. Je fais, 
je dis ce que la conscience me dicte, et ce que je sais ou sens 
être des intentions de notre Bienheureux Père; après, j'en laisse 
le soin à la divine Providence. Et quant aux risées et moque- 
ries du monde, elles s'évanouiront bientôt ; car je suis indigne 
de souffrir leur durée; il se faut donner garde que nous ne les 
causions pas nous-mêmes. 

Je salue toutes vos chères filles, mais surtout nos bonnes 
anciennes. Dieu nous garde selon son Cœur. Voire etc. 



LETTRE DCCLXXXV 

A LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET 

SlTÉHIliUlIi A RUMILLï 

Avec quelle douceur une Supérieure doit exercer sa charge; responsabilité qui pèse 
sur elle. — Humilité de la Sainte. 

vive -f- jksus! 

[Annecy, 162";]. 

[Les premières lignes sont illisibles. ] Quant à vos tentations, 

diverlissez-vous-en,et vous faites violence pourcela; mais il faut 
que la violence soit douce, quoique forte. Vous voyez, ma fille 
que la voie par oit l'on vous conduit est douce et suave, néan- 
moins ferme et solide. Dieu a caché le prix de la gloire éternelle 
dans la victoire et mortification de nous-mêmes, mais toujours 
avec douceur, car autrement votre naturel prompt vous ferait 
souffrir et les autres aussi. Enfin, la douceur fait une grande 
partie du gouvernement; et je vois tous les jours que la boulé, 
douceur et support, accompagnés de générosité, peuvent [beau- 
coup] autour des âmes. Vous savez que Dieu m'a donné un 
amour tout particulier pour la vôtre, et me semble que votre 
maison est un de nos dortoirs, ou corps de logis de céans 

4 



IBM 




50 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Comment, dit-on, vous n'avez pas bonne fortune dans votre 
maison, parce que vous êtes souvent affligées ? Voilà le langage 
du monde, mais Dieu en a bien un autre; car c'est une grande 
marque de sa bénédiction sur une maison, quand elle est 
visitée de quelque tribulation, sans qu'il y ait de l'offense de 
Dieu, comme il n'y en a point au décès de vos Sœurs; mais au 
contraire, Dieu s'y glorifie, parce que ces chères âmes vont au 
ciel pour le glorifier à jamais. — Au reste, prenez de plus en 
plusgarde que vos corrections ne soient point trop âpres, cela ne 
serait ni bienséant, ni utile. Ceux qui ont charge des autres ne 
peuvent pas dire pour l'ordinaire comme saint Paul : « Je suis 
innocent de votre sang », cela veut dire, des fautes que ce 
peuple commettait. Mais nous , au contraire, nous sommes 
ordinairement coupables, tant pour nos propres fautes que pour 
celles des autres; ou pour avoir trop corrigé, ou pour avoir 
trop toléré; ou pour avoir fait les corrections trop âprement, 
ou pour les avoir négligées, et n'y avoir pas mêlé le sucre de 
la sainte charité. 

Au reste, ma Irès-chère fille, voilà l'argent de la robe neuve 
que vous m'avez envoyée, et je vous supplie qu'à la première 
occasion l'on nous envoie l'usée que nos Sœurs ont gardée. 
Elles ne sauraient rien faire qui me louche tant le cœur que 
ces signes extérieurs d'une sainteté imaginaire en moi : ce 
sont des pièges que le diable me tend, pour me faire tomber 
dans l'abîme de l'orgueil. Je suis déjà assez faible, et me suis 
à moi-même un assez grand sujet de ma perte, sans qu'on 
m'en donne davantage. Je vous supplie donc toutes de ne me 
plus servir d'occasion d'une si dangereuse tentation; et si 
quelqu'une a quelque chose de moi, qu'elle m'oblige de le 
buûler. Plût à Dieu que mes Sœurs me traitassent comme je le 
mérite devant Dieu; alors j'aurais quelque espérance, par les 
humiliations, de devenir ce que l'on s'imagine que je suis • 
mais de me donner de continuels sujets de vanité, ce m'est 



ANNEE 1627. 51 

chose insupportable : je vous le dis, la douleur dans le cœur, et 
la larme aux yeux. Les bonnes N. N. sont bien heureuses 
d'avoir tant d'abjections extérieures, je les eu chéris davantage, 
et les eu estime plus grandes devant Dieu, les jugements du- 
quel sont bien différents de ceux des hommes. Votre.. . 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visilation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXXXVI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAV 



SUPERIEURE A LÏOX 



Se réjouir dans les persécutions, — Prière de justifier la conduite de la Mère 
Favre. — La Mère de Blonay doit [préparer sou départ de Lyon. 

VIVE f 'ÉSV& ! 

[Annecy], 8 juin [1627]. 

Oh! ma très-chère fille, si nous sommes vraies servantes de 
Dieu, il nous faut préparer à bien recevoir de plus grandes 
contrariétés et persécutions, quoique celles-ci soient assez 
prégnantes, et la calomnie contre la pauvre grande fille' fort 
piquante; mais, grâce à Dieu, tout cela étant sans fondement 
ni vérité, n'avons-nous pas sujet d'accomplir la parole de notre 
bon Dieu, qui dit à ses disciples : « Quand h monde dira du 
mal de vous en mentant, réjouissez-vous fort. » C'est ce que je 
vois que vous faites, dont je bénis Dieu, et la grande fille aussi, 

1 « L'exercice et les traverses ne manquèrent pointa la Mère Favre, en cet 
établissementde Bourg. Les permissions avaient été obtenues de Mgr d'Autun, 
durant qu'il avait la régale de l'archevêché de Lyon, mais Mgr de Miron', 
archevêque de Lyon, étant arrivé, envoya défense aux Sœurs dé la Visitation 
de faire aucune fonction publique et religieuse. Il fallut boire celte con- 
fusion et cesser de chanter les divins Offices pour cinq ou six semaines, et 
ne célébrer ta sainte messe qu'à huis clos. Il est vrai que le peuple, qui' ne 
recevait qu'édification du bon exemple des Sœurs, dans l'étonnemenl de ce 
procédé, leur portail grande compassion. Par l'instigation de quelque esprit 
de travers, la contradiction fut telle que la Mère Favre se vil dans les termes 

4. 



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52 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

laquelle m'écrit qu'elle n'a pas eu un premier mouvement de 
désagrément de tout ce qu'on a dit et fait contre elle et ce 
pauvre établissement de Bourg. Certes, cette âme-là n'est pas 
connue; mais je la tiens pour fort humble et dépendante de 
Dieu. Elle m'écrit qu'elle jouit d'une paix extraordinaire parmi 
celle persécution, et qu'en celte occasion vous leur avez té- 
moigné une charité très-grande. II faut bien faire en sorte, 
surtout, qu'elle soit laissée là encore pour autant de temps qu'il 
sera requis pour l'entier établissement de cette maison. Ce 
n'est pas l'intention de Mgr [de Genève] de l'y laisser longue- 
ment, el[nous] serons contraintes del'en retirer plus tôt que je ne 
voudrais ; vous en verrez les raisons dans celle que je lui écris. 
Et pour vous, ma très-chère fille, certes nous aurons bien 
besoin que la première maison de Lyon, et la seconde si elle 
se fait, se puissent passer de vous après votre triennal achevé; 
car nous avons bien de quoi vous employer ailleurs, et voire, 
nécessité. J'espère que ces chères âmes, que vous avez nourries 
avec tant de soin, conserveront fidèlement l'esprit de noire 
saint Fondateur, que Dieu leur a donné par voire entremise; 
qu'elleshérileront, ou, pour mieux dire, garderont vos affections, 
vos maximes et votre manière de procéder, pour les suivre en 
tout et partout, et qu'elles ne se départiront jamais de la sin- 
cère et cordiale union que Dieu a mise entre nous et elles. 
Mais, entre ci et là, j'espère que nous nous venons, Dieu 
aidant, pour parler de ceci avec mûre considération. 

de ne plus poursuivre cet établissement et de ramener les Sœurs. Néan- 
moins, avant que de conclure cette rupture, elle eut recours à Dieu, par 
une neuvaine qu'elle ordonna à toute sa communauté, à la fin de laquelle, 
contre toute espérance humaine, madame de Vigny, bienfaitrice de la 
maison de Dijon, qui, honorant notre Mère M. J. Favre, épousait toutes 
ses affaires plus que les siennes propres, étant allée à Lyon pour un autre 
sujet, obtint heureusement les permissions, et les choses demeurèrent bien 
établies. » 

[Fondation inédile du monastère de Bourg.) 



Il 



. S-U1.C—:, - 



ANNEE 1627. 53 

Ma Sœur de Vigny et M. voire confesseur ont voulu que j'é- 
crivisse à M. Mesnard, ce que j'ai fait, et tout ce que je lui dis, 
c'est avec sincérité, bien que je dissimule de savoir ce qui s'est 
passé, parce que ce n'est pas le temps d'en parler encore : s'il 
le faut faire un jour, il faudra que ce soit en présence. 

Ne doutez point, personne ne verra vos lettres; mais, je vous 
prie, quand l'occasion se rencontrera, de rendre une bonne 
fois témoignage de la vérité de votre procédé et du nôtre, à 
ceux à qui vous le jugerez à propos, particulièrement en ce 
qui regarde cette grande fille, qui ne courut jamais. Où elle est 
allée [à Montferrand] ; c'a été, comme vous savez, parle com- 
mandement de notre Bienheureux Père, et le reste que vous 
savez. Pour moi, ma fille, je dis qu'ils en ont trop peu dit. 
Vous verrez pourtant ce qui est de la vérité et de mon sentiment 
dans celle de ma Sœur de Vigny. Je salue nos très-chères Sœurs 
avec vous, ma fille, je dis, ma vraie fille très-chère de mon 
cœur, à qui je suis sans réserve toute, et du cœur que Dieu 
seul sait, dont II soit béni, et vous bénisse de la grâce de ce 
pur amour que nous désirons tant! Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCLXXXVII 

A LA SOEUR ANNE-MARIE DE LAGE DE l'UYLAURENS 

ASSISTANTE ET MAITRESSE DES NOVICES A BOURGES 

Une Religieuse ne doit pas s'inquiéter des choses dont elle n'est pas chargée. — 
Conseils de direction. 



vivk -j- jésus! 



[Annecy], 22 juin [1027], 



Ma très-chère fille, 

Je suis autant consolée de la sainte lumière que Dieu vous 

donne, pour conduire vos novices avec l'esprit de douceur et 

suavité qui est la vraie voie et celle que nous devons suivre, 



l I I 



54 • LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

comme je suis mortifiée de savoir que nos Sœurs professes de 
votre monastère se mêlent de syndiquer votre conduite douce. 
Pour Dieu, qu'elles attendent qu'on leur donne les charges 
pour s'en mêler, et cependant quelles se tiennent en paix. 
Mais, ma très-chère fille, encore faut-il supporter ces petites 
contrariétés et les négliger, allant toujours notre train. Dame ! 
céans aucune Sœur n'oserait lever la langue pour trouver à 
redire à ce que les autres font, surtout la directrice, sinon 
celles qui ont charge de le faire. 

Suivez donc, ma très-chère fille, la lumière que Dieu vous 
donne ; car je vois que c'est la vraie voie de la perfection de 
conduire les âmes avec une grande dilatation de cœur et non 
avec rétrécissementj; par amour et non par la crainte. Notre 
Directoire est tout sur cet esprit; il vous fournira tout ce qui 
sera requis pour cette charge si importante; et je vois que tout 
va bien, selon que vous m'écrivez, mais je dis très-bien. Persé- 
vérez avec un grand courage, gaiement ; tenez l'esprit de vos 
filles content, et assurez-les de notre bienveillance. — Ne vous 
mettez point en peine de votre assoupissement à l'oraison ; cela 
vient du corps : Notre-Seigneur ne laisse de recevoir votre assi- 
duité en sa présence. Abandonnez-vous bien à sa très-sainte 
volonté, et vous appliquez généreusement à bien dresser ses 
petites servantes et épouses : Il vous en récompensera bien. — 
Si le médecin juge qu'il soit requis de faire décharger notre 
Sœur la Supérieure du jeûne, il en faut parler à Mgr l'arche- 
vêque. 

Bonsoir, ma chère fille, je salue votre bon cœur de toute 
l'affection du mien et vos chères Sœurs novices ; Dieu les fasse 
cheminer fidèlement en leur voie avec une véritable humilité 
et sincérité, et vous comble toutes de ses grâces. Je suis toute 
vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni. Amen. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. 



ANNEE 1627. 



55 



[Annecy], 24 juin [1G27]. 



LETTRE DCCLXXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

supiiniEi'nE a lyon 

Moyens de conserver l'union entre les monastères. — Conseils au sujet d'une 
fondation que projetait la communauté de Saint-Etienne. 

vive f jésus! 

Ma TRÈS-CHÈRE FILLE, 

Je vous vois toujours aux alarmes de ce conseil, lequel, en 
effet, doit être fort éloigné de vous. Oh Lien ! ne soyez point en 
peine, je vous prie, Dieu est fidèle, auquel on a seul regardé 
en toute la conduite de celte affaire, et les seules intentions de 
notre Bienheureux Père y ont été employées et suivies. Il est 
vrai que nous ne les savions pas toutes; car il me dit à Lyon, 
lorsqu'il résolut de laisser notre Compagnie comme elle était, 
sous les évêques, qu'il mettrait beaucoup de bons moyens 
pour tenir les monastères unis, et qu'il s'assemblerait à Saint- 
Joseph ' avec ces grands Pères Jésuites pour avisera tout; et, 
dès là, je m'en allai et ne sais ce qui se fit depuis. C'est pour- 
quoi nous avons perdu cela, qui est une grande perte pour nous; 
mais Dieu en aura tant plus de soin, s'il lui plaît, si nous 
sommes unies en parfaite observance. 

Je remets à nos Scenrs à vous dire tout pour la fondation de 
Saint-Etienne 2 ; je trouve qu'il sera fort bon que notre Sœur N. *** 
n'y soit employée qu'elle n'ait fait ses trois ans; et enfin, s'il la 
faut accepter ou non, il s'en faut rapporter à l'avis de vos Supé- 
rieurs et de vous. C'est un lieu qui n'est pas à rejeter à cause 
du collège. Dieu soit béni. Sans loisir. — Jour de saint Jean. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 Maison des R. P. Jésuites, à Lyon. 

s Une fondation que le monastère de Saint-Étienne projetait de faire au 
Puy. 









■ 



56 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE DCCLXXXIX 

A LA MÊME 

Les contradictions sont de grandes grâces. — Impression de dem Brefs concernant 
l'Institut. — Seconde édition des Epltres de saint François de Sales. 



VIVK j- JjÇ.SUS ! 



[.Annecy], 25 juin [1627], 



Je ne voudrais pour rien du monde que vous n'eussiez eu 
l'exercfce que l'on vous adonné. Oh! que telles renconlres 
sont profitables! Ma très-chère fille, j'espère que cela vous 
vaudra devant Dieu, et vous rendra mieux disposée à tirer plus 
grand profit de semblables occasions, si Dieu vous en renvoie. 
Qu'il soit béni en la tempèle et au calme, et partout! Sa Bonté 
nous fasse tenir Irès-humbles et Irès-joinles à sa sainte volonté! 

Je suis très-aise que l'on vous continue M. de la Faye : c'est 
un grand bien pour votre maison, surtout puisqu'il s'est fait 
par l'entremise d'un autre; car il nous faut garder, tant que 
nous pourrons, de mécontenter personne, ni montrer de la 
défiance. Dieu bénisse ce bon Père Minime! j'ai confiance que 
sa charité lui sera bien récompensée ! — Puisque les affaires de 
Bourg et de votre maison de Lyon sont à couvert, il ne sera 
qu'à propos de parler de la seconde maison; mais il faut 
attendre quelque bonne ouverture. — Mgr de Bourges sera ici 
dimanche ', Dieu aidant. Il m'écrit qu'il est piqué du procédé 
de Mgr voire archevêque et qu'il lui en fera reproche, car il lui 
avait fait donner parole, et à M. Berger, qu'il établirait sans 

1 Dès 1626, le pape Urbain VIII avait délégué trois commissaires apo- 
stoliques pour procéder aux enquêtes juridiques sur les vertus de saint Fran- 
çois de Sales et les miracles obtenus par son intercession : ce furent 
Mgrs André Frémyot, ancien archevêque de Bourges; Pierre Camus, évêque 
de Belley, et Georges Ramas, docteur de Louvain. Par suite de la maladie 
de Mgr de Bourges, ils ne purent se réunir à Annecy et commencer les 
informations qu'en juillet de cette année 1627. 



ANNÉE 1G27. 57 

difficullc nos Sœurs de Bourg, et permettrait la seconde maison 
à Lyon. OIi bien ! tout s'adoucira. 

Voilà les Brefs du saint petit Office et de l'approbation des 
Constitutions. Je vous prie, ma fille, faites-les imprimer, mais 
si correctement qu'il n'y ait rien à dire, et encore plus fidèle- 
ment, en sorte que vous liriez toutes les feuilles, et que cela 
ne soit vu que de ceux qu'il sera nécessaire de l'être. Faites-en 
tirer seulement cent cinquante ou deux cents copies, et que 
M. Cœursilly montre en cette occasion son affection et sa fidé- 
lité, je l'en prie. M. Michel [Favre] dit ce qu'il faut observer. 
Après quoi vous nous renverrez toutes les copies pour les faire 
ici collationner sur l'original et authentiquer par des notaires, 
comme il faut, puis nous les distribuerons à nos maisons. Ne 
vous fiez qu'à peu de gens, et tenez vos affaires à couvert, tant 
que vous pourrez. Je vous dirai [bientôt] une chose qui vous 
confirmera en ce que je vous dis et qui vous étonnera. Oh ! 
que les hommes sont chétifs et de peu de fiance [confiance]! 
Dieu nous fasse la grâce de nous appuyer en Lui seul ! Je vous 
recommande celte besogne, de l'impression de ces Brefs, avec 
toute l'affeclion que je puis, comme une affaire qui mérite 
d'être bien faite. Je me confie toule en votre soin et vigilance. 

Voilà les Épîlres rangées comme il faut. Je vous prie que 
l'on n'y louche point du toul, et que M. Cœursilly ait soin que 
l'on ne gâte point l'ordre, et qu'elles soient imprimées correc- 
tement avec les observances [observations] que M. Michel mar- 
quera. Adieu, ma vraie unique très-chère fille. Dieu vous fasse 
vivre toule en Lui et de sa très-sainte volonté, et toutes nos 
chères Sœurs que j'aime bien ! 

Conforme à l'original gardé au* Archive» de la Visitation d'Annecy. 



58 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 






LETTRE DCCXC {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 



SUPEniIiUItli A 1IOCL1XS 



La fondation de Charlien doit être acceptée. — Éprouver sérieusement la vocation 
d'une Religieuse sortie d'un aulre Ordre. — La Supérieure ne peut permettre 
des entrées inutiles dans son monastère. 



[Annecy], juin 1627. 



Vive •}- jfous! 

Ma très-chère fille, 

J'ai reçu vos deux dernières lettres quasi en même temps. 
Je n'ai quasi rien à vous dire sur la fondation de Charlieu, 
parce que je ne connais pas le lieu ; pourvu que le temporel 
nécessaire à un monastère s'y trouve, ce sera assez, et certes 
nous sommes très -obligées à Mgr de Mâcon de la bonté et 
sainte affeclion qu'il nous témoigne, et nous lui devons corres- 
pondre avec tout le respect et soumission qu'il nous sera pos- 
sible. Vous ne deviez pas attendre ma réponse pour lui donner 
parole assurée, car tout ce qui est requis en telles occasions, 
ma très-chère fille, est de bien suivre le Coulumier. Ce m'est 
consolation de savoir les fondations qui se font; les filles, que 
vous m'écrivez pour y employer, seront, à mon avis, très- 
bonnes, et c'est à quoi il faut particulièrement prendre garde. 

Pour celte dame sortie de Religion, vous ferez très-bien de 
ne vous engager point de parole qu'elle n'ait été bien éprouvée. 
Vous la pourrez recevoir en votre maison, pour être exercée en 
la manière de vie qu'elle veut embrasser; et sera beaucoup 
mieux, de vrai, qu'elle fasse son essai à Moulins qu'en une 
autre maison. — Je ne suis nullement de ce sentiment qu'on 
fasse entrer les dames Religieuses passantes, dans nos maisons, 
et crois qu'en conscience les Supérieurs ne le peuvent per- 
mettre, et que l'on contrevient à la clôture. C'est pourquoi vous 
ferez fort bien de vous en faire écrire un mot de lettre à M. le 



ANNÉE 1027. 59 

grand vicaire, par lequel il vous défende de ne point souffrir 
telles entrées. — Il ne faut point douter, ma très-chère fille, qu'il 
ne faille préférer les filles qui ont des dispositions hors du 
commun, et en cela il ne faut point écouter la prudence hu- 
maine. H y a toute apparence, et je l'espère fermement, que 
nous nous verrons en ce mois de septembre, Dieu aidant. Je 
crois que Mgr de Bourges arrive ce soir à Nantua; le temps 
nous est bien long de sa venue. 

Je pense que voilà vos lettres répondues, quoique briève- 
ment, n'ayant pas de loisir. Si j'avais loisir, j'eusse écrit un 
billet à notre chère Sœur M. A., mais l'espérance de la voir 
bientôt, et la presse de ce messager de Bourg qui va à Lyon 
pour affaires importantes, m'occupent trop. Ma très-chère fille, 
saluez-la chèrement de ma part et toutes nos Sœurs, mais sur- 
tout notre bon Père Binet. — Oh Dieu ! que ma Sœur Marie- 
Aimée [de Morville] sera heureuse si elle fait ce qu'elle m'écrit, 
de croire entièrement ce digne serviteur de Dieu! La divine 
Bonté lui en fasse la grâce. Croyez, ma très-chère fille, que 
mon âme chérit la vôtre très-parfaitement et avec une dilection 
très-particulière et cordiale. Je n'aurai pas moindre consolation 
que vous en notre entrevue. Tout soit à la seule gloire de Dieu, 
qui soit béni ! 

Conforme à une copie de l'original flardé à la Visitation de Voiroi». 



■I 







i;o 



LETTRES DE SAINTE CHANTAI.. 



LETTRE DCCXCI 

A LA MKRti MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

scpÉnmunE a lvon 
La fondation du second monastère de Lyon est rcsplue. 

VIVE -j- JÉSUS.' 

[Annecy, 1627.1 
AlA TRES-CHERE FILLE, 

Je Joue et bénis Dieu de la résolution de voire seconde mai- 
son ; c'est un coup de la toute-puissante main de Dieu et dont 11 
retirera sa gloire. Laissez la conduite de toute celle affaire à M. le 
grand vicaire, à M. de Saint-André et au 1res de nos amis; mais 
surtout pour le choix de la place, ils la choisiront beaucoup 
mieux que nous ne saurions faire, et ne m'attendez point pour 
cela. Regardez même de parler fort peu de moi, puisque vous 
savez que l'on y a un peu d'aversion. Je n'écris [pas] main- 
tenant à M. de Saint-André, ni au Révérend Père Morand, 
parce qu'il m'est impossible de toute impossibilité; mais je leur 
écrirai celle semaine où nous sommes, puisque vous le 
voulez. 

Pour votre curiosité, vous verrez ce que j'écris à ma Sœur 
la Supérieure de Saint-Etienne. Et même voilà sa lettre que 
je vous envoie. — Certes, nous sommes bien occupées mainte- 
nant, mais cela ne nous lasse point, puisque c'est pour la 
gloire de Dieu et de son Irès-humble servileur. Adieu, ma très- 
chère fille, et à toutes nos Sœurs. Dieu vous remplisse de Lui- 
même. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEF 1627. 



61 



LETTRE DCCXCII [Inédite) 

A LA SOEUR JEANNE-FRANÇOISE LE TELLIER 

ASSISTANTE A ORLEANS ' 

Sollicitude pour la Mère Joly de la Roche; désir d'avoir de ses nouvelles. 

VIVE -J- JÉSUS.' 

[Annecy], 1" juillet [1627]. 

Mon Dieu! ma clière fille, que le temps me se'ra long d'ici 
que je reçoive de vos nouvelles, car vos dernières me niellent 
en grande peine pour le surcroît de l'indisposition de ma 
pauvre très-chère et bien-aimée fille ; j'espère toutefois en la 
divine Bonté, qui la conservera encore pour sa gloire, et que je 
recevrai la chère consolation de la voir. Nous partirons, Dieu 
aidant et sans remise pour tout le mois de septembre , pour 
aller à vous; cependant, quoi qu'il arrive, il faut demeurer 
très-humblement soumise au bon plaisir de Dieu, et faire fidè- 
lement et soigneusement ce qui est de la charge, conduisant la 
communauté avec douceur, dans son train ordinaire. Dieu sera 
avec vous, ma très-chère fille, afin que vous n'erriez point. 
Soyez humble et pleine de confiance. J'ai tendrai cependant de 



• Sœur Jeanne-Françoise Le Tellier, que la reine .Marguerite de Valois 
appelait son petit ange, que sainte de Chantai nommait plus tard un trésor, 
fut reçue au premier monastère de Paris par la Bienheureuse Fondatrice, 
qui lui donna son nom. Envoyée à la fondation d'Orléans, elle y devint le 
modèle des parfaites novices, puis l'émule des plus saintes Religieuses, si 
bien qu'elle fut jugée digne de succéder a la vénérable Mère de la Roche, 
dans la charge de Supérieure. « Sa conduite étnit si suave que nos Sœurs 
admiraient en elle une Règle vivante et animée, en qui la Mère Agnès, par 
une infusion céleste, avait transmis et traduit la pureté de son esprit et de 
ses maximes. » Sœur Jeanne-Françoise Le Tellier décéda au monastère 
de Tours, après l'avoir gouverné pendant deux ans, avec beaucoup d'édi- 
•fleation. 

(Vies de IX Religieuses de la Visitation, par la Mère deChaugy.) 



62 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vos nouvelles avec un peu de soin de cette chère malade, que 

je prie Dieu de vous conserver. 

Je salue très-humblement M. Boucher et toutes nos chères 
Sœurs. Sa divine Bonté répande en abondance ses plus saintes 
bénédictions sur vous toutes. Je suis de cœur toute vôtre, ma 
chère fille. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Angers, 



LETTRE DCCXCIII 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE GHASTELLUX 

SUPERIEURE A AUTUN 

Le manque de sujets capables et la trop grande pauvreté doivent faire retarder une 
fondation. — Difficultés de celle de Cluny. 



[Annecy], 1" juillet [1627], 



VIVE f Jiîsus ! 

Ma très-chère fille, 

Votre incomparable bonté et soumission, dont vous avez 
rempli votre lettre, me confondent. Hélas! ma très-chère 
fille, il ne me faut plus aucune parole pour m'assurer de 
la totale union de votre esprit avec le mien. Dieu en a gravé la 
certitude en mon âme, de sorte que rien ne la peut effacer, 
non plus que l'assurance de votre zèle à l'Institut. C'est la vérité 
que je crains toujours deux choses es établissements : le man- 
quement de filles capables pour servir de solide fondement à 
l'esprit de la Visitation, et la trop grande pauvreté. Par bon- 
heur, sitôt que j'eus reçu et lu votre lettre, qui est ce matin, 
Mgr de Bourges et M. de Vitry, comte de Saint-Jean de Lyon, 
qui a apporté votre paquet, comme je crois, sont venus jet 
comme ils connaissent le lieu de Cluny, je leur ai demandé si 
nous y serions bien. Ils m'ont dit que oui, pourvu que l'on eût 



ANNÉE 1627. 63 

quelque chose pour l'entretien des filles; qu'il ne se fallait pas 
fier à la ville, qui était pauvre. 

Voilà, ma très-chère fille, ce que j'ai appris de ces messieurs. 
J'ai vu vos permissions qui sont bonnes, et l'incomparable ardeur 
de madame deChauvigny. Je trouve la place, comme ellel'a dé- 
peinte, fort belle et à bon marché; mais qui la payera? Orna fille, 
je laisse cet établissement tout à fait à votre soin et conduite. Il 
faut espérer que la divine Providence y versera ses bénédictions, 
comme sur les autres maisons. Tout ce qui me reste de peine, 
c'est pour une Supérieure : considérez bien si notre Sœur 
M.-Philippc [de Pédigon] pourra faire utilement celte charge. 
Je vous en laisse la connaissance; car je n'en puis juger à cause 
du peu de connaissance que j'ai de son esprit. Envoyez là des 
meilleures filles que vous ayez, et peu, afin qu'elles ne soient 
si chargées, ou au moins envoyez-y quelqu'une qui porte sa 
dot, si vous pouvez. Vous ferez bien d'y envoyer notre Sœur 
des Marins, et une des filles de Chauvigny, bien que cela ne 
manquera pas. Mais ne vous arrêtez point à ce que je vous dis; 
ains faites selon que Dieu vous l'inspirera, et que vous jugerez 
pour le mieux. Bien que votre maison d'Aulun demeure un peu 
faible de filles, je ne m'en soucie pas; car, avec l'aide de Dieu 
et votre présence, il n'y a rien à craindre. 

Si vous ne jugiez pas que vous eussiez de Supérieure capable, 
peut-être que la Mère de Moulins pourrait en donner une, non 
pas noire Sœur [mot illisible], mais une autre dont j'ai oublié 
le nom, qui est de fort bonne maison et fille faite. Vous 
devinez bien son nom ; elle a été scrupuleuse , mais elle ne l'est 
plus. Voilà toutes mes pensées sur ce sujet, suppliant noire 
bon Dieu de bénir celte œuvre, comme je l'espère de sa bonté, 
que je supplie vous combler de son pur amour avec toutes nos 
Sœurs. 

Nous voici bien occupées pour les affaires de notre Bienheu- 
reux Fondateur; cela me retiendra encore ici une couple de 



I 



I 






G4 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mois au plus. Faites fort prier Dieu pour cela. — Il me vient 
en pensée que si notre Sœur des Marins était bien fondée en 
l'esprit de notre Institut, il n'y aurait point de mal delà mettre 
en charge. Je laisse tout à votre jugement; et, fort pressée que 
je suis, je finis et demeure entièrement vôtre, mais je dis de 
tout mon cœur et sans réserve. Mille saluls à votre cher cœur 
et à toutes nos Sœurs. 

Dieu soit béni ! 

Conforme à l'original garde aui Archives de la Visilalion d'Annecy, 



LETTRE DCCXCIV 

A UNE DAME 

A LYON 

Elle lui demande sa coopération pour l'établissement du second monastère de Lyon. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Annecy, 1627.] 

Madame, 

Notre chère Sœur la Supérieure de Lyon m'écrit qu'elle a 
bonne espérance d'obtenir de Mgr l'archevêque la licence 
d'établir encore une de nos maisons à Lyon. Véritablement, il 
semble que la divine Providence veuille être servie et glorifiée 
en cela, puisqu'elle donne des mouvements d'une sainte retraite 
parmi nousà tant de bonnes âmes, qui ne sauraient parvenir à 
leur prétention sans ce bien-là; c'est pourquoi, secondant 
leurs saintes intentions, ou plutôt celles de notre bon Dieu , je 
vous conjure, Madame, d'embrasser ce dessein de toute l'éten- 
due de vos affections et de votre autorité; car je sais que, pour 
plusieursjustes raisons, vous avez tout pouvoir en celte grande 
ville; et je nie confie pleinement en votre bonté et en la sainte 
affection que vous avez toujours eue pour nous, que vous le 
ferez de tout votre cœur, que les nôtres honorent et chérissent 



ANNÉE 1627, 
avec tout l'honneur et sincérité qui nous est possible, 
piété nous ayant étroitement obligées. Je ne redoublerai 
mes prières, sachant que le zèle que Dieu vous a donné 
gloire vous portera à faire tout ce qui sera de votre pouvoir 
l'exécution de celle bonne œuvre. Je prie Dieu, Madame, 
croître journellement son pur amour en votre bénite 
et jusqu'au comble de la perfection où sa Providence 
appelle. En cette affection, je demeure invariablement 
tout mon cœur, Madame, votre très-humble, etc. 



65 

votre 
point 
de sa 
pour 
d'ac- 
àme 
vous 
et de 



LETTRE DCCXCV 

A LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET 

surÉitiEntE a rvuili.y 

Les fautes des âmes faibles doivent servir d'instruction aux plus parfaites. — C'est 
une tentation que de penser n'être pas en grâce avec Dieu. 



vive -J- JÉSUS ! 



[Annecy], 3 juillet [1627]. 



Ma fille, 

Mais je dis de tout mon cœur, ma fille très-chère, souffrez 
ma brièveté, car mes yeux ne veulent pas me laisser écrire; et 
bénissez Dieu, derechef avec moi, de la miséricorde qu'il a 
faite à votre pauvre Sœur l'assistante. II fallait que, par cette 
conduite de la Providence paternelle de notre bon Dieu, tout 
son tracassement fût découvert, afin qu'il fût mieux guéri, et 
que foutes les autres en tirassent profit, et reconnussent plus 
clairement votre cœur et ce que Dieu a mis en vous; et me 
croyez, ma fille, que je crois que ma conduite en toute cette 
affaire a été guidée de Dieu, au moins [je] n'y recherchais que 
Lui et sa gloire en ses servantes. Vous pouvez penser que je 
ne manquais pas de douleur parmi tout cela; car je suis fort 
jalouse delà perfection de nos maisons. Je digère tout cela entre 
Dieu et mon âme, et devez vous assurer que je n'ai rien dit 









GG LETTRES DE SAINTE CHANTAI,. 

ni fait conlre vous, car en telle occasion, je me liens ferme du 
côté qu'il faut. Que si je ne le vous dis pas, croyez que ce n'é- 
tait [pas] faute de confiance, Dieu m'en ayant donné beaucoup 
pour vous et une fort grande affection ; mais Dieu ne me sug- 
géra pas de le faire. Demeurez en paix de ce côté-là. 

Vous avez sujet de vous contenter, et n'admettez point, je 
vous prie, ces pensées, que vous n'êtes pas en grâce : ce sont 
de vraies tentations du diable, qui vous veut troubler et abattre 
l'allégresse de votre esprit, et, par ce moyen, vous rendre 
moins utile à votre chère petite famille, qu'il est marri de 
voir que vous cultivez courageusement. Croyez-moi donc, ma 
fille, et m'excusez. Je salue toutes nos Sœurs, surtout votre 
chère âme, et nos anciennes. Dieu répande ses bénédictions 
sur toutes et soit béni I 

[P. S.] Gardez-vous bien de mettre votre Sœur l'assistante 
au noviciat. — Que nos Sœurs qui m'ont écrit m'excusent; je ne 
puis écrire. Faites prier pour une affaire qui regarde l'In- 
stitut. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCXCVI 

A MONSIEUR LE BARON DE CHANTAL 

SON FILS 

De quelle prudence user envers Mgr de Bourges. — Il faul toujours se tenir 
prêt à paraître devant Dieu. 



[Annecy, juillet 1627.] 



VIVE -j- JÉSUS ! 

Mon très-cher fils, 

J'ai été si fort occupée dès l'arrivée de Mgr de Bourges, que 

je n'ai su prendre le loisir de vous écrire. J'ai considéré votre 

lettre, et ai vu que vous prenez à cœur des choses que je ne 



ANNÉE 1027. 07 

trouve point considérables. Mon très-cher fils, il faut que nous 
adoucissions les passions et ardeurs de notre esprit, et que 
dorénavant nous regardions plus à nous contenter du bien reçu 
de notre bon Dieu et de Mgr votre oncle, que d'en souhaiter trop 
ardemment de nouveau , puisque en vérité il est plein d'une 
très-bonne affection pour vous; mais vous savez qu'il craint 
seulement l'ombre d'être pressé et importuné , et que rien ne 
le rebute tant que cela. Soyez seulement attentif à lui rendre 
l'honneur et l'amour que vous lui devez, et vous verrez 
qu'avec l'aide de Dieu vous obtiendrez ce que vous me témoi- 
gnez d'en désirer; mais je trouve à propos d'attendre que nous 
soyons cet hiver à Paris, pour traiter de cette affaire. 11 m'a 
dit, ce bon seigneur, qu'il gardait des bénéfices pour six mille 
livres de rente, pour un fils, si Dieu vous le donnait. 
j( Au reste, mon fils,_v ous voilà parmi les hasards de la 
guerre 1 , à ce que ma fille, votre femme, m'écrit; cela me 
rendra plus attentive devant Dieu pour vous. Et en tout lieu 
et en tout temps, un moment de vie ne nous est point assuré ; 
mais où sont les périls éminents, il y a encore moins d'assu- 
rance : c'est pourquoi je vous prie et vous conjure, mon très- 
cher fils, d'avoir un soin extraordinaire de voire âme, de la 



1 



1 La mort du comte de Boutteville, qui venait de perdre la vie sur l'écha- 
faud, ayant inspiré au jeune baron de Chantai les plus sérieuses réflexions, 
il regretta vivement de s'être laissé emporter à la barbare passion des duels, 
et prit la résolution d'y renoncer pour jamais. Mais les occasions en étaient 
si fréquentes à la cour qu'il était prudent de s'en éloigner : il saisit une 
occasion qui se présenta de le faire avec gloire. 
f-4 « Le siège de la Rochelle se poussait alors avec beaucoup de vigueur 
par l'armée de Louis XIII. Les Anglais avaient mis une flotte sur pied pour 
aller au secours des protestants de celte place ; il leur était nécessaire, 
pour y parvenir, de s'emparer de l'île de Ré. Le roi de France donna au 
marquis de Toiras le commandement de celte île, et l'envoya avec trois 
mille hommes pour la défendre. Le baron de Chantai, ami de Toiras, 
voulut partager ses périls et sa gloire, et alla servir en qualité de simple 
volontaire dans cette petite armée. » 

5. 






I 



G8 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mettre et tenir en bon état, et telle que nous voudrions qu'elle 
fût à l'article de la mort. C'est un passage qu'il faut que tous 
les hommes fassent ; l'importance est de le faire en la grâce de 
Dieu; et pour cela il faut tâcher de s'y tenir, vivant en sa 
sainte crainte et obéissance à ses commandements. Mon très- 
cher fils, je désire qu'en ceci soit votre principal soin et affec- 
tion; tout le reste n'est que fumée qui se dissipe et évanouit 
de devant nos yeux; mais la grâce nous rend heureux en ce 
monde et nous assure la félicité de la glorieuse immortalité, 
qui est le souverain bien auquel la raison seule nous devrait 
faire aspirer incessamment et au mépris de tout le reste. C'est 
là, mon très-cher fils, le vrai bien et la bonne fortune que je 
vous désire, et que je prie Dieu sans cesse de vous donner. 
Voilà les souhaits de votre mère, qui vous chérit comme son 
propre cœur, et s'estimerait heureuse de mourir pour vous ac- 
quérir la grâce de vivre dans l'observance des ai vins comman- 
dements, et de posséder enfin le bien incompréhensible du 
Paradis. — Je vous prie, écrivez à Mgr votre oncle le plus que 
vous pourrez. Dieu vous tienne sous sa divine protection, mon 
très-cher fils ! 



LETTRE DCCXCVII 

A MADAME LA BARONNE DE CHANTAL 

S.l DELLE-F1LI.E 

Inquiétudes maternelles au sujet des périls que court le baron de Chantai 
Espoir d'une prochaine entrevue. 

vive 4- jrésus! 



1 



[Annecy, 1627.] 

Que direz-vous, ma très-chère fille mon enfant, de ce que 
j'ai tant tardé à vous écrire ? Certes, j'ai eu tant d'occupations 
dès l'arrivée ici de notre très-cher Mgr l'archevêque [de Bourges], 



I 



ANNÉE 1627. 69 

que je n'ai su prendre cette consolation : il travaille à bon 
escient après cette sainte besogne qui nous l'a attiré en ce pays. 
Il vous chérit plus qu'il ne se peut dire, et votre mari et toute 
votre chère maison. Je voudrais que mon fils fût un peu plus 
soigneux de lui écrire; il fut en peine sur ces bruits de guerre 
de ce qu'il deviendrait, et consolé quand il sut où il était. 

Oh ! ma très-chère fille, je ne doute point que votre pauvre 
cœur ne soit en peine de le sentir dans les hasards de la guerre : 
certes, quand j'y pense, j'en ressens aussi. Croyez que je prie 
plus soigneusement que jamais pour lui, et j'ai confiance que 
Dieu le tiendra en sa divine protection, et que, quoiqu'il arrive, 
sa Bonté le recevra entre ses mains paternelles, qui est mon 
principal désir, afin que tous ensemble nous puissions nous 
voir en cette éternité de gloire, où, en louant Dieu, nous joui- 
rons encore d'une perdurable société les uns avec les autres. 
Voilà, ma très-chère fille, toute mon ambition pour mes chers 
enfants. 

J'espère que nous partirons pour aller à Orléans dans cinq 
semaines ; mais peut-être que le temps du voyage sera un peu 
long, puisque je rencontrerai en mon chemin plusieurs de nos 
maisons. Tout cela n'est rien, puisque l'espérance de voir ma 
très-chère fille est hors de toute inquiétude, avec la grâce de 
Dieu, que je supplie vous conserver avec votre petite bien- 
aimée et toute votre honorable famille, que je salue très-hum- 
blement et chèrement, mais surtout madame ma très-chère 
sœur, et mademoiselle votre sœur ma chère fille, que je chéris 
de tout mon cœur, et toutes vos filles qui étaient avec vous en 
Bourgogne, je les salue aussi. 

Quant à la petite fille de la pauvre Claudine, elle est bien 
jolie fillette, mais elle n'a que dix ou onze ans; c'est la filleule 
de feu ma fille de Thorens. Faites-moi savoir au plus tôt si vous 
la voulez maintenant; nous l'enverrions avec sa sœur chez ma 
fille de Toulonjon, où vous l'enverriez prendre. Adieu, ma très- 



70 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

chère fille, jusques à vous revoir, faites-moi savoir des nouvelles 
de mon fils. Je suis certes toute vôtre, ma très-chère fille, 
que j'aime uniquement. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy, 



LETTRE DCCXGVIII 

A LA MÈRE MARIE-FRANÇOISE HUMBERT 

SUFÉRIBUtE A ÉVIflNJ 

-l.o prince de Savoie approuve le transfert de la communauté d'Evian à Thonon, — 
ConGance en Dieu. — Choix d'un confesseur. 

VIVE ■}• JÉSUS ! 

Ma très-chère fille. 



[Annecy, 1627.] 



Le départ de M. de Blonay nous surprend; mais je ne puis 
le laisser partir sans envoyer à M. Pioton la lettre de Mgr le 
prince [Thomas de Savoie] pour votre établissement à Thonon 1 . 
Je n'ai loisir de lui écrire. Hélas 1 ma très-chère fille, j'espère 
que par ce moyen vous serez un peu mieux et que Dieu me 
donnera la consolation de vous voir. Cependant, il faut toujours 
avoir bon courage de persévérer en parfaite confiance en cette 
ISonté divine qu'elle vous aidera. Puisque le spirituel de votre 
maison va bien, le reste viendra après. Notre-Seigneur n'a garde 

1 La translation de la communauté d'Evian à Thonon eut lieu le 22 juil- 
let 1627. « Pour l'effectuer (disent les anciens Mémoires), il y avait des 
difficultés presque égales du côté des habitants des deux villes : ceux 
d'Evian, qui aimaient nos Sœurs, se tenaient très-offensés de ce qu'elles 
voulaient les quitter; ils avaient protesté que celui qui serait assez hardi 
pour descendre la cloche, sa tète descendrait la première. Il fallut donc la 
démonter de nuit et envelopper le battant crainte de bruit. Les habitants 
de Thonon étaient dans une disposition contraire, et ne voulaient pas nous 
recevoir dans leur ville. Tous ces contre-temps n'étonnèrent pas la Mère 
Marie-Françoise Humbert, et, le jour fixé étant venu, elles partirent munies 
de l'obéissance de Mgr de Genève, et tout se passa fort heureusement, s 



I 



ANNEE 1627. 71 

.de manquer aux âmes qui ont soin de le servir; sa promesse y 
est engagée. Notre Bienheureux Père disait [que] « où la vo- 
lonté de Dieu était faite, le pain quotidien ne manquerait 
jamais » ; j'ai certes celte confiance. 

Puisque les Pères de la Mission ne veulent ni dire votre 
messe, ni confesser, je pense que Mgr ne les continuera 
pas. Pour nous, en vérité, il nous est impossible d'y plus rien 
fournir; mais il n'en faut encore rien dire. — Nous avons la dot 
de noire Sœur de Ligny; vous aviserez ce que l'on en fera. La 
fille de Grenoble n'est point venue. Je pense que ce serait bien 
fait de se délivrer de ces filles, en faisant vendre le bien; cela 
est trop pénible. — Je vous donne le bonjour, ma très-chère 
fille. — M. Grelat attend votre réponse, savoir si vous le pren- 
drez pour confesseur. Sa sœur qui est ici n'est guère propre 
pour nous; elle a [reçu] l'habit il y a on an. Mandez-nous 
ce que nous ferons d'elle; nous la garderons bien ainsi, mais 
de la faire professe, si elle ne change pas, il n'y a pas moyen. 
Mille saints à toutes nos Sœurs. Ma très-chère fille, je suis vôtre 
sans aucune réserve. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy, 



■ ; 
■ 



LETTRE DCCXCIX 

A LA MERE MARIE-AIMÉE DE BLO.MAY 

SrPliniEUItE A LYOV 

Ne pas s'inquiéter de l'opinion des hommes. — On peut juger-des tentations p.'ir 
les effets qu'elles produisent. 



[Annecy], 19 juillet [1627]. 



vive ■[- JÉSUS ! 

Ma très-citère fille, 

Certes, je reçois toujours bien de la consolation de vos lettres, 
et suis grandement consolée du refour de M. de la Faye. Or, 
voyez-vous, ma fille, ayant ce digne personnage, certes, je 



72 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

n'importunerais guère l'évêque. Ma fille, conlre toutes ces pa-, 
rôles et menaces de nouveaux règlements, il ne se faut guère 
mettre en peine. Allons toujours notre chemin droit à Dieu, et 
que l'on dise ce que l'on voudra. 

Voilà un Père de l'Oratoire qui me fera finir plus tôt; il vous 
portera ce billet. Je me suis bien louée à lui de l'assistance que 
vous fait son confrère, le confesseur de Mgr votre archevêque. 
— Ne craignez pas que je m'ouvre à. ce bon ecclésiastique qui 
est avec ma Sœur de Belley; je le connais déjà. — Certes, ma 
fille, je ne suis pas capable de juger de celte fille si extraordi- 
naire. Tant de science et tant de paroles sont un peu à craindre. 
Oh ! Dieu nous fasse toujours marcher par les basses vallées 
d'une véritable humilité et simplicité! c'est mon inclination. 

Je ne puis écrire à noire Sœur M. J. ; elle peut connaître la 
bonté de ses tentations par les fruits qu'elles opéraient en elle. 
Vrai Dieu ! ma fille, que toutes telles tentations sont grossières ! 
Certes, si je ne me trompe fort, il y a prou besogne dans la 
Visitation pour les plus braves, mais il la faut faire. — Que 
M. Cœursilly réimprime donc les Epîtres en leur même ca- 
ractère. Adieu , ma vraie fille; mille saluls à toutes vos chères 
filles que mon âme aime parfaitement. 

Dieu soit béni ! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



■■ 






ANNEE 1627. 



LETTRE DCCC 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARU 



SBPKUIKIJI1E A RIOU 



Dépositions de sainte de Chantai pour le procès de son Bienheureux Père. — La 
Mère de Bréchard doit préparer les siennes. 



VIVE t JESUS! 



[Annecy] 111 juillet [1627]. 

Ma pauvre très-chère Soeur, 

Que failes-vous que nous n'avons point de vos nouvelles? 
Certes, le temps m'en est long. 

Or, nous voici dans la sainte occupation de faire nos déposi- 
tions 1 [sur les vertus] de notre Bienheureux Père; car Nossei- 
gneurs de Bourges et de Belley sont ici ; il y a trois semaines qu'ils 
travaillent fort à cela. Je vous envoie les articles que l'on donne à 
tous les témoins, sur lesquels chacun répond ce qu'il sait : vous 
en ferez de même, ma très-chère fille, et écrivez ce que vous vous 
souviendrez; j'ai déjà écrit la mienne, qui est de dix-huit feuilles 
entières. On en témoigne de la satisfaction; il n'y a que moi 
qui n'en aie point, car ce que j'ai su et connu des perfections 
des vertus en celle très-sainte âme est si relevé au-dessus de 
ce que j'en puis dire que, certes, je demeure à plat, ma con- 
naissance surpassant infiniment ma capacité d'en parler. 

Vous trouverez beaucoup de choses dans ses Epîlres qui vous 
aideront; car lui-même, en plusieurs endroits, déclare sa foi, 
son espérance, sa charité, sa conformité au bon plaisir de Dieu, 
et plusieurs autres vertus. Voilà donc, de la besogne pour vous, 
ma très-chère fille; et quand les commissaires seront à Lyon, 
il faudra que vous y veniez pour déposer devant eux. 



I 






1 Les dépositions de sainte de Chantai, sur les vertus de saint François 
de Sales, se voient en entier, dans cet ouvrage, au II e volume des OEuvres 

diverses. 



74 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,. 

J'espère, Dieu aidant, partir dans le mois de septembre : je 
ne pense pas pouvoir passer vers vous en allant, étant trop 
pressée ; mais au retour, Dieu aidant, nous nous verrons tout à 
loisir. Adieu, ma pauvre très-chère fille, que je chéris parfaite- 
ment. Voilà tout ce que mon peu de loisir me permet. Mille 
saints à nos Sœurs. 

Conforme à L'original garde aux Archives Je la Visitation d'Annecy. 






LETTRE DCCCI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUriiRILXIUÎ A LYON 

Conseils pour lu réception des prétendantes. — Admirables sentiments d'humilité. 

vive -f- jésus! 

[Annecy], 22 juillet [1627]. 

Ma thès-chère Mère, 

[De la main d'une secrétaire.] Noire chère Mère dit qu'elle 
ne fait pas état de vous écrire à celte heure, parce qu'elle n'a 
pas le loisir. Elle a reçu des nouvelles de Paris sans qu'il y en 
ait point de nos Sœurs J cela la tient un peu en peine. On lui 
annonce un bréviaire ; elle craint que le bréviaire et les lettres 
ne soient perdus ; elle vous supplie de vous en informer et si 
M. Crichant n'en saurait rien. 

[De fa main de la Sainte.] Ma bonne et très-chère fille, je ne 
puis goûter que l'on ancessionne ' des filles successivement les 
unes aux autres, car je crains que cela n'apporte de l'inquié- 
tude aux Sœurs avec le temps, et vous savez combien il faut 
éviter cela. 

^ Ah ! ma fille, je vous conjure de ne point admirer aucune 
chose qui soit de moi. S'il y a du bien dans quelques-unes de 

' C'est-à-dire, qu'on se croie obligé de recevoir en premier lieu les pos- 
tulantes qui se sont présentées les premières. 






ANNEE 1627. 75 

mes lettres, portez-en la gloire à Dieu, ma très-chère fille; car, 
certes, pour moi je ne mérite que confusion : mais vous savez 
que ce grand Dieu prend en sa main tel instrument qu'il Lui 
plaît ; Il s'est bien servi d'une chétive ânesse pour prophétiser. 
Mais je n'ai loisir de dire davantage, sinon que vraiment il me 
semble, parla divine grâce, que j'ai un grand désir que nous 
ne cherchions que Dieu, et j'aime parfaitement votre cœur, 
parce que je sais et connais qu'il n'a point d'autre prétention. — 
Accroissez votre patience, douceur et support vers ces pauvres 
filles faibles. Bonsoir, ma vraie très-chère fille, c'est sans aucun 
loisir. 

Dieu soit béni! Ame». 

Conforme à l'original gardi 1 aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCÏI 

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTIIOl'i 



supKimîi'nr; A dlois 



[Annecy, 1621 



Regrets de la mort de madame de Limours, 
vive -J- JÉSUS ! 

Ma très-chère et bonne Soeur , 

J'ai été fort consolée de recevoir de vos lettres. Puisque la 
divine Providence s'étend à toutes choses, il nous faut amou- 
reusement conformer à tous les événements de son bon plaisir; 
bénite soit-elle en tout! Je suis bien aise, ma très-chère fille, 
que cette fondation de madame la comtesse de N. se retarde ; 
car, comme vous dites, d'ici là vos filles se feront pour les y 
employer. — Vraiment, je n'en doute pas, ma chère fille, que 
votre cœur n'ait été sensiblement touché pour le décès de la 
bonne madame de Limours, votre cordiale fondatrice, Je prie 
Dieu qu'il la mette en son saint Paradis ; c'était une âme douce 



76 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et pieuse. Je ne doute point qu'elle ne vous ail témoigné en 
son extrémilé l'amour qu'elle vous portait, assurant bien ce 
qu'elle vous a promis. Vous avez de bonnes et fidèles sollici- 
teuses en cette affaire. Je l'ai fort recommandée à nos Sœurs les 
Supérieures et à madame de Villeneuve. Certes, en l'espéranco 
que j'ai de vous voir, qui me sera une des plus douces conso- 
lations de ma vie, j'ai un peu de tendresse pour la privation de 
la présence de celte cbère dame, qui me faisait l'honneur de 
m'aimer et que j'honorais de tout mon cœur; mais en tout le 
très-saint nom de Dieu soit béni ! 

Nous pensons partir au plus tard le 15 septembre pour aller 
à Orléans. Nous laisserons les affaires de la béatification de 
notre saint Fondateur en très-bon Irain. Mgr de Bourges y tra- 
vaille de grand cœur. Cette besogne est de longue haleine, mais 
de grande consolation et utilité. Maintenant que Dieu découvre 
plus à plein les trésors qu'il avait mis en cetle très-sainte âme, 
on est tout admiré de rencontrer des vertus si profondes, si 
pleines, si accomplies et parfaites. Oh Dieu ! quelle humilité, 
quel amour à la pauvreté et bassesse, et au mépris de lui- 
même ! quelle douceur et support! cela ne se peut dire, ma 
très-chère fille. Dieu nous rende dignes filles d'un si saint Père! 

Conforme à uuc copie gardée aux Archives de la Visilation d'Annecy. 



LETTRE DCCCIII 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉGHARD 

siThuiEnir a mou 
Elle doit préparer sa déposition sur les vertus du Bienheureux Fondateur. 

vive f JESUS ! 

Annecy, 3 août 1627. 

Ma très-chère Soeur, 

11 y a fort peu de temps que je vous ai écrit et n'ai rien de 
nouveau à vous dire ; mais je ne peux m'empècher de saluer 






ANNÉE 1627. 77 

chèrement votre bon cœur, et l'assurer toujours de mon infinie 
affection envers vous, qui vous chéris, certes, très-cordiale- 
ment et plus que je ne puis dire. Je vous ai envoyé les articles 
pour faire votre déposition [sur les vertus] de notre bienheu- 
reux et saint Fondateur. Je crois que vous aurez reçu le tout à 
celte heure. Mille saluts à votre cher cœur et à toutes nos 
Sœurs, que je chéris sincèrement. Je prie Dieu qu'il vous rem- 
plisse toutes de Lui-même et soit béni. Je suis, d'une affection 
incomparable, toute vôtre, ma très-chère fille. 

Conforme à l'original garde aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCIV 

A MONSIEUR DE COULANGES 

a r.ims 

Profession d'une nièce de M. de Coulantes. — Zèle et travaux de Mgr de 
Bourges. — Prochain départ pour Orléans. 



[Annecy], 12 août [1627]. 

Monsieur mon très-cher frère, 

Ce m'est une douce et glorieuse récompense que celle de 
pouvoir faire quelque chose qui vous puisse donner du conten- 
tement, et [je] vous supplie de croire que j'en embrasserai 
toujours les occasions de tout mon cœur; mais le peu que je 
suis m'empêchera toujours de les rencontrer. J'ai bonne part à 
la consolation de la profession de notre très-chère Sœur, votre 
bonne nièce, qui me la témoigne très-grande par ses lettres. 
Celle que nous recevons ici par la présence de Mgr de Bourges 
est plus grande que je ne saurais le dire, car il est impossible 
de savourer la véritable bonté de son esprit, qu'avec un extrême 
contentement. Il travaille avec force et avec suavité en la 
sainte besogne que Dieu lui a commise. II se porte beaucoup 



78 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mieux que lorsqu'il arriva ici, par le plaisir qu'il prend à ouïr 
parler des vraies vertus de notre Bienheureux Fondateur ; il 
fait état d'être ici jusqu'au commencement d'octobre, et moi, 
de partir le 15" septembre pour aller à Orléans. Il me fâche 
bien de le laisser ces quinze jours ici sans moi; mais c'est afin 
que je puisse arriver à la Toussaint, car il nous faut faire de 
petites stations par les chemins, ce qui rend le voyage plus long. 
Certes, mon très-cher frère, je ne saurais exprimer le con- 
tentement que je m'imagine de recevoir pour l'honneur de 
votre chère présence, et celle de madame ma très-chère sœur, 
que je salue avec vous du fond de mon cœur et le plus hum- 
blement que je puis, étant et voulant demeurer sans fin de tous 
deux, Monsieur, mon très-cher frère, votre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives Je la Visilalion d'Annecy. 



LETTRE DCCCV (Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT 

supérieure an premier monastère de paris 

La Sainte se réjouit de l'élection de la Mère Lliuillier. — Les dépositions mettent 
au jour les admirables vertus du Bienheureux Fondateur. — Supporter les esprits 
difficiles. 

vive -\- jésus! 

Annecy, 12 août 1627. 

Mon Dieu ! ma très-chère fille, qu'il fait bon se reposer en 
Dieu et ne prétendre que sa seule gloire I Voilà qu'il a conduit 
heureusement cette élection de laquelle je me sens un grand 
contentement, et j'ai très-bonne espérance que cette chère Mère 
Hélène - Angélique [Lhuillier] fera son gouvernement avec 
beaucoup d'humilité et de douceur, et par ce moyen que Dieu 
sera fort glorifié, et nos Sœurs consolées et satisfaites. Mgr de 
Genève est fort aise que la chose [soit] allée ainsi. Quand vous 
serez en la nouvelle maison, je pense que vous ferez bien, ma 






ANNEE 1G27. 79 

très-chère fille, de lui mander votre déposition et l'état de voire 
nouvel emploi. 

L'affaire de noire Bienheureux Père est très-bien ache- 
minée, grâce à Dieu. Le trésor de ses vertus et sainteté se 
découvre plus que jamais, et l'on voit par les dépositions son 
incomparable charité et sa profonde humilité; ces deux vertus 
éclatent, et ccrles toutes, car il les possédait loules générale- 
ment à un degré très-éminent. Seigneur Jésus! que c'est une 
grande chose qu'un Saint I Dieu nous rende dignes filles d'un 
tel Père, et nous fasse la grâce surtout de l'imiter en sa véri- 
table humilité et basse estime de lui-même! Oh! que nous 
serions heureuses, si nous aimions celte bassesse et pauvreté 
qu'il a tant estimées ! Mgr de Bourges sera ici jusqu'en octobre, 
mais il n'achèvera pas : Mgr de Belley viendra pour poursuivre, 
car la besogne sera longue. 

Nous partirons, Dieu aidant, au plus tard le 15 du mois 
prochain pour aller à Orléans. — Vous ferez grande charité de 
mener notre Sœur M. M., si son esprit n'est bien lié et 
satisfait de noire Sœur la Supérieure de Paris; mais il me semble 
qu'elle aura sujet de l'être. Il y a pilié en ces pauvres esprits 
qui ne se contentent pas de ce qu'ils doivent; mais ce sont des 
sujets de charité et de support. — Bonjour, ma très-chère fille; 
je prie Dieu qu'il vous remplisse de son saint amour et toutes 
nos chères Sœurs, que je salue avec vous, surtout notre Sœur 
assistante. 

Notre Sœur la Supérieure de Blois m'écrit que leur bonne 
fondatrice est décédée. Ma très-chère fille, si vous les pouvez 
aider à retirer la fondation ', elles ont confiance que vous 
le ferez de bon cœur, et je vous en prie. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. 



1 C'est-à-dire à faire rentrer la somme promise pal' la fondatrice pour 
L'établissement du monastère. 



■■ 



80 



LLTTUES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCVI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUriSRIliUBE A LYON 

Dispositions à prendre pour l'établissement du second monastère de Lyon. 

VIVK ■{■ JÉSUS ! 

Annecy, 13 août [1621]. 

Ma très-chère fille, 

Je veux dorénavant être plus fidèle à pratiquer ma maxime, 
de ne point donner de lettres aux Religieux. Ce bon Père de 
l'Oratoire m'en donne bien sujet. Il y a vingt-cinq jours qu'il a 
mes lettres où je répondais à toutes vos précédentes. 

Je ne suis guère de sentiment à vous obliger 1 beaucoup; 
c'est pourquoi, si vous pouvez trouver une maison de louage 
quelque part que ce soit, même proche de vous, louez-la pour 
commencer; car les affaires de ce monde qui regardent la gloire 
de Dieu, quand elles tirent tant à la longue, volontiers ne 
réussissent pas. Faites donc doucement, en esprit de repos, vos 
diligences, et vous hâtez tout bellement. Si Dieu vous aide, 
tout ira bien, et vous trouverez ce qu'il vous faudra. Si vous ne 
rencontrez rien qui vous soit devisable [bon], consultez le Ré- 
vérend Père recteur et M. de Saint-André, pour savoir s'ils 
trouveront bon que vous alliez à la maison de M. le grand 
vicaire, et s'ils le jugent à propos, voyez-les tout à la bonne foi; 
et, en ce cas, il faudra que vous y envoyiez ma Sœur assistante, 
et faites ce qu'ils vous diront; et au bout, patience et confiance 
que Dieu accomplira son œuvre, au temps que sa Providence 
sait ; voilà mon sentiment sur ce sujet. 

N'oubliez point de m'envoyer le mémoire que vous avez fait 
sur mes Réponses, et si je puis, je ferai ce que vous désirez, 



4 Que vous contractiez de grandes dettes pour commencer un second 
monastère à Lyon. 



ANNEE 1627. 81 

mais avec le temps. — Ne vous mettez plus en peine de M. de 
Belley. — Je compatis certes à notre chère Sœur Marie-Sylvie 
[Ange]. Je prie Dieu qu'il la brûle intérieurement de son saint 
amour. — Je n'ai su comprendre pourquoi vous me dites que 
vous êtes en peine pour la crainte que vous avez de manquer 
au Coutumier. — Vous pourrez écrire à Mgr de Genève une 
lettre d'honneur par le retour de M. Michel, qui aura soin de 
lui faire entendre vos affaires. Je salue très-humblement et de 
tout mon cœur Je Révérend Père provincial. J'espère le re- 
trouver à mon retour en ce pays-là. 

Oh! ma très-chère lille, que vous êtes obligée à Notre-Sei- 
gneur, qui vous favorise de grâces tant précieuses; il y faut 
correspondre avec une grande humilité : voila tout ce que je 
puis dire. Je suis tant vôtre qu'il ne se peut davantage. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCVII (Inédite) 

A LA MÈRE MAKIE-JACQUELINE FAVHE 

SUPÉRIEUR]! A BOLRU ES BRESSE 

La recherche de ses propres intérêts détruit l'esprit de charité. — Du Pèie 
spirituel. — Détails divers. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy, 1621.] 

Ma très-chère vraiment tout uniquement chère , 
Cerles, la pauvre chère Sœur de Vigny a été très-bien venue. 
Elle a arrêté ses gens ici aujourd'hui, et si nous n'avons pas eu 
grand loisir de l'entretenir , nous avons parlé pourtant de tout 
plein de choses, et je loue Dieu que tout va si bien en votre 
chère petite maison, qui sera sans doute une maison de béné- 
vi (i 









82 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dictions. Oh! quel grand bien vous y faites, de prendre la peine 
vous-même de tenir le noviciat; non-seulement les novices en 
profiteront, mais [encore] j'espère les professes. Donnez-leur 
bien cet esprit d'union et de généreuse dilection. Oh Dieu! que 
je suis marrie de le voir si peu régner parmi nous! Enfin, il y 
a partout de l'humanité et de la recherche de nous-mêmes; 
Dieu nous veuille délivrer de ce mal! — Je suis bien aise que 
vous ayez M. Duplont; il faut un peu attendre l'occasion de lui 
restreindre ses limites, puisque c'est l'avis du Révérend Père 
Morand, car il n'y a moyen de souffrir sans grand intérêt cette 
sujétion. Jetez bien votre cœur en Dieu, Il vous aidera. Il est 
extrêmement nécessaire que vous donniez un bon pli au Père 
spirituel et aux Sœurs pour cette conduite tant spirituelle que 
temporelle, autrement il vous rendrait esclaves. 

Non, ma fille, Dieu ne vous a pas voulue en cette première 
maison de Paris, je ne sais s'il ne vous voudra point en la 
deuxième, puisqu'il m'en donne la pensée et le désir bien 
grand, s'il se peut, et c'est le sentiment de Mgr; mais parce 
que cela ne se peut éclore qu'avec un peu de loisir d'un 
voyage, je ne sais ce que Dieu disposera pour notre emploi 
d'ici là, car nous sommes comme l'oiseau sur la branche. Pour 
cela, sa Bonté nous fera connaître sa sainte volonté, puisque, 
par sa grâce, ni vous ni moi ne prétendons chose quelconque 
que de la suivre le plus fidèlement que nous pourrons. Cepen- 
dant, vous affermirez cette maison-là et pourrez servir celle de 
Crémieux, si elle se fait. Il est vrai que Mgr de Bourges et moi 
avions fort parlé de faire voyage nous deux. Certes, la plus pré- 
cieuse consolation que je pourrais avoir serait de passer le reste 
de mes jours avec vous; mais je ne sais simesnouvellespensées 
ne feront point changer celle-là ; car il ne serait pas à propos 
de vous mener avec ce dessein. 

J'ai trop de choses à dire pour ce coup, je n'en puis venir à 
fin ; notre chère Sœur de Vigny dira tout ou l'écrira. Pour ses 



ANNÉE 1627. 83 

obligations faites à la maison de Bourg, il faudra faire en sorte 
que l'on dégage la caution; mais je ne sais comment, pour être 
valable; enfin, la dextérité, ou bien gagner M. D. , s'il est 
besoin, seront les meilleurs moyens; mais nous y penserons 
encore. Il me semble que notre Sœur AJmée-Bénigne [Grossy] 
est capable de prendre le bon esprit; je vous supplie de lui 
donner les lumières nécessaires pour la conduite. Oh ! Dieu 
qui vous l'a donnée lui fasse la grâce de la bien prendre. Vrai- 
ment, vous suivez le vrai chemin de la conduite de notre Bien- 
heureux Père. Bonsoir, ma vraie fille uniquement aimée. Mille 
remercîments de la belle chaire. Oui, certes, vous êtes la vraie 
fille que Dieu m'a donnée, dont II soit béni ! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE DCCCIIII 

A MADAME LA BARONNE DE CHANTAL 

SA BELLE-FILLE 

Héroïque résignation de la Sainte à la mort de son fils. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

[Annecy, août 1627. J 

Eh bien! ma très-bonne et très-aimée fille, ne faut-il pas 
aimer, bénir et embrasser généreusement cette très-sainte et 
très-douce volonté de Dieu en tous les événements qu'elle or- 
donne ! Oui, certes, ma très-chère petite , il le faut faire de 
bon cœur, et amoureusement; et bien que la plaie soit grande 
et la douleur très-sensible, si la faut-il chérir pour le respect de 
la main qui l'a faite ; or, voilà l'exercice que je désire que votre 
chère âme pratique en son affliction. Votre bon mari était mor- 
tel, comme sont tous le*s hommes. Oh Dieu ! ma fille, repensez 
aux hasards qu'il a tant de fois courus de perdre la vraie vie de 
l'éternité! Et voilà que la douceur de notre bon Dieu lui a 

6. 






fl 







84 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

donné son trépas si chrétien ', si glorieux, que nous avons tout 
sujet de nous confier qu'il a commencé une vie de gloire et de 
félicité interminable. Prenez cette solide consolation, ma très- 
chère fille, et espérez une réunion avec ce digne mari qui 
rendra notre société avec lui exempte de toute crainte, et com- 
blée de joie qui ne finira jamais; c'a toujours été le véritable 
bonheur que je vous souhaitai dès votre béni mariage, et n'en 
puis désirer d'autre. Conservez-vous, ma très-chère fille, pour 
élever en la crainte du Seigneur le cher gage qu'il vous a 
donné de ce saint mariage, et le tenez seulement comme un 
dépôt, sans y attacher par trop votre affection, afin que la 
divine Bonté en prenne un plus grand soin, et soit elle-même 
toute chose à cette chère petite enfant. / 

L'espérance que j'ai de vous voir dès^ue je serai à Orléans, 
où je m'essayerai de vous obtenir l'entrée de notre maison, me 
soulage, sachant que cela vous sera à consolation. Cependant, 
je vous commande, ma très-chère fille, de soulager votre âme, 
et vous assure que je ne ressentis jamais une plus étroite liaison 
avec vous que je fais maintenant; car, sans l'intérêt de l'amour 
immortel que j'ai pour mon très-cher fils, je veux vous aimer 

1 Voici en quels termes un historien contemporain raconte celte mort : 
« Chantai fut choisi pour être mis à la tête du premier escadron des volon- 
taires, qui dans ce temps-là était composé de toute la fine fleur de la cour; 
et se trouvant commandé pour être un de ceux qui devaient s'opposer à la 
descente des Anglais dans File de Ré, le 22 juillet 1627, il s'y signala avec 
tant de courage que, pendant six heures de combat, il fut blessé de vingt- 
sept coups de pique, dont il mourut deux heures après, à trente et un ans. 
La manière de sa mort fait l'éloge de sa valeur, et les regrets de tout le 
monde, celui de son mérite. La fin de ce vaillant gentilhomme fut aussi 
chrétienne que généreuse : dès le matin, il s'était préparé au combat par 
la réception des sacrements, et il exhala son dernier soupir dans les senti- 
ments de la piété la plus sincère Le lendemain, Toiras réclama son 

corps, que lui rendit le général anglais. Il le fit embaumer et enterrer dans 
l'île de Ré, réservant le cœur pour l'envoyer à Paris à la veuve éplorée du 
défunt, qui fit déposer avec honneur ces tristes restes dans l'église des 
Minimes. » 



ANNEE 1627. 85 

avec tout l'amour que Dieu m'a donné pour lui et pour vous. 
Je supplie cette souveraine douceur d'être Lui-même votre con- 
solateur. Cherchez en Lui seul votre consolation, ma fdle, et je 
vous assure que vous la trouverez et recevrez abondamment. Je 
demeure d'une affection incomparable, votre plus humble 
mère, etc. 



[Annecy, août 1627.] 



LETTRE DCCCIX 

A MONSIEUR DE COULANGES 

fl TARIS 

Même sujet. 
vive -f- JÉSUS ! 

Monsieur mon très-cher frère, 

L'on me dit, le jour [de l'Assomption] de Notre-Dame, le tré- 
pas de notre très-cher fils, et qu'il s'était préparé chrétienne- 
ment à ce passage. Je bénis et adore le décret de mon Dieu, et 
m'y soumels de tout mon cœur, remerciant sa Bonté de la 
miséricorde qu'il a faite à ce cher fils qui m'était unique; car 
ayant élé prévenu de la grâce de Dieu par la réception des sa- 
crements, ainsi que l'on m'assure, nous avons en cela, mon 
très-cher frère, un solide sujet de consolation. Prenons-la donc, 
en cela, mon très-cher frère, et en celte volonté divine qui n'a 
pas voulu que nous ayons joui plus longtemps d'une vie qui 
nous éfait si chère. 

J'avais commencé cette lettre quand j'ai reçu la vôtre : je 
confesse ma faiblesse, elle m'a un peu attendrie, mais non 
certes divertie de l'invariable résolution que Dieu m'a donnée 
d'embrasser amoureusement tous les événements que sa douce 
Providence permettra arriver. La vie de l'homme et toutes les 
choses de cette vie passent comme l'ombre. Puisqu'il a plu à 
Dieu que mon fils ait fini la sienne si heureusement, me voilà 




I 



86 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

contente, et je vous conjure de l'être aussi, et madame ma très- 
chère sœur, à qui je vous supplie de rendre cette lettre com- 
mune ; ayant si peu de loisir comme j'en ai, elle m'excusera, 
s'il lui plaît. L'espérance de vous voir tous, et ma pauvre très- 
chère fille avec notre petite, me fait espérer une commune 
consolation ; car je vous proteste, mon très-cher frère, que le 
trépas de mon bon fils ne dissout nullement notre alliance ; car 
outre le petit et très-aimable lien qu'il nous en a laissé, je me 
sens plus que jamais étroitement conjointe et unie avec votre 
fille, et avec vous et toute votre honorable famille, que je prie 
Dieu remplir de toutes bénédictions, et d'une telle surabon- 
dance, qu'après les avoir possédées en cette vie nous jouissions 
tous ensemble de l'éternelle société, qui est toute la douceur 
des douceurs désirables. 

Je suis sans fin et d'une affection incomparable, à vous et à 
ma chère sœur, mon très-honoré frère, votre, etc. 



[Annecy], 17 août [1627], 



LETTRE DCCG^ 

A LA MÈRE MARIE-ADRÏBNM^ FICHET 

SUPÉRIEUR]! A HUMILIA 

Désir de l'envoyer comme Supérieure à la fondation de Crémieux-. 
vive -\- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
Voici une proposition qui peut-être vous étonnera, mais n'en 
parlez point que vous ne l'ayez considérée : c'est que nous 
avons accordé à toutes ces honorables dames de [la] ville de 
Crémieux de leur donner de nos Sœurs pour le 15 de sep- 
tembre. Elles nous demandent notre Sœur M. -Madeleine [de 
Mouxy] ; mais, bien que je la voie pleine de vertu et de piété, 
et qu'elle ait bien gouverné céans tandis qu'elle en eut la charge, 
je n'oserais toutefois la mettre dans une fondation éloignée 



ANNÉE 1627. 87 

jusqu'à ce que j'aie encore plus d'expérience de sa manière de 
gouverner; c'est pourquoi nous avons pensé de la mettre en 
votre place àRuniilly, où la maison va un très-bon train pour le 
spirituel et temporel, et vous, ma très-chère fille, nous vous 
enverrions faire cette nouvelle fondation à Crérnieux, qui est 
une petite ville à cinq lieues de Lyon, grande comme Belley, 
mais bien mieux bâtie et pleine de noblesse, et en est tout 
environnée '. Plusieurs filles attendent ce bien-Là ; nous en avons 
vu ici une qui est tout à fait à notre gré. Voilà, ma très-chère 
fille, la proposition que je vous fais en toute sincérité et con- 
fiance ; n'en parlez qu'à notre Sœur Cl. -Marie [Tiolier] , et 
voyez entre vous deux si la chose ne se pourra pas faire, et si 
notre Sœur Marie-Louise [Barfelly] pourrait demeurer en votre 
absence, ou si vous l'emmènerez avec vous ; car il me semble 
que vous avez rencontré le vrai bon biais pour la bien gou- 
verner. Voilà, ma très-cbère, à quoi je vous prie de penser 
devant Dieu et de m'en donner réponse au plus tôt que vous 
pourrez. Je traite rondement selon Dieu avec vous, que je prie 
faire le semblable avec moi. 

Priez, je vous prie, pour l'âme de mon pauvre fils qui a été 
tué en l'île de Ré, mais que l'on m'assure être mort en vrai 



1 Celte fondation fut procurée (dit la Mère de Chaugy) par mesdames 
de Saint-Julien et de Mépieu, les deux principales de la ville, qui, par leur 
dévotion à notre Bienheureux l'ère et leur affection à son petit Institut, 
désirant avoir un de nos monastères proche d'elles, obtinrent toutes les 
permissions requises, tant de Mgr l'archevêque de Vienne, duquel Crérnieux 
dépend, que de .Messieurs de la ville; après quoi elles obtinrent que notre 
digne Mère allât faire la fondation en partant pour son voyage de France, 
ce que Sa Charité accorda facilement, et nomma, pour aller commencer 
cette nouvelle maison, nos chères Sœurs Marie-Adrienne Fichet, Françoise- 
Emmanuelle de Nouvery, Marie-Adrienne de Dingy, Marie-Isabelle de la 
Lusière, Jeanne-Charlotte Magdelain et Anne-Péronne Balliard. Mgr com- 
mit le Révérend l'ère gardien des Capucins pour faire l'établissement, qui 
eut lieu le jour de saint Matthieu, 21 septembre 1(>27. » 

(Histoire inédite de la fondation de Crérnieux,) 












88 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

chrétien et gentilhomme ; c'est une douceur de la divine misé- 
ricorde qui s'est voulu mêler pour me rendre plus supportable 
l'effet de sa divine volonté, en la mort de ce fils unique. Sa 
Bonté en soit éternellement bénie ! Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXI 

A MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET 

ÉVÈOCE DE LA\GRIÏS 

Amour de la volonté divine; désir de correspondre à l'attrait de parfait dénûment. 

vive -f- jésus! 

[Annecy], 22 août [16271. 

Mon très-honoré Seigneur, 

Vous savez l'amour peut-être trop grand que j'avais pour ce 
très-cher fils, qui m'était doublement unique ; je pense vous 
l'avoir dit autrefois. Or bien, voilà la bonne main de Dieu qui 
Fa tiré à soi : bénie soit-elle éternellement! Je vous confesse 
simplement comme à mon très-cher Père, que ma douleur est 
grande, mais sans aucune sjpousse, ni violence, grâce à Dieu. 
Je me trouve plus inclinée et occupée à remercier Notre-Sei- 
gneur de la miséricorde qu'il a faite à ce pauvre fils, de l'avoir 
prévenu de sa grâce par la réception des sacrements, qu'il reçut 
peu avant sa mort, ainsi que l'on m'assure, que je ne suis à 
considérer et à ressentir ma perte, si perte se doit appeler ce 
que Dieu a reçu en sa miséricorde, comme nous espérons; et 
enfin la très-sainte volonté de mon Dieu est là, et en tout et 
partout elle est très-aimable et adorable, cela me suffit; je 
l'embrasse et m'y soumets de tout mon cœur. Mais, mon très- 
cher Père, je ne corresponds point à ce dessein de Dieu, qui 
m'appelle à un si parfait dénûment et anéantissement, car je 
demeure toujours pleine de moi-même. Oh ! Dieu me veuille 



ANNÉE 1627. 89 

donner celle mort, qui vaut mieux que toutes les vies de ce 
monde ! 

Mon Père, j'ai un grand désir de vous voir, me semblant 
que vous m'aiderez à monter où Dieu me tire : mes jambes 
sont faibles, si je ne suis appuyée. Que si sa Bonté me fait cette 
grâce, j'ai confiance que ce sera utilement. Jamais je ne vous 
oublie devant Dieu, ni ne vous oublierai, car je souhaite qu'il 
accomplisse en vous ses desseins. Je recommande toujours cette 
pauvre âme à vos saints sacrifices, et suis d'un cœur incompa- 
rable, mon très-honoré Père, votre très-humble et très-obéis- 
sante fille. 

[P. S.] Dans trois semaines, nous allons faire une fondation 
du coté de France, et de là, à Orléans, Dieu aidant. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilalion d'Annecy. 



LETTRE DCCCXII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

La Sainte se console de la mort de son fils dans l'espoir qu'il jouit du honneur 

éternel. 



[Annecy, 1627.] 



VUE -j- JÉSUS ! 

Ma très-chère et bo.vxe Soeur, 

Je vois que votre sincère dileclion pour moi vous fait fort 
sentir ma douleur sur le trépas de mon fils. Certes, ma très- 
chère Sœur, elle n'a point été violente, Dieu merci- car la 
Bonté divine a environné la mort de ce cher enfant de tant de 
miséricorde, et de marques qui nous font espérer que Dieu 
l'aura reçu entre ses bras, que cela m'a servi de contre-poids. 
Et pendant les premiers ressentiments de cette juste et tendre 
douleur, j'étais quasi plus occupée et attentive à bénir Dieu de 
la grâce de cette heureuse mort que je n'étais à ma perte. Oh! 
Dieu soit éternellement béni dans tous les événements de son 



96 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



boa plaisir, et me fasse la grâce qu'en tout et partout, sans 
réserve, je me soumette humblement et cordialement à sa sainte 
volonté. Nous n'avons qu'une petite fille de ce cher défunt, ni 
de ma fille ' qui a reçu cette affliction avec un tel ressentiment 
qu'elle a bien peine de se remettre. Votre, etc. 



[Annecy, 1627.] 



LETTRE DCCCXIII 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD 

SUPERIEURE A R 1 (I M 

Même sujet. 

vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 

Comme il a plu à Dieu il a été fait à ce fils qui m'était si 
cher ! Bénie soit son éternelle Bonté, qui m'a assaisonné ce 
calice de tant de miséricorde que je me trouve avec beaucoup 
plus d'inclination de l'en remercier que de m'en affliger ! Je 
dis, selon mon esprit, car la nature ressent bien fort la privation 
d'un tel fils, qui était si uniquement aimé de mon âme, et avec 
raison; mais Dieu ne m'a-t-il pas fait une grâce nonpareille, 
ma vraie très-chère fille, de m'avoir laissé tant d'occasions et 
de certitude du salut de cet enfant? Oh! que je la ressens ! et 
vous conjure, ma chère amie, d'en remercier sa douce Provi- 
dence avec moi. C'est tout ce que je vous puis dire pour ce 
coup, espérant de vous écrire au long, avant notre départ. Je 
ne vous dis point de prier pour le repos de ce cher défunt; je 
sais que vous l'avez fait et le faites, et nos chères Sœurs aussi, 
que j'en [remercie] en les saluant très-cordialement. Dieu ré- 
pande sur votre esprit et sur le leur l'abondance de ses grâces. 

1 C'est-à-dire que madame de Toulonjon n'avait plus alors qu'une fille, 
ayant perdu tous ses autres enfants. 



ANNEE 1627. 01 

Je suis d'un cœur incomparable tout à fait vôtre, ma vraie 
très-chère fille. 

Extraite du procès de béatification de la Sainte. Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXIV 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Même sujet. 

VIVE f JÉSUS! 

[Annecy, 1627.] 

. Je vous remercie, ma chère fille, des prières que vous 
avez fait faire pour mon fils. 11 est vrai que j'ai ressenti cette 
mort, non toutefois comme mort, mais comme vie pour l'âme 
de cet enfant. Dieu m'avait donné un sentiment très-tendre et 
une lumière fort claire de sa miséricorde envers cette âme, 
Hélas ! la moindre des appréhensions que j'avais de le voir 
mourir en la disgrâce de Dieu parmi ces duels où ses amis l'en- 
gageaient, me serrait plus le cœur que sa mort, qui a été bonne 
et chrétienne. Je confesse que cette mort m'a été sensible; 
mais la consolation que ce fils ait donné son sang pour la foi a 
surpassé ma douleur ; et, outre cela, ma chère fille, il y a si 
longtemps que j'ai donné ce fils et toutes choses à Notre-Sei- 
gneur que sa Bonté me fait la grâce de n'avoir plus de désirs, 
sinon qu'il lui plaise disposer de tout à son gré, au temps et en 
l'éternité. 













92 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE DCCCXV 

A LA MÈRE JEANNE-HÉLÈNE DE GÉRARD 

suriiMKimG a embbum 

La Supérieure ne peut pas s'assujettir i lout ordonner aux obéissances; elle doit 
avoir une grande liberté d'esprit. — Encouragement à achever son triennal. 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-boniïe et chère Soeur, 



[Annecy], 14 septembre 1627. 



Je viens de recevoir voire lettre, et parce que nbus sommes 
sur notre départ [pour Orléans], je n'y peux répondre si am- 
plement qu'il serait peut-être requis, ni avec l'attention qu'elle 
mérite : Dieu suppléera, selon son accoutumée bonté, à tous 
mes défauts. — Il faut arrêter l'entrée de ces bonnes filles, 
selon l'ordonnance de Mgr votre archevêque ; que si les Révé- 
rends Pères nous en écrivent, je ferai selon son commande- 
ment. 

Il est impossible qu'une Supérieure se puisse assujettir à 
tout ordonner au temps des obéissances, bien qu'il soit bon de 
penser ce que l'on a à y dire. Ce manquement que vous mar- 
quez en cela est peu de chose; mais celui de trop presser les 
esprits, bien que rarement il puisse y avoir du péché à cause 
de votre pureté d'intention, si est-il de grande importance ; c'est 
pourquoi, ma très-chère Sœur, je vous conjure d'aller tout 
bellement en cette sainte besogne. 

Lisez bien les écrits de notre saint Père [F. de Sales], et 
vous verrez l'extrême douceur et suavité avec laquelle il con- 
duisait les âmes, lesquelles faisaient un avancement extraor- 
dinaire par ce moyen. Surtout en ce point, je vous conjure de 
bien suivre son esprit : animez, encouragez, mais toujours dou- 
cement, je vous supplie. 

C'est l'ordinaire, ma chère fille, que, dans les grandes occa- 
sions, l'on a plus de force pour les supporter que dans les 



ANNÉE 1627. 93 

petites; c'est la grâce de Dieu qui fait cela par son assistance, 
et nous fait connaître le peu que nous sommes de nous-mêmes 
par les chutes que nous faisons es petites rencontres, afin de 
nous tenirhumbles et dépendantes de Lui seul. Toutes ces petites 
attaques que votre cœur souffre ne sont rien à un esprit éclaire 
et résolu de ne vouloir que Dieu, comme je sais que c'est votre 
unique prétention. 

Je vous assure, ma très-chère Sœur, que votre sincérité à 
me dire cette pensée (que vous êtes plus éclairée que moi) 
m'a tout à fait plu : voilà la crème de la vertu que je désire 
aux Filles de la Visitation, cette candeur et simplicité de cœur. 
Dieu l'accroisse en vous avec l'amour de votre abjection et la 
sainte liberté d'esprit; tenez-vous ferme en ce train, ma très- 
chère fille, et j'espère que Dieu vous fera ressentir les mer- 
veilles de ses miséricordes; mais je vous prie, demeurez bien 
entre les bras de la divine Providence et de la sainte obéis- 
sance, et ne laissez point courir vos désirs hors de cette 
limite. 

Croyez-moi, ma fille, c'est la gloire de Dieu que vous para- 
cheviez votre carrière, je veux dire votre triennal, en la 
charge que la sainte obéissance vous a donnée. J'ai mille rai- 
sons selon Dieu, et encore selon la bienséance que doit avoir 
l'esprit de la Visitation, mais je n'ai loisir de les dire; 
donnez-nous cette consolation de persévérer généreusement. 
Vous n'avez plus que dix-huit mois à poursuivre ; cela sera 
bientôt écoulé, et, au bout, vous aurez mille saintes consola- 
tions d'avoir satisfait au bon plaisir de Dieu, qui veut cela de 
vous. Avant ce temps-là, Dieu aidant, nous nous verrons et 
résoudrons ensemble de celle qui vous succédera, et les bâti- 
ments encore sur lesquels il sera bon d'avoir l'assentiment de 
Mgr l'archevêque , afin de nous y conformer autant qu'il nous 
sera possible. 

que ma Sœur [de Châtel] 



Il est vrai , nia Irès-chère fille. 



94 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Supérieure de céans donna ce congé à ces chères filles ', qui ne 
le demandèrent que par une extrême appréhension de se voir 
privées de votre conduite, mais cela ne devait pas tant durer, 
car rien n'est égal à la sainte simplicité. Je vais dire quatre 
mots à notre Sœur Marie-Aimée [Bon], et, pressée de finir, 
je prie Dieu de répandre avec abondance ses très-saintes béné- 
dictions sur vous et toute votre chère famille, me recomman- 
dant de tout mon cœur à vos prières, afin que j'accomplisse la 
sainte volonté de Dieu en ce voyage et à jamais. Partout où je 
recevrai de vos lettres, j'y répondrai toujours, car Dieu m'a 
donné une véritable affection pour vous et votre petite maison, 
et [je] désire de correspondre à la sainte confiance que vous 
me témoignez avec toute sincérité et fidélité. Adieu, ma très- 
chère fille; je suis de tout mon cœur votre très-humble sœur 
et servante. 

Conforme a l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXVI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUPÉRIEURE » LÏON 

Nouvelles de la communauté de Saint-Etienne. — On prépare une édition des 
Entretiens du Bienheureux François de Sales. — Maintenir les droits du Père 
spirituel. 

vive f jésus! 

Octobre 1627. 

Ma très-chère fille, 
Certes, l'on nous a reçues à Saint-Etienne fort cordialement. 
L'exactitude y est fort grande pour toutes les choses exté- 
rieures : l'esprit y était un peu trop serré et contraint; nous les 
avons, ce me semble, mises un peu au large. Il me semble 



1 Lors de son passage à Embrun. 



ANNÉE 1627. 95 

qu'une quinzaine de jours avec elles, pour les bien éelaircir, 
leur ferait grand bien; s'il se peut, nous les leur donnerons à 
notre retour; certes, ces filles-là méritent d'être cultivées, car 
elles ont le cœur très-bon et sincère. J'ai dit francbement à la 
Mère [Françoise-Jéronyme de Villette] qu'elle ne l'était pas 
assez, et m'est avis que le défaut vient encore un peu du novi- 
ciat; ce mal n'est pas sans remède en de si bons sujets. Oh! mon 
Dieu, ma très-chère fille, que toutes les bonnes filles ne sont 
pas propres à conduire! La pauvre petite Sœur M. -Françoise 
aura peine de se retirer de ce grand désir qu'elle a de changer. 
Elle dit qu'on le lui a tant fait espérer que c'est cela qui l'a 
nourrie. Elle m'a promis toutefois d'en laisser le soin à Notre- 
Seigneur et de n'y penser plus; cela l'a fort amaigrie du corps 
et abattue d'esprit. 

Je n'ai rien oublié de ce que je devais dire à la bonne Mère : 
elle m'a dit avec douleur, ce me semble, qu'elle ressentait fort 
de ce que vous ne lui écrivez pas avec la cordialité que voua 
faites aux autres; faites-le, je vous eu prie, sans lui témoigner 
rien de ce que je vous dis. Je ne vois pas que notre Sœur M.- 
Françoise ni la directrice soient fort propres à lui succéder. Il 
y en a une jeune qui a de bons talents, mais elle est jeune 
d'âge et de Religion; si je puis pourvoir, nous les secourrons 
si elles le désirent. — Pressez un peu notre Sœur la Supérieure 
d'Annecy pour les Entreliens, qui sont entre les mains de 
M. de Thorens. Quand vous les aurez, voyez-les à loisir, et 
faites écrire ce que ïous jugerez y pouvoir ajouter des Ser~ 
mons et avis de notre Bienheureux Père. 

Au reste, ma très-chère fille, vous ne sauriez croire le bon et 
cordial accueil que M. le comte de Vienne nous a fait. Il est par- 
laitement bon ; je vous prie lui en témoigner un peu de grati- 
tude. — Je fus marrie de voir si peuM. de la Faye; j'oubliai de 
le prier d'écrire à M. Duplonl, pour lui délier les mains et lui 
laisser la liberté d'aider les Sœurs selon l'étendue des Règles 




96 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

el Constitutions; mais faites cela dextrement, je vous en prie, 
nia très-chère fille, comme aussi des Réponses que j'ai faites, 
lesquelles vous m'enverrez sûrement. — Si le calice n'est pas 
fait, ou s'il l'est et qu'on le veuille reprendre, laissez-le, et nous 
gardez l'argent à part; car nous vous renverrons le calice avec 
la litière. 

Conforme à l'original jjardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXVII 



A LA MEME 



Préparer sagement sa déposition. — Une même Supérieure ne doit pas gouverner 
deux monastères en même temps. — Corrections à faire au Coutumier que l'on 
va imprimer. — Hâter la fondation du second monastère. 



22 octobre [1621 



vive -[- jésus! 

Ma très-chère fille, 

C'est la vérité qu'il eût été bien à propos de ne point du tout 
parler de ces supériorités, que l'on eût été près d'aller en la 
nouvelle maison de Lyon, car ce bon seigneur pensera que 
tout ce que vous lui dites de cela aura été en suite de ce que 
nous en avions résolu ensemble, ce qui pourra heurter son 
esprit; mais cela est fait, il n'y a remède. Il ne faudra pas 
laisser pour cela d'observer la Règle, moyennant la grâce de 
Dieu. Je crois qu'il serait très-bon de n'en plus parler ni parmi 
les filles, jusqu'à ce qu'il soit nécessaire, et alors il faudra 
parler avec une humble force, représentant fermement les rai- 
sons el l'importance. Si l'on allègue la Supérieure de Paris, il 
faut répliquer que cela a été trouvé si mauvais par tous les 
couvents et de tout le monde, comme il est vrai, qu'on ne l'y 
laissera guère ; car vous ne sauriez croire, ma très-chère fille, 
combien cela est désapprouvé, et ce qu'il a fait dire de l'esprit 
de cette bonne Mère. Si l'on vous voulait retirer tout prompte- 



ANNÉE 1627. 87 

ment de là, l'on aurait sujet de craindre un peu que votre ab- 
sence ne nuisît à ces jeunes Supérieures. 

Je ne me souviens pas bien de la fin de Pépîlre, mais il me 
semble qu'il faut dire : Impétrez la divine miséricorde à celle- 
ci, ou comme la première finit, ou bien mettez la fin comme 
vous voudrez, et finissez comme l'on fait une lettre, par mes très- 
chères Sœurs, puis la souscription, voire très-humble et obéis- 
sante et indigne sœur et servante en Noire-Seigneur, Sœur Fré- 
myot, etc. Prenez garde, ma vraie très-chère fille, que si le 
Coutumier dit que les Supérieures déposées pourront être élues 
d'un autre monastère, il faut ajouter : « si une véritable néces- 
sité le requiert. » Vous me connaissez si bien par l'amour par- 
fait que vous me portez , qu'il m'est avis que vous entendez 
fort bien tout ce qui est de mes intentions, sans que je vous 
les exprime. Si donc, en revoyant ma lettre du Coutumier, vous 
trouvez quelque chose à y rhabiller, faites-le en esprit de 
sainte liberté ; car il m'est bien avis que Dieu, par sa bonté, a 
si bien uni nos esprits que nous ne pouvons avoir diversité de 
sentiments. 

Vous oubliâtes de donner les huit écus que j'avais demandés 
pour la cotte et les chemises de noire petite chère Sœur F.- 
Angélique [de la Croix de Fésignyj, que nous avons laissée à 
Rioin, où fout va mieux que je ne pensais, grâce à Dieu.— 
La famille de Monlferrand est tout à fait bonne, avec quantité 
de filles d'élite, grâce à Dieu. Je vous écris ceci en chemin, 
proche de Moulins. J'aime chèrement nos bonnes Sœurs vos 
filles, et les salue avec vous de tout mon cœur. — J'oubliai 
de vous dire, ma très-chère fille, que vous ôtiez du Directoire de 
l'Office ce qui y pourrait être de contraire à l'Office de Notre- 
Dame qui est du Concile- et qu'en l'article des communions, 
où il est dit : une pour les princes chrétiens, ajoutez: « notam- 
ment pour celui du pays où la congrégation se trouve établie », 
parce que ces mots sont dans la Constitution de la directrice.' 







98 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Je vous dis que vous ajoutassiez, où il est dit que les bâtiments 
se feront simplement et solidement, ajoutez, dis-je, « à la ca- 
pucine. » 

J'avais écrit jusqu'ici quand je reçus vos lettres. Que dites- 
vous, ma très-chère fille, si je suis contente de votre maison, 
et si vous nous avez reçue avec assez de cordialité? Vraiment, 
vous êtes admirable de douter de cela. Votre fait est tel 
qu'il n'en faut plus parler, et vous et votre maison êtes au 
milieu de mon cœur, et rien n'est comparable à cela, après 
Nessy, qui doit en tout tenir le premier rang dans nos affec- 
tions. C'est assez dit , vous prisez trop ce qui part de moi, qui 
ne peut avoir aucune bonté que celle que Dieu y daigne 
mettre; qu'éternellement soit-Il béui et glorifié Lui seul! 
De retourner à vous, je m'en garderai bien maintenant; et 
ces pauvres maisons qui nous attendent, que diraient-elles? — 
Je ne puis ôter de mon sentiment que ce ne soit la gloire de 
Dieu et sa volonté que vous soyez déposée, et qu'un an du- 
rant vous serviez à dresser les nouvelles Supérieures. Cela 
doit contenter M. votre Supérieur, qui me désobligera fort, s'il 
ne le fait. — Faites au plus tôt votre seconde maison ' et louez- 
en une en attendant l'achat d'une autre. Que vous devez à Dieu 
de vous départir ainsi ses grâces I Bénie soit sa bonté, j'en suis 
consolée. 



1 La Mère de Blonay, se voyant contrainte d'éconduire plusieurs sujets 
d'élite qui demandaient leur admission dans sa communauté déji au com- 
plet, résolut de fonder à Lyon une seconde maison de la Visitation. Grâce aux 
libéralités de M. de Sève de Saint-André, dont l'une des filles était novice 
au premier monastère, dit de Bcllecouv, la digne Supérieure put venir à 
bout de son entreprise. « Après bien des difficultés, on acheta sur la col- 
line de Fourvières la maison de Gowguillon, bâtie sur un emplace- 
ment qui avait été sanctifié par le courage et les souffrances d'une multitude 
de martyrs. Le nombre de ceux qui donnèrent, en ce lieu, leur vie pour 
Jésus-Christ fut si grand (disent les anciens Mémoires), que le reste du 
sang que la terre ne put boire descendit comme un torrent impétueux, à 



I 
I 



ANNÉE 1627. 99 

Tenez main que le Coutumier s'imprime au plus tôt, et fort 
correctement, voyez-[en] toutes les feuilles. Je vous enverrai 
par la litière la Constitution corrigée pour servir de copie à 
l'imprimeur. Ne soyez jamais en peine de ce que vous me 
direz. Il faut finir. Adieu, ma très-chère fille, à Dieu soyons- 
nous éternellement et sans réserve. Je suis vôtre d'une façon 



tout à fait incomparable. Je salue nos très-chères Sœurs, mais 
de tout mon cœur, et M. Brun. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXVIII 

A LA SOEUR FRMÇOISE-ANGÉLIQIJE DE LA CROIX DE FESIGNV 



.1 IUOM ' 



Encouragements ù servir Dieu avec joie et confiance. 

vive -]- jésus! 

[Moulins, 1627. J 

Eh bien ! ma très-chère petite, que fait voire pauvre petit 
cœur? J'ai confiance en la bonté de Dieu qu'il est tout brave 
et tout reposé en son Dieu , qui sera sans doute sa douce 
consolation, puisqu'il s'est privé de ce qui lui était le plus cher 
pour le service de sa gloire et obéir à son très-saint bon plaisir. 
Courage, ma fille, soyez généreuse et joyeuse en ce service ; 

si gros bouillons que la rue par où il passa pour se rendre à la rivière 
pnt le nom de Gros-Bouillon (d'où l'on a fait Gourcjuillon) ; et la rivière où 
il se répandait si abondamment, que les eaux prirent la couleur du sang 
fut nommée Saône. „ _ Le petit essaim sorti du premier monastère pour 
aller peupler la nouvelle ruche se composait des Sœurs Marie-Élisabelh 
Guérard, Anne-Marie Pillât, Louise-Gasparde de Saint-Paul, Marie-Jacque- 
line Chapolon, Jeanne-Marie Bouffard et Marie-Catherine de Sève. Le 
21 décembre, jour de saint Thomas, M. de la Paye lit l'établissement selon 
quil est marqué au Coutumier. (Histoire inédile de lu fondai ion du 
deuxième monastère de Lyon.) 

1 Voir la note delà lettre DXXVlI, page 205, 11= volume. 




I 



100 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

souvenez-vous de ce que je vous ai dit, conservez voire cœur 
en dévotion, le tenant, près de Dieu le plus que vous pourrez; 
ue faites point d'enfances, mais traitez judicieusement, sans 
contrainte toutefois, franchement et sagement, selon l'esprit 
que je sais que Dieu vous a donné. Adieu! assurez-vous que, 
Dieu aidant, je vous reverrai et que je suis tout à fait vôtre en 
Notre-Seigneur. Qu'il vous bénisse ! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXIX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

suriiniELRii n lyon 
Conseils au sujet d'une jeune Religieuse qui avait besoin d'apprendre à s'humilier 

et à obéir. 

vive f jésus! 

[Moulins], 4 novembre [1621], 

J'ai enfin reçu le livre de la Vie de notre Bienheureux Père 
et la lettre, le tout bien empaqueté. — Mon Dieu! ma très- 
chère fille, comment est-il possible que celte bonne Sœur ait si 
mal pris l'intention que j'avais en lui conseillant la lecture du 
Père Rodriguez, es chapitres : De la connaissance de soi- 
même, De l'humilité, et autres vertus dont il traite excellemment, 
et certes utilement, pour les âmes qui cherchent Dieu, ce dont 
celle bonne âme a tant de besoin! Enfin cet esprit ne cherche 
pas les vraies vertus, mais elle-même; il faut toutefois espérer 
que l'âge et surtout la grâce lui donneront un jour l'esprit de 
la vraie sagesse. Vous faites fort bien de ne la laisser guère 
aller vers les novices, ni les prétendantes, et aussi de ne lui pas 
pardonner les désobéissances formelles. Si la soustraction de 
la sainte communion la touche, [il] est bon de la lui faire, et 
les autres mortifications qui l'humilient plus. Vous lui files fort 
ù propos la mortification. 



ANNÉE 1G27. 101 

Oui, ma très-chère fille, vous ferez fort bien d'avertir Mgr 
votre archevêque pour le sacre de votre église 1 , et de la dédier à 
Notre-Dame et saint Joseph; que si noire Bienheureux Père 
était béatifié, on verrait ce que l'on ferait. — Certes, il faut 
que cette Sœur obéisse, assujettisse sa vivacité d'esprit à la 
Règle, autrement, après l'avoir souvent avertie, je lui ferais 
défense de lire qu'elle n'eût appris à le faire. Au reste, vous lui 
devez retrancher toutes les commodités de parler à la personne 
à qui elle a tant d'inclination et d'empressement de voir. 
Croyez, ma fille, qu'il faut bien éviter ces fréquentes commu- 
nications avec telles personnes. Je n'ai loisir de dire plus. 

Je vous prie, envoyez-nous deux pièces de bonne futaine 
blanche, et six couvertes blanches semblables à celles que vous 
avez envoyées les dernières [à Nessy], lesquelles étaient très- 
bonnes et bien choisies; que celles-ci soient de même. 

Dieu soil béni! 

Conforme à l'original garde aux Archives (le la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXX 

A LA MÈltE MAlUE-EItANÇOISE HUMDERT 

supérieure a tho.von 
Assurance de tendre cl maternelle affection. — Demande de prières. 

vive f jésus! 

[Bourges, 1621.] 

Ma très-bonne et très-chère Soeur, 

Ne pensez pas que pour être un peu plus éloignée de vous 
selon le corps, je le sois selon l'esprit. Oh ! certes, il me semble 
que, grâce à Dieu, notre union spirituelle va toujours crois- 



1 La cérémonie se fit le 8 décembre 1627, par Mgr de Damas, sulfra~ 
gant de Lyon. 



102 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

saut, par le saint désir que nous avons de nous joindre et 
unir de plus en plus en notre bon Dieu, par l'exacte obser- 
vance de nos Règles et Constitutions; en cela est tout mon désir. 
J'ai voulu vous saluer avec toutes nos chères Sœurs par le retour 
de notre bon M. Michel, craignant que je ne le puisse faire 
de longtemps. Soyez joyeuse, ma très-chère Sœur, avec vos 
bonnes filles, et vivez en parfaite douceur et cordiale dilection. 
Certes, j'ai été bien consolée de voir nos maisons où nous avons 
passé; ce sont de bonnes âmes qui font bien, grâce à Dieu, que 
je supplie de vous combler toutes de ses saintes grâces. 
Croyez que je vous chéris de tout mon cœur, et que vous êtes 
bien ma très-bonne et chère Sœur. Je vous supplie, faites faire 
des prières ferventes et une communion générale pour obtenir 
[mot illisible] si c'est la sainte volonté de Dieu. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. 



LETTRE DCCCXXI (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

supérieure A mi ii m ; e.v beessb 
Bon état des maisons d'Orléans et de Blois. 

vive -j- JÉSUS t 

[Bourges, 1627.] 
MA PAUVRE TRÈS-CHÈRE ET GRANDE FILLE , 

Il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit; mais je ne puis 
laisser aller M. Michel [Favre] sans saluer votre béni cœur, 
que j'aime si entièrement et si parfaitement. Nous voici prêtes 
d'aller à Orléans, d'où M. Michel revint à soir, et de Blois, tout 
content et satisfait des caresses de nos bonnes Sœurs qu'il a 
trouvées fort à son gré, et m'a dit qu'il faut une maîtresse Su- 
périeure à Orléans, qu'il y a de braves filles, que c'est un 
grand dessein que cette maison. Nous verrons, Dieu aidant, et 



i 



ANNEE 1627. 103 

puis ce qui se pourra faire à Paris, et vous manderons loutes 
nos nouvelles. Faites-moi aussi part des vôtres, ma très-chère 
fille, et de celles de nos chères Sœurs que j'aime hien et les 
salue chèrement avec vous, que je prie Dieu rendre toute 
sainte. Nos Sœurs de N. sont de bons esprits et de bonnes 
filles. — H y a ici une veuve de grandes dispositions pour un jour 
être digne Supérieure, et je pense qu'elle le sera, bien qu'elle 
n'ait que vingt-quatre ans, avec la licence de Mgr l'archevêque. 
Adieu, ma vraie fille toute chère, Dieu soit notre tout; en Lui 
je suis vôtre incomparablement. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE DCCCXXII 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE [BRESSAND 

SUPERIEURE A MOULIXS 

Les Sceurs associées ne sont pas obligées à la récitation de l'Office. — L'assistante 
peut encore exercer un autre emploi. — De la coadjutrice. — Humilité de la 
Sainte. 

vive -J- JÉSUS ! 

15 novembre 1627. 

Ma très-chère fille, 

Nous voici à notre première journée, d'où je réponds à votre 
grande lettre, afin qu'étant à Orléans, je ne sois pas distraite à 
écrire, car nous y aurons des affaires sans fin : Dieu nous aide, 
s'il lui plaît, pour les faire selon son bon plaisir. — Je ne vois 
nul inconvénient ni scrupule que cette bonne dame vous rende 
compte de sa conscience, surtout ayant le Père Binet pour ga- 
rant, et certes, je crois que ce sera une charité agréable à 
Dieu. 

Je crois que les Sœurs que l'on met par le congé du Supé- 
rieur au rang des associées ne sont pas obligées à réciter 









104 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'Office, au moins noire Bienheureux Père l'a fait ainsi prati- 
quer à Annecy; mais si les fêles, elles désirent le faire, il leur 
faut laisser cette consolation. Pour la dépensière, l'on peut 
aussi lui faire réciter bas, et il est bon d'en avertir les Sœurs 
en général, et les particulières, afin qu'elles ne soient désolées. 
Je pense que notre Sœur M. -Catherine ne serait pas capable de 
ce retranchement, bien qu'elle ne fasse rien au chœur. — Oui, 
l'assistante peut avoir encore une charge comme vous dites : 
la pauvre Sœur M. A., que vous y avez destinée, est bien autre- 
ment occupée. La bonne odeur des maisons sort par celles qui 
ont commerce dehors; si donc notre Sœur N. n'est pas goûtée, 
je pense qu'il serait bon de l'en retirer un peu, et iàcherdelui 
donner un autre exercice, et lui faire retrancher ces défauts 
que vous me marquez, qui sont apparents en elle. Si vous aper- 
cevez que notre Sœur M. E. [Verne] fût trop touchée de loter 
conseillère, j'attendrais un peu de voir à quoi elle aboutira. 
Je prendrais notre Sœur A. -Louise [Gallois] pour coadjutrice. 
Je trouve bien bon que la Sœur nommée ait soin de vous, et 
que tout le reste se tienne en paix. Je vous prie qu'en tout ce 
qui regarde votre corps, vous preniez non-seulement le néces- 
saire, mais encore l'utile, cela fera du bien à votre esprit à 
cause de la grande répugnance que vous y avez. 

Dieu permet ces vues de méfiance, pour l'exercice de votre 
anéantissement en tout; mais c'est la vérité que je dis devant ce 
même Seigneur qui voit toutes choses, que vous êtes l'une de 
nos Supérieures que j'aime et estime le plus et à qui j'ai en- 
tière confiance; soit dit cette fois pour toutes. Et je vois bien 
que votre vue est encore un peu choquée de ma façon de 
traiter, qui n'a aucune parole de cordialité et témoignage 
d'affection, l'inclination de cela m'étant, ce me semble, en- 
tièrement retranchée, et je ne fais pas attention pour le faire, 
quand même il serait bien requis. — Dès que je fus sortie de 
Bourges, avant que d'avoir vu votre lettre, j'eus un peu de 



ANNÉE 1627. 105 

douleur, m'élant représenté que j'avais ainsi traité sèche- 
ment avec nos pauvres Sœurs et si courtement, que je suis 
étonnée comme l'on m'aime et désire voir, vu le peu de cor- 
respondance que je donne en paroles à leur affection. C'est avoir 
bien du loisir de vous dire tout ceci ; mais il m'est ainsi venu. Je 
voudrais bien que vous eussiez vu ma déposition ' ; je ne pense 
pas en elle , ce sera pour le retour, car je n'ai rien que je vou- 
lusse vous cacher ; vous êtes certes ma très-chère Sœur que 
j'aime sincèrement plus que je ne puis dire. 

Ce qui se passe en vous est très-bon et porte bon fruit; il 
ne faut point douter que ce ne soit de Dieu. Ce me sera tou- 
jours consolation de le savoir; c'est assez. Mille saluts à toutes 
nos chères Sœurs, à part notre bonne Sœur M. E. — Dieu 
vous remplisse toutes de son saint amour, auquel je suis tout à 
fait vôtre. 

Dieu soit béni! 

[P. S.\ie vous prie, écrivez à notre Sœur de Iliom pour 
parler à ce bon Père de l'Oratoire, à qui nous remimes notre 
paquet pour Lyon; car notre Sœur la Supérieure de là écrit, 
du 10 de ce mois, qu'elle ne l'avait pas reçu d'Orléans. 

Conforme à uue copie de l'original gardé à la Visitation do Voiron. 



1 La Sainte veut parler de sa déposition sur les vertus de saint François 
de Sales. 



106 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCXXIII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE -AIMÉE DE BLONAY 



SUPERIEURE A LYON 



Ne pas dépasser le nombre de Religieuses limité par la Règle. 

vive -j- jrésus ! 

Orléans, 16 décembre [1627], 

Je ne puis écrire, ma très-chère fille; mais vous en aurez 
maintenant reçu deux de nous avec plusieurs autres. Loué soit 
Dieu de tout le bien qu'il fait en votre chère maison et à nos 
bonnes jeunes professes. Vous avez fait sagement de donner la 
profession à notre Sœur M. J. ; vous devez cela aux Pères. Je 
salue très-humblement le Révérend Père provincial, c'est un digne 
homme qui nous aime grandement, et que j'honore d'une con- 
fiance toute particulière. Si vous recevez les Entretiens, faites 
en sorte qu'il les voie et en dise sa pensée. 

Je vous prie, soyez ferme pour ne passer au moins le nombre 
de quarante-cinq, que notre Bienheureux Père nous dit à 
Paris qu'il ne fallait pas excéder. Retardez-les; envoyez-en en 
la nouvelle maison, aux maisons voisines. Certes, les si grandes 
familles ne peuvent être si bien conduites ni ajustées à l'obser- 
vance que les médiocres. Bonsoir, ma très-chère fille; nous 
irons bientôt à Paris. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilation d'Annecy. 



ANNEE 1627. 



107 



LETTRE DCCCXXIV 

A LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU 



SBPERIBURÏ \ DOI„ ex BllKTAfi.VIi 



Éloge do l'évèquo de Dol; user de ses libéralités avec discrétion. — Faire lire les 
Ecrits de saint François de Sales. — On imprime le Coutumier et la Règle. 



vive f jisus! 



Orléans, 24 décembre [1G'2' 



Je supplie le divin Sauveur de verser abondamment les sa- 
crées bénédictions et consolations de sa [sainte naissance sur 
vous, ma très-cbère fille, et sur toute votre petite communauté, 
qui est certes bien ebérie de mon cœur; car je connais toutes 
les chères âmes que Dieu vous a associées pour l'accomplisse- 
ment de cette sainte œuvre. Mon Dieu! que ce m'aurait été une 
douce consolation de vous voir toutes avant votre départ, et 
vous particulièrement, ma chère fille, qui m'avez toujours été 
très-chère; mais, puisqu'il n'a pas plu à Dieu, je ne le veux 
pas, espérant en sa miséricorde que nous nous verrons en la 
bienheureuse éternité. 



1 La Mère Jeanne-Marguerite Chahu, admise au premier monastère de 
Paris par saintede Chantai, se montra, pendant toute sa longue carrière, Re- 
ligieuse u fervente, régulière et mortifiée «.Aussi, Mgr de Revol, évêque de 
Dol en Bretagne, voulant établir une Visitation dans sa ville épiscopale, 
on ne crut pouvoir mieux répondre à son désir qu'en lui envoyant la Mère 
Chahu. Ses coopératrices furent les Sœurs Catherine-Thérèse de Saint-Ger- 
main, Claude-Marie de Pincé, Marie-Catherine Camus, Françoise-Margue- 
rite Patin et Anne-Madeleine de Monthéron. La cérémonie de l'établisse- 
ment eut lieu le 21 octobre 1629. Après avoir prodigué ses soins pendant 
six ans à cette maison naissante, la Mère Jeanne-Marguerite gouverna 
successivement la communauté de Riom (où, en 1637, elle eut la douleur 
de fermer les yeux à la Vénérable Mère de Dréchard), puis celles de Dijon, 
de Meaux et de Caen. C'est de ce dernier monastère qu'elle partit pour le 
ciel, chargée des glorieuses gerbes moissonnées dans les champs du sacrifice 
et de la mort à tout ce qui n'est pas Dieu. 

(Année Sainte, II volume.) 



108 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Noire très-chère Sœur [H. A. Lhuillier] Supérieure de la 
ville nous avait fait savoir l'assistance et bon conseil que le 
débonnaire prélat vous avait fait, de quoi je fus fort consolée. 
Ob ! ma très-chère fille, il lui faut correspondre par un grand 
et suave respect, et avec un amour tout finalement dévot et 
cordial, afin qu'il soit consolé [de la] bonne œuvre qu'il a 
procurée, et en quelque façon récompensé de ses biens tem- 
porels par les nôtres spirituels. — Ne voulez-vous pas bien, ma 
Irès-chère fille, que je vous dise toutconfidemmentun désir qui 
me vint, sitôt que je sus comme ce bon prélat vous avait reçue? 
Voyant sa bonté et la charité qu'il vous faisait, il me vint au 
cœur de vous prier que vous le chargeassiez le moins qu'il vous 
serait possible, et que, puisqu'il vous veut nourrir et fournir 
ce qui vous sera requis, vous fissiez le moins de dépenses que 
vous pourrez, afin que, ne se trouvant pas trop chargé, il vous 
continue sa charité avec plus d'allégresse, et qu'enfin toutesles 
Sœurs usassent d'une grande gratitude et reconnaissance envers 
lui ; et ceci est tout conforme à l'esprit de notre saint Fonda- 
teur, ma très-chère fille. Dès votre commencement, vous avez 
bien fort chéri ses maximes ; je vous conjure de les conserver 
précieusement. 

J'espère que l'été prochain les Entretiens seront imprimés 
et la Vie de ce Bienheureux Père écrite plus au long et plus 
selon son esprit : nous vous enverrons le tout, Dieu aidant. 
Rendez, vos filles très-affectionnées à lire tous ses écrits, c'est 
le pain solide dont Dieu veut que nous fortifiions et nourrissions 
nos âmes; c'est la doctrine qui nous est propre et particulière. 
Oh ! Dieu nous fasse la grâce de la si bien pratiquer que nous 
soyons tout enflammées de la pureté de l'amour divin, toutes 
détrempées en la douceur et charité du prochain, et toutes re- 
luisantes en la modestie, affabilité, simplicité et sincère humi- 
lité qu'elle nous enseigne! Vous trouverez là dedans, ma 
très-chère fille, tout ce que vous aurez besoin pour le bon gou- 



ANNÉE 1627. 109 

vernement de voire charge et de votre chère âme, sous ce far- 
deau que Dieu vous a imposé. Ayez un grand et allègre cou- 
rage ; faites doucement votre petite hesogne , toujours avec 
Dieu, et vous reposez entièrement au soin de sa divine Provi- 
dence ; assurément, qu'il vous conduira très-bien, et fera croître 
en bénédiction et parfaite observance cette petite plante que 
sa main paternelle a daigné planter au jardin de sa sainte 
Eglise. 

Vous verrez par la longueur de ma lettre la consolation que 
je prends à m'entretenir avec vous, et pour récompenser la 
perte que je ferai de ne pas vous trouver à Paris, où nous 
espérons d'aller bientôt, et vous témoigner la continuation de 
ma cordiale et confiante affection en Notrc-Seigneur. C'est en 
notre retraite de Noël que je vous écris; un autre temps ne 
m'eût pas permis un loisir si entier. 

On imprime le Coulumier et les Règles, avec les Bulles du 
petit Office et de la confirmation [de notre Institut]. Nous [vous] 
ferons part de tout quand nous les aurons; et cependant, ma 
très-chère fille, je vous supplie, et toutes nos chères Sœurs, de 
me recommander à la divine Miséricorde, comme une àme 
qu'il vous a donnée pour vous chérir et servir en toute sincé- 
rité. Je vous salue toutes en la dileclion sacrée du doux Jésus, 
notre bon Sauveur, et si j'ose et que vous le trouviez à propos, 
je fais une très-humble révérence à Mgr votre bon évèque, que 
je prie Dieu [de] sanctifier, et suis sa très-humble servante. Je 
vous écrirai avant de nous en retourner de ces quartiers. Votre 
lettre était de fort vieille date, ne l'ayant reçue que dès quatre 
ou six jours. Je suis de cœur votre très-humble et indigne 
Sœur et servante en Noire-Seigneur. 

D'Orléans, veille de la sacrée Naissance de Noire-Seigneur. 






Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



110 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCXXV 

A DOM JUSTE GUÉRIN 

l'MOVINCIAL DES D.in.V.lDITES, A WON 

I 

Pressante invitation de se rendre promptement à Orléans. — Ne rien épargner 
pour avancer les affaires de la béatification de saint François de Sales. 

vive -]- jésus! 

Orléans, 26 décembre [1627]. 

Que de sujets de bénir Dieu, mon pauvre très-cher Père, en 
toutes ces bonnes nouvelles que vous m'écrivez des affaires de 
mon tant cher et bien-aimé Seigneur et Père ! Mon Dieu ! que 
mon très-cher Père dom Juste est incomparable en son affec- 
tion et en son travail pour cette bénite béatification; mais 
aussi, certes, nous sommes incomparables en la sainte affection 
que nous avons pour vous, mon pauvre très-cher Père; car je 
vous tiens là, tout au beau milieu de mon cœur, dont jamais 
personne ne vous déplacera, Dieu aidant. 

Je reçus seulement hier vos lettres, toutes ensemble. Je ne 
sus encore bien comprendre le dessin de la planche ; mais 
j'espère que je l'entendrai bien, et que nous le ferons faire 
bravement. Je me presse de vous écrire promptement pour 
vous dire que j'ai une consolation nonpareille de la résolution 
que vous prenez de venir promptement par deçà. Je vous sup- 
plie et vous conjure de le faire au plus tôt, et ne vous amusez 
point à beaucoup entretenir cette petite Supérieure de Lyon, ni 
ses filles; car elles ne manqueront pas de vous attirer, elles en 
savent bien le métier. Venez vilement ' vers la pauvre vieille, 
qui est ici encore pour un grand mois, et puis ira à Paris 
trouver notre bon archevêque de Bourges , qui y arrivera 
au commencement du mois prochain. Il m'écrit qu'il a un 

1 Pour travailler à l'information des nombreux miracles opérés à Orléans 
par l'intercession de saint François de Sales. 



ANNÉE 1627. 111 

grand courage et un grand amour pour achever cette sainte 
besogne. 

Au reste, je vous prie, ne soyez point si craintif pour la dé- 
pense; jamais argent ne sera mieux employé, ni donné de 
meilleur cœur que celui qu'il faut pour cette affaire. Certes, je 
ne pense pas que rien s'avance de deçà que vous n'y soyez. Vous 
trouverez ici et à Paris des personnes bien affectionnées et 
force grâces en cette ville. Venez donc vitement, car je vou- 
drais bien vous voir en train ici devant que d'en partir pour 
Paris; mais, bien que je vous dise tout ceci, nous ferons en 
tout ce que vous jugerez pour le mieux, et je vous supplie et 
conjure que vous fassiez en tout et partout ce que vous jugerez 
le mieux, sans vous astreindre à mon avis, ni à ce que je vous 
dis. J'écris fort à la hâte. Si vous changez de dessein, mandez- 
le-moi; mais j'en serais en peine, craignant quelque traverse de 
la part du Révérend Père général. 

Adieu, bonnes fêtes, mon vrai très-cher Père ; je suis d'une 
affection incomparable toute vôtre. Dieu vous rende tout saint 
en travaillant pour son Saint. Mon très-cher Père tout bon, je 
suis en vérité votre très-humble, etc. 



Conforme à une copie garde'e aui Archives de la Visitation d'Annecy* 



112 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCXXVI 

A LA SOEUR FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIGNY 

MAITRESSE DES NOVICES A I1IOM 

Les âmes humbles et confiantes sont les plus agréables à Dieu. — Conseils pour 
la direction des novices. 



[Orléans, 1627.] 



vive -]- jésus! 
Ma TRÈS-CHÈRE TET1TE , 

Voire lettre m'a fort consolée, car je vous y vois un peu 
plus déterminée de suivre les conseils que nous vous avons 
donnés, qui vous sont uniquement propres. Ma très-chère fille, 
je vous conjure de tenir votre cœur haut élevé dans une 
sainte joie généreuse, et tout à fait confiante en la bonté de 
Celui qui a daigné vous choisir pour le servir en cette maison, 
où je sais bien que les esprits ont plus de capacité que le vôtre; 
mais ce n'est pas cela que Dieu regarde, ni qui contente sa 
Bonté; mais ceux qui seront les plus humbles, les plus fidèles 
à faire ses divines volontés, comme je sais que, grâce à Dieu, 
vous en avez la résolution, et je ne vous demande rien, sinon 
que vous viviez là comme vous avez fait à Nessy, croissant en 
perfection par la persévérance au bien , et ne vous fâchez 
point si vous faites des fautes par-ci par-là; et, pour Dieu, 
n'en laissez abattre votre esprit; mais relevez-vous courageu- 
sement. Je serais bien aise que surtout vous retranchassiez les 
enfances ; mais, s'il vous en échappe, ne vous fâchez point, mais 
je veux que vous me croyiez ainsi. Au reste, ma très-chère* 
petite, prenez bon courage pour conduire vos novices selon 
votre Directoire, et vous verrez que Dieu bénira votre soin et 
travail. Pour moi, j'ai celle confiance que sa Bonlé se veut ser- 
vir de vous pour le bien de celte maison; car, comme vous 
savez, tout dépend du noviciat. 

Celle bonne Sœur Madeleine ne me plut jamais, et qu'elle 



ANNÉE 1627. 113 

ne pense pas que j'aie cru ses révélations; certes, Dieu ne les 
donne pas à des âmes si pleines d'imperfections; elle peut 
mentir en ce qu'elle dit que je lui ai dit, comme en autre chose. 
Tâchez, toutefois, de la gagner et de donner à ma pauvre Sœur 
la Supérieure tout le contentement que vous pourrez. — Je 
vous écris sans loisir, et ne le puis faire si souvent que je vou- 
drais; mais nous nous reverrons, Dieu aidant. Ma fille, ma 
très-chère petite, je vous conjure derechef d'être joyeuse et 
généreuse en ce service que vous rendez à sa Bonté. Demandez- 
Lui toujours tout ce que vous aurez à dire et à faire, et assurez- 
vous qu'il parlera et fera par vous tout ce qui sera pour votre 
bien et celui de vos chères novices, que j'aime tendrement, et 
les salue chèrement et toutes nos Sœurs. Dieu veuille redresser 
notre Sœur N. Adieu, ma fille. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Arcliites de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE DCCCXXVII 

A SAINT VINCENT DE PAUL ' 

Elle lui découvre humblement et confidemment ses peines et ses combats intérieurs. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

[Paris], décembre IG27. 

Vous voilà donc, mon très-cher Père, engagé à travaillerdans 
la province de Lyon, et, par conséquent, nous voilà privées de 

1 On sait assez quelle profonde et tendre estime, quelle réciproque véné- 
ration unissait saint François de Sales et saint Vincent de Paul. Formés 
tous deux à l'école du Cœur de Jésus, devenus, l'un apôtre de sa douceur, 
l'autre, de sa charité, leurs belles âmes avaient des traits de ressemblance 
si frappants qu'après la mort de son grand Directeur, la Mère de 
Chantai crut, en se plaçant sous la conduite de saint Vincent de Paul, 
n'avoir pas changé de maître! En effet, c'était bien la même prudence, 
vi. 8 







114 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous voir de longtemps ; mais, à ce que Dieu fait, il n'y a rien 
à redire, ains aie bénir de tout, comme je fais, mon très-cher 
Père, de la liberté que votre charité me donne de vous conti- 
nuer ma confiance, et de vous importuner; je le ferai tout 
simplement. 

J'ai donc fait quatre jours d'exercices [retraite] et non plus, à 
cause de plusieurs affaires qui me sont survenues. J'ai vu le be- 
soin que j'ai de travaillera l'humilité et au support du prochain, 
vertus que j'avais prises l'année passée, et que Notre-Seigneur 
m'a fait la grâce de pratiquer un peu ; mais c'est Lui quia tout 
fait et le fera encore, s'il Lui plaît, puisqu'il m'en donne tant 
d'occasions. Pour mon état, il me semble que je suis dans une 
simple attente de ce qu'il plaira à Dieu faire de moi : je n'ai 
ni désirs, ni intentions; chose aucune ne me tient que de vou- 
loir laisser faire Dieu; encore je ne le vois pas, mais il me 
semble que cela est au fond de mon âme. Je n'ai point de vue 
ni de sentiment pour l'avenir; mais je fais à l'heure présente 
ce qui me semble être nécessaire à faire , sans penser plus 
loin. Souvent tout est révolté en la partie inférieure, ce qui me 
fait bien souffrir, et je suis là, sachant que, par la patience, je 
posséderai mon âme. De plus, j'ai un surcroît d'ennui pour ma 
charge; car mon esprit hait grandement l'action, et, me forçant 
pour agir dans la nécessité, mon corps et mon esprit en de- 
meurent abattus. Mon imagination, d'un autre côté, me peine 
grandement en tous mes exercices, et avec un ennui assez 
grand. Notre-Seigneur permet aussi qu'extérieurement j'aie 



la même douceur, et au besoin la même énergie. De son côté, la Sainte 
fut pour son nouveau Guide ce qu'elle avait été pour le Bienheureux 
Évêque de Genève , et lui montra toujours même ouverture de cœur, même 
humilité, même obéissance. De ces rapports intimes et sacrés dut résulter, 
sans doute, un touchant échange de lettres : malheureusement, il ne reste 
que de faibles débris de cette précieuse correspondance, qui se continua 
jusqu'à la mort de la Mère de Chantai. 



ANNEE 1627. 115 

plusieurs difficultés, en sorte que chose aucune ne me 
plaît en cette vie que la seule volonté de Dieu qui veut que j'y 
sois. Et Dieu me fasse miséricorde, que je vous supplie Lui 
demander fortement, et je ne manquerai pas de Le prier, 
comme je fais de tout mon cœur, et qu'il vous fortifie pour la 
charge qu'il vous a donnée. 



ANNEE 1628 



LETTRE DCCCXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL . 

SITÉRIETOG A DIJO.V ' 

Séjour de Mgr de Bourges à Dijon. • — Avis sur divers sujets. 

vive •}■ JÉSUS ! 

[Paris, janvier 1628.] 

Ma très-chère fille, 

C'est la bonlé de voire cœur qui vous fait recevoir avec tant 
de contentement nos lettres. Certes, ce m'est aussi une grande 
consolation de savoir que tout va si bien et si doucement chez 
vous. J'en loue et remercie Noire-Seigneur, et supplie sa 
Bonté, ma très-chère fille, de vous continuer et accroître ses 
saintes grâces. 

Hélas ! je n'en 'doute pas, que la présence de notre digne et 
bon archevêque ne vous donne beaucoup de suavité , non plus 



' La Mère Marie-Marguerite Michel, née à Salins (Franche-Comté), fut 
une de ces âmes fortes qui ravissent le ciel par la violence. Richement douée 
des avantages de la nature et de l'esprit, elle errait sur le chemin de la 
vanité et du mensonge, quand tout à coup sa fragile beauté disparut par 
suite d'accidents successifs, qui la rendirent boiteuse pour le reste de sa 
vie. Terrassée comme un autre Saul, elle se livra à Dieu avec la même 
ardeur qu'elle s'était livrée au monde, et vint en 1618 se présenter au pre- 
mier monastère d'Annecy, où elle ne tarda pas à devancer dans les voies 
de la perfection les cœurs les plus généreux. Ravi de sa constance et de 
son courage, saint François de Sales, au milieu des âmes d'élite dont il était 
environné, ne craignit cependant pas de dire : « Je n'ai jamais connu per- 
» sonne qui ait plus de force d'esprit et de talents pour la direction que la 
» Sœur Marie-Marguerite. » Après avoir mis à profit ce don de Dieu, d'abord 






ANNEE 1628. HT 

que de la très-grande et sincère charité du pauvre cher cousin, 
qui est certes incomparahle , et c'est elle qui lui donne l'aver- 
sion de voir entrer parmi nous des esprits qu'il n'en juge pas 
capables. Certes, je ne saurais dire si celte petite Desbarres 
sera propre ; car, d'une part, vous me dites qu'elle a un petit 
esprit, mais très-doux et maniable, et qu'elle fait des réponses 
de bon jugement. Je ne sais pas qu'en dire, sinon que 
vous qui la voyez, avec les Sœurs, fassiez ce que Dieu vous 
en dictera, car je sais que le cher cousin sera content de 
cela. 

Mon Dieu! ma très-chère fille, je vous prie, ne laissez 
jamais entrer dans votre esprit ces niaises pensées qui vous 
pourraient troubler ; car je sais que votre bon et cordial amour 
pour moi ne pourrait souffrir ces petits soupçons sans peine; 
et, de vrai, ma fille, c'est une tentation, car je vous aime et 
chéris de tout mon cœur. — J'espère de voir Mgr de Langres 
cet hiver; mais puisque la Règle nous renvoie au Père spiri- 
tuel, il faudrait s'arrêter là ; toutefois, puisque vous en avez 
écrit à ce bon prélat, il faudra encore un peu différer que 
je lui aie parlé. — Adieu , ma très-chère fille ; vivez dans ce 
parfait abandonnement de vous-même , et soyez toute pure et 



aux monastères de Belley et Dijon, elle établit et gouverna les maisons de 
Besançon, Fribourg, Soleure, contribua aux fondations deDùle, Gray, Salins, 
Gruyères (depuis transféré à Langres), et peu s'en fallut qu'elle ne portât la 
Visitation jusqu'aux extrémités du Canada, n Je passerais volontiers ma vie, 
disait-elle, à creuser les fondations des maisons de Dieu et à les bâtir, pourvu 
qu'il y soit glorifié, et qu'on Lui élève des autels où Jésus-Christ son Fils 
unique Lui soit offert chaque jour en sacrifice, o L'intrépide foi do cette 
humble Religieuse ne se démentit jamais, au milieu des rudes épreuves 
qu'elle eut ;ï subir ; et quand tous les appuis humains croulèrent autour 
d'elle, son courage, plus grand que la tribulation, s'éleva jusqu'à l'hé- 
roïsme. La Mère Michel, ayant achevé ses six ans de supériorité à Verceil, 
venait d'être élue au monastère d'Arone (Italie), lorsque, le 29 août 1662, 
elle déposa le glaive du combat pour saisir la palme du triomphe. (Vies 
de XII Supérieures de l'Ordre de la Visitation.) 






118 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

toute simple dans l'étroite observance. Je suis de tout mon 

cœur toute votre. Mille saluts à nos chères Sœurs. 

[P. S.] Je suis bien aise que notre pauvre chère Sœur de 
Vigny retourne à vous; c'est une âme toute nôtre, et qui mé- 
rite une sincère et entière confiance. 

Conforme à l'original garde" aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXXIX 

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX 

SUPÉRIEURE A BLOIS 

Gratitude et confiance dues aux Pères Jésuites. — II ne faut pas donner le petit 
habit à des enfants trop jeunes. 



[Paris], 1628. 



VIVE -f- JESUS ! 

Ma très-chère fille, 

A mesure que Dieu nous destitue plus d'appui et de secours 
humain, Il nous signi6e qu'il veut que nous mettions en Lui 
toute notre espérance et confiance. J'espère pourtant qu'il 
vous conservera le bon M. Riolié. — Quant à ce bon Père Jé- 
suite dont vous me parlez, je suis étonnée que vous ayez tou- 
jours quelque mortification de ce côté-là, vu qu'en tous nos 
autres monastères ces bons Pères nous témoignent tant d'af- 
fection, et nous rendent tant d'assistance que nous leur sommes 
grandement obligées. Il ne se peut pas dire l'honneur et la ré- 
vérence avec laquelle ils parlent de notre Bienheureux Père en 
leurs sermons. Mais il ne se faut pas étonner si, parmi un si 
grand nombre, il s'en rencontre quelqu'un qui n'est pas de 
l'humeur des autres. Il ne faut pas pour cela vous aliéner cette 
sainte Compagnie, mais nous nous y devons tenir toujours 
unies, car notre Bienheureux Père nous l'a recommandé. Et si 
bien vous aurez trouvé là sujet de mortification vers quelques- 



ANNÉE 1628. H9 

uns, il faut que vous vous souveniez qu'ailleurs vous avez aussi 
trouvé de l'utilité en d'autres, afin que le souvenir du bien 
passé vous fasse supporter doucement les petits mécontente- 
ments présents. Je n'ai jamais vu en nos autres maisons aucun 
sujet de plainte contre eux, grâce à Notre-Seigneur. 

Je n'ai point su qu'en aucun de nos monastères on ait reçu 
des filles pour le petit habit à l'âge de six ans, sinon en qualité 
de fondatrices ou bienfaitrices ; car ce titre donne l'entrée du 
monastère à quelque sorte de condition que ce soit; mais les 
prélats veulent et méritent toujours quelque préférence, et 
peuvent dispenser de l'âge en ce qui regarde ces petites; et 
au reste, ma fille , il est toujours bon de se tenir ferme dans 
l'enclos de l'observance. 

Ma très-chère fille, il faut que je vous dise en confiance que 
j'aireçu une lettre, qui ne m'a été écrite d'aucun Jésuite, ni en 
nulle façon de leur part, qui fait mention de quelque chose qui 
s'est passé entre ceux de Blois et vous, en divers temps et occa- 
sions. Hélas ! ma très-chère fille, cela fera bien parler le monde 
d'euxet de vous s'il s'en apercevait, et que l'on connût de la froi- 
deur en la communication que leur maison et la vôtre ont toujours 
eue. Bien que l'on puisse avoir tort quelquefois, ma très-chère 
fille, si, ne devons-nous jamais mécontenter personne ni 
faire des revanches, ni moins, nous désunir de quelque ecclé- 
siastique que ce soit, tandis qu'ils ont la crainte de Dieu et la 
bonne renommée, comme ont ces Pères qui nous obligent tant 
et partout. Prenez ceci fort simplement et en faites un bon et 
doux usage, selon la sainte et charitable prudence chrétienne 
et selon notre confiance cordiale. 

Dieu répande son saint amour sur votre très-chère âme. 
Amen. Je suis toute vôtre. 



Dieu soit béni! 

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans 



I 

■ 



120 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE DCCCXXX 

A LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU 

SDPKItlEURB A DOL, KN BRETAGNE 

Impossibilité d'aller visiter sa communauté. 

vive f Jésus! 

Parii, 31 janvier 1628. 

Ce n'est pas pour vous écrire, ma très-chère fille, car je 
n'en ai pas le loisir , mais pour vous témoigner seulement l'in- 
comparable affection de mon cœur pour le vôtre, qui m'a tou- 
jours été très-particulièrement cher, parce que j'y ai vu un 
véritable et constant désir d'être tout à Dieu , dans la parfaite 
observance de nos saintes Règles. Hélas ! ma chère fille, croyez, 
je vous en supplie, que si nous ne pouvons vous aller voir, ce 
ne sera pas faute d'affection, et plusieurs de nos autres mo- 
nastères seront aussi retranchés; car déjà l'on me presse de 
retourner pour les affaires de notre tant saint et Bienheureux 
Père; mais nous vous enverrons tout ce que nous aurons ra- 
massé de ce Bienheureux, et croyez, ma très-chère fille, 
que mon esprit ne se séparera jamais du vôtre. Dieu nous a 
conjointes, et conservera, s'il Lui plaît, cette union en Lui, à 
l'éternité de sa gloire. 

Pour ce mot que je vous écrivis, que vous vouliez bien que je 
vous disse, c'est ma façon de parler, et non par aucune méfiance 
de votre chère dileclion, en laquelle j'ai parfaite confiance 
comme à ma vraie et très-chère fille. Je serais bien aise de 
savoir l'état de votre cœur avant notre départ d'ici, où je vois 
qu'il faudra passer l'hiver. — Je suis pressée. Adieu, ma fille 
très-chère et bien-aimée; je salue toutes nos Sœurs, que j'aime 
cordialement. Dieu nous fasse toutes vivre dans la pureté de 
son amour divin et en l'amoureuse pratique de notre abjection. 



ANNÉE 1628. 121 

ma fille! l'amour de cette petitesse sera la vraie grandeur 
des Filles de Sainte-Marie. Je suis vôtre sans réserve. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé ani Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXXXI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUPERIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

La Sainte se réjouit des faveurs spirituelles dont Dieu comble cette Hère. 
Sa peine quand elle est obligée de contrister quelqu'un. 



[Paris], 10 février [1628]. 

Mon Dieu! ma vraie très-chère fille, que voire lettre du jour 
du grand saint Paul m'a été douce et à grande consolation ! Oh ! 
ma fille , il est vrai, je crois qu'il n'y avait que notre Bienheu- 
reux Père , notre Sœur Favre et moi, à qui Dieu donnât la 
lumière et le sentiment de votre disposition, et de ce que sa 
Bonté faisait espérer de vous. Que hénisoit éternellement Celui 
qui nous élève de la poussière de notre néant, pour nous 
donner la dignité et l'honneur d'être siennes! Ma fille! vrai- 
ment, mon incomparable très-chère fille, je ne vous saurais dire 
le ressentiment pressant que j'ai de tant de grâces que Dieu 
vous départ; mais, ma fille, faites, je vous prie, par vos interces- 
sions, que je ne sois plus ingrate à mon Dieu ; mais que do- 
rénavant, je le serve en pureté et parfait anéantissement de 
moi-même. Je suis si fort accablée d'affaires, de visites, de 
tracas que j'admire comme Dieu me soutient et me supporte 
en tant de fautes que je commets. Sa douce Bonté me délivre 
de moi-même et me fasse vivre à Lui seul. Je la loue du bon 
progrès de nos très-chères Sœurs de l'une et de l'autre maison. 

J'écris à M. de la Faye selon voire désir, mais je ne sais quoi ; 



122 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous en ferez ce que vous voudrez. Ce serait un vrai dérègle- 
ment que de vouloir nous contraindre à vous laisser là encore 
Supérieure; je crois que Dieu lui divertira cette pensée. 

l/oilà la lettre de deux mois que l'on avait égarée à Orléans; 
je vous l'envoie sans me souvenir de son contenu. Vous verrez 
dans celle que j'écris à notre Sœur la Supérieure [d'Annecy] 
ce qui se passe ici : je lui parle avec confiance selon que je me 
sens obligée devant Dieu. Cette nuit, j'ai veillé deux ou trois 
heures, pour la peine que ma nature ressent de contrister le 
cœur de cette pauvre chère Sœur, et de faire des remuements; 
mais je craindrais de manquer à Dieu et à notre Institut, si je 
ne représentais à qui je dois ce qui se passe, afin qu'eux, qui 
sont Supérieurs, concluent selon que Dieu leur inspirera, et 
moi, que j'obéisse et me charge de ce faix selon qu'il plaira à 
Dieu. Recommandez cette affaire et celles de notre Bienheu- 
reux Père à cette infinie Bonté. — Je ferai répondre aux affaires; 
car certes je ne puis fournir à écrire, et c'est charité que de 
ne me point écrire pour avoir réponse; ce que je ne dis pas 
pour vous, car vos lettres me soulagent, me consolent et font 
du bien, car Dieu a mis une très-spéciale bénédiction en notre 
alliance, dont II soit béni! Amen. 



[P. S.] S'il se peut, ma fille, faites-moi faire quatre ou cinq 
petits reliquaires comme le dernier que vous me donnâtes, 
dans lequel, comme en celui-là, vous fassiez mettre, s'il se 
peut, de ces petites fibrines qui sont autour de l'ouverture du 
cœur de noire Bienheureux Père, et me les envoyez le plus 
tôt que vous pourrez. 

Je me suis toujours oubliée de vous dire que nous vîmes le 
Père Morin à Orléans ; je lui dis le désir qu'aurait M. de la 
Faye de vous mettre Supérieure au nouveau couvent; il me 
répondit qu'il s'en fallait bien garder, que Mgr de Lyon le 
trouverait fort mauvais. Je vous prie, si vous n'avez commo- 



ANNEE 1628. 123 

dite prompte et assurée pour envoyer à Annecy , envoyez un 
homme exprès qui rapporte réponse , afln que cela ne nous 
retarde point tant en cette ville. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE DCCCXXXII 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 

SUPÉRIEURE A MOULINS 

Projet de fondation à Rouen. — Support à l'égard de la Sœur de Morville. 



VIVE + JESUS! 



[Paris], 12 mars [1628]. 



Ma très-chère fille, 

Il me semble que ce que madame la maréchale de Saint- 
Géran offre pour la fondation [de Rouen] est suffisant; car je 
m'assure qu'elle rendra perpétuelles les cinq cents livres de 
rente, ou du moins jusqu'à ce que le monastère soit suffisam- 
ment pourvu d'ailleurs. Je trouve que la difficulté est de lui 
donner des filles propres et solides, comme il convient pour le 
fondement spirituel; car je ne sais pas si vous en trouverez 
dans Riom, ni à Moulins suffisamment pour cela, sans incom- 
moder, voire, nuire à ces monastères , ce de quoi je vous laisse 
le jugement et à notre Sœur la Supérieure de Riom. 

Je pensais que si vous jugiez de ne pouvoir tirer des filles 
de ces deux monastères, il faudrait donner seulement notre 
Sœur M. -Suzanne [Dupré] avec une autre, et prendre à Paris 
la Supérieure et le surplus qui serait nécessaire, jusqu'au 
nombre au moins de six en tout; car je ne vois pas qu'on 
puisse se passer à moins en ces commencements; ou bien, si 
vous pensez que notre Sœur votre assistante puisse être tirée de 
Moulins, et qu'elle ait les talents de bien gouverner, comme je 
le pense, puisqu'elle est si bonne directrice, vous pourriez l'y 









124 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

employer; mais, pour Dieu, n'envoyez en cette fondation que 
des filles solides et affermies en la vraie vertu : voilà ce que je 
puis vous dire pour ce point, ma très-chère fille. 

Quant à notre Sœur M. A. [de Morville], je vous supplie de 
former et assurer votre conscience, par l'avis de votre Père 
Jésuite, sur ces difficultés dont vous m'écrivez. Pour moi, je 
crois que vous n'êtes chargée sinon de lui dire tout douce- 
ment et sans la presser, ce qui est de son devoir; et ce qu'elle 
fera après, vous n'en aurez nulle coulpe, et vous prie d'en de- 
meurer en repos. Tirez-en partant ce que vous pourrez suave- 
ment, et laissez passer le reste. Vous devez lui concéder ce 
que vous verrez qu'elle désirera ardemment, pourvu que les 
Pères Jésuites vous disent qo*e vous le fassiez; car aussi bien 
de la contrarier, l'on n'y gagne rien que de lui faire faire pire. 
Tenez toujours quelque ascendant sur son esprit, cela est né- 
cessaire. 

Je n'ai nul pouvoir de relire votre lettre pour y répondre dis- 
tinctement. Je vous prie, ma fille, conservez bien votre cœur 
en paix et ne prenez aucun scrupule de toute la conduite de 
notre Sœur M. A. Je vous fais ce billet sans nul loisir, mais 
avec un cœur toujours plus affectionné à votre bien et conso- 
lation. Je salue toutes nos chères Sœurs, particulièrement notre 
Sœur M. A. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitalion de Voiron, 



■■■•■ 




ANNEE 1628. 



125 



LETTRE DCCCXXXIII 

A LA MERE JEANNE-MARGUERITE CHAHU 

SUPÉRIEURE a DOL, EN BRETAGNE 

Elle lui recommande le respect et la confiance envers son évêque. 
vive -j- jésus! • 

[Paris], 19 mars [1628]. 

Ma très-chère fille, 

Certes, ce m'est toujours bien du contentement de recevoir de 
vos chères nouvelles ; car j'aime tendrement votre petite famille, 
et croyez que ce n'est nullement faute d'affection que je ne la vois 
pas, car j'en ai un désir très-grand que je soumets néanmoins 
à Dieu, à qui il ne plaît pas, puisque notre Supérieur ne le 
veut pas. 

Or, vous trouverez dans nos Réponses sur les Règles celles 
aux questions de votre lettre; et j'ajouterai seulement, ma 
très-chère fille, ce que votre bon cœur me donne confiance de 
lui dire, c'est touchant le très-bon Mgr de Dol, qui me dit une 
réponse que vous lui avez faite, que je trouve un peu trop sèche; 
car tandis qu'un prélat ou supérieur ne louche point à l'In- 
stitut, il ne lui faut pas dire qu'on lui obéira jusque-là. Et si 
quelqu'un y voulait contrevenir, il faudrait vraiment s'y op- 
poser, mais avec tant d'humilité, de respect et de douceur, que 
tout à fait on les gagnât par cette voie; car vous savez, ma très- 
chère fille, que cela est l'esprit de l'Institut, et j'aimerais 
mieux que l'on cédât pour un temps que de manquer à la sou- 
mission et honneur qu'on leur doit; l'esprit de la Visitation 
étant plus précieux et plus digne d'être conservé que quelque 
coutume extérieure. Enfin, ma très-bonne et chère fille, je vous 
conjure d'en avoir un grand zèle, et de croire que mon âme 
chérit la vôtre très-chère du meilleur de mon cœur; et vous 
savez bien que vous avez toujours été ma très-chère fille, et le 
serez de plus en plus tandis que Dieu me conservera en sa grâce. 



■ % 




126 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Je supplie sa Bonté de répandre ses plus chères bénédictions 
sur tous et toute votre chère famille, à laquelle j'écris un 
billet. Je suis d'une affection incomparable tout à fait vôtre en 
Notre-Seigneur. Qu'il soit béni I Amen. — Jour du grand saint 
Joseph. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXXXIV {Inédité) 

A LA MÈRE MARIE-MADELEINE DE MOUXY 

SUPÉRIEURE A RUMILLÏ 

Souhaits d'un saint avancement dans la parfaite observance. 

vive -}• JÉSUS ! 

[Paris], 22 mars [1628]. 

Ce m'est un grand sujet de bénir Dieu, ma très-chère et 
bonne Sœur, de savoir le contentement où vous et vos chères 
Sœurs vivez ensemble , dans le soin d'une parfaite observance. 
Loué en soit éternellement notre bon Dieu. J'espère que tout 
ira toujours avec un saint accroissement à la plus grande gloire 
de sadivine Majesté età votre consolation. — C'est bien dit, ma 
très-chère Sœur; nous dirons tout quand nous nous reverrons; 
nous parlerons du spirituel et du temporel, Dieu aidant, que je 
supplie répandre avec abondance ses plus saintes grâces sur 
vous et toutes nos chères Sœurs, que je salue de tout mon 
cœur avec vous. Je n'oublie [pas] nos bonnes Sœurs Bernar- 
dines, M. le curé, M. Billet, ni madame la comtesse [de la Fié- 
chère]. Bonjour, ma très-chère Sœur; tenez-moi pour entière- 
ment vôtre en Notre-Seigneur, car je le suis. Il soit béni. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1628. 



127 



LETTRE DCCCXXXV 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE A EOURO EN BRESSE. 

Invitation à se rendre promptement au deuxième monastère de Paris, où elle doit 
remplacer la Mère de Beaumont. 



[Paris], 30 mars [1628]. 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Mgr de Genève s'est enfin résolu de retirer notre Sœur Anne- 
Catherine, Supérieure au faubourg 1 , pour l'employer par de- 
là, à quoi elle s'est disposée avec très-grande promptitude, car 
c'est une âme vertueuse. Ce bon seigneur vous a proposée en 
sa place, de quoi tous les vrais amis de notre Bienheureux 
Père et de notre maison se réjouissent non pareillement, sur- 
tout la petite Supérieure de la ville. Vous devez donc vous dis- 



1 Les grandes vertus de la Mère A. C. de Beaumont lui avaient attiré 
la bienveillance et même la confiance d'une foule de personnages du plus 
haut rang. Anne d'Autriche et Marie de Médicis oubliaient, dans leurs rap- 
ports avec l'humble Religieuse, l'éclat de la majesté royale. « Il est bien fa- 
cile, disaient-elles, d'honorer en sa personne l'autorité de Dieu qu'elle sou- 
tient par une conduite toujours égale, mêlée d'une certaine gravité qui est 
la marque de l'Hôte divin qui loge constamment en son âme. » Cette estime 
et ces applaudissements excitèrent la jalousie de certaines âmes vulgaires, 
que la digne Supérieure avait toujours prévenues de son affection et de ses 
bienfaits. L'orage éclata si fortement que sainte de Chantai, lors de son 
séjour à Paris en 1628, jugea qu'il était plus sage de ne pas se roidir 
contre le torrent, et crut tout calmer en intimant à l'accusée l'ordre de partir 
pour Annecy. Cet ordre brisa le cœur de la Mère Anne-Catherine; mais, 
habituée à tout recevoir de la main de Dieu, elle refusa l'intervention de la 
Reine qui voulait s'opposer à son départ, et ne se permit pas même un mot 
d'explication, répondant aux personnes qui l'engageaient à se justifier : 
« Toutes les raisons qui appuient les intérêts de l'amour-propre doivent 
être immolées sur le même autel où l'on a égorgé sa liberté, autrement 
l'holocauste serait imparfait et la victime toujours vivante. » 






128 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

poser, ma très-chère fille , et prendre un grand courage pour 
venir, en cette grande ville du monde , rendre de grands ser- 
vices à Dieu et à votre Ordre, y faisant régner et reluire de 
toutes parts l'esprit de notre saint Fondateur, agissant par la 
grâce que Dieu a mise en vous. Je sais que vous rendrez une 
odeur nonpareille ; c'est ma confiance et l'attente de tous ceux 
de ces quartiers, qui vous désirent et attendent avec amour et 
estime très-grande de votre vertu. 

Certes, vous trouverez une petite troupe de neuf professes, 
dont la plupart sont des âmes d'élite, humbles, douces et sou- 
mises, qui ne cherchent que Dieu en la simplicité de leur 
cœur : il y a trois novices et autant de prétendantes, lesquelles 
ne manqueront pas. Mon Dieu! ma très-chère fille, que j'ai de 
joie, que j'ai d'espérance en notre bon Dieu, qu'il sera glorifié 
par votre venue en ce lieu ! Or , il faudra que sans retardation, 
vous parliez le lendemain de Pâques, et que vous veniez tout 
droit sans aller passer à Lyon, car vous vous détourneriez gran- 
dement , outre que l'on ne fait en cette ville-là que nous tra- 
casser. Vous savez qui c'est, et ma Sœur la Supérieure m'a 
écrit depuis peu que ce bon personnage-là avait dit des extrava- 
gances de nous à Mgr de Châlon. — Si vous ne pouvez avoir 
là une litière, vous prierez notre Sœur [de Blonay] de vous 
envoyer le samedi saint celle de Lyon. Je laisse à votre choix 
de prendre une de nos Sœurs religieuses pour vous accompa- 
gner ou notre Sœur de Vigny ; mais quiconque viendra, il fau- 
dra qu'il s'en retourne dans le même équipage avec notre 
Sœur la Supérieure du faubourg. Vous prendrez quelque ecclé- 
siastique pour vous accompagner , et si vous n'avez [pas] de 
l'argent, vous manderez à notre Sœur la Supérieure de Lyon de 
vous en envoyer; tout sera bien rendu ici. Vous recevrez 
bientôt votre obédience de Mgr de Genève. Faites les prépa- 
rations de votre retraite doucement et sans bruit. Il faudra que 
vous veniez à bonnes journées, et sans vous arrêter que par 



ANNÉE 1628. 129 

nécessité, parce que je désire de vous attendre ici , et le temps 
m'est long d'y être si longtemps, parce que c'est autant de di- 
minution pour les autres maisons, d'autant que Mgr de Bourges 
ne veut pas retourner à Nessy, pour conclure les affaires de 
notre Bienheureux Père, que je n'y sois. 

J'écrirai à notre Sœur qui vous succédera; je ne le puis 
maintenant. Je suis fort marrie du mal de nos pauvres pro- 
fesses ; mais si elles sont à charge à la maison de Bourg, il eu 
faudra renvoyer à Nessy. Écrivez-moi au plus tôt, et me par- 
donnez de quoi il y a si longtemps que je ne vous ai écrit. Vous 
savez mon cœur pour vous qui est tout à fait vôtre. — Notre 
bon Mgr de Langres s'en va en son diocèse bientôt; c'est un 
digne serviteur de Dieu, qui avance tous les jours. — Je suis 
bien aise que votre nombre soit accru par la charité de notre 
Sœur de Lyon. — Bonjour, ma très-chère fille ; mille saluls à 
nos Sœurs et à votre cœur bien-aimé. — Dieu soit béni et vous 
bénisse toutes. Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXXXVI 

A LA MÈRE MARIE-ALMÉE DK BLOMAY 

surÉnitunE au pniiMKB moxastére de lvo.v 
Fausse édition des Entreliens. — Prévisions pour le voyage de la Mère Favre. 



vive -j- jésls! 



[Paris], 30 mars [1628]. 



Ma très-chère fille, 

Je reçus à soir les Entretiens; nous les verrons tant que 
nous pourrons pour vous les renvoyer avec la correction du 
Coutumier; je connus, l'oyant lire, [ce] qu'il fallait faire 
de nouveau. L'on a ajoute quelques petites choses au Direc- 
toire que je n'aime trop, et ne s'est jamais pratiqué. Au reste, 






130 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ma fille très-chère , j'ai répondu à tout ce que vous m'avez 
écrit qui était nécessaire; mais, en vérité, il m'est impossible 
de faire mieux, ni pluspromplement, ce me semble, car je suis 
accablée. Pour Dieu, que ce que vous m'avez mandé de ces En- 
tretiens supposés ' soit fait. Voilà des tours admirables, et un 
témoignage que nous sommes trop libres à communiquer ce 
qui n'est pas besoin. 

Voyez ce que j'écris à Bourg, et si elle [la Mère Favre] veut 
la litière de Lyon, arrêtez-la de bonne heure, et traitez le mieux 
que vous pourrez [avec le conducteur], même de ce qu'il aura 
les jours de repos qu'il prendra ici, et faites qu'elle soit à Bourg 
le samedi saint, où ils séjourneront le jour de Pâques pour 
partir le lundi et tirer droit à Moulins. Vous donnerez aussi de 
l'argent si elle en demande. Mon Dieu, qu'il est heureuxquin'a 
pas tant d'affaires; mais encore plus heureux qui les fait pour 
Dieu. Priez sa Bonté qu'il m'en fasse la grâce. J'écrirai au 
saint Père Binet bientôt; mille saluts cependant et à nos 
Sœurs. 

Dieu soit béni! 

Ma fille , renvoyez-moi l'écrit de la Tendreté, car nous 
avons égaré le nôtre. Je grossis bien ici mes Béponses, car l'on 
m'y fait bien des questions. Envoyez-moi aussi un livre des 
Epîtres, des dernières imprimées, ou plutôt me mandez où elles se 
vendent ici, M. Cœursilly vous le dira; car elles ne coûteront 
pas tant de port. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 Voir la noie de la lettre DCCCLI, page 154. 



ANNÉE 1628. 



131 



LETTRE DCCCXXXVII (Inédite) 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

M.11THESSE DES NOVICES, A OnLBAXS 

Réuuir les Sermons do saint François de Sales.— Projet d'une fondation & fiennes. 

vive -j- jésus! 

[Paris], 31 mars [1628J. 

Premièrement, si je ne me trompe, vous êtes de plus en plus 
ma très-chère fille, et j'aime bien notre Sœur l'assistante et 
toutes nos Sœurs. Je n'ai nulle nouvelle du décès de M. votre 
père, et ne le crois pas, car l'on m'en eût mandé quelque 
chose. 

L'on nous écrit que c'est Mgr de Rennes qui veut nous 
fonder; or, si celte demoiselle assure la renie de mille livres 
perpétuelle il faut accepter, et je crois qu'il vous y faudra 
aller, bien que nous ayons grand désir de vous donner à Mgr de 
Nantes, qui vous aime tant. Concluez cette affaire sans me 
la renvoyer, par l'avis du Révérend Père Binet et de vos Su- 
périeurs; mais n'allez pas que je ne sois à vous, qui ne sera 
que vingt jours après Pâques, à mon regret; mais il faut que 
je voie notre Sœur Favre établie ici, Mgr de Genève l'y desti- 
nant, et je crois que les Supérieurs d'ici la désiraient fort. 
Tout se passe doucement ici, et ma Sœur [de Beaumonl] est 
fort vertueuse; Mgr la veut employer par delà; il n'est pas 
temps. 

Pour Dieu, faites faire grande diligence pour les miracles. 
Vous aurez le Père incontinent après Pâques. C'est un homme 
sans pareil en bouté. Envoyez-moi promptement ce que vous 
recueillerez des Sermons. Prenez-en peu, et me dites si vous 
pensez qu'il les faille ajouter aux aulres, [en quels] lieux et 
endroits, ou bien s'il serait meilleur de les metlrc à la fin de 
tous comme un recueil d'avis donnés à plusieurs; car aussi faut- 

9. 






132 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

il que si vous avez de beaux avis, vous les ajoutiez. — Faites 
fort prier pour nos pauvres Sœurs de Nevers et pour moi, qi 
suis toute vôtre. Dieu soit béni ! Mille saluts à tous. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes. 



Ul 



LETTRE DCCCXXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOXAY 

SUPERIEURE SU PREMIER MONASTÈRE DE LÏON 

Désir de l'employer ailleurs pour le bien de l'Institut. — 
Préventions de llgr de Miron. 



[Paris, 1G2S.] 

Ma très-ciièhe fille, 

Vous verrez, par ce billet de M. Cbapet, le nom du Cordelier 
qui fait imprimer les Entretiens; prenez garde qu'il n'envoie 
les exemplaires à une autre ville, et, pour Dieu, ne croyez [pas] 
facilement à leurs paroles; car d'assurance ils sont imprimés. 
Faites-y donc mettre bon ordre, je vous en conjure. J'ai fait 
voir ceux que vous nous avez envoyés. 

Je le sens au milieu de mon cœur, ma très-cbère fille, que 
vous êtes prête à tout ce que Dieu voudra faire de vous par 
votre Supérieur; croyez que ce serait à mon corps défendant 
que l'on vous remettrait en charge, qu'au moins vous n'ayez 
fait votre année de repos ; mais d'en demeurer là, certes il ne se 
peut pas faire. Ma fille, faisons ce que nous devons, et ce que 
Dieu requiert de nous, et laissons dire au monde ce qu'il vou- 
dra. Personne ne tient le langage de Lyon , cela est particu- 
lier; car que faisons-nous que les autres Religieuses ne fassent? 
Eh quoi! au commencement d'un Ordre, faut-il employer des 
enfants, et laisser les mères oisives? Ce n'était pas le senti- 
ment de notre Bienheureux Père, je le sais; c'est pourquoi 



ANNÉE 1628 133 

ayant égard, tant qu'il se pourra, à faire reposer une année 
celles qui auront gouverné six ans de suite, après cela, certes, 
on les emploiera toujours plus librement à la nécessité, que 
celles qui sont sans expérience. 

Je suis cette Religieuse de qualité, car ici ce bon prélat me 
tyrannise autbentiquement, et dit qu'il ne veut en façon quel- 
conque que j'entre dans les maisons de Lyon, ni es autres 
de son diocèse. Je mérite bien ce châtiment, mais non toutefois 
pour la faute qu'il m'impute. Dieu me fait voir à l'œil que c'était 
sa volonté que ce voyage se fit, la maison de céans en peut 
rendre témoignage ; mais, voyez-vous, ma fille, il faut laisser 
parler le monde, et nous, demeurer en silence; Dieu parlera 
pour nous. Il y a je ne sais quoi entre ce bon prélat et notre 
bon archevêque de Bourges; mais ne disons mot. — Je vous 
prie aussi que la litière soit envoyée à Bourg sans bruit, 
quand on vous le mandera. Ne parlez de rien à M. le grand 
vicaire; car il n'est pas résolu encore de vous employer deçà, 
ce ne sera qu'à l'extrémité. 

L'on m'a dit que le même Cordelier des Entretiens avait dit, 
ce me semble, que l'on parlait aussi d'imprimer les Sermons 
de notre Bienheureux Père. Oh Dieu! il faut bien empêcher 
ce coup-là! Au reste, si M. Cœursilly imprime nos Bègles ' 
d'un si méchant papier qu'il a fait le Coutumier, il nous déso- 
bligera tout à fait; dites-le-lui, car ce Coutumier n'est rien qui 
vaille. Voire bon Mgr de Lyon me profite. Faites ôter de tous 
les Coutumiers la lettre que je fis à nos Sœurs et la brûlez, il 
gloserait bien dessus; faites mettre en la place celle que vous 
trouverez en ce paquet. Je suis vôtre, vous le savez. 






[P. S.] Vous voyez combien les lettres de Nessy sont 



1 II s'agissait de réimprimer les Règles, éditées une première fois du 
vivant de saint François de Sales. 



■^- 




134 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pressées; si vous n'avez commodité bien prompte, envoyez-les, 
s'il vous plaît, par homme exprès. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXXXIX 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUPÉRIEURE A flUTUN 

Hésitation de la Sainte pour fonder i Cluny, — Promesse de passer à Autun. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Paris, avril 1628.] 

Ma très-chère fille, 

Je supplie Notre-Seigneur qu'il vous bénisse et toute votre 
sainte communauté. Il n'est point besoin de faire vos excuses, 
car je suis bien contente que vous m'écriviez le moins qu'il 
vous sera possible pendant que je suis parmi nos maisons, où 
je n'ai quasi pas le loisir de lire les lettres. 

Je serai bien aise de savoir quand cette bonne veuve sera 
entrée et comme elle se comportera ; j'ai un sentiment qu'elle 
fera très-bien. Vous me faites bien plaisir de traiter ainsi avec 
les parents des Sœurs, libéralement; mais je suis bien d'avis 
que vous fassiez bien le choix des filles que vous recevez. — 
J'avais été avertie de tout ce qui s'est passé à votre entrée en 
votre nouvelle maison ' ; vous en devez bien témoigner de lare- 
connaissance à ces Messieurs de la ville par des remercîments 
convenables à l'affection qu'ils vous ont montrée. Grâce à 
Notre-Seigneur, vous êtes bien logée, et ne devez rien : c'est 
[assez] pour se contenter. Je trouve qu'un monastère est assez 

1 La translation delà communauté d'Autun à son nouveau monastère se 
fit avec la plus grande solennité. Monseigneur ordonna à cet effet une pro- 
cession générale à laquelle il assista en personne, au initieu des magistrats, 
de la noblesse, et d'un grand concours de peuple. 



ANNEE 1628. 135 

riche quand il est ainsi. C'est bien fait, ma très-chère fille, 
d'avoir bien de la confiance à la Providence de Dieu et faire 
peu d'estime des biens temporels ; c'est un point fort impor- 
tant que celui-là; car Dieu ne manque jamais à ceux qui se 
confient seulement en sa Bonté. 

Ce qui me rend un peu retenue à votre affaire de Cluny est 
Je peu de filles que je vous vois propres à cela, et il me semble 
que véritablement les Sœurs de Sainte-Ursule leur seraient 
plus profitables que nous; néanmoins, je suis d'avis que vous 
preniez conseil de quelques serviteurs de Dieu, comme M. le 
grand vicaire, votre Père spirituel, M. de la Curne, ou quel- 
ques Pères Jésuites; mais prenez garde que ce soit des per- 
sonnes qui n'y aient point d'intérêt. S'ils en sont d'avis, choi- 
sissez de vos filles les plus propres pour y établir le véritable 
esprit de notre Institut, ou bien prenez-en quelques-unes de 
Moulins. Nos Règles ne sont pas encore imprimées; je vous 
enverrai ce que j'ai écrit dessus; ne le prenez pas ailleurs parce 
que l'on y a fait des fautes, lesquelles j'ai raccommodées. Notre 
Coufumier est imprimé, je vous l'enverrai avec le reste. Or sus, 
tenez-vous joyeuse et toute votre petite communauté, à qui mon 
cœur souhaite la bénédiction de Dieu, pour cheminer toujours 
entre la fidélité et la liberté. Je suis, ma très-chère fille, d'une 
affection toute sincère, votre, etc. 



[P. S.] Ma très-chère fille, je suis si fort accablée que je ne 
puis écrire de ma main ; mais vous savez que mon cœur est 
tout vôtre. II est vrai, il faut grandement encourager cette 
bonne Sœur, mais doucement. 

Ma chère fille, j'ai reçu depuis cette réponse vos lettres 
du 23 février. Je ne manquerai pas, Dieu aidant, de vous aller 
voir, nonobstant la peste. J'écrirai un mot à notre bonne Sœur 
Grillet. Il faut qu'elle condescende à faire savoir son entrée au 
monastère ; M. de la Curne le lui pourra bien persuader, car 











136 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

c'est une chose qui tire conséquence et une porte ouverte à 

plusieurs inconvénients. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXL (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉRIEDRE A DIJON 

Passage de la Mère Faire à Dijon. — Dans quel esprit de désintéressement 
doit agir une Supérieure. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Paris], 12 avril [1628]. 

Ma très-chère fille, 

Je crois que vous aurez maintenant reçu le paquet pour le 
Comté et que vous l'aurez fait tenir sûrement. Je vous prie, ma 
fille, s'ils vous font avoir la réponse, nous l'envoyer par voie 
assurée, car c'était la réponse à leurs articles qui ne sont la 
plupart nullement recevables. Voyez-vous, je ne sais par quel 
malheur les lettres de Dijon ont été perdues jusqu'à trois fois; 
il faut que l'on ait rompu les paquets, parce que l'on en rece- 
vait quelques-unes qui venaient de là, et les principales étaient 
perdues, et cela sans espoir de les recouvrer. J'en suis plus 
marrie à cause de la mortification du cher cousin. Je pense 
que ceux qui les portèrent à Chambéry déchirèrent ou rompi- 
rent le papier du paquet, car quand ils passent par tant de 
mains, ils sont sujets à se froisser et rompre; or, Dieu réparera 
cela. 

Je pense que la fondation de Besançon est Lien éloignée; 
mais, si elle se faisait, il n'y aurait nul danger que notre chère 
Sœur de Bourg passât par Dijon; c'est une âme qui fera du 
bien en tout lieu; disposez à cela. Que nos Sœurs ne crai- 
gnent rien : je suis fort aise de leur tranquillité et contente- 



ANNÉE 1628. 137 

ment, et elles ont raison de l'être et de vous avoir bien donné 
leurs cœurs; Dieu leur fasse la grâce de continuer ainsi! Et vous, 
ma très-bonne et chère fille, puisque vous possédez leurs 
cœurs si entièrement, maniez-les bien et les formez selon l'es- 
prit de la Visitation; exercez-les en la mortification intérieure 
et extérieure selon les saintes coutumes et ordonnances de 
l'Institut; ne laissez rien en arrière, employez tout votre soin 
pour les rendre solides en ce saint exercice ; car qui n'a pas ce 
fondement, l'édifice ne durera guère et sera lot renversé par le 
moindre choc. — M. Boulier est un vrai serviteur de Dieu, et 
incomparable ami, digne de faire beaucoup de profit à ceux qui 
l'aiment avec entière confiance. Il est si humble que vous devez 
avec simplicité et humilité correspondre à son désir, non par 
forme de direction, mais de franchise et communication cor- 
diale. 

Je croyais bien que les amis de la maison ne se retireraient 
pas pour l'absence de ma Sœur [Favre], qui avait aussi tâché 
d'attacher leur affection plutôt à l'Institut qu'à elle, et c'est ce 
que celles qui gouvernent doivent toujours faire. — Je suis fort 
consolée de quoi vous ne perdez ni l'Office ni les assemblées; 
il est pourtant bien difficile à une Supérieure de les toujours 
maintenir. — Je ne sais pourquoi le Père recteur vous dit ce 
que vous m'écrivez du parloir ; je serai très-aise que l'on y 
mange (rès-rarement, il y a certaines occasions toutefois où il 
le faut faire. 

Vous m 'avez fait plaisir de me mander ce que l'on dit de vous 
par Dijon; mais, croyez-moi, n'en dites rien à personne, parce 
que comme cela est à votre louange, il serait à craindre qu'il 
ne se dise aussi au mépris de celle qui vous a précédée, et nous 
autres devons être extrêmement jalouses de conserver la bonne 
odeur et estime de celles de noire Institut, et particulièrement 
quand elles ont été en charge et en celle que nous avons. Ce 
que je vous dis, ma très-chère fille, c'est en Notre-Seigneur, 



■ 







138 LETTRES DE SAINTE CHANTAL 

et avec grand désir que l'on voie toujours surnager en notre 
Ordre la parfaite union et charité; ne laissez pour cela de me 
toujours tout dire, parce que je désire... [Deux lignes illi- 
sibles. ] 

Si vous avez des nouvelles de Mgr de Bourges, faites-m'en 
part et tirez une lettre de lui, me l'envoyant sûrement et 
promptement. Faites-leur tenir les nôtres. J'ai eu réponse que 
le paquet du Comté a été reçu et que Mgr l'archevêque avait 
promis l'établissement, et que bientôt il y fallait aller. Dieu con- 
duise tout à sa gloire. — Je vous prie, en ce que vous pourrez, 
aidez de vos recommandations M. de Rouer; il ne veut point 
d'argent maintenant, mais si d'aventure il en avait besoin et 
qu'il vous en demandât, prêtez-lui-en, tirant une cédule, et sera 
autant de reçu sur les huit cents écus de notre chère Sœur de 
Vigny. — Adieu, ma très-chère fille, que j'aime sincèrement et 
que je conjure de m'aimer toujours en Dieu. Je salue, mais 
chèrement, toutes nos Sœurs. Dieu soit béni. — 12 avril. 

Ma très-chère fille, donnez, s'il vous plaît, à ma cousine 
Desbarres le chapelet que je lui envoie et ces trois reliquaires 
orange pour mes trois nièces, ses filles ; les deux reliquaires 
rouges, donnez-les à ma cousine Blondeau avec ma lettre : 
l'un est pour elle, l'autre pour ma cousine Frémyot. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. 



ANNEE 1628. 



139 



LETTRE DCCCXLI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUFKniKUIlK AU PIUWIER MONASTÈRE UT! LYON 

Affaire des Entreliens falsifiés. — Chaque Religieuse dépend de l'évêque 



■ 

m 



[Paris], 14 avril [1628]. 



sous lequel elle a fait profession. 
vive f jésus î 
Ma très-chère fille, 

Je ne connais pas par vos lettres que vous ayez reçu réponse 
de tout ce que vous m'avez écrit par ci-devant, notamment de 
l'affaire de Saint-Etienne dont j'écrivis aussi à M. Brun, et delà 
demande que je vous ai faite d'un petit Agmis Bel semblable à 
celui que vous nous donnâtes à Lyon avec un peu de fibre du 
cœur de notre Bienheureux Père. — Très-assurément, ma fille, 
les Entretiens sont imprimés avec permission du Parlement de 
Grenoble. Faites que nos Sœurs de Valence y veillent aussi. 
Je vous ai écrit le nom du Cordelier, duquel le frère libraire les 
a imprimés. Dieu fasse son saint bon plaisir de cela; mais ce 
serait une sensible mortification s'ils étaient mis au jour. 

Ma fille, quant au dessein que M. le grand vicaire pourrait 
avoir que vous fussiez Supérieure en votre dernier couvent, outre 
que Mgr votre archevêque ne l'agréerait nullement, ainsi que 
me le dit le Père Morin à Orléans, jamais Mgr de Genève ne vous 
le permettra, car je sais qu'il a aussi une très-grande aversion 
qu'une Supérieure soit plus de six ans en charge en une même 
ville, et qu'il désire qu'au moins ses filles, après avoir gouverné 
six ans, aient leur année, comme dit laRègle, enreposet exercice 
a humilité, s'il n'y a quelque notable nécessité qui empêche, ce 
qui ne se trouve pas à Lyon, puisqu'il y a des filles capables. 
Voyez-vous, ma très-chère fille, ces Messieurs ont le cœur 
grand; mais, quand l'occasion le requerra, il ne faut pas laisser 
de leur faire entendre humblement, mais fermement , qu'étant 




140 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

des professes de Nessy, vous dépendez de Mgr de Genève, au- 
quel vous voulez en toute façon obéir, et qu'il est aussi grand 
seigneur en son évêché que les autres évêques aux leurs ; que 
chacun est jaloux de son autorité. 

J'écris à M. Berger très-affectionnément pour l'affaire de 
M. le grand vicaire, ne sachant à quel autre la recommander. 
N'envoyez pas la litière à notre Sœur Favre que vous n'ayez 
encore de nos nouvelles. Nous écrirons mardi prochain, car 
Paris est d'une longueur infinie, et ce qui se fait en une heure 
ailleurs, il y faut une semaine. Ils sont sur les formalités; ce- 
pendant il n'y a que moi d'intéressée, car toujours c'est autant 
de temps qu'il faut retarder ici. Dieu fasse en tout sa sainte 
volonté. — Ma fille, je suis très-entièrement vôtre, et à toutes nos 
Sœurs des deux maisons, que je salue chèrement avec vous. Je 
crois que vous aurez envoyé à notre Sœur la Supérieure de 
Bourg la dernière [lettre] que notre Sœur la Supérieure d'ici 
lui écrivit mardi. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXLII 

A LA MÊME 

Projet de fondation au Puy. — Désir d'envoyer la Mère de Blonay à Orléans. 

vive -j- jésus! 

[Paris, 1628.1 

Ma très-chère fille, 

Il y a quinze jours que je vous ai répondu pour la fondation 
de Saint-Etienne, que je n'avais nulle inclination à ces petits 
traités de passer d'une supériorité à une autre, surtout quand 
l'on rompt le triennal, parce que tout à fait cela est contre la 
Règle. Je considérai fort ce que je répondis à notre Sœur de 
Saint-Etienne, pour ne lui rien dire contre mon sentiment, et 



ANNÉE 1628. 141 

m'est avis qu'il y a quelques paroles dans sa copie qui ne sonl 
[pas] tout à fait semblables à l'original, mais je ne le voudrais 
pas assurer, et crois que je me puis tromper, et qu'elle a fait 
sincèrement. Bref, je me déchargeai et la remis à ses Supé- 
rieurs, comme, en effet, ce n'est pas à nous à disposer d'elle. ! 

Or, je vous ai écrit ma pensée, que je crois qu'il serait bon 
d'envoyer au Puy notre Sœur votre directrice, et, pour déchar- 
ger la maison de Saint-Etienne, y prendre deux ou trois filles. 
Nous avons prié le Révérend Père Arnoux de faire écrire deux 
de leurs Pères, amis de Mgr du Puy, pour avoir cette licence 
d'établir ; car ce bon prélat n'est plus ici. Notre Sœur de 
Saint-Etienne ne m'a jamais dit que l'on se fût adressé à Lyon. 

De vrai, ce procédé ni le silence de AI. Roussier ne sont point 
selon l'esprit de notre Bienheureux Père ; mais toutefois il faut 
excuser et tâcher de redresser doucement, en laissant agir le 
Supérieur sans parler de vous ni de moi. — J'ai répondu à notre 
Sœur de Paray, que si la sourde est fort douce et innocente, 
que l'on pourra lui faire la charité; mais non pour être Reli- 
gieuse, n'en étant [pas] capable. — Mille remercîments de vos 
reliquaires. J'en voulais un fort petit, comme celui que vous 
me donnâtes à Lyon, où il y avait seulement un peu de ces 
fibres qui sont au milieu du cœur de notre Bienheureux. 

Faut-il que je vous cèle une pensée qui me vint hier devant 
Dieu? que vous lui feriez un grand service d'être trois ans 
Supérieure à Orléans. Ma nature sent une grande répugnance 
à cela, à cause de Péloignement ; mais si Dieu le veut, je pré- 
fère son honneur à nia consolation. Dites-m'en votre sentiment 
devant Dieu et comme à moi, sans en parler à créature qui vive, 
si ce n'est au PèreMaillan, comme en confession. J'écrirai ven- 
dredi à Annecy. Eailes-moi savoir au plus lot votre sentiment 
sur ce que je vous mande en la présente. 



H 



Conforme à l'original garde aux Archives de la Visilalion d'Annecy. 




142 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCXLIII {Inédité) 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉGHARD 

SUPliRIKURE A EIO.M 

Prière d'envoyer la relation d'un miracle opéré par l'intercession de saint François 
de Sales et d'écrire l'histoire de la fondation d'Annecy. — Générosité à exercer 
son emploi. 

vive \ jésos ! 

[Paris], 16 avril [1628]. 

Ma très-chère fille, 

Je commencerai à vous répondre par la fin de la vôtre, pour 
vous prier de nous envoyer une copie de ce miracle qui s'est 
fait àRiom, avec toutes les circonstances, pour le montrer au 
Père dom Juste, afin qu'il voie s'il sera digne d'être mis par 
écrit. Que si c'est une guérison qui soit bien approuvée, je ne 
manquerai point de vous avertir du temps qu'il faudra déposer, 
afin d'en avertir ces honnêtes personnes, pour aller trouver 
les commissaires à Lyon ou à Nessy, où. ils aimeront le mieux. 

Je serais bien aise, ma très-chère fille, que vous mettiez en 
la fondation de Nessy les choses qui l'ont précédée, aussi bien 
que celles qui sont arrivées [alors]. Et me réjouis que vous pen- 
siez à faire cette besogne-là, me confiant que Dieu vous y 
assistera. — Ne vous pressez pas de faire votre déposition 
de notre Bienheureux Père que je ne vous aie vue. Assu- 
rez-vous, ma pauvre très-chère fille, que les paroles d'ex- 
cuse et d'humilité que je vous écrivis parlaient du fond 
de mon cœur, si je ne me trompe. Eh! qui suis-je, ma fille, 
pour n'en devoir pas user envers [vous], quand je vous en ai 
donné sujet? 

Ayez courage et patience autour de ces filles : Dieu enfin 
vous en donnera de la consolation ; je l'espère de sa Bonté. 
C'est dommage de notre pauvre Sœur M. -Gabrielle ; je la salue 
chèrement. J'admire ces pauvres Sœurs qui n'ont pas courage 



ANNÉE 1(328. 143 

de faire vivement les charges que Dieu leur donue. Si notre Sœur 
M. -Elisabeth avait attention au profit qu'elle peut faire dans 
l'infirmerie, elle l'aimerait chèrement ; donnez-lui force pour 
cela. Je ne puis écrire davantage, ni à notre Sœur Louise-An- 
toinette Ogier ; l'espérance de vous voir toutes et mon accable- 
ment serviront d'excuse, je l'en prie. Adieu, ma vraie très- 
chère fille. Dieu vous rende toute sienne et toute sainte. 
Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE DCCCXLIV {Inédite) 

A LA MÈRE FRA.YÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

SUPÉRIEURE A BELLEÏ 

Encouragement à supporter ics esprits difficiles. 

VIVE j 1ÉSU'6\ 

(ParisJ, Jtj avril [1628J. 

Ma pauvre et très-cukue fille, 

Dieu vous veut faire beaucoup mériter par la souffrance et 
patience que vous aurez à supporter les mauvaises humeurs 
de N***; il faut toujours avoir un grand courage pour regarder 
avec douceur ces pauvres créatures en leurs extravagances et 
immortifications, tout à fait éloigoées de leur devoir. Puisque 
notre grand Dieu, à qui elles ont tant coûté, les attend et sup- 
porte avec patience, faisons-en de même, ma très-chère fille; 
ne vous affligez point de leurs passions, je vous en supplie, car 
cela abattrait voire esprit, et vous nuirait en la charge qu'il 
faut que vous portiez. 

Tournez-vous du côté du reste des filles pour les encourager 
doucement. Cultivez leurs âmes le mieux que vous pourrez, 
afin qu'elles rendent à Dieu ce qu'elles lui doivent [quelques 
lignes inintelligibles]. . . Mgr de B.dley témoigne de l'affection 




144 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour vous et pour votre maison ; mais les effets, comme vous 
voyez, ne s'en ensuivent pas. Nous essayerons de lui faire 
donner les quatre cents livres de ma Sœur J. C. 

Vous pouvez recevoir celte petite fille de neuf ou dix ans , 
car la qualité de bienfaitrice supplée à son âge. Ne vous mettez 
point en peine, ma très-chère fille, de gagner les bonnes grâces 
de ceux dont vous me parlez. J'espère que vous aurez celles 
de Notre-Seigneur par votre humilité et bonne observance, et 
cela vous devra suffire. — Dieu vous a conduite en votre ré- 
ponse touchant la confession extraordinaire. Remerciez-en la 
divine Bonté, et soyez assurée, ma très-chère fille, que tant que 
vous prendrez conseil pour votre conduite dans vos Règles, la 
divine Providence bénira votre gouvernement. Je n'ai point 
reçu de lettre de ma Sœur M.-Augustine ; je ne laisse de la 
saluer très-chèrement et toutes nos Sœurs que je conjure, au 
nom de notre bon Dieu, de cheminer exactement en l'obser- 
vance et en la suite des résolutions que nous primes ensemble. 
Je prie Dieu les rendre toutes siennes, et vous, ma très-chère 
fille, qui suis entièrement toute vôtre. 

Dieu soit béni! 



Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1628. 



145 



LETTRE DCCCXLV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUriilIllillIE AL' PRKMIEB MOXASTKMÏ D!'J LVONI 

De l'élection de Lyon. — Divers détails. 



•M 
■ 



VIVE f JKSIS.' 



[Paris], 18 avril [162S], 



Ma très-chère fille, 
Il me semble que je suis sans désir pour l'emploi du reste 
de mes jours. Ce n'est donc pas cela qui m'empêchera d'être 
trois ans à Lyon ; mais, à mon avis, Mgr de Genève ne le 
voudra pas, ni même Mgr votre archevêque, mais à des fins 
bien contraires l'un de l'autre, puisque même ce dernier dit 
qu'il ne veut pas que j'entre dans les maisons de son diocèse. 
Cela me fera prendre un autre chemin pour mon retour, à mon 
regret toutefois, tant pour l'amour que je porte à nos Sœurs, 
que pour le déplaisir qu'elles pourront recevoir de la privation 
de notre commune consolation; mais, ma vraie très-chère fille, 
il en faut bien souffrir d'autres. 

Oui, ma fille, vous ferez bien de proposer notre Sœur Cathe- 
rine-Charlotte [de Crémaux de la Grange] pour l'élection, car je 
crois qu'elle fera bien, et d'autant plus que nous vous laisserons 
S! l'impossible ne l'empêche, quelques mois auprès d'elle pour 
la bien acheminer en son gouvernement. Certes, ma fille <i 
j'étais pour être Supérieure à Lyon, ce serait un terrible effort 
qui vous en tirerait; mais, voyez-vous, il nous faut être déter- 
minées de vivre absolument nues de tout ce qui n'est point 
Dieu. - Ne craignez point de m'incommoder par la longueur 
de vos lettres; car Dieu y met un certain goût pour moi que 
jamais, je pense, je ne m'en suis trouvée importunée; au con 
«raire, j'aime leur longueur. -J'ai envoyé tout ce qu'il faut 
pour le Coutumier, il y a huit jours. Faites bien faire les cor- 

VI 

10 



I 

■ 

■ 



I 



146 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

rections, et ôtez l'épître [dédicaioire] pour y mettre celle que 
je vous ai envoyée. — Je vous prie, faites faire votre visite 
[régulière], et mettez en observance celte Règle; elle est d'im- 
portance. — Au reste, je vous conjure, que je ne voie plus sur 
vos lettres le titre de Supérieure des monastères. Certes, cela 
me mortifie tout à fait quand je m'en aperçois, ce qui n'est pas 

souvent. 

Nous sommes, ici en grande peine sur le grand bruit des 
guerres que l'on dit qui sont en Savoie. Cela me tient en in- 
certitude si nous devons envoyer notre Sœur d'ici [la Mère de 
Beaumont] avant que la guerre soit plus allumée, ou si nous 
ferons venir notre Sœur Favre la première, ce qui nous serait 
le plus commode ; mais vendredi, je vous en enverrai la finale 
résolution, Dieu aidant. Cependant, s'il faut la litière, tenez- 
vous-en assurée, car tous ces délais reculent mon départ, ce 
qui me fâcherait fort si Dieu ne l'ordonnait ainsi. Adieu, ma 
vraie très-chère fille. 

Conforme à l'original garde' an* Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXLVI {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPBBIEDHE A HOLIIG V.V MlliSSE 

Prière de hâter son voyage et Je peu séjourner à Dijon. 

VIVE -;- JÉSUS! 

[Paris], 25 avril [1628]. 

Je viens de recevoir votre dernière lettre, ma très-chère 
fille, où je vois que vous passerez par Dijon, ce que je ne pen- 
sais pas, parce qu'il est un peu écarté. Permettez-moi que je 
vous dise d'y faire très-peu de séjour, sinon pour prendre la 
consolation de voir Mgr de Langres, s'il y est; autrement je 
pense qu'il serait bon de passer courtement. 



ANNÉE 1628. 117 

Quant à celte chère demoiselle convertie, je vous ai déjà 
écrit qu'il n'est nullement expédient de l'amener à celte occa- 
sion de votre venue; mais, quand vous serez établie et [que 
vous aurez] un peu pris pied dans l'esprit des Supérieurs, 
vous l'appellerez à vous. Si vous la Alites contenter de cela, je 
crois que vous ne vous en repentirez pas, et que tout à fait il 
est nécessaire d'en user ainsi : si son cœur est bon pour la 
Visitation, elle se soumettra volontiers à cela. Je vous conjure, 
ma très-chère fille, de venir le plus droitement et diligemment 
que vous pourrez, mais, je vous en prie; si vous êtes partie le 
milieu de cette semaine, nous vous attendons la prochaine. 
Dieu vous amène heureusement; certes, vous êtes chèrement 
attendue. Venez descendre dans la première maison, proche la 
rue Saint-Antoine, avec notre chère Sœur de Vigny; je" suis 
consolée de quoi vous l'amenez. Adieu , ma vraie très-chère 
fille. 

Dieu soit béni! 

[P. S.] Mgr de Bourges vient de me dire adieu, mais il s'en 
retournera quand vous serez ici : il m'a bien réjouie quand il 
m'a dit que vous seriez ici, de Dijon, en six jours. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE DCCCXLVII 

A MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES 

KVÊQUE DE GENEVE 

Affaires de la béatification de saint François de Sales. — Poursuites faites pour saisir 
l'édition falsifiée des Entretiens. 



vive -j- jrésus! 



Paris, 25 avril 1628. 



Mon très-hokoré et très- cher Seigneur, 
Vous aurez maintenant, je m'assure, les lettres de sursoyanoe, 



10. 












148 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que Mgr de Nemours a écrites, pour arrêter les poursuites de 
M. Charles. ^Maintenant, nous avons parole assurée que mondil 
seigneur révoquera le don fait de la chapelle à M. Charles, et 
nous la donnera en la meilleure façon que nous la désirerons; 
car madame de Nemours est toute pour nous. Mais ce que vous 
m'écrivez, Monseigneur, de ne rien faire que nous n'ayons de 
vos nouvelles, nous fait surseoir, et aussi qu'il est besoin de 
voir notre patente pour savoir à quels services nous étions 
obligées. J'attends de vos nouvelles dans huit jours, Dieu ai- 
dant. J'envoie votre lettre à notre Sœur du faubourg, afin 
qu'elle ait la satisfaction que vous avez reçue, Monseigneur, de 
son obéissance; certes, c'est une digne fille et grandement 
propre où vous l'avez destinée. 

Je vous envoie des lettres de notre bon archevêque [de 
Bourges] qui se porte très-bien, grâce à Dieu. Il s'en va demain 
et retournera dans huit jours pour venir recevoir quatre ou 
cinq Dépositions qui sont encore à faire. Notre cher Père dom 
Juste est allé à Montargis, il y a demain quinze jours; il doit 
être à la fin de cette semaine à Orléans pour tout préparer, 
afin que notre cher Mgr de Bourges y fasse moins de séjour. Il 
est tout résolu d'achever notre sainte besogne, et d'aller à 
Nessy, quand l'on aura recueilli ce qui est à Bourges, Or- 
léans, Lyon et Grenoble, où je crois que Mgr de Belley ira en 
la plupart, ainsi nous l'a-t-il promis fort solennellement. 

Nous sommes ici [occupées] à faire une fort diligente en- 
quête des Entretiens, que l'on dit être imprimés; car, de Lyon, 
l'on nous écrit qu'on a envoyé six cents exemplaires en cette 
ville et six cents à Toulouse, où l'on a aussi écrit pour les faire 
arrêter partout, s'il se peut. S'il est vrai, nous en aurons des 
nouvelles dans peu de jours. On dit qu'il est requis, Monsei- 
gneur, que nous envoyions promplemenl une procuration , 
comme héritières de notre Bienheureux Père, pour les faire 
saisir. Il faudra laisserle nom du procureur en blanc : cependant 



ANNÉE 1628. 149 

nous ne perdrons pas le temps; car nous présenterons requête 
pour les faire arrêter, en attendant que nous ayons averti ma- 
dame de Villeneuve, qui, étant incomparable en son affection, 
n'oublie rien pour bien venir à bout de cette affaire, dont je lui 
ai remis la poursuite. 

Le Révérend Père général des Feuillants nous écrit, Monsei- 
gneur, qu'il ne fera rien en notre sainte besogne que leur Cha- 
pitre ne soit tenu. Je désire seulement le pouvoir voir pour lui 
remettre les Dépositions. Je ne sais s'il viendra ici avant notre 

départ; car il est toujours Si je ne le vois, M. de Vaugelas ' 

fera l'office. —Nous attendons de bon cœur notre Sœur Favre ; 
et, bientôt après son arrivée, nous partirons d'ici. Dieu, par sa 
bonté, mon très-cher seigneur, soit votre vie et votre résurrec- 
tion éternelle. Je suis d'une affection infinie, mon Irès-honoré 
seigneur, votre très-humble et très-obéissante fille en Noire- 
Seigneur. 

Conforme à une copie gardée aux Archives Je la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXLVIII (Inédite) 

A LA M EUE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

scnfalEmu ao pjibmiisb homastèrb De i.wiv 
Empêcher la vente des faux. Entretiens. 

vive -|- jisus! 

[Paris], 25 avril [1628J. 

Ma trks-chère pille, 

Tenez main, je vous prie, avec M. Brun pour ces Entretiens, 
qu'il ne s'en débile point, mais que nous en ayons un exem- 
plaire et tout ce que contient le mémoire. Au reste, je suis tout 

_ ' Second fils du président Antoine Favre, gouverneur des princes de Ca- 
ngnan, et plus tard membre de l'Académie française. 



I 



I 






150 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

étonnée de quoi vous ne m'avez encore fait aucune men- 
tion des lettres que je vous envoyai, il y a plus de dix-huit 
jours, avec prière de les envoyer promptement à Nessy. C'est 
pour l'affaire de la chapelle de la Roche. Les réponses nous 
en tardent fort. Il y avait des lettres de M. de Nemours. Or 
bien, tout est entre les mains de Dieu, que je supplie, ma 
très-chère fille, vouloir être notre unique vie. 

Ne vous mettez point en peine de N***, ni de tout ce qu'il 
dit; cela s'en va avec le vent, ou du moins avec un peu de 
temps. — Mille saluts à votre cher cœur et à celui de toutes nos 
Sœurs de l'une et de l'autre maison. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXLIX 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE GHASTELLUX 

SUP&RIEURE a ALTUX 

Difficultés des Sœurs de Paray. — Il faut tout recevoir de la main de Dieu. 

VIVE y JÉSUS ! 

[Paris, 25 avril 1628.] 

Ma vraie très- bonne et chère fille, 

Je supplie le divin Sauveur de vous faire une ample portion 
des abondants fruits de sa sainte mort et glorieuse résurrection, 
et à toute votre aimable troupe que je chéris d'un amour tout 
cordial et fort particulier. Je vois bien que vous n'avez pas 
reçu toutes mes lettres. Dorénavant je ne vous écrirai plus de 
ma main, sinon ce qu'il faudra dire à votre cher cœur, si intime- 
ment chéri du mien ; car on me l'a défendu à cause de cette dé- 
fluxion qui me tombe sur la poitrine; mais je l'ai voulu faire 
celle fois pour vous dire cela, et que j'ai grande compassion de 
ïoir nos bonnes Sœurs de Paray en un lieu si chétif et peu con- 



ANNÉE 1628. 151 

venable à une de nos maisons; mais il n'y a remède puisque 
leurs Supérieurs les y veulent, et qu'elles s'y sont si fort enga- 
gées par l'achat de tant de maisons. Il faut qu'elles y demeurent 
en paix, attendant que Dieu fasse voir plus clairement sa sainte 
volonté, car il ne se peut trouver lieu pour les transmarcher 
[transférer] où il ne faille de l'argent, et leur bien est tout en 
maisons. Certes, ma toute chère fille, cela m'est visible qu'il y 
eut un peu de je ne sais quoi entre elles et celles de Lyon. J'y 
fais ce que je puis; mais il faut que Dieu et le temps fassent 
digérer cela, ce que j'espère, car de toutes parts ce n'est que 
vraie bonté et vertu. 

Ouand la Supérieure de Paray aura achevé ses trois ans, ils 
en pourront mettre une autre; mais, sans doute, je ne pense 
pas que le mal vienne d'elle, je la trouve fort bonne '. — Hélas ! 
avec quel cœur souhaité-je la sainte patience à la pauvre 
chère malade, et un comble de perfection à toute cette petite 
famille, surtout à leur chère Mère! — De vrai, les bonnes Ursu- 
linesne font pas bien de vous traiter de la sorte; mais que faire 
à cela, sinon patienter comme vous faites, ma très-chère fille, 
et recevoir tout de la bonne main de Dieu qui saura bien vous 
conserver et vous donner ce qu'il vous a destiné! Je supplie 
son infinie Bonté vous tenir toujours dans le sein de sa douce 
protection et vous remplir de son pur amour, auquel je suis 
tout à fait vôtre, mais du meilleur de mon cœur. 



Dieu soit béni! 

Troisième jour do Pâques. 
Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilation <T Annecy. 

1 Lu personnage inlluent, ennemi du monastère, répandait mille bruits 
calomnieux sur la Mère Marguerite-Elisabeth Sauzion. Quoique les Supé- 
rieurs connussent la vérité, ils s'opposèrent & la réélection de cette 
Mère, et la rappelèrent à la fin de son premier triennal au monastère de 
Bellecour dont elle était professe. 






152 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCL 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

MAITRESSE DES NOVICES, S ORLÉANS 

Condoléances sur la mort de son père. 

VIVE -J- JKSUSÎ 

[Paris], 1" mai [1628]. 

Hélas ! ma pauvre très-chère fille, qu'est-ce de celte misé- 
rable vie? Vous ne sauriez croire comme mou chélif cœur fut 
louché hier, quand je rencontrai, dans la lettre de notre Sœur la 
Supérieure de Nessy, l'assurance du décès de celui dont vous 
m'aviez écrit que l'on vous avait dit la mort, il y a longtemps. 
Certes, il est bien heureux, et sa vie et sa mort ont toujours 
donné tout sujet de bénir Dieu, qui l'a retiré sans doute pour le 
colloquerà sadexlre. Ses vertus et bonnes œuvres nous donnent 
toute assurance de cela, en la douceur de la miséricorde de 
Celui qu'il a servi fidèlement. Je sais que votre chère àme res- 
sentira ce coup, mais je sais aussi sa sainte résolution d'acquies- 
cer sans réserve à tous les vouloirs de notre bon Dieu. Je vous 
conjure, ma très-chère fille, de ne vous point laisser abattre et 
de croire que nous prierons bien Dieu pour ce cher défunt. Si 
n'eût été aujourd'hui les renouvellements [des vœux], nous eus- 
sions communié pour lui. Je le ferai demain, Dieu aidant, et 
noire communaulé, mercredi; car j'honorais ce saint homme 
comme mon père, et je le chérissais comme mon très -cher 
frère. 

L'on m'écrit que la chère Sœur, qui reste au monde, se rend 
Religieuse chez nous. Vous savez que la petite Lucas ' y est en- 
trée ou est proche d'y entrer. Dieu veuille récompenser la 
perte qu'a faite celte chère famille, par l'abondance de ses 



1 Nièce de la Mère Joly de la Roche. 



V«M*.- 



■■■■■ 



ANNÉE 1628. 153 

grâces et plus saintes bénédictions. C'est le bon PèreThéron, 
homme de mérite et très-affectionné à notre Institut, qui vous 
porte cette lettre. Il désire vous voir. —Je congédie celte femme 
sourde et sa compagne. Oh! bon Dieu, ma fille, ce n'était pas 
notre fait; mais il s'en présente une très-vertueuse et entendue 
{plusieurs lignes illisibles]. Dites-moi si vous la voudrez bien 
pour le tour; je pense qu'elle y donnerait tout contentement. — 
L'on m'appelle à ce béni parloir qui m'accable.— Bonsoir, ma 
toute très-chère et vraie fille. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes. 



LETTRE DCCCLI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLO.VAY 

SUPÉRIEURE .11! riimnmi MOXâSTÛKE Dli LION 

Recommandations au sujet dos Entretien,. - La Sainte doit quitter Paris 
prochainement. 

VIVE f JÉSUS.' 

,. [Paris], 8 mai 1628. 

MA TRÈS-CHÈRE FILLE, 

J'emprunte la main de l'une de nos Sœurs parce que mon 
estomac ne me permet pas d'écrire, et je sais qu'il ne faut pas 
passer quinze jours sans vous écrire, autrement votre bon cœur 
serait en peine. 

A même temps que je reçus les lettres de AI. le grand vicaire, 
nous les fîmes porter à AI. Tonnelier, et derechef nous avons 
recommandé de tout notre cœur son affaire à AI. Berger; et je 
vous assure, ma très-chère fille, que ce me serait un très-parti- 
culier contentement si nous pouvions rendre quelques petits 
services à ce bon seigneur, qui nous oblige tant, au soin pater- 
nel qu'il a de vos deux maisons; en vérité, je l'honore de toute 



154 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mon affection. — Quant aux Entretiens de notre Bienheureux 
Père, puisque M. Brun en a vu un exemplaire, il n'y a nul 
doute qu'ils ne soient imprimés, et il serait bon de presser 
celui qui les a montrés [de dire] de quelle personne il les a tirés ' ; 
assurément ce n'a point été la Supérieure de Bourg, car elle y a 
trop d'aversion. — L'on tient ici que l'impression des [vrais] 
Entretiens est une chose d'importance, c'est pourquoi je les fais 

' Les Entretiens spirituels, suaves épanchements du cœur de saint Fran- 
çois de Sales au milieu de ses chères filles de la Visitation, furent soigneu- 
sement recueillis par celles-ci, et conservés pendant quelques années dans 
le secret du cloître, comme un précieux trésor de famille. En 1627, lors 
de sa première supériorité à Annecy, la Mère de Châtel, désirant mettre en 
ordre ce recueil exclusivement destiné aux Religieuses de son Institut, le 
soumit à l'examen de deux Pères jésuites, puis l'envoya à la Mère de Blo- 
nay, qui se hâta d'en faire transcrire un exemplaire pour l'avantage de sa 
communauté. La personne chargée de ce travail en garda secrètement une 
copie qui, sans doute à son insu, fut peu après livrée à l'impression sous ce 
titre : Entretiens et Colloques du Bienheureux François de Sales. Mais, 
soit précipitation de la part du copiste, soit que le manuscrit même ait élé 
retouché par une main audacieuse qui se serait permis d'y changer, ajou- 
ter ou retrancher, il est certain que la première édition des Entretiens, 
donnée en 1628, était très-fautive. On avançait dans la préface que la Mère 
de Blonay avait fourni les matériaux ; mais on se gardait hien d'ajouter 
que la publication se faisait sans sa participation, sans même qu'elle en 
eût connaissance. Le public y fut trompé et accueillit ce livre avec empresse- 
ment, grâce à la vénération qu'inspirait la mémoire de saint François de 
Sales. Pénétrée de douleur en voyant le nom de cet illustre défenseur de 
la foi catholique servir de passe-port à des principes erronés, la Mère 
de Chantai, par le conseil de Mgr Jean-François, évèque de Genève, 
résolut d'arrêter la vente de l'ouvrage apocryphe. On recourut à 
Louis XIII, qui donna ordre de saisir tous les exemplaires, avec défense à 
qui que ce fût de les réimprimer à l'avenir. Pour venger l'honneur de son 
Bienheureux Père, sainte de Chantai crut alors opportun de publier une 
édition exacte de ses Entretiens; elle parut en 1629 sous le titre de Vrais 
et fidèles Entretiens du Bienheureux François de Sales, évêque et prince de 
Genève. 

Telle est en résumé l'histoirede la publication des Entretiens: ces quel- 
ques détails ont paru nécessaires pour expliquer les difficultés dont parle 
la Sainte dans un bon nombre de Lettres de cette année 1628 et suivantes. 



ANNÉE 1628. 155 

voir pour obtenir un privilège du Roi de les faire imprimer, qui 
portera défense à tous les autres libraires de les réimprimer, et 
que ceux qui se trouveront seront cassés [saisis]. Je désire tenir 
promesse à M. Cœursilly de les lui bailler à imprimer, pourvu 
qu'il fournisse de bon papier, de beaux caractères, et un bon 
correcteur. — Cela est fàcbeux de voir la quantité de fautes qui 
sont à notre Coutumier, principalement aux sentences. Quant à 
l'épître [dédicatoire], je vous supplie de la faire ôter, et pour 
cause '; faites-y mettre celle que je vous ai envoyée. — Je vous 
remercie de la diligence que vous faites d'envoyer litière pour 
uotre Sœur [Favre]. Je désirerais bien qu'elle fût bientôt à 
Dijon, pour avoir la commodité d'y voir Mgr de Langres. J'es- 
père de partir de cette ville, d'ici à huit jours. Noire-Seigneur 
vous bénisse à jamais. 



[P. S.] Ma très-cbère fdle, me voici sur noire départ d'ici, 
s'entendla semaine prochaine; pensez en quel embarras je suis. 
\ T e soyez en nulle peine de moi, nous dirons tout à notre pre- 
mière vue, Dieu aidant. Quant à votre élection, vous avez 
une brave fille en notre Sœur [Catberinej-Cbarlotle; je crois 
qu'elle fera fort bien. Je ne mérite nullement d'être dans l'es- 
time de M. le grand vicaire, que je révère toutefois comme un 
digne prélat qu'il est. Je vous ai déjà mandé que je ne croyais pas 
que MgrdeGenève agréât que l'on me proposai à votre élection. 
Pour moi, ma très-chère fille, rejetant l'inclination que j'ai au 
repos, je me tiens dans l'indifférence, prèle à tout ce qu'il 
plaira à Dieu et à mon Supérieur faire de moi, moyennant sa 
divine grâce. Voilà, ma très-cbère fille, ce que je puis vous 
dire, saluant très-humblement M. de la Faye et toutes nos 
Sœurs. 

La Mère de Saint-Étienne est certes tout affligée de l'état 
1 Voir la noie de la lettre DCCVI, volume II, [133e 572. 





■■■ 



UÊM 






156 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

où est la pauvre Sœur M.-Élisabeth, lequel est déplorable ; con- 
fortez-la et la consolez suavement. — Ma vraie très-chère fille, 
j'espère vous voir; mais ne vous empressez pas pour obtenir 
des licences; je crois que quand je serai là, on ne me fera pas 
fermer la porte; si on le fait, la chambre de nos Sœurs fourières 
nous suffira; car enfin il faut honorer et se soumettre douce- 
ment à la volonté des Supérieurs. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d"Annecy. 



LETTRE DCCCLII 

A MADAME LA COMTESSE DE TOULO.VJOM 

SA FILLE 

Promesse de la voir en passant en Bourgogne. — Affaires de famille. 

vive •{■ jésus! 

[Paris], 10 mai 1628. 

Ma très-bon\e et très-chère fille, 
Je prie Dieu qu'il soit votre joie et consolation éternellement ! 
Mgr de Chàlon m'a écrit la consolation qu'il a reçue de vous 
avoir eue un peu auprès de lui, et regrette de n'avoir pu vous 
y arrêter davantage; il est tout à fait de bon naturel. Hélas 1 
ma très-chère fille, que je suis marrie que vous ne vîtes pas 
notre chère Sœur Favre, qui arriva à Chàlon le jour que vous 
en partîtes; mais, ma mie, il faut bien commencer à recevoir 
toutes ces petites contradictions avec douceur. Sitôt que j'aurai 
trouvé quelques jours, et achevé ici nos petites affaires , je m'en 
irai à Orléans, où Mgr de Bourges doit aller pour les affaires de 
notre Bienheureux Père, et de là je passerai le plus tôt que je 
pourrai à Moulins ; mais, toutefois, il y a tant de monastères d'ici 
là, que je pense que ce ne serait qu'en juillet ; mais ne doutez 
point que je ne vous avertisse assez tôt. Votre [belle]-sœur vous 
écrit. Certes, elle se comporle avec tant de vertu, et se rend 



■i^BHHai 






ANNÉE 1628. 157 

tous les jours plus affectionnée aux parents -de feu mon pauvre 
fils, que cela nous doit obliger tous de l'aimer. Elle a un grand 
désir que l'amitié de sœur soit conservée entre vous. La petite 
orpheline est si uniquement chérie d'elle et de toute la maison, 
qu'il ne se peut rien désirer de plus. J'en reçois une grande 
consolation. 

M. Coulon leur a apporté ici tous les contrats; M. de Cou- 
langes l'ayant ainsi désiré, afin de me faire voir toutes les con- 
sultations, et par icelles ce que je savais déjà bien, ainsi que 
j'en donne le mémoire à M. de Bussy, pour vous faire voir, 
afin que M. de Saint-Satur prenne quelque résolution de se 
départir de ses prétentions ou bien de les déclarer; car M. de 
Coulanges désire d'être éclairci de ce côté-là avant que mettre 
.ordre à l'hoirie de mon fils. C'est pourquoi, ma très-chère fille, 
je vous supplie que l'on se résolve; car si l'on met celte affaire 
en des longueurs, l'hoirie se consommera à la ruine de la petite 
de Chantai. Or sus, j'espère de la bonté de Noire-Seigneur 
qu'il nous fera connaître à tous la vérité, et que, cela étant 
nous conserverons ce qui est plus précieux que tous les biens 
du monde, qui est la sainte paix et amitié entre les familles. 
M. Coulon vous saura témoigner l'affection que M. de Cou- 
langes et ma fille de Chantai ont pour cela, et pour faire tout 
ce qui sera raisonnable et vite. Voilà, ma Irès-cbère fille, ce 
dont je vous puis assurer, et vous supplie d'y penser; car de 
dire que vous quitterez tout, si je vous le commande, cela 
n'est rien, car si vous aviez une juste prétention je voudrais 
que l'on vous en fit contentement, cela étant plus que raison- 
nable; mais si vous n'en avez point, comme je le crois, et que 
les titres en font foi plus que le jour en plein midi, je voudrais 
que l'on n'y prétendît rien, et qu'on laissât faire en paix les 
affaires de celte pauvre petite. Que si Dieu la relire, vous aurez 
alors de quoi vous contenter. Voilà, ma très-chère fille, ce que 
j'ai cru vous devoir écrire pour la dernière fois, s'entend de 






158 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

cette affaire , attendant la chère consolation de vous voir. Je 
prie Dieu de répandre en abondance ses plus saintes bénédic- 
tions sur vous et notre pauvre petite. 

Ma très-chère fille, je demeure, nonobstant tout soupçon, 
franche et entière en la véritable et très-incomparable affection 
maternelle queDieu m'a donnée pour vous, etlaquelle, moyennant 
sa divine grâce, ne recevra jamais aucun déchet. Je salue M. de 
Saint-Satur et suis sa plus humble servante. — Bonsoir, ma 
très-chère fille. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de la Côte Saint-André. 



LETTRE DCCCLIII 

A LA MÈRE PÉRONKTE-MARIE DE CHATEL 

SIPÉniKURE A .1XXECV 

Les Supérieures déposées ne doivent pas toujours demeurer au monastère qu'elles 
ont gouverné. — Profonde humilité de la Sainte. — Défense de parler de la 
prochaine élection. 

vive f jésus! 

Susi, 22 mai [L628]. 

Ma très-chère fille, 

Je reçois toujours nouvelle consolation en lisant vos lettres 
pour votre grande sincérité. Je vous prie, ne vous attachez pas 
à cette opinion qu'il faut que les Supérieures demeurent 
toujours aux maisons qu'elles ont gouvernées, elle n'est ni 
bonne ni juste ; et que ferait-on si cela était ? Quand donc 
les Supérieures ont bien établi leur maison par six an- 
nées de séjour, ou par trois, et qu'on les peut laisser après 
leur déposition quelques mois, tant pour montrer l'exemple 
d'humilité à l'Ordre et à leur couvent, que pour affermir la 
nouvelle Supérieure en sa conduite, il est très-bon de les em- 
ployer ailleurs, quand l'occasion et la nécessité le requièrent. 
Et surtout au commencement des Ordres , il serait impossible 



.»—-"• ■ M MB 



ANNÉE 1628. 159 

et mal fait de laisser inutile une Sœur capable de gouverne- 
ment et employer celle qui le serait moins ou point du tout. Je 
vous prie derechef, arrachez de votre esprit celte maxime , car 
elle est fausse, et préparez-vous de porter la croix de la supé- 
riorité tant que vous vivrez, excepté quelque petit relâche pour 
vous reprendre et humilier. 

Demeurez en paix de votre oraison, je vous en prie ; mais 
tenez votre esprit le plus recueilli que vous pourrez. — Je vous 
remercie de votre cordial avertissement; vous ne sauriez croire 
combien ils me sont agréables et profitables, bien que pour la 
consolation de l'amour que vous me portez, je vous dise que, 
grâce à Notre-Seigneur, il me semble que je n'ai rien gâté en 
ce sujet, et que j'y ai cheminé avec le plus de soin et de cir- 
conspection que je puis. 

Non, je ne pense pas qu'il faille que vous changiez votre 
directrice. Ma très-chère fille, pliez doucement les épaules à 
l'infirmité de notre Sœur C. J. ; car il vaut mieux la contenter 
en son traitement, que de laisser son esprit inquiet. — Je pense 
qu'il faudrait envoyer quelquefois une de nos Sœurs tourières 
à Nouvelle ', les fêtes, pour faire venir la pauvre Sœur Jacque- 
line à Nessy 2 . — Vous faites bien de traiter fortement ces filles 
fortes en leur jugement. — Hé Dieu ! ma très-chère fille, de- 
meurez en paix, je vous prie, pour ce qui vous regarde, et 
m'en laissez le soin. — Je salue à part nos pauvres infirmes et 
toutes nos Sœurs, M. Michel et les amis. . 

Au surplus, ma très-chère fille, je vous supplie, ne parlez 
d'une façon ni d'une autre de l'élection qui se doit faire à Nessy 
l'an prochain. Certes, nos Sœurs ne doivent point penser à 
moi; mais si elles le faisaient, et que je m'aperçusse que l'esprit 



1 Ferme appartenant au premier monastère d'Annecy. 

•Sœur Anne-Jacqueline Barut, très-vertueuse tourière que la Sainte 
estimait beaucoup. 



■ 




160 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

humain y a contribué en quelque façon que ce fût, véritable- 
ment je ne l'accepterais pas. C'est bien assez dit; mais assu- 
rez-vous que je le ferais, et partant, que l'on ne préoccupe 
point les esprits par aucune parole, ains qu'on laisse agir le 
seul esprit de Dieu, auquel il appartient de disposer de ses 
créatures selon son saint vouloir, et non à la prudence hu- 
maine, que je déteste de tout mon cœur, et à laquelle, moyen- 
nant la grâce de Dieu, je ne me soumettrai jamais. 

Je pense que notre Sœur Anne Catherine [de Beaumonl] 
partira aujourd'hui. Nous partîmes hier, je vous écris en che- 
min. Traitez-la cordialement et lui dites qu'elle demande en 
confiance ses soulagements. Elle m'a priée que vous la missiez 
la dernière : la règle l'ordonnant, il n'y a rien à dire. Elle vous 
porte ce qu'il faut pour la chapelle de la Roche; c'est un bon 
cœur. Adieu, ma chère fille, je suis fort pressée. Dieu soit au 
milieu de votre chère âme. Je suis toute vôtre. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLIV 

A LA MÈRE MABÏE-AÏMÉÈ DE BLONAY 

JU- PREMIER MONASTÈRE DE I.YOX 

S'opposfcr au débit des faux Entretiens. 

VIVE f JÉSUS.' 

Ma très-chère fille, 

On voit toujours plus clairement combien ce livre [des En- 
tretiens! doit être tenu à couvert. Je crois que vous vous serez 
opposée au débit, pour l'intérêt de noire Congrégation, suivant 
ce que je vous ai écrit, il y a quinze jours. Je vous ai priée aussi 
de procurer, vers Mgr de Genève ou vers Messieurs ses frères 



[Orléans], 5 juin [162SJ. 






ANNÉE 1628. 16[ 

ou neveux, une procure, afin d'obtenir un nouveau privilège 
qui fasse casser celui de Derobert. Faites un peu de diligence 
pour cela, et cependant ne laissez d'essayer de traiter avec lui, 
pour le dédommager de son impression. Je crois que AI. Cri- 
chant vous en a écrit divers moyens. Il y a beaucoup d'appa- 
rence que c'est de Valence qu'il a eu ces Entreliens; tâchez de 
le découvrir. Je recommande de tout mon cœur cette affaire à 
votre nouvelle Mère que je salue. C'est tout ce que mon peu 
de loisir me permet. Sa Bonté vous remplisse toutes de son 
Saint-Esprit ! 



Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Ami 



ecy. 



LETTRE DCCCLV (Inédite) 

A LA MÈRE MABIE-JACQUELINE FAVRE 

BOPfalBBEB AD DEDXIBMB HOX.lSTKIlE DE l'.inis 

On applaudit à la sagesse de son gouvernement. - Espérances que donnent les 
Sœurs du dcux.eme monastère de Paris. - Prière de revoir le Coutumier et les 

lii-ponses. 

vive -\ jjfscs! 

HT. . , [Orléans, juin KJ28.1 

MA TRES CHERE FILLE, ' 

Il faut que je commence à vous écrire par une instante prière 
que je vous fais au nom de Dieu, d'avoir soin de vous tenir 
en santé, et pour cela de vous efforcer de manger davantage 
que vous ne faites. Il faut, s'il vous plaît, et sans faillir, manger 
quatre fois le jour , ne faire votre lit ni votre cellule, ni rien 
qu'il soit requis que vous vous baissiez fort; car je sais que 
tout à fait cela vous est nuisible à la défluxion qui vous tombe 
sur la poitrine et sur les dents. Or, cela soit dit pour une fois 
et vous laissez un peu soulager à votre Sœur assistante, qui est 
bien discrète pour ne se rendre importune. Condescendez aussi 
un peu à votre chère fondatrice, car tout cela vous aime chè- 

lt 



VI. 



162 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

rement; et certes ce m'est une très-grande consolation de voir 
le contentement et satisfaction que toute votre maison et ceux 
du dehors ont de vous, ma très-chère grande fille. Je sentais 
bien que cela arriverait ainsi, et qu'il fallait pour la gloire de Dieu 
elle bien de l'Institut que vous fussiez placée là. Le bon M. Gril- 
let, la Supérieure de la ville, madame de Villeneuve, M. Crichant, 
tout cela est ravi, et dans une aise sainte et un amour si plein 
d'estime de votre conduite qu'ils ne s'en peuvent taire. Vous con- 
naîtrez que ce que je vous en ai dit est vrai; ce sont des âmes tout 
à fait sincères et aimant la Visitation. Il faut que je dise ce mot 
et sans scrupule, puisque c'est pour le bien de cette pauvre 
Sœur [trois lignes inintelligibles]. Mon Dieu 1 que je regrette 
de n'avoir eu le loisir de vous parler plus au long que je n'ai 
fait; mon cœur en a ressenti de la douleur; car peut-être ne 
recevrai-je jamais celte consolation, que je désirerais pour mon 
utilité même. Dieu soit béni, qui l'a ainsi permis. 

J'espère en Dieu que vous recevrez toute satisfaction de vos 

filles, qui ont des cœurs tout ouverts, tout affectionnés et pleins 

de confiance pour vous. Il ne se peut autrement, car elles en ont 

une fort grande estime, et l'économe même; c'est pourquoi 

elle se rangera bientôt. Pour cette petite, c'est la vérité qu'il 

la faut conduire dans la vérité et la tirer du mensonge ; Dieu 

vous donnera ce qu'il faat pour cela. Je savais qu'on devait tout 

brûler les écrits de notre Sœur F. B. Je n'approuve point cela 

[tant d'écritures]; nous avons assez d'instruction; cela ne fait que 

donner le change aux esprits, ce qu'il faut surtout craindre. — Je 

crois que vous avez maintenant des Coutumiers ; mais il les faut 

corriger, car il y a maintes fautes ; nos Sœurs de la ville vous 

donneront aussi les Réponses que j'ai faites, sur lesquelles je 

vous prie de marquer ce que vous ne trouverez pas bien pour 

me le mander; car, depuis Nessy, j'y ai ajouté tout plein de 

choses, selon les questions que l'on m'a faites et l'expérience. 

— Je pensais que M. de Tigerie aurait répondu pour sa demoi- 



I 



.;T~" ■ ■■ :<*a. 



ANNÉE 1628. 1(;3 

selle; certes, voire maison n'est pas en état de prendre des 
filles pour rien; [une ligne illisible}. Dieu sera votre richesse 
rien ne vous manquera. Je ne sais que vous dire de cette fille' 
Dieu vous a conseillée. 

On a élu notre Sœur assistante ' : on voulait bien élire notre 
Sœur, M.-Elisabe(h, mais certes il y avait peu d'apparence de 
hu donner une telle charge, n'ayant pas l'âge ni l'expérience 
Je croîs que celle qu'elles ont choisie fera fort bien; c'est une 
ame fort vertueuse, qui a le jugement bon; elle les conduira 
simplement dans l'observance, n'est-ce pas assez? Ce qui fâche 
un peu la vanité, c'est qu'elle est fort petite, et partant de peu 
d apparence. - Je vous prie, envoyez-moi les lettres pour 
ajouter aux Epîtres quand M. de Vaugelas les aura, et n'ou- 
bliez pas celle de madame d'Herse. Ma vraie très-chère fille 
vous êtes tonte précieuse à mon cœur; Dieu vous rende toute 
selon le sien. Amen. 

H faut un peu caresser ce bon M. de Moyron. — L'on vend ici 

Jes[faux]Entretiens;pen S ezlabonnemortifi C ation!nouslesavon, 
fait lever tant que nous avons pu; mais de quoi servira cela si 
J on ne fait ainsi partout ? Je voudrais que vous l'écrivissiez aux 
maisons, surtout à Lyon. Or, acquiescez à cette volonté de 
permission. 



Co„f„™e à une cop.e de l'original gardé à ia Visitation de Chambéry. 

sa nolice au bas de la 



Sœur Jeanne-Françoise Le Tellier l 
lettre DCCXCU, page 61.' 



il. 



164 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCLVI 

A MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET 

EVÈQUE DE Lfl.VGRES 

Instance pour obtenir la visite canonique au monastère de Dijon. — Elo<re de la 

Mère Favre. 



Orléans, 9 juin 1628. 



vive f jésus! 

Mon très-honoré Père, 

L'Esprit Très-Saint répande en abondance ses dons sacrés 
sur votre chère âme ! — L'on nous écrit que vous devez être à 
Dijon à la Pentecôte. Je vous supplie, si vos affaires vous le 
permettent, de faire la visite en notre maison [de Dijon], et puis 
obligez-moi de me faire savoir s'il sera expédient que j'y aille ; 
car nos Soeurs m'en pressent, sachant que je dois aller à Autun ; 
mais de retourner en arrière, il me fâche un peu, si le service 
de Dieu ne le requiert, et d'autant plus que je suis pressée du 
temps. 

Je laisse nos chères Sœurs de Paris des deux monastères 
en très-bon état : tout s'est passé assez doucement en ce chan- 
gement de Supérieure, mais, mon très-cher Père, ilfaut que je 
vous dise que je trouve notre chère grande fille toujours plus 
à mon gré ; c'est une digne âme et qui se laisse fort gouverner 
à la grâce ; elle est dans une grande liberté d'esprit et force de 
courage. Si Dieu l'y maintient, elle fera un grand accroissement 
au service de sa gloire, non-seulement en notre Congrégation , 
mais en ceux qui la fréquenteront. Je lui dis tout ce que je 
pense sans nulle difficulté, elle le reçoit de même cœur. Notre- 
Sauveur en soit béni ! — Pour moi, mon très-cher Père, je ne 
suis que misère, et ne vois que cela, sinon que je crois et me 
confie, et ainsi je demeure en paix à la merci de Celui qui est 
riche en mérites et miséricordes, sansm'amuser à rien de plus. 



ANNÉE 1628. 1G5 

— Je vis notre bonne Mère de Port-Royal', avec notre con- 
fiance ordinaire : c'est une âme riche devant Dieu; je la ré- 
vère plus qu'il ne se peut dire; elle a trouvé fort à son gré notre 
(jrandefdle. 

Recommandez-moi à Notre-Seigneur , je vous supplie, selon 
1 instinct [l'inspiration] qu'il vous en donnera. Je suis en Lui, 
en tout respect, quoique très-indigne, Monseigneur, votre, etc.' 



LETTRE DCCCLVII 

A MONSIEUR MICHEL FAVRE 

confessbdh des m;i.iGiixs.:s DE m visit.uio.v D-AV.VECV 

La Sainte l'exhorte à vivre en paix dans sa vocation. 

vive -f- jésls! 

[Orléans], 20 juin [1628]. 

Je ne sais pas, mon cher Père, comment j'ai expliqué mes 
pensées ou mes songes; mais je vous assure que je n'ai jamais 
eu aucune inclination de vous voir Religieux , n'ayant nulle vue 
m senhment pour cela, outre qu'il m'est bien avis que Dieu 
vous veut en l'état où vous êtes, et que sa Bonté vous y départir, 
toutes les grâces et assistances requises pour paruenirà la per- 
lection ou II vous a destiné; et il me semble que nous n'avons 
nen a désirer quc cela. Tenez toujours votre esprit joyeux 
et content, je vous en supplie, mon très-cher Père. Notre Bien- 
heureux Père m'écrivait une fois que « ceU x qui avaient la ré- 
solution de ne vouloir point offenser Dieu volontairement, 
ava.ent de quoi vivre contents » ; je m'arrête là dans la confiance 

FÔn!of Js l rmM ' ah] r C de Port - R °M q-i, depuis la mort de sain, 
Françozs de Sales, s état placée sous la direction de Mgr Zamet. Quelques 

7XÎZ P 7 s ° n malheup ' celte abbesse et si «*»* '- 

main T ^ S ° n ***•* jl ^ ue - |à si esli ™^- 'ombait entre les 

ma,ns du trop fameux Saint-Cyran et adoptait toutes ses erreurs. 



■ 

■ 



■ 









166 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

aux mérites infinis de notre bon Sauveur. Voilà ma consola- 
tion, mon très-cher Père; et mon désir est que nous nous 
voyions tous ensemble, louant Dieu dans sa bienheureuse éter- 
nité, et je n'estime très-heureux que ceux qui s'en vont là. 
Que si la pauvre Jacquemine a faù son passage en Dieu, 
comme je l'espère, bien que j'en sois touchée, je ne la regret- 
terai pas, et je prie Dieu qu'il pourvoie ces pauvres [gens] de 
quelque autre soigneuse et charitable mère, car celle-là leur 
ferait bien faute autrement. 

Si j'eusse reçu votre avis pour les patentes avant qu'elles 
aient été faites, nous y eussions mis ce que vous m'écrivez; 
mais ni le conseil, ni nous, n'y pensâmes pas. Je ne sais s'il y 
aura à gloser encore, mais un conseil très-capable a dit qu'elles 
étaient bien. 

Bonjour, mon très-cher Père; je crains la perte de deux 
paquets : dans l'un, il y avait des lettres du Roi pour la mis- 
sion de Gex et des réponses à tous ceux qui m'avaient écrit; je 
vous prie, mon bon cher Père, de vous enquérir vers ma 
Sœur la Supérieure si elle ne l'a pas reçu. — Je salue tous les 
chers amis et amies que je voudrais tous nommer, mais je ne 
puis; leurs noms sont en mon cœur, surtout de Messieurs nos 
très-chers frères de Sales. Mon Dieu! que je remercie de bon 
cœur sa Bonté des nouvelles que vous me dites de M. de la 
Thuile ! Dieu le rende digne neveu de son très-saint Oncle. 
Notre chère Sœur Cl. -Agnès [Joly de la Roche] vous dira nos 
nouvelles. Bonjour, mon très-cher Père, que je chéris tendre- 
ment comme mon fils, et vous honore en qualité de très- 
humble fille et fidèle servante en Notre-Seigneur. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



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ANNEE 1G28. 



167 



LETTRE DCCCLVIII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE DE LACE DE PUYLAURENS 

SUPÉllIEl'nE a BOURGES 

Conseils et encouragements. — Détails au sujet de plusieurs prétendantes. 
vive f jésus! 

[Orléans], 20 juin 1G2S. 

Vive Jésus ! que je bénis et remercie de l'élection qu'il a 
plu à sa Bonté faire de vous pour la conduite de cette maison. 
«Il ne faut pas s'amusera discourir quand il faut courir», 
disait une fois noire Bienheureux Père hune nouvelle Supé- 
rieure; je vous dis le même, ma très-chère fille. Rappelez tout 
votre esprit en Dieu; et, en Lui, ayez un soin et une charité 
douce et vigilante sur voire petit troupeau, et vous verrez 
qu'il conduira Lui-même par vous; ayez donc une grande con- 
fiance en sa Bonté. Ne m'attendez point pour mettre une assis- 
tante; mais avec l'avis de ma SœurF.-Gabrielle [Bally], donnez 
celle charge à qui bon vous semblera mieux d'enlre les Sœurs. 
J'ai écrit à Paris pour savoir quelles sont les conditions de 
l'esprit, de la santé et des biens de la mère des deux petites 
Lescalopier. Voilà encore une bonne fille de Paris, c'est celle 
dont je vous écrivis : elle vous porte ses contrats; sa dot est 
bien suffisante. Elle a donné à notre Sœur la Supérieure de 
Pans cinquante écus pour les premiers six mois de sa pension. 
Si, à l'essai, on la trouve propre, elle donnera cent écus pour 
sa vêture. Si vous eussiez répondu à nos Sœurs d'ici, elles vous 
en eussent envoyé une qui a son extérieur un peu égaré et 
maussade, mais son cœur est bon. J'espère, Dieu aidant, 
partir d'ici le lendemain de notre fête, et vous voir cinq ou six 
jours après; mais seulement en passant, parce que je crains de 
ne pas trouver une commodité à Bourges pour nous mener à 
Nevers. Je salue votre chère âme et celles de toutes nos Sœurs, 



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168 LETTRES DE SAIMTE CHANTAL. 

surtout [celle] de ma chère Sœur Françoise-Gabrielle. — Je 
vous recommande cette bonne fille, il la faudra apprivoiser 
doucement. Je suis toute vôtre. 

Dieu soit béni! 

20 juin. Je viens de recevoir votre lettre delà d'Autun ; je 
n'ai loisir de voir celle du Révérend Père NI... Vous devez en- 
voyer votre procure à notre Sœur la Supérieure de Paris, et 
lui mander ce que vous en aviserez, car de moi, n'étant là, je 
ne puis vous y servir. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. 



LETTRE DCCCLIX 

A LA MÈRE MARIE. AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Sévères reproches sur la conduite des Sœurs de Lyon, qui s'étaient proposé de 
réélire celte Mère pour un troisième triennat. 



[Orléans, 1628.] 



VIVE -J- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je loue Dieu de votre élection qui s'est faite si à votre con- 
tentement ', et, comme j'espère, à la gloire de Dieu. Mais, ô Sau- 
veur du monde, que me dites-vous? que nos Sœurs vous vou- 
laient réélire, qu'elles le désiraient tout ce qui se peut, et qu'il 
ne s'en est pasbeaucoup fallu, nonobstant tout ce que vous y avez 
fait. Certes, si tout autre que vous me disait cela, j'aurais 
peine de le croire! Quoi ! nos Sœurs de Lyon ont pu avoir cette 
pensée? Voilà qui m'outre -perce le cœur d'une [si] sensible 



1 L'élection du 8 juin avait donné pour Supérieure au premier monastère 
de Lyon la Mère Catherine-Charlotte de Crérnaux de la Grande. 



■■■ 



ANNEE 1628. IG9 

douleur, que le ressouvenir de celte infidélité ne me vient 
qu'avec ressentiment et les larmes aux yeux. Cette maison, que 
j'avais estimé être la seconde pour conserver et maintenir l'In- 
stitut en son intégrité, est la première à le vouloir renverser ! 
Et où est la conscience et la crainte de Dieu? Pensent-elles 
contrevenir aux lois essentielles de leur Règle sans offenser 
Dieu? Où est la révérence et l'amour tant de fois protestés aux 
intentions de leur Fondateur, puisqu'elles ont intention de 
renverser les plus importantes ordonnances de son Institut? 
Sont-ce là les fruits qu'elles nous rendent pour le service et le 
travail de treize années et demie, que nous avons employées à 
les élever et nourrir dans celte sainte vocation? Leur avons- 
nous jamais rien tant enseigné que la fidélité et fermeté à con- 
server ce qu'elles ont reçu de leur Bienheureux Fondateur? 
Ne savent-elles pas ce qu'il leur a prédit, que « si l'on ouvre 
la porle au moindre relâchement, tout se dissiperai » car, 
ayant perdu le respect et la fidélité que l'on doit à ceux qu'il 
nous a donnés pour nous enseigner ses lois, par l'infraction 
d'icellcs que peut-il arriver, qu'un détraquement et renverse- 
ment total de l'Institut? Je crois bien qu'elles n'ont pas vu ce 
mal, ni eu la volonté d'en tant faire, cependant leur manquement 
en ce sujet aboutirait là 

Conforme à une copie <jardée a UI Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLX [Inédite) 

A LA MÊME 

Mgr de Genève ne permettra pas qu'elle accepte la supériorité à Valence. 
vive \ jésus! 

[Orléans], 25 juin [1628]. 

Ma tues-chère fille, 
Je ne crois nullement que Mgr de Genève permette que vous 
alliez à Valence, bien que je craigne un peu les charités que 





170 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

notre chère Sœur de Châtel a quelquefois. Si vous les voyez 
ébranlés pour cela, dites que vous êtes prête à obéir; mais en- 
voyez ce billet à Mgr, par lequel il verra ce que je juge, qu'il 
n'est nullement expédient de vous employer là, et qu'il est re- 
quis de vous laisser un peu pour aider ces jeunes Supérieures, 
et de vous avoir libre pour être employée en un lieu où je crois 
que Dieu veut être servi de vous. 

Nous partons demain de grand matin, de sorte que vous 
n'aurez plus de mes lettres, au moins de longtemps. Je crois 
que vous aurez reçu la dernière que je vous ai écrite. Je serais 
marrie qu'autre que vous la vît; car je l'ai écrite comme à 
vous et selon mon véritable et juste ressentiment. Adieu, ma 
très-chère fille; vous savez que je suis sincèrement vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXI 

A LA MÈRE FRANÇOISE-JACQUELINE DE MUSY 

SUPÉRIEURE A NEVERS 

Alarmes de la Sainte en sachant la communauté de Nevers menacée delà peste. 
Abandon au bon plaisir de Dieu. 



vive -j- jésus! 



[Bonrges], i juillet [1628]. 



Ma PAUVRE TRÈS-CHÈRE SOEUR, 

Arrivée aujourd'hui de Blois, j'ai trouvé la fâcheuse nouvelle 
de l'accident qui vous est arrivé. Mon Dieu , que cela me touche ! 
J'ai cette confiance en l'infinie Bonté que , si les corps sont 
affligés, vos esprits sont généreux pour les supporter avec une 
humble patience et amoureuse soumission à Dieu, sans la Pro- 
vidence duquel il ne tombe pas un cheveu de notre tête. Peu 
nous doit importer, mes très-chères et bien-aimées filles, de 
mourir tôt ou tard, d'une maladie ou d'une autre, pourvu que 
ce bon Dieu nous reçoive en sa main droite; ce qu'il fera in- 



r?».;#!'s ■ 



ANNÉE 1628. 171 

failliblement s'il nous trouve toutes résignées à sa sainte volonté. 
C'est à quoi je vous exhorte, mes chères filles : soyez donc 
fortes et courageuses, ainsi que joyeuses dans l'attente de ce 
divin bon plaisir. Gardez-vous de laisser saisir votre cœur d'au- 
cune crainte, je vous en supplie ; car que doivent craindre 
celles qui sont sous la protection de Dieu, et qui savent, par 
une vérité de foi, qu'il ne leur arrivera rien sans sa volonté, 
qu'il leur donnera avec poids et mesure ce qui sera pour le 
mieux? Que ce soit là votre consolation et votre force, mes 
très-chères filles, et avec cela vivez paisiblement au milieu du 
danger, et vous assurez que toutes nos maisons seront en con- 
tinuelles prières pour vous. 

Ma pauvre Sœur la Supérieure, soyez vaillante au milieu de 
votre troupe; suivez fidèlement les conseils qui vous seront 
donnés; conservez-vous pour conserver vos filles, et nous faites 
savoir de vos nouvelles par l'entremise de AI. le lieutenant Des- 
prez, ou de AI. Poichon ». Je leur écris et leur envoie ce messa- 

' Au moment où Ja peste éclata à Nevers, ta Mère F. J. de Musy résolut 
de soigner elle-même celles de ses filles qui seraient atteintes de l'épi- 
démie. Sainte de Chantai dut interposer son autorité et défendre ce 
généreux dévouement, qui aurait privé la communauté de la présence de 
sa Supérieure, aux jours où elle lui devenait plus nécessaire. 

Vainement on pressa les Religieuses de se retirer à la campagne. « Pas 
une ne voulut y entendre (dit la Mère de Chaugy) ; se confiant en la Provi- 
dence, elles assurèrent ne pas craindre la mort, et ne voyant pas le danger 
assez grand pour quitter leur chère clôture, elles se promirent de s'assister 
mutuellement, quoi qu'il pût arriver. Trois furent frappées de peste et en 
moururent. Quand il fallut enterrer la dernière, au milieu de la nuit, les 
deux Sœurs dévouées à cet office de charité se trouvèrent surprises par un 
volent orage, qui éteignit leurs lumières. Aussitôt, «'adressant à Celui 
que I Ecriture nomme la lumière du monde, il parut une grande clarté tout 
autour delà fosse, faisant un petit et gracieux midi, et demeura ferme et 

arrêtée tout autant de temps qu'il fut requis Aussi nos chères Sœurs 

regardèrent cette trihulation plutôt comme une bénigne visite de Dieu 
que comme un châtiment, tant elles goûtaient de consolations intérieures 
parmi toutes leurs afflictions. » 



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I 



172 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ger, afin que nous sachions en quoi nous vous pourrions servir, 
ce que nous sommes résolues de faire de tous nos cœurs. J'in- 
voque la Sainte Vierge et notre Bienheureux Père ; ils vous 
aideront. Dieu vous remplisse de Lui-même. Je suis en Lui 
tout à fait vôtre. 

Extraite de la fondation du monastère de Xcvers. 



LETTRE DCCCLXII 

A LA MÈRE CATHERLYE-CHARLOTTE DE CRÉ.MAUX DE LA GRANGE 

supérieure nu PREMIER monastère de lïom 

Tribulations des Sœurs de Paray ; prière de les secourir. — Mort du 
jeune abbé de Sales. 

vive f JESUS ! 

[Bourges], 5 juillet [1628], 

Je ne sais, ma très-chère fille, si vous savez l'extrême peine 
et danger où sont nos pauvres Sœurs de Paray '. Elles m'ont 
envoyé [un] exprès pour m'en avertir ; mais tout ce que je 
puis, c'est de prier et faire prier pour elles. Elles sont envi- 
ronnées de peste sans espoir d'assistance, s'il leur arrivait 

1 « La peste éclata si fortement à Paray (dit la Mère de Chaugy), qu'en 
moins de quatre ou cinq jours les principaux habitants s'éloignèrent de la 
ville, où il ne resta que les pauvres, qui n'avaient point de lieu de refuge, 
ce qui forma environ quarante petits ménages. Cependant nos Sœurs se 
tenaient dans leur retraite, ayant le moins de communication pos- 
sible avec le dehors, ce qui n'empêcha pas que notre Sœur Claude- 
Antoinette Quinet fût atteinte du mal; chacune des autres Religieuses solli- 
cita le privilège d'exposer sa vie pour la soigner; on tira au sort, et 
Sœur Jeanne-Catherine Vivian emporta le prix. Toute la communauté l'em- 
brassa tendrement, la félicitant de son bonheur ; et elle, plus contente que 
toutes, ayant pris la bénédiction de sa Supérieure, s'enferma avec sa chère 
malade, qui, grâce à une saignée qu'on eut bien de la peine à lui procurer, 
en réchappa. Sœur Jeanne-Catherine prit le mal; mais étant bien secou- 
rue, elle guérit, comme aussi trois ou quatre autres qui avaient encore été 
atteintes. » 



ANNÉE 1628. m 

accident; mais vous connaîtrez mieux leurs besoins par celle 
qu'elles m'écrivent, que je ne puis le dire; c'est pourquoi je 
vous l'envoie. J'écris à madame la marquise de Ragny, pour la 
conjurer de les aider et avoir soin d'elles. Allant à Autun je 
les approcherai le plus que je pourrai et les aiderai de tout le 
pouvoir que Dieu me donnera. Je crois, ma très-chère fille 
que votre charité vous dictera assez de les aider en ce besoin' 
sans que je vous en prie; outre l'obligation particulière que 
vous en avez, vous verrez le besoin qu'elles ont d'être soula- 
gées et déchargées de quelques filles. Mon Dieu ! si cela se 
peut, que ce serait un grand bien pour le spirituel; car tant 
d'esprits ardents et violents en leurs passions ne s'accordent 
jama,s guère bien ensemble ! Dieu vous veuille inspirer sa 
sainte volonté en cette occasion et vous donner le pouvoir de 
l'accomplir ! 

Oh Dieu! que je suis touchée de l'accident de ce pauvre jeune 
ecclésiastique et de la douleur qu'en recevra Mgr de Genève ' ! 
Vous m'avez bien obligée de l'enferrer chez vous, et d'en 
prendre soin. Notre Bienheureux Père vous en saura bien gré 
ma très-chère fille. La divine Bonté vous fasse de plus en plus 
abonder en son saint amour, et soit votre lumière et votre 
guide en celte charge qu'il vous a imposée. — Oh ! je ne doute 
nullement que ma très-chère fille, notre Sœur M. A. [deBIonay] 
ne se montre, en tout, ce qu'elle est par la grâce de Dieu. Je 
la salue chèrement avec vous, ma très-chère fille, et toutes nos 
bonnes Sœurs, de l'une et de l'autre maison. J'ai répondu à 
toutes vos lettres. Dieu soit béni ! C'est sans loisir. 

De Bourges, où nous arrivâmes [hier] à soir, ce 5 juillet. 

Conforme à l'original gardé aux Archi.es de la Visitation d'Annecy. 

1 Un jeune abbé, proche parent de saint François de Sales, s'était noyé 
malheureusement en se baignant dans le Rhône; d'après les instances des 
Relieuses de la Visitation de Lyon, il fut inhumé dans l'église de leur mo- 
naslere. 






174 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 





LETTRE DCCCLXIII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS 

Recommandation en faveur de madame de Châtillon. 



Bourges, 7 juillet [1628]. 



VIVE -j- JÉSUS.' 

Ma très-chère crakde fille, 
La très-vertueuse madame de Châtillon , qui a pris la peine 
de nous conduire ici en notre maison de Bourges, dès celles 
d'Orléans et de Blois, désire de prendre une particulière con- 
naissance avec vous, et pour cela veut que je vous la re- 
commande, ce que je fais de tout mon cœur, comme une âme 
précieuse à Dieu, et qui m'est en respect pour sa solide vertu, 
laquelle j'aime aussi sincèrement pour sa sincère affection en- 
vers notre Ordre, où elle a résolution de se retirer sitôt qu'elle 
aura marié mademoiselle sa fille; car cette chère âme demeura 
veuve à vingt-deux ou vingt-trois ans, d'un seigneur de qualité 
qui lui laissa une fille, les affaires de laquelle sont en bon état, 
mais elle n'a que onze ans, de sorte qu'il faut qu'elle patiente. 
Or, je vous la recommande, ma chère fille, mais de tout mon 
cœur. 

Nos Sœurs d'Orléans sont certes bonnes, et celles de Blois 
aussi, et ne se peut dire comme tout cela vous chérit. Notre 
bonne Sœur de Vigny est fort en peine de sa petite nièce ; mais 
je vous écrirai de tout cela une autre fois. Il ne me reste donc 
pour le coup sinon vous conjurer de correspondre avec très- 
grande cordialité à cette très-chère dame, qui nous aime si 
parfaitement. — Adieu, ma vraie très-chère fille; je suis en effet 
plus vôtre que vous ne pouvez penser. Dieu nous fasse la grâce 
d'être tout à fait siennes. Adieu. Il soit béni et nous bénisse, ma 
très-chère fille, avec votre troupe. —De Bourges, où tout va bien. 
La Supérieure nouvelle et l'ancienne sont fort vertueuses. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



ANNEE 1G28. 



175 



LETTRE DCCCLXIV {Inédite) 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SUrÉniEUKE AU riiEMIlill MONASTÈRE DE LVO.V 

Il ne faut pas désirer garder toujours à Lyon la Mère de Blonay. 
vive f jésus! 

, T , Bourges, 9 juillet I62S. 

MA TRES-CHERE FILLE, 

[Les premières lignes manquent dans l'original] Je vous 
supplie, ne mettez point si avant dans votre esprit le désir de 
garder toujours notre Sœur Marie-Aimée [de Blonay] ; car vous 
le mettriez de même en l'esprit de ces Messieurs, qui, par 
après, en voudraient faire leur propre bien, ce qui, étant contre 
toute justice et raison, pourrait être suivi de beaucoup de 
choses qui seraient bien fâcheuses. Adieu, ma très-chère fille ■ 
prenez garde à ceci. 

Dieu soil béni ! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



I 



LETTRE DCCCLXV (Inédite) 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

A ORLEANS 

Miracles opérés par l'intercession de saint François de Sales. - Re 3 rets sur la 
perte du supérieur d'Orléans et le changement d'évêmie. - Estime pour 
madame de Chàtillon. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Bourges], H juillet [1628]. 

Mon Dieu ! ma toute très-chère fille, que le petit billet que je 
trouve ici de votre main m'a consolée, tant pour ce miracle 
signalé que vous me dites s'être fait, que pour celui de votre 
recueillement; car j'avoue que j'avais un peu de bonne envie que 
vous ayez cette grâce qui vous rendrait, ce me semble, toute 




176 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

suave. Or, me dites si cela dure et si le miracle est prouvé; 
comme vont les affaires de cette chère béatification, comme 
fait notre cher archevêque, s'il est gai, s'il est bien accommodé, 
qui est avec lui pour juge et commissaire. 

Oh Dieu ! que la perte de la présence de notre bon M. Bou- 
cher 1 m'a été sensible, particulièrement pour cela. Vous chan- 
gez aussi d'évêque, mais que rien ne vous trouble, pour tout 
cela ; car Dieu nous doit suffire, outre que lesFillesde la Visitation 
n'ont pas tant de besoin d'être aidées ; pourvu qu'on ne veuille 
pas trop les aider, il n'en sera que mieux. Le bon Père recteur 
doit suffire ; quelqu'un donnera prou les licences. Or, je lui 
voulais écrire, à ce bon Père, car c'est la vérité que je l'honore 
plus que je ne puis dire, et vous prie de l'en assurer ; mais je 
suis accablée d'écritures et d'affaires. — Je crois que la Provi- 
dence divine a retardé votre fondation de Rennes pour le mieux; 
car, certes , il est tout à fait nécessaire que vous soyez à Or- 
léans jusqu'à ce que les affaires de notre Bienheureux Père 
soient achevées. Je vous les recommande; car si quelque chose 
y manque, je ne m'en prendrai qu'à dame Agnès, que j'aime 
plus-chèrement que je ne puis dire. Je lui envoie nos Règles, 
mais que personne qu'elle ne voie ce qui est écrit de ma main. 
Je l'ai permis à notre madame de Chàtillon pour sa consola- 
tion : c'est une bonne âme, elle vous dira tout, et que je l'aime 
de tout mon cœur. Elle nous a entièrement défrayé le voyage, 
et nous a donné un beau tableau de Notre-Dame. Je lui ai donné 
celui de notre Bienheureux Père. 

Nous partons dimanche au soir, pour rencontrer lundi nos 
pauvres Sœurs de Nevers, n'allant pas chez elles. Tout va bien 
céans. La nouvelle Mère 2 est fort sage et vertueuse. Adieu pour 



1 Père spirituel de la Visitation d'Orléans. 

2 Sœur A. M. de Lage de Puylaurens, élue Supérieure à l'Ascension de 



celte même année. 



TU 



ANNÉE 1628. l77 

longtemps. Je salue M*** et M. Julien. Je suis d'un cœur en- 
tier toute vôtre. — N'écrivez rien à la Mère déposée de Lyon 
touchant ce que vous avez dit de leur élection, et que notre 
Père n'en écrive rien non plus. Je vous Je recommande, ce cher 
Peredom Juste. Je salue toutes nos Sœurs. 

Dieu soit béni! 

Conforme à nue copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes. 



LETTRE DCCCLXVI (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SCPÉl\IEi:RE Al DEUXIÈME MONASTERE DE IMRIS 

Saint Vincent de Paul se réjouit de voir le deuxième monastère de Paris gouverné 

par la Mère Favre. 

vive -J- jé'sus! 

ht . . [Bourges, lli-28.1 

MA TRES-CHERE FILLE, 

Nous partons enfin aujourd'hui pour aller à Alonne et de là 
être lundi pour le plus tard à Paray, où je vois qu'il est requis 
que nous passions; nous y serons deux jours, et sans faillir 
Dieu aidant, nous arriverons de bonne heure à Màcon pour 
nous y embarquer le lendemain, ne pouvant remonter à Chà- 
lon sans nous détourner beaucoup. Je n'en suis marrie qu'à 
cause de mon cher cousin, et ne sais si pour si peu de temps 
d y aura raison qu'il prenne la peine de venir. Toutefois s'il 
en veut prendre la peine, ce me sera consolation, et j'espère 
que nous aurons assez d'heures pour tout dire- je le salue 
ma 1S chèrement avec sa bonne sœur que j'aime, et vous h 
recommande de tout mon cœur, ma grande fille si uniquement 
année. Je salue toutes nos Sœurs d'un cœur entier, je les aime 
chèrement, car elles sont bonnes ; je laisse dire nos nouvelles 
a notre vraie bonne Sœur de Vigny. -Votre bon Père [saint Vin- 



VI. 



M^MH^H 



HHHHi 




178 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cent de Paul], que je sens que j'aime et honore de tout mon 
cœur, me remercie du don que nous lui avons fait de vous; 
c'est, je crois, pour prévenir que l'on ne vous retire. Je lairrai 
gouverner cela à Mgr de Genève et à vous qui êtes bien adroite; 
mais vous êtes encore plus ma vraie très-chère fille que mon 
âme chérit incomparablement. Je salue tout ce que vous 
voudrez. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE DCCCLXVII 

AU RÉVÉREND PÈRE MAILLAN, JÉSUITE 



A LÏOX 



Le gouvernement d'une Supérieure ne peut jamais se prolonger au delà de six ans 
dans un même monastère; les Sœurs de Lyon sont répréhensibles d'avoir pensé 
réélire la Alère de Blonay après ce terme. 



[Moulins, 1628]. 



VIVE -j- JESUS ! 

Mon Révérend et très-honoré Père, 

Le pur amour de ce divin Sauveur règne à jamais en nous ! 

Il est vrai que Dieu m'a donné un singulier respect et estime 
de tout ce qui m'a été dit par Votre Révérence; c'est pourquoi 
je reçois avec toute l'humilité possible, et de tout mon cœur, 
la remontrance qu'il plaît à votre bonté paternelle de me faire, 
confessant que mes paroles ont été trop âpres, et que j'ai failli 
en cela et volontairement : car, bien que ma douleur fut fort 
grande, si ne m'aveuglait-elle pas; mais je pensais que je devais 
ainsi écrire fortement pour mieux faire concevoir l'importance 
de cette faute, qui semblait n'être pas assez pesée pour sa 
conséquence, d'autant que ma Sœur [de Blonay] me l'écrivait 
comme en riant, bien qu'elle me dit que nos Sœurs désiraient 
tout ce qui se pouvait de la réélire, et que nonobstant qu'elle 



ANNÉE 1628. 17î( 

eût fait tout ce qu'elle avait pu pour les en empêcher, qu'il ne 
s'était guère fallu qu'elle ne fût réélue. 01. ! certes, mon très- 
cher Père, sur ces paroles et la façon de les dire, je vis claire- 
ment que l'on n'estimait pas qu'il y eût aucune faute en cela 
et néanmoins je sais que c'est l'une des plus grandes et des 
plus importantes qui se puissent faire en l'Institut, et des plus 
contraires aux intentions de notre Bienheureux Père. J'ai encore 
mémoire des paroles qu'il m'en dit à Lyon en ses derniers 
jours; et nos Sœurs ne doivent jamais écouler ce que la pru- 
dence humaine dira contre cela : elles savent très-bien que 
notre Bienheureux Père a dit qu'en ce commencement de 
l'Ordre l'on pouvait, pour la vraie nécessité, dispenser Page 
quand les filles se trouvaient avec les talents convenables au 
gouvernement ; et cela s'est pratiqué de son temps. Elles 
savent aussi qu'il a ordonné dans le Coutumier que les Supé- 
rieures peuvent être continuées jusqu'à six ans, après lesquels 
nécessairement elles doivent demeurer déposées, et que jamais 
aucune n'a été dans son Institut plus de six ans en charge en 
un même monastère. Elles n'ignoraient pas aussi que notre- 
monastère de Grenoble élut pour troisième triennal notre 
Sœur de Chàtel, suivant le conseil qui leur en avait été donné 
tout contraire à l'Institut; que nous nous y opposâmes, et que 
["élection] ne subsista point, bien qu'en ce temps-là nous 
n eussions pas encore fait reconnaître notre Coutumier, ni nue 
nos Constituons n'étaient pas approuvées, ce qu'elles sont 
maintenant, avec défense très-expresse d'y changer ni innover 
chose quelconque, à peine de nullité, ainsi qu'il se pourra voir 
dans les Bulles. 

Mon très-cher Père, je ne pensais pas vous en tant dire, 
étant ort pressée; mais, certes, la douleur que me donne la 
moindre ombre de changement, et l'amour à la conservation de 
ce pauvre petit Institut, que Dieu a gravés dans mon âme, m'em- 
Portent et me font écrire plus que je n'avais projeté. Dieu nous 

12. 




180 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

veuille donner une telle horreur de toutes sortes de change- 
ments, que jamais nous n'ouvrions nos oreilles pour écouter 
les raisons de la sagesse et science humaine et naturelle; mais 
que nous demeurions dans notre simplicité et exactitude d'ob- 
servance, sans glose ni interprétation contraires à ce que nous 
savons être de l'intention de notre saint Fondateur. Si nous 
n'avons une fermeté inflexible à tout ceci, bientôt nous serons 
réduites à rien ; je dis même pour les moindres et plus minces 
observances, à plus forte raison pour celles qui sont des plus 
essentielles, et pour celle en particulier des élections des Su- 
périeures, laquelle je vois que la nature heurtera souvent si 
tant soit peu on lui ouvre la porte. Oh Dieu ! qu'il nous est 
important de ne le faire jamais, sous quelque prétexte que ce 
soit; ce doit être une loi inviolable pour nous. Et je vous sup- 
plie, mon très-cher Père, d'effacer tant qu'il vous sera possible 
l'opinion que l'on peut avoir donnée à nos Sœurs qu'elle se 
peut enfreindre, et de graver dans leurs cœurs une invariable 
résolution de ne chercher ni écouter jamais aucun conseil 
contraire à cette loi. 

Si j'ai l'honneur et la consolation de voir un jour Votre Ré- 
vérence, je m'assure qu'elle me confirmera qu'il est très-né- 
cessaire de demeurer ferme en ceci. Je n'ai le loisir de dire 
mes raisons; mais elles sont si fortes que j'aurais bien sujet de 
conserver ma douleur, si je ne voyais que nos chères Sœurs 
confessent ingénument qu'elles ne devaient avoir telle pensée 
ni dessein. Je m'assure que ce manquement leur sera profi- 
table, et les fera tenir plus serrées dans la simplicité de l'ob- 
servance, puisque je sais qu'elles ne manqueront jamais de 
bonne volonté en ce sujet; aussi n'ai-je point accusé leur in- 
tention, ni certes je n'ai eu aucune pensée d'attribuer cette 
faute à notre très-chère Sœur [de Blonay], je la connais trop 
bien ; mais la parfaite amitié que j'ai pour elle me donna con- 
fiance de verser dans son cœur toute la douleur du mien, et ma 



ANNÉE 1628. 181 

plainte contre nos Sœurs. Seulement je fus marrie de ce qu'il 
me sembla qu'elle n'en était pas assez touchée, et qu'elle lais- 
serait peut-être la chose ainsi, sans en reprendre nos Sœurs : 
voilà mes mouvements, mon très-cher Père, et, bien queje ne 
croyais pas que ma Sœur dût faire voir ma lettre, si suis-je ex- 
trêmement aise que Votre Révérence l'ait lue et reconnu ce que 
je suis. Plût à Dieu que j'eusse le moyen de vous découvrir 
toutes mes misères! j'espérerais en recevoir quelque aide pour 
mon amendement; car c'est la vérité, mon cher Père, que vos 
paroles ont un grand pouvoir sur mon esprit, Dieu m'ayant 
donné très-grande estime de ce qu'il a mis en vous. Sa Bonté 
vous le conserve , et accroisse journellement , jusques au 
comble de la parfaite sainteté. Je suis d'une entière affection 
votre, etc. 



LETTRE DCCCLXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLO.YAY 

AU PRESI1EH MOVASTOE DE LH)\" 

Même sujet. 

v ive ■{■ jésus! 

[Moulins], 20 juillet [1628]. 

Ma très-chère fille, 

Je confesse simplement que j'ai dit dans ma lettre quelques 
paroles exagérantes, bien que sans amertume de cœur, mais 
par le seul mouvement de ma douleur. Je supplie ma très-chère 
Sœur la Supérieure et vous de me pardonner; ce n'a point été 
mon intention d'offenser, mais de persuader cette vérité : que 
c'est une faute de très-grande importance d'avoir eu ce dessein 
de vous continuer en la charge de Supérieure, ce que je voyais 
dans votre lettre n'être pas tenu ni reconnu pour aucun man- 
quement. J'écrivais à vous seule, selon la franchise de notre 



182 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ancienne alliance et absolue confiance ; c'est pourquoi mon 
cœur, suivant sa manière de traiter avec vous, versa dans le 
vôtre tout naïvement ses sentiments, ne croyant pas que vous 
dussiez montrer ma lettre ; mais je suis très-aise toutefois que 
le Révérend Père Maillan l'ait vue, et que, par ce moyen, vous 
ayez soulagé votre cœur, lequel je n'aurai jamais volonté de 
blesser. Non plus que je ne veux ni ne pense vous accuser 
d'aucun défaut, en tout votre procédé en l'élection qui a été 
faite, laquelle je trouve très-bonne et en bénis Dieu, croyant 
qu'il ne se pouvait rien de mieux, quant au choix que l'on a fait 
de ma chère Sœur votre Supérieure, laquelle peut donc bien 
s'accoiser, et vous aussi, ma très-chère fille, pour ce qui vous 
regarde ; car je sais très-bien que vous êtes très-éloignée de 
vous procurer des supériorités. Tout le manquement que j'ai vu 
de votre part, je vous le dirai franchement, c'est que vous me 
parliez comme en riant de ce sujet, et il me semble qu'il était 
si important qu'il ne fallait pas le traiter de la sorte, craignant 
que l'opinion de pouvoir violer cette loi qui nous doit être si 
absolument inviolable, ne demeurât imprimée dans l'esprit de 
nos Sœurs, et qu'avec le temps il n'en arrivât de mauvais faits, 
ce qui serait ruiner la règle [la] plus importante que nous 
ayons en notre Institut. Certes, si nos Sœurs vous eussent 
réélue, comme vous me dites qu'il ne s'en fallut guère nonob- 
stant tous vos efforts, il eût fallu renverser cette élection, ou 
bien le champ était libre pour faire partout ainsi. 

Mon Dieu! ma très-chère fille, pourquoi avez-vous pris si 
amèrement ce que je vous ai dit? Je confesse que mes paroles 
étaient dures et fortes; mais certes je ne les dis pas durement. 
Ne connaissez-vous pas mon cœur, comme Dieu l'a fait pour 
vous? et pourquoi donc tant de larmes? Relisez celte lettre, et 
vous verrez que je me plaignais à vous comme à ma propre 
âme, et non comme vous attribuant la coulpe. Voyez-vous, ma 
vraie fille, il faut que vous supportiez un peu cette ardeur et 



ANNÉE 1628. [83 

jalousie que j'ai pour la conservation entière de ce pauvre petit 
Institut. Si j'excède quelquefois et tombe en des manquements, 
cela n'est-il pas bien digne de ma misère? Pour moi, je ne 
m'en étonne pas, et bien que je ne fasse pas ces fautes à des- 
sein, S1 me font-elles grand bien quand je suis fidèle à les bien 
ménager. Or, parce que le Révérend Père m'écrit dans sa 
lettre plusieurs raisons par lesquelles il me veut prouver que 
l'on a dû et pu faire ce qui s'est passé, concluant qu'il n'y a 
point eu de faute, certes, ma très-chère fille, en me faisant voir 
lout cela, j'ai connu que l'on avait été plus avant en cette affaire 
que je ne pensais, que le mal est prou grand et qu'il est bien 
nécessaire de détromper l'esprit de nos Sœurs; cela se doit 
faire sans bruit, mais judicieusement, ce me semble. Vous avez 
un très-sage conseil au Révérend Père Maillon ; je crois qu'il 
vous montrera ma lettre. Je crois qu'il faut tenir ce qui s'est 
passé fort à couvert, et que les monastères n'en sachent 
rien. 

Mgr votre archevêque n'a du tout point d'occasion d'être 
insatisfait de l'emploi que l'on a donné à notre chère Sœur 
Favre, et c'est pure calomnie d'appeler camcrrsse celle qui ne 
procure rien, et qui fait ce qu'on lui commande ; répondez ce 
qu'il faut à celles qui vous en parleront. — Ma très-chère fille 
vous concluez votre lettre par une protestation que vous aimez 
plus l'Institut que votre propre vie ; je proteste que je l'ai tou- 
jours cru, et ne pourrais faire autrement, et que je ne vous ai 
attribué aucune coulpe en la faute que nos Sœurs ont faite, 
laquelle je trouve toujours plus grande, quand je la regarde,' 
et ce qu'elles prennent pour excuse m'est cause d'une plus 
grande douleur; mais j'espère que ce manquement causera en 
leur cœur une aversion mortelle contre toutes sortes d'inter- 
prétations illégitimes et contraires à la simplicité de l'obser- 
vance, à quoi nous devons être invariables, surtout en ce temps 
ou l'esprit humain renverse tout. C'est trop écrire sans loisir 



■ 






■ 






. 




184 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

étant fort occupée tant pour Nevers que pour cette maison. 

Mon Dieu! ma vraie fille, tenez votre cœur en paix. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Arcliices de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXIX 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAU'X DE LA GRANGE 

SITÉRIEL'RE AU PREMIER MONASTÈRE DE LÏO\ 

Prévoyance de la Sainte pour les Sœurs de Paray. Itinéraire de son voyage. 
L'archevêque de Lyon est prévenu contre elle. 



[Moulins], 20 juillet [1628]. 
MA TRÈS-CHKRE FILLE, 

J'ai bien cru que la bonté de votre cœur vous ferait assister 
ces pauvres chères Sœurs de Paray en tout ce qui vous serait 
possible ; certes, elles me donnent grande compassion. J'y en- 
verrai bientôt un homme pour savoir ce qu'elles font : si elles 
avaient une grande nécessité de changer de lieu, je prie ma- 
dame de Dampierre (au cas que madame de Ragny ne fasse 
rien) d'écrire à un sien fermier d'une terre qu'elle a près 
de Paray, afin qu'il les reçoive. Cette chère dame nous a 
fait cette offre par sa seule charité, avec vrai désir que nos 
pauvres Sœurs s'y retirent à leur besoin. Je priai notre Sœur 
du faubourg Saint-Jacques de le leur faire savoir; car alors je 
n'avais commodité d'écrire. 

Nous voici dès avant [-hier] à soir en ce monastère de Moulins 
avec notre pauvre chère Sœur la Supérieure de Nevers, et une 
de ses Sœurs; nous les sommes allées prendre à six lieues de 
Nevers; nous la garderons jusqu'à la huitaine, c'est une vraiment 
bonne âme et humble. Nous allons sur la fin de ce mois en Au- 
vergne, et j'espère qu'environ le 20 août nous serons à Aulun, 



■■^B^B 



ANNEE 1628. 185 

de là à Dijon, puis à Bourg, sinon que Mgr votre archevêque, le 
sachant, ne fasse défendre que j'y sois reçue, ce qui serait une 
grande mortification pour nos Sœurs et pour moi aussi; il n'en 
faudra donc rien dire. S'il continue en ses opinions, à ce que 
j'ai ouï dire, je pense qu'il ne voudra pas que j'entre non plus 
chez vous; cela me serait dur, mais il n'y aurait remède; vous 
me ferez savoir quelque part, du moins à Bourg, ce que je 
ferai, car je crois qu'il ne faut pas le violenter. 

Ma très-chère fille, ma douleur sur les choses passées ne m'a 
point fait changer de cœur pour vous, ni pour nos Sœurs, 
m'assurant que l'on n'a pas connu l'importance de cette faute ; 
mais je désire hien, et il est nécessaire, qu'elle soit reconnue 
pour cela, autrement il pourrait s'en ensuivre de mauvaises 
conséquences. Je salue avec vous toutes nos chères Sœurs. 
Dieu veuille à jamais vivre et régner en votre chère âme, ma 
très-chère fille, et soit béni 1 

[P. S.] Ma fille, je vous prie de me faire savoir quand le 
Révérend Père provincial des Pères Jésuites sera arrivé à Lyon, 
car je désire de lui écrire; cependant, saluez-le très-humble- 
ment de ma part, ma très-chère fille. Je supplie votre charité 
de faire tenir fort sûrement ces deux paquets et celte lettre au 
Père Arnoux, à Grenoble, et lui faire savoir que c'est de noire 
part. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 




18G 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCLXX 

A MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES 

Él'ÈQUE DE GEMilE 

Affaires de la béatification de saint François de Sales et de la publication de ses 

Entretiens. 

vue f jésus ! 

[Moulins], 30 juillet [1628]. 

Mon très-honoré et cher Seigneur , 
Ce m'est un honneur et consolation incroyables quand je 
reçois de vos lettres qui m'assurent de votre bonne santé; Dieu, 
par sa bonté, vous la continue et conserve. 

Mon Dieu! mon cher seigneur, que je suis mortifiée de la 
réponse de Son Altesse ! C'est tout ce que notre bon Père dom 
Juste craignait, que le retardement de cette affaire; mais il faut 
en tout et toujours adorer la conduite de notre bon Dieu et nous 
soumettre doucement à sa sainte volonté. Il fera aussi la nôtre , 
s'il Lui plaît, parachevant cette sainte besogne que nous avons 
commencée pour sa gloire et celle de son saint et bienheu- 
reux Serviteur. —J'écrivis avant-hier à Mgr deBelley, qu'enfin 
nous avons trouvé à deux journées de Paris. Certes, tout en 
riant, je lui dis un peu son tort. J'écrivis aussi à notre très- 
cher Père dom Juste, afin qu'il s'ajustât du temps pour aller 
à Bourges. L'on attend le privilège du Roi pour l'impression 
des [vrais] Entretiens. 

Nos Sœurs de Paris croient qu'il faudra dédommager Dero- 
bert, et disent qu'il faudrait lui donner les exemplaires corri- 
gés; j'y ai bien de la répugnance; mais c'est M. le procureur 
général de Paris qui donne cet avis, et les autres amis le trou- 
vent bon. Je trouve cela tout à fait hors de mes sentiments, et 
d'autant plus qu'il ne peut donner que la moitié des exem- 
plaires imprimés. Je vous supplie, mon très-cher seigneur, 



ANNÉE 1628. 187 

faites savoir à nos Sœurs de Lyon votre sentiment et volonté 
sur ce sujet, car je m'en vais leur écrire, afin que l'on arrête 
avec Derobert, bien que je serais fort aise que nous voyions 
auparavant ce que portera le privilège. 

Mgr de Paris donne toujours quelque espérance pour les 
affaires de nos bons Pères Barnabites. Mgr de Bourges laissa le 
soin de cette poursuite à notre chère Sœur de Villeneuve et à ma 
fille de Chantai, lesquelles ne s'y endormiront pas. Certes, nous 
y emploierons tout ce qui se pourra imaginer pour la faire réus- 
sir. Je vous supplie, mon très-cher seigneur, d'en assurer notre 
tant bon et cordial Père prévôt [d u Chapitre], et me permettez, s'il 
vous plaît, que je le salue très-humblement; je l'honore et chéris 
de tout mon cœur pour la sainte affection qu'il a pour les affaires 
de notre Bienheureux Père, dont nous lui sommes tous très- 
obligés.— Je vais écrireà notre chère Sœur de Villeneuve pour 
vos tableaux; ils sont maintenant d'un prix excessif. On veut 
avoir, de deux que je désire que l'on fasse de notre Bienheu- 
reux Père (l'un de sa hauteur, l'autre à moitié), soixante et 
quinze écus. —Je pense, mon très-cher seigneur, qu'il n'y aura 
point de nos papiers perdus, au moins ces seigneurs de Bérulle 
et de Paris ne nous en ont point envoyé pour vous, en quoi je 
les admire, mais le monde de Paris vit ainsi. 

Nous allons partir d'ici pour repasser vers nos Sœurs d'Au- 
vergne, étant nécessaire; de là à Autan, puis à Dijon, Mgr de 
Bourges que je n'ai point vu à Orléans le désirant fortement ; 
mais ce qui m'y a fait résoudre, c'est Mgr de Langres et notre 
grande Sœur Favre, qui jugent qu'il le faut. Je séjournerai 
partout le moins que je pourrai. Tous ces lieux m'éloignent 
des moyens de vous écrire, mon très-cher seigneur, et de rece- 
voir si souvent de vos chères nouvelles qui me sont si précieuses; 
mais tout est pour Dieu. Certes, nous avons grand sujet de bénir 
sa Bonté divine des bénédictions qu'elle répand sur nos maisons. 
H me semble que Dieu me fait voir que pour leur mieux ce 



»-->»* 



188 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

petit séjour que nous y faisons y est fort profitable ; la gloire 
Lui en soit éternellement! 

Permettez-moi, mon très-cher seigneur, de saluer en tout 
respect Messieurs vos très-chers frères. Notre doux Sauveur 
répande sur vous ses plus riches grâces et vous conserve et 
gouverne à jamais ! Je suis d'une affection pleine d'honneur 
et tout à fait incomparable , mon très-honoré et cher seigneur, 
votre très-humble, etc. 

Conforme à uue copie gardée aus Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXI 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉXIAUX DE LA GRANGE 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Impression des vrais Entretiens, des Règles et du Coutumier. 

VIVE -j- JÉSUS.' 

[Moulins], 30 juillet [1628]. 

Ma très-chère Soeur, 

Je vois bien que votre lettre du 11 de ce mois a été écrite 
dans votre sentiment; je n'y veux pas répondre, car je connais 
trop bien la bonté de votre cœur qui, à mon avis, n'est plus 
dans cette émotion. Je vous assure seulement que si la lettre 
en question n'était pas fermée, ce n'a été que par oubli et 
mégarde, et que je n'ai rien à réparer en cela. 

J'écris à M. Brun pour les Entretiens; certes, ma très-chère 
fille, j'en laisse la conduite à votre charité et à notre Sœur M.- 
Aimée [de Blonay]. J'en écris à Mgr de Genève , afin qu'il vous 
fasse savoir s'il veut qu'on donne la bonne copie au sieur De- 
robert. Je vous supplie, à tout hasard, d'accorder ou faire 
accorder avec le sieur Cœursilly pour l'impression qu'il nous a 
faite de nos Règles, qui sont fort bien, et du Coutumier, qui est 
fort mal; mais c'est tout un, il ne faut pas laisser de le bien con- 



ANNÉE 1628. 189 

tenter raisonnablement de ce qu'il a fait, et je désire savoir à 
quoi le tout montera, afin que si nous sommes forcées de faire 
imprimer les [vrais] Entretiens par un autre, nous pourvoyions 
à le faire payer. 

J'eusse fort désiré que l'on n'eût point parlé de moi à Mgr 
de Lyon; je n'eusse pas laissé d'aller là, et de vous voir chez 
nos Sœurs tourières, s'il eùtdéfendu mon entrée au monastère. 
Dieu fasse en tout sa sainte volonté! Je suis de tout mon cœur 
vôtre en Notre-Seigneur. 



Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Ann 



ccy. 



LETTRE DCCCLXXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LVO.M 

La communauté de Lyon n'a pas droit de la retenir indéfiniment. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Moulins], 30 juillet [1628]. 

Ma très-chère fille, 

Je fis faire réponse aux vôtres, dès le même jour, touchant 
notre Sœur de Paray; je ne crois pas qu'il la faille changer, 
mais nous en dirons toutes nos raisons étant vers vous. 

Je n'avancerai pas notre voyage pour recevoir l'affront d'être 
refusée d'entrer chez vous; mais permettez-moi aussi que je ne 
le relarde pas, afin que si je suis digne de cette abjection, je 
n'en perde [pas] l'occasion. Je suis étonnée de voir que l'on 
m'écrit de tant de parts pour vous arrêter là [à Lyon]. II me 
semble que dès le commencement j'ai dit assez nettement qu'il 
n'y aurait que l'impossible qui empêchât de vous y laisser un 
an ; mais de vouloir tirer des paroles d'assurance de vous y laisser 
toujours, cela est contre la liberté que l'on nous doit laisser 
d'employer nos Sœurs selon le bon plaisir de Dieu. Je vous prie, 



190 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que l'on demeure en paix, et que l'on ne se mette point ce 
désir si avant dans l'esprit '. C'est la vérité que je serais bien 
fort mortifiée, si l'on me privait de la chère consolation de vous 
voir , car enfin vous êtes ma vraie très-chère fille; toutefois, je 
suis fort résolue, moyennant la grâce de Dieu, de recevoir de 
bon cœur tout ce qu'il Lui plaira m'envoyer. A Dieu, ma fille, 
soyons-nous sans réserve. Qu'il soit bénil 

[P. S.] Ma cbère fille, je m'oubliai à vous dire que le 
Père de Boullioud nous a parlé de voire- fondation de Màcon, et 
d'une vieille dame religieuse qu'il désirerait bien que l'on 
retirât au second monastère de Lyon, qui y porterait bien des 
commodités. Vous entendrez sa proposition et en ferez selon 
que vous jugerez à propos; je trouve que cela est faisable, si 
elle a les conditions de son esprit accommodantes. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 

1 Toutes les prières et remontrances de la Sainte furent vaines ; l'arche- 
vêque de Lyon s'opposa constamment au départ de la Mère M. -Aimée 
de Blonay: « Nos Sœurs de Valence, qui avaient besoin d'une Supérieure 
(dit Y Histoire de la fondation de Lyon), l'élurent sans l'avoir deman- 
dée, crainte de refus. Dès qu'on en eut la nouvelle, notre Mère Char- 
lotte de Crémaux se jeta aux pieds de Monseigneur pour le supplier de ne 
pas l'accorder, disant que s'il le faisait, elle conjurerait Sa Grandeur de la 
déposer en même temps, parce que c'était lui ôter tout son appui et la con- 
solation de sa charge. L'archevêque fit alors appeler notre vénérable Déposée 
et lui dit : « Êtes-vous cetle sainte tant désirée à Annecy, tant demandée à 
.; Moulins, élue à Valence et tant utileà Lyon? ,, Cette Mère vraiment humble 
lui répondit : « Monseigneur, je ne suis ni sainte, ni utile en quelque lieu 
» que ce soit, étant une pauvre petite Religieuse incapable de tout. » Le 
prélat fut si édifié de cette humble réponse, qu'il la refusa à nos Sœurs de 
Valence et à toutes les autres. » 






ANNÉE 1G28. 



191 



liiom, 4 août [1628]. 



LETTRE DCCCLXXIII 

A LA MÊME 
Elle la charge do surveiller l'impression des Entretiens. 

VIVE -\ JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Nous avons enfin reçu le privilège pour les Entreliens, au- 
tant favorable que nous pouvions désirer, sinon qu'il est pour 
peud'années, mais c'est tout un; et vous l'auriez déjà reçu, si ce 
n'était que ma Sœur la Supérieure de Paris m'a mandé ce que je 
voulais qu'elle en fit. Je m'adresse à vous en cette affaire, quoi- 
que je ne doute point de la capacité et bonne volonté de ma 
chère Sœur votre Supérieure, mais parce que votre âge, votre 
affeclion et votre expérience vous donnent plus de connaissance 
de mes intentions. Il est besoin que cette affaire se traite 
dextrement; c'est pourquoi je vous conjure de vous y employer 
soigneusement. Pour cet effet, il serait requis que vous eussiez 
un ami qui eût des adresses et qui nous fut affectionné et cha- 
ritable, pour ménager l'affaire avec douceur et prudence avec 
Derobert, et tâcher, s'il se peut, de retirer de lui tous les exem- 
plaires qu'il afaits des [faux] Entretiens, tant les huit cents qu'il a 
que les huit cents du Père Cordelier ; et, si ledit Derobert se porte à 
les rendre, il me semble juste de lui donner à imprimer la bonne 
copie; et en ce cas, nous savons ce que l'impression de nos 
Règles et duCoutumier peut valoir, dont nous tâcherons de con- 
tenter Cœursilly. 

S'il est jugé juste ou de charité, il le faudra satisfaire de 
quelque chose de ses peines; car enfin je ne désire point 
d'entrer en procès, ains que tout se passe avec douceur, quoi- 
que, comme on lui pourra faire voir, parle privilège, nous le 
pourrions fatiguer; enfin, ma chère fille, faites du mieux que 




192 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous pourrez, je vous en prie, et le plus conformément à l'es- 
prit que notre Bienheureux Père nous a laissé. Ayant reçu le- 
dit privilège, vous en pourrez conférer avec le Révérend Père 
Binet, provincial, et lui mettrez en main tous lesdits Entretiens, 
afin qu'il les voie, et vous étant résolue à qui on donnera l'im- 
pression à faire , vous retirerez du Révérend Père Binet le premier 
Entretien qu'il aura vu pour le faire mettre sous la presse, afin 
de ne point perdre de temps, et ainsi l'un après l'autre vous 
aurez soin de les retirer. Et surtout prenez garde que celui qui 
les imprimera y emploie du bon papier et un bon caractère ; 
j'estime qu'il suffirait du caractère [du Traité] de Y Amour 
divin, ou selon que ce bon Père avisera. Et quant à ce que je 
consens, de donner ladite impression à Derobert, c'est afin 
que tout se passe doucement; car ce n'estpas que je fusse bien 
plus aise de les garder pour Cœursilly, s'il se pouvait. Bref, ma 
chère fille, je remets en vos mains le tout; conseillez-vous et 
tâchez de le conduire selon la plus grande gloire de Dieu et 
l'esprit de charité. Vous recevrez bientôt tant le privilège 
que [les] Entretiens, l'ayant ainsi mandé à ma Sœur la Supé- 
rieure de Paris. Je prie Dieu de vous rendre toute selon son 
Cœur, et suis de tout le mien toute vôtre. 

J'oubliai de vous prier, comme je fais bien fort, de tenir 
averti Mgr de Genève de tout le traité que vous ferez, afin que 
tout se passe avec son agrément; comme aussi j'entends que 
celui qui les imprimera en donnera cent exemplaires pour 
Nessy et douze pour Paris, parce qu'en vérité ce monastère-là 
a reçu de la dépense et de la peine. El pour chacun des autres 
monastères, il en faut deux exemplaires pour le moins, et pour 
le vôtre, ce que vous pourrez. Voilà mes pensées qui ne ten- 
dent qu'à la paix et à la raison, en cette affaire; mais, ma très- 
chère fille, je vous remets le tout et à votre discrétion et sage 
conseil. Au reste , je suis fort empressée, car je me hâte pour 
être à Lyon le plus tôt que je pourrai, pour passer outre, si j'en 



ANNÉE 1628. 193 

suis commandée, ou pour y rencontrer madame de Villeneuve 
et de là aller à Annecy; mais ne dites rien de tout cela. Je 
salue ma Sœur votre Supérieure et toutes nos Sœurs. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archi.es de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXIV 

A LA MÊME 

Projet de passer à Alorme et à Dijon. - belles des Scan, de Paray-Ie-Monial 

Conseds touchant l'impression des vrais Entretiens. 

VIVE -J- JÉSUS.' 
Ml TBÈS-CHÈRF, PILLE, »»-. H ..«. (16Î8J. 

Voilà bien des foadations qu'on ,„„, propose, mais pourrez . 
s b.en fonrn.r a ,„ les? , éanmo ,. ns> pu;sque mm n P 

aUe-dre, nons en parlerons amplement. J'ai plusieurs cboses à 
«.. d,re sur colla du Pny. Je nuancerai L que je po „ 
pour eire a vous an 15 on 20 sepiembre. Il ml, „ , 4 t 
mposs.ble de passe,- à S ai„,É,,e nne ; mais nons pa,.,e r0 „ 
ee vous des affaires de ce roonas.ère el des rem J s c „ ~ 
nables. - Il .„ „ eceSMlre ?om ,, ^ ^ ^ ^ ^ 

la pa,x, en ee pen de famille qui re8( e de mon fils, que je nasse 
chez ma fille. Si la pes.ees.si forte à Aninn, je Al , as ^ 
J fera, ,e„,r ma Soeur !a Supérieure là. „ es, ahsolmM ™ 
cessa.re qoe ,'ajle à Dijon; mais j'y séjournerai lo moins 1 
10 pourra,, ponr me rendre à eons „„ temps SUS(lil . „ J 

z;:: m en,o,ie2 pre ° jre à »»-»• ^ — ««*- j; 

Ponr nos bonnes Sœurs de Paray, j'en ai recn bier m ême des 
nveUes; elles son, .on.es en bonne sanlé par la misérLo , 
d= D,eu, au morns affranchies de ee mal, „ lenr bon confesse!, 

13 



194 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

leur rend une assistance incroyable, dont tout notre Institut lui 
est obligé. Il faut bien prier Dieu pour lui. Ma Sœur la Supé- 
rieure du faubourg de Paris leur a envoyé de l'argent pour les 
secourir. Étant chez ma fille, je les enverrai visiter, pour ap- 
prendre plus particulièrement leurs besoins et y remédier. 

Voilà le privilège pour faire imprimer nos [vrais] Entretiens 
avec une lettre de commission du Roi adressante à Messieurs les 
gens du Roi, à Lyon, comme vous verrez en la lisant. Je vous 
ai déjà mandé qu'il était requis que vous ayez pour cela un 
ami sage et intelligent, qui sache conduire celte affaire avec 
douceur, convenablement. Ainsi que je vous ai déjà mandé, il 
faut tâcher de retirer non-seulement tous les exemplaires de 
l'imprimeur Derobert, mais encore ceux du Père Cordelier, que 
l'on m'a assuré être au nombre de seize cents en tout. Vous 
ferez copier lesdites lettres et privilèges pour les envoyer à 
Mgr de Genève, et comme c'est à lui à nommer l'imprimeur, 
je m'assure qu'il nommera Cœursilly, et j'en serai aussi bien 
aise si l'on se peut accommoder autrement avec ledit Dero- 
bert. Enfin, conduisez cette affaire le mieux que vous pourrez, 
m'en remettant à votre prudence et au sage conseil que vous 
pourrez prendre et recevoir des Pères, et encore de Mgr de 
Genève. Vous aurez bientôt les Entretiens. Je pense qu'il sera 
bon de les imprimer du caractère de Philothée; mais je m'en 
remets [à vous]. — Je suis certes un peu marrie de quoi vous 
avez retenu cette fille que nous avions reçue pour Marseille, où 
ils en ont grand besoin. Pour votre pénitence, je vous prie de 
leur en mander [envoyer] une autre. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1628. 



195 



LETTRE DCCCLXXV 

A LA MÊME 

Prochaine arrivée de la Sainte à Dijon. _ Trai.er à l'amiable le (li f f é rcud avec 

1 imprimeur Derobert. 

VIVE f JESUS.' 

20 août 1628. 

Vous aurez maintenant force lettres qne je vous ai écrites et 
je suis étonnée de quoi vous ne les ayez pas encore reçues 
Nous voici en chemin pour aller chez ma fille; je vous prie* nue 
je trouve de vos nouvelles à Dijon où nous serons, Dieu aidant 
a la fin de ce mois; car il me tardera de savoir si vous aurez 
reçu le privilège du Roi pour l'impression des Entretiens, nue je 
vous envoyai lundi dernier par un marchand de Riom- je vous 
eerivis longuement pour ce sujet. Le sieur Derobert 'nous est 
venu parler et fait fort l'absolu de vouloir les Entretiens- ie 
vous ai remis cette affaire. Vous verrez, ma très-chère fille ce 
que Mgr de Genève vous en dira; je lui écris par Derobert nue 
je pense que Je tout doit être remis entre les mains de 
que que ami commun, [afin qu'il juge] de l'équité pour la 
rendre a chacun. Pour moi, je désire que tout se fasse douce- 
ment; mais je voudrais bien aussi que Derobert se contentât de 
la raison, et que l'impression se fit entre Cœursilly et lui. Il m > a 
dit qu ,1 prendra pour son juge M. le président de Sève lequel 
je erois, ne se doit pas si fort porter de son côté, qu'ii ne soi't 

J JSIG* 

Or, je trouve que Derobert est marchand de cette impres- 
sion mauvaise et non auteur; c'est pourquoi je pense que 
n étant pas lui qui a le tort, ains ceux qui lui ont vendu, il fau- 
drait vo,r s'il y aurait moyen de se prendre à celui qui a fait le 
mal, pour du moins lui faire rendre l'argent qu'il en a reçu- à 
quoi je pense que M. de Sève peu, beaucoup, l/ous verrez ce 
que Mgr de Genève dira, et ferez le mieux que vous pourrez, 

13. 



196 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



tant pour Derobert que pour Cœursilly, s'il se peut. En se rap- 
portant aux amis, gens de bien, entendus et affectionnés, l'on 
ne saurait faillir. Voilà donc, ma très-chère fille, ce que j'en 
puis dire, et que je désire que l'on fasse, si Mgr de Genève le 
trouve bon. Or, qui [que ce soit qui] imprime nos Entretiens, 
j'entends d'en avoir deux cents exemplaires. 

Je suis en peine de l'indisposition de notre Sœur la Supé- 
rieure. Dieu, par sa bonté, la conserve et vous donne, ma très- 
chère fille, le comble de son pur amour! 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archices de la Visitation d'Annecy. 










LETTRE DCCCLXXVI 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LVOX 

Situation périlleuse de la communauté de Paray. Nécessité de la transférer ailleurs. 

vive -J- JÉSUS ! 

La Motte, 23 août [1628]. 

Ma très- chère fille, 

Nous sommes venues ici à deux lieues de Paray, afin d'ap- 
prer.dre des nouvelles de nos pauvres Sœurs. J'envoyai quérir 
leur confesseur, qui est l'unique assistance qu'elles ont après 
Dieu; il m'a dit que les quatre Sœurs atteintes de la maladie 
sont hors de danger. La pauvre Sœur M. -Marguerite [Fontanel] 
est morte ; avertissez-en les monastères, s'il vous plaît, afin 
que l'on prie pour elle. 

Or, revenons à nos Sœurs; elles sont destituées de toutes 
sortes d'assistance humaine, que de leur prêtre qui va chercher 
par les villages ce qu'il peut pour les nourrir, où il court for- 
tune de sa vie, car déjà ou a pensé l'assommer. Si ce pauvre 



ANNÉE 1628. 197 

homme a mal, on ne voit par quel moyen elles seront empêchées 
de mourir de faim. Outre qu'elles sont dans un très-évident 
péril de la maladie, comme tous ceux de la ville, elles l'ont en- 
core plus grand à cause que le cimetière des pestiférés est der- 
rière leur maison; de plus, selon le jugement du voisinage, il 
est impossible, humainement parlant, que la ville soit purgée, 
parce qu'il n'y a nul ordre pour cela, et que même les corps 
demeurent dans les maisons sans être ensépulturés; voyez en 
quel péril sont et seront ces pauvres chères filles. Elles m'ont 
écrit, et le confesseur me l'a dit, qu'elles n'ont nul moyen de 
[se] faire secourir; elles sont destituées de tout; elles ont encore 
mi peu de votre argent, du blé et vin, mais peu. Certes, ma 
Ires-chère fille, il faut, s'il vous plaît, pourvoira leurs besoins. 
Nous avons pensé qu'il serait bon de les faire changer de 
lieu, et pour cela de leur procurer un petit monastère qui 
n'est qu'à une lieue d'ici, où personne ne demeure et qui est 
h.en clos. Madame de Saligny m'a promis de leur fournir les 
meubles et les vivres qui leur seront nécessaires; puis on la 
remboursera «. Q ue si J e ma l continue à Paray, et quand même 
il ne continuerait pas, certes, ma très-chère fille, c'est une 
chose bien digne de considération que de laisser des filles 
dans un si chélif lieu, parmi tant de huguenots, sans secours 
spirituels et temporels, bien éloignées des autres maisons : voilà 
deux propositions que je vous fais pour elles, que je vous sup- 
plie de peser mûrement et de prendre un sage et solide conseil 
Ja-dessus. Le Révérend Père provincial vous en pourra bienser- 



La communauté de Paray, demeurant exposée aux plus grands dangers 

dans la ville presque entièrement déserte, obéit au désir de sainte de Chalual 
«*e retira à la campagne « dans une haute tour, avec mille bonnes pensées 
q eleur premier refuge était la Très-Sainte Vierge, Tour deDavidL^u- 
gnable et commuèrent à suivre les exercices religieux avec autant de régu- 
n e et de ferveur que si elles eussent été dans leur monastère , . [Fondation 
inédite du monastère ds Parai/.) 




198 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vir; je n'ai loisir de lui en écrire. J'ai prié le Révérend Père 
Jésuite qui est ici, tout plein de bonne volonté, de vous faire 
tenir celte lettre; vous m'en pourrez faire avoir la réponse par 
l'entremise des Pères de Roanne qui les feront tenir ici. Voilà 
ce que mon peu de loisir me permet de vous dire, allant partir 
de ce lieu de la Motte, ce 23 août. Certes, ce que je vous dis est, 
à mon avis, fort considérable. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXVII 

A LA MÈRE MABIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SDPliniEURB A «UTCN 

Inquiétudes de la Sainte en sachant la peste à Autun. — Offres de secours. 

vive \ jésus! 

Alonne, août 16^8. 

Ma très-chère fille, 

Le divin Sauveur vous tienne toutes en sa paternelle protec- 
tion! 

Nous voici à Alonne bien marries de n'oser aller à vous, 
et bien en peine de vous savoir environnées de tant de périls, 
que même l'on nous a dit qu'une de vos tourières était atteinte 
de la maladie '. Or, j'envoie ce porteur pour savoir comme tout 

1 « La grande pesle se prit a Autun (disent les anciens Mémoires). A la 
première upparition du mal, la Mère de Chastellux proposa à la commu- 
nauté d'user de la liberté laissée par le concile de Trente en pareille occa- 
sion, c'est-à-dire de quitter le monastère et de se retirer à la campagne. 
Madame de Roussillon, sa sœur, offrit à cet effet un château situé en bon 
air. Mais à peine la digne Supérieure eut-elle proposé ce préservatif, que 
toutes les Sœurs protestèrent ne vouloir pas quitter leur chère et sainte 
clôture, assurant qu'elles ne craignaient pas la peste, si ce n'est celle de 
l'àme; et s'embrassant les unes les autres, elles se promirent de se soigner 
réciproquement jusqu'à la mort. » 



ANNÉE 1628. 



199 



va chez vous, et quels sont vos besoins et vos pensées pour y 
remédier. Que si vous jugiez qu'il fût nécessaire de vous retirer 
de là, il le faudrait faire plus tôt que plus tard; et, en ce cas, 
nous fûmes hier voir le prieuré de Mesvre qui n'est qu'à demi- 
quart de lieue d'ici, où M. de Saint-Satur vous logerait de bon 
cœur, et ma fille vous assisterait très-soigneusement et cor- 
dialement; mais ils désireraientque, si vous désirez d'employer 
ce lieu pour votre retraite, vous n'attendissiez pas que le mal fût 
dans notre couvent; car ils craindraient que vous l'apportassiez 
en ce quartier, et que ceux du village de Mesvre ne s'opposas- 
sent à votre réception, comme ont fait ceux d'une terre de ma- 
dame de Dampierre, où l'on voulait faire retirer nos pauvres 
Sœurs de Paray qui sont en grand péril, plusieurs ayant déjà 
été atteintes de la maladie sans mort, bien qu'une Sœur soit 
décédée d'autre maladie, pour laquelle vous ferez les prières. 

Ma très-chère fille, voyez donc, en cas que ce mal se prît chez 
vous, quel moyen vous y auriez de vous disperser et purger 
votre maison, si les secours spirituels et temporels vous seraient 
dounés, et enfin quels sont vos sentiments et l'avis de vos amis 
sur ce sujet; car moi, je n'en puis rien dire. J'attendrai donc de 
vos nouvelles, et croyez qu'en tout ce que nous pourrons, nous 
vous servirons cordialement et sans réserve. L'on craint fort de 
faire entrer des personnes dans Aulun, et l'on voudrait que vous 
donnassiez adresse de vous parler, donner et recevoir ce que 
vous voudriez, par-dessus la muraille de la ville, qui est au 
[côté] droit de votre jardin. Voyez si cela se pourra, et nous 
faites bien savoir tout ce que vous désirez de nous tandis que je 
suis ici, où j'arrivai avant [-hier] à soir assez tard, et [nous] en 
partirons mercredi ou jeudi au plus tard. 

Mon Dieu ! que ce m'est une grande mortification si je ne 
vous puis voir, et nos pauvres Sœurs que je salue chèrement 
avec vous! Mandez-moi bien franchement toutes vos pensées, 
et si vous pourrez faire savoir à M. de la Curne que nous sommes 



I 









p^ 




200 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ici, et que nous irons coucher à Arnay-le-Duc mercredi ou 
jeudi, Dieu aidant. Je supplie sa Bonté vous conserver toutes et 
vous tenir pleines de courage et confiance. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXVIII 



Impossibilité d'aller à Autun. 



A LA MÊME 

— Quels moyens prendre pour se ménager une 
entrevue. 



vive -f jésls! 



Alonne, 26 août [1628]. 



Bon Dieu! ma très-bonne et chère fille, la grande mortifica- 
tion que celle de ne vous point voir 1 J'ai reçu ce malin vos 
lettres qui certes m'ont consolée de voir votre courage et réso- 
lution dans un entier abandonnement et confiance en Dieu, 
dont je remercie sa Bonté de tout mon cœur. J'ai tout aujour- 
d'hui bataillé pour voir si l'on approuverait que nous vous 
allassions parler au pied de votre muraille, il n'y a moyen de 
gagner cela; c'est pourquoi nous vous proposons si vous vou- 
driez faire la moitié du chemin, et venir lundi jusqu'à Jeunan, 
un peu par deçà Moudra. L'on vous enverrait autant de chevaux 
que vous désireriez, et nous nous y trouverions à l'heure que 
vous nous donneriez, et parlerions là, bien que de loin; car l'on 
ne veut pas que je vous approche 1 . Considérez, ma très-chère 
fille, si cela vous sera convenable; que s'il n'est pas jugé à 
propos, envoyez-nous votre prêtre quand vous voudrez. Nous 

1 La Mère de Chaugy , dans ses Mémoires sur la vie et les vertus de 
sainte J. F. de Chantai (tome I» de cette publication, page 251), raconte 
les touchants détails de cette entrevue. 



ANNÉE 1628. 201 

lui parlerons, Dieu aidant, puis nous répondrons amplement à 
votre lettre et à tout ce que vous désirerez. —Pour des étoffes, 
nous vous en enverrons de Dijon; mais il faudra dire la qualité 
et quantité. 

Vous devez faire parler aux parents des deux novices; s'ils 
refusent de venir, faites-les professes. Bonsoir, ma très-chère 
fille 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXIX {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSA.YD 

SUPÉBIEURE A MOUL1XS 

Ne pas s'inquiéter d'un reproche mal fondé. - Commet traiter avee la Sœur de 
Morullc. —La liberté de conscience ne doit pas dégénérer en abus. 



VUE 7 JÉSUS ! 



[Alonne], 26 août [1628]. 



Ma très-chère fille, 
J'ai attendu des réponses de nos chères Sœurs d'Autan pour 
vous en faire part. Véritablement, elles sont dans un courage 
nonpareil, et espèrent que Dieu les assistera et conservera. Je 
L'en supplie de tout mon cœur; priez, et faites prier pour elles. 
Véritablement, l'entretien du Révérend Père recteur m'est 
aussi demeuré à charge sur le cœur; mais il nous en faut tirer 
profit. Ne craignez pas que vous soyez artificieuse; en ma vie, 
je ne reconnus en vous qu'une parfaite et très-sincère sincérité! 
Si votre nature vous fait user de quelque petite finesse quelque- 
fois, c'est pour quelque bien qui vous vient en vue, et cela se 
fait innocemment et rarement, sans que vous vous en aperce- 
viez, à cause qu'il n'y a nulle ombra de mauvaise intention de 
votre part, et certes je n'ai jamais rien reconnu de cela, et je 
pense que ce bon Père serait bien empêché d'en dire une action 
que vous ayez faite avec lui. Je pense que ce soupçon pourrait 




202 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

bien venir de notre Sœur M.-Aimée, car elle m'a dit, ce me 
semble, quelques petites choses que vous lui aviez faites, qui 
ressentaient la dissimulation, à quoi vous ferez bien de préve- 
nir, et de traiter avec elle tout franchement, lui refusant et 
disant tout nettement ce que vous jugerez lui devoir refuser et 
dire. Demeurez paisible dans votre paix et confiance; Dieu, qui 
voit le fond de votre cœur, voit bien qu'il n'y a rien que pour 
Lui, et que vous ne voulez que Lui et sa seule gloire; c'est 
assez pour vivre contente. Je crois que vous ne devez pas lais- 
ser prendre le dessus sur votre esprit à notre Sœur M.-Aimée, 
et que vous lui devez remontrer, par des paroles raisonnables, 
qu'elle ne doit point vous rebuter, ni parler de vous qu'avec le 
respect dû à votre condition. Ne témoignez nullement que vous 
la craignez, ains traitez avec elle en Mère, mais très-cordiale. 
Témoignez beaucoup de confiance et d'affection à M. de Pa- 
lierne. Je suis fort aise de ce que vous vous ouvrez et égayez 
davantage, cela profitera. Consolez un peu ces trois filles : 
l'assistante, la directrice et Paule-Madeleine [Cadier]; voire, 
tâchez de satisfaire à toutes, mais avec modération, retranchant 
lessuperfluités cordialement, et non jamais froidement. 

Voilà la copie des corrections; c'est notre original. Je vous 
prie qu'au plutôt que vous pourrez, vous fassiez part de nos 
Réponses à nos Sœurs d'Aulun et d'Auvergne. Adieu, ma très- 
chère fille; je suis de cœur et d'âme tout à fait vôtre. 

[P. S.] Il faut faire en sorte que les Sœurs qui désirent par- 
ler dehors le demandent franchement, et leur faut faire savoir 
encore que quand elles le feront mal à propos et trop souvent, 
que l'on a droit, selon la Règle, de leur retrancher, et faut, si 
c'est besoin, dire cela aux Pères, afin qu'ils ne tracassent, ni 
prennent trop d'autorité. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. 



ANNÉE 1628. 



203 



LETTRE DCCCLXXX 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE GHASTELLUX 

SDFÉBIBUBE fl AUTU.V 

Satisfaction que donne à la Sainte le courage des Sœurs d'Anton. - La Supérieure 
ne doit pas sans une véritable nécessité s'exposer au danger de soigner les 
pestiférées.— Périls que courent les monastères de Paris, de Mois et dc'lVevers 



vive -f jésus! 



[Alonnc], 28 août [1628]. 



Certes, ma très-bonne et chère fille, la mortification est 
bonne! mais Dieu soit béni, de Ja bonne main duquel il faut 
tout recevoir! Je ne suis nullement d'avis que, contre l'inclina- 
tion de ce peuple, vous partiez de votre maison, et d'autant 
plus que, comme votre bon confesseur m'a dit, il vous faudra 
passer proche de plusieurs maisons pestiférées; il faut donc 
demeurer en paix et soumise. J'ai sondé si l'on aurait agréable 
que le Révérend Père recteur vînt céans ; mais je .vois que l'ap- 
préhension y est si fort grande de ce mal que je n'ose me pro- 
curer ce bonheur et contentement, que j'eusse tenu bien cher; 
et vous supplie, ma très-chère Sœur, de le remercier de la 
bonne volonté qu'il a eue de nous donner celte consolation. Je 
vous estime bien heureuse d'avoir son assistance; faites-moi le 
bien de le saluer très-humblement de notre part, et nous re- 
commander à ses saintes prières. 

J'ai répondu au bon confesseur pour la fondation d'Auxerre; 
je crois qu'une maison y serait fort bien. La grande difficulté 
que j'y trouve, c'est qu'étant élue par votre Chapitre, vous ne 
pourriez aller là que [vous] n'eussiez achevé votre triennal, et 
cependant je vois que l'on vous y désire bien fort. 

Je suis en peine de quoi vous n'avez point de viande pour la 
nourriture de vos Sœurs, car je crains qu'à la longue elles ne 
s en trouvent mal; si vous vouliez, on vous achèterait bien ici 
des moutons, que l'on ferait conduire jusqu'à un quart de lieue 



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■^^^■^■^■■■^^^^■■^^■■■■■I^B^M! 



204 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

d'Autun pour en tuer un toutes les semaines; il vous faudrait 
bien cela. Vous les tiendriez chez vous; car je vois bien que 
l'on ne pourrait se résoudre céans d'envoyer toutes les semaines 
à Autun vous porter des provisions, comme je l'eusse désiré, et 
que ma fille en aurait la volonté; mais la crainte de ce mal les 
surmonte. Envoyez-nous ici ou à Arnay-le-Duc le mémoire 
des étoffes qu'il vous faut; on vous les fera tenir. Le bon con- 
fesseur vous dira ce que nous pensons des Sœurs dont il nous 
a parlé; il faut toujours quelques petites croix en chaque mai- 
son. Vous avez très-bien fait de décharger la pauvre scrupuleuse 
de la moitié de l'oraison ; aux esprits faibles, il suffit de demi- 
heure. 

Je ferai tout effort pour répondre à nos chères Sœurs; je les 
chéris de tout mon cœur, et loue grandement leur vertu et gé- 
nérosité de vouloir demeurer en leur monastère; j'ai confiance 
avec elles que Dieu les y conservera et préservera du mal, ou 
du moins les y enrichira de grâces et bénédictions célestes, car 
sa Bonté aime les âmes courageuses qui s'abandonnent et se 
résignent totalement entre les mains de sa Bonté et de son soin 
paternel. — S'il vous arrive quelque accident, je ne crois pas 
que M. Guyon voulût vous presser de prendre des étrangères 
pour les servir; il sera beaucoup mieux de se faire cette charité 
les unes aux autres, comme ont fait nos bonnes Sœurs de Ne- 
vers, sans qu'aucune en ait pris mal. Mais pour vous, ma très- 
chère fille, ce n'est nullement mon sentiment que vous aban- 
donniez toute la troupe pour servir les malades. Si Dieu vous 
envoyait ce mal, vous mettriez toutes ces pauvres chères filles 
en déroute et toutes les affaires. Oh non! il ne le faudrait pas 
faire, sinon que la malade fût en péril de son âme; mais cela ne 
peut quasi être parmi nous, qui, grâce à Dieu, avons soin de 
nous tenir en état de mourir quand et comment il plaira à Dieu, 
et puis l'on vous assisterait, si besoin arrivait. Or, je m'en irai 
en repos, puisque je suis assurée que les secours spirituels et 



■^^■^■1 



ANNÉE 1628. 205 

temporels ne vous manqueraient pas; c'est tout ce que l'on 
peut désirer en ces accidents. — Nos Sœurs de Paris, de Blois 
et de Bourges sont aussi aux mêmes peines que vous, et certes 
avec plus de périls; car elles ne peuvent éviter la fréquentation, 
ni empêcher que les Sœurs tourières n'aillent par les villes 
acheter leurs nécessités. Dieu, par sa bonté, les tienne en sa 
douce protection, et vous aussi, ma très-bonne et très-chère 
fille. 

Je crois que l'on vous a envoyé deux Coutumiers. Quand 
nous serons à Lyon, nous vous enverrons des Règles et Cérémo- 
nials ; car tout est imprimé. Cependant, voilà l'une de nos Règles 
que j'envoie pour notre chère et bien-aimée veuve ', que je 
salue avec toutes nos autres chères Sœurs, attendant que je 
leur écrive, si je puis en trouver le temps. — Nous avons donné 
dix écus à votre confesseur; si nous avions moyen, certes, de 
tout notre cœur, nous vous en enverrions davantage; mais si 
vous en avez besoin, faites-le-nous savoir, et nous en emprun- 
terons pour vous le faire tenir. Croyez, ma très-chère fille, 
qu'en fout ce qui me serait possible, je voudrais vous servir et 
sans réserve, car je suis très-entièrement toute vôtre en Notre- 
Seigneur, que je supplie vous combler de ses plus riches 
grâces avec votre chère troupe, que je salue derechef de tout 
mon cœur. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archices de la Visitation d'Annecy. 



1 Sœur Marie-Madeleine Darlay. 






LA 



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206 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCLXXXI (Inédite) 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SUPERIEURE AU PREMIER MOXASTÈRB DE LYON 

Observations au sujet des Entretiens. — Bruits de peste à Lyon. 

vive f JÉSUS ! 

Dijon, 5 septembre [1628]. 

Ma très-chère fille, 
Je vous prie "de faire tenir sûrement à Chambéry ce paquet 
qui est important. Je crois que vous avez les Entretiens; je vous 
prie, que l'on réserve celui qui traite de l'Office et de l'Oraison 
pour être imprimé des derniers, et celui aussi où il est parlé 
du document de ne rien demander et ne rien refuser, car l'on 
dit qu'en celui de l'Office il y a je ne sais quoi qui contrarie 
l'opinion d'un grand docteur, et il ne faut rien laisser qui 
puisse choquer qui que ce soit. Au reste, ma très-chère fille, 
on dif que la peste est bien échauffée à Lyon; si cela est, faites- 
moi savoir si vous voulez que j'y aille; car, Dieu aidant, je le 
ferai, sinon que je reçusse commandement contraire. Adieu et 
à la chère fille M. A. [de Blonay]. Je serais bien mortifiée de ne 
vous pas voir. La sainte volonté de Dieu soit faite 1 

[P. S.} Le retardement de l'arrivée ici de Mgr de Bourges 
nous y fera séjourner plus que nous ne pensions. Dieu soit béni 
de tout! —5 septembre, à Dijon, où nous sommes dès avant- 
hier à soir. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1628. 



207 



LETTRE DCCCLXXXII 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DU PARIS 

Ne pas multiplier inutilement le nombre des séculiers dans le monastère. — La 
Supérieure doit voir en particulier ses Religieuses tous les mois. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Dijon], 8 septembre [1628]. 

...Puisque le contrat est fait avec la bienfaitrice, il faudra 
le plus tôt qu'il se pourra lui dresser et faire agréer une Sœur 
pour la servir, afin de ne multiplier le nombre des séculiers et 
se tenir dans l'enclos de l'observance le mieux qu'il se pourra. 

Mon Dieu! ma. très-chère fille, le grand secret pour tenir 
tout en paix, que la douceur et égale charité d'une Mère à tenir 
les esprits contents entre la fidélité et sainte liberté d'esprit! 
Vous le verrez toujours mieux combien il est profitable de 
parler tous les mois; cela tiendra les cœurs en courage et tous 
unis au vôtre tout bon, tout cordial, et que je chéris certes uni- 
quement plus que je ne puis dire. 

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Taris. 



[Dijon], 8 septembre [162S 



LETTRE DCCCLXXXIII {Inédite) 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

Désir de savoir ce qui a été résolu au sujet des Sœurs de Paray. — Retard de 
Myr de Bourges. 

vive \ jésus! 

Ma très- chère fille, 
Je suis un peu étonnée de n'avoir aucune de vos nouvelles 
touchant nos pauvres Sœurs de Paray; mais, pour ce point, il 
me suffira que vous leur fassiez savoir ce que le conseil trouve 
bon; qu'elles [le] fassent, le plus tôt sera le meilleur. Vous 
avez maintenant les Entretiens. Je n'ai rien à dire de plus, puis- 












208 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que notre bon Père provincial est là; je m'assure que son con- 
seil ne vous manquera pas; il estbon, solide et droit; c'est 
assez. Je n'ai nul loisir de lui écrire. Je vous prie de le saluer 
très-humblement de ma part et le Révérend Père Maillan, avec 
notre chère Sœur Marie-Aimée [de Blonay] et toutes nos autres 
Sœurs. — Mgr de Bourges n'arrivera ici de huit jours, de 
sorte que je n'en bougerai de quinze. Cela me mortifie un peu ; 
mais Dieu soit béni en tout! — Bonsoir, ma très-chère fille; je 
suis toute vôtre en Notre-Seigneur, qui soit béni. Amen. Jour 
de Notre-Dame.' 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'ânnecy. 



LETTRE DCCCLXXXIV 

A LA MÊME 

Affliction de la Sainte en apprenant que la peste sévit à Lyon. 
Précautions à prendre. 

vive f jésus! 

[Dijon], 9 septembre [1628]. 

Certes, ma très-chère fille, je n'ai su empêcher que les larmes 
ne me soient venues au bord des yeux en lisant votre lettre, et 
celle de ma très-chère Sœur M. -Aimée. Oh Dieul que cette vie 
est chélive et que ses espérances sont vaines! Je me promettais 
un contentement incroyable dans la douceur de notre entrevue 
pour la gloire de Dieu et notre profit spirituel, car il me semble 
qu'en tous nos desseins nous ne prétendons autre chose, dont 
je bénis sa Bonté. Ma très-chère fille, j'ai confiance qu'elle vous 
préservera du mal; tenez vos filles fort joyeuses et encoura- 
gées dans une parfaite résignation et indifférence sous la bonne 
main de Dieu. Que s'il Lui plaît vous affliger du mal, mettez 
au service des malades les moins appréhensives et les plus gaies 
et saines. 



ANNÉE 1628. 209 

Je ne suis nullement d'avis que ni vous ni ma Sœur M.- 
Aimée vous vous employiez à cela, et je vous prie toutes deux 
de ne le pas faire. Avec une de vos Sœurs vous pourriez donner 
une séculière pour servir les malades; mais Dieu ne permettra 
pas que vous soyez en celte peine. Faites brûler souvent du ge- 
nièvre chez vous, parfumez vos habits, sachez le meilleur pré- 
servatif pour en user. On dit que le beurre frais pris seul est 
bon, et en frotter les narines; je vous prie, parfumez souvent 
votre maison de genièvre, de vinaigre jeté sur une pelle rouge; 
n'allez point au parloir; faites fermer votre église ; que vos tou- 
rières se secouent fort sur le feu avant de parler à la portière, 
et qu'elles soient sur leurs gardes et fort prudentes, qu'elles 
n'approchent pas la portière. Bref, usez de la plus grande cir- 
conspection que vous pourrez. Dieu vous aidera, ma très- 
chère fille, j'en supplie son infinie Bonté, et que, si c'est sa 
gloire, Il me donne la chère consolation de vous voir encore 
une fois en ma vie. Je vous écrivis [hier] à soir; c'est par le 
même courrier que j'ajoute celte lettre . 



Coufo 



Dieu soit béni! 

rme à l'original garda aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXXV (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUP1ÎBIEURE ft ADTUN 

Regrels de n'avoir pu visiter sa communauté. 

vive -J- jésus! 

[Dijon], 19 septembre [1628]. 

Ma très-bonke très-chère et vraie fille, 
Je ne puis laisser aller le digne M. de la Curne, notre intime 
ami, sans vous saluer très-chèrement avec toutes nos bonnes 
Sœurs, que je chéris cordialement, et auxquelles je souhaite 
vi. 14 






210 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'abondance de l'esprit de notre bon Dieu. Ma très-chère fille, 
je suis tout à fait, ce me semble, dans votre cher cœur, comme 
réciproquement je vous sens dans le mien. 

Nous voici encore à Dijon pour quelque peu de jours. Tout y 
va fort bien; c'est une famille de paix et de douceur. Oh! Dieu 
soit béni, qui m'a privée de la chère consolation de voir la vôtre 
très-chère. Je ne verrai non plus nos pauvres Sœurs de Lyon. 
Adieu, ma très-chère fille. Le doux Jésus soit lout nôtre, et 
soyons éternellement siennes. Je Le supplie vous conserver et 
vous faire abonder en toutes grâces. II soit béni ! Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCLXXXVI (Inédite) 
A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTERE DE PARIS 

Elle la félicite de son bon gouvernement. — Demande d'un portrait de saint Fran- 
çois de Sales. — Détails sur la communauté de Dijon. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Dijon, 1628.] 

Si fait, ma toute chère grande fille, je me porte fort bien, 
grâce à Dieu; la semaine passée j'eus des faiblesses d'estomac, 
mais cela est passé. Nous partirons mercredi d'ici, et j'espère 
que Dieu nous rendra heureusement à Nessy. Nous verrons nos 
bonnes Sœurs de Bourg, et ferons ce qui nous sera possible 
aux choses que vous nous avez marquées. Pour la petite Sœur, 
je craindrais fort qu'elle ne donnât mauvaise édification àN***; 
je la voudrais laisser affermir davantage. Il me semble que 
vous lui profiterez plus qu'aucune autre conduite; toutefois, 
faites-en librement ce que vous jugerez pour le mieux; car il 
sera bien à propos de décharger votre maison de quelques filles 
pour cette fondation. La petite Supérieure a un cœur incompa- 
rable pour vous et pour toute votre maison; elle m'en écrit 



ANNÉE 1628. 211 

avec des termes admirables; oh! quel bonheur que celle sainte 
union ! Ma vraie fille, je suis si consolée de voir votre conduite 
sur ces filles un peu bizarres, et de voir votre soin en la conduite 
de votre maison. Oh! ma fille, quel bonheur quand chacun 
s'applique à ce qu'il doit! Dieu, par sa honte, vous continue 
ses grâces et cette sainte liberté d'esprit; c'est un trésor. 

L'on m'écrit que vous gouvernez aussi force dames de la 
cour, j'en suis bien aise, et particulièrement de madame de 
Sénecey. Sachez d'elle, ma fille, s'il ne lui plaira pas de m'en- 
voyer le tableau de notre Bienheureux Père, que je la suppliai 
de faire tirer par Ferdinand, sur l'original que je lui donnai. 
Elle m'avait tant promis de me le donner; pressez-la là-dessus 
ma très-chère fille, afin que je l'aie ; et s'il est bien, payez ce 
qu'il faudra; je vous ferai rendre l'argent. — Je donne à propos 
l'avis à notre bonne Sœur de Pont-à-Mousson; traitez avec elle 
cordialement, car je désire que vous preniez et possédiez le 
cœur de toutes nos Sœurs. Par où je passe, je travaille à cela, à 
quoi je n'ai pas grand' peine. Il me semble que Dieu m'a assistée 
àentrerdans l'esprit de notre Sœur [M. -Marg. Michel]. [Plusieurs 
lignes inintelligibles.] Je ne l'ai pas épargnée; je lui ai tout dit 
ce que Dieu m'a fait connaître être utrle à son bien; elle l'a 
bien pris, et, si je ne me trompe, cette entrevue sera profitable 
à son esprit, avec l'aide de IVotre-Seigneur. Je leur ai fait vider 
leur cœur, à elle et à ma Sœur [madame de Vigny]; j'en espère 
bien pour les filles. Elle gouverne bien; ce sont des colombes; 
touly est content, excepté N***; mais encore cela va bien et 
s'accommode. Si l'on va au Comté, elle ira. [Plusieurs mots illi- 
sibles.} Elle a pâli; mais c'est une âme généreuse et de grande 
vertu. L'on verra, si celle fondation se fait, ce qui sera bon à faire. 
M. N. est toujours vôtre, mais tout relire de la Mère de céans, 
avec peu de fondement, ce me semble; car il a eu de certains 
soupçons de dissimulation et artifice, que je trouve n'èlre pas 
vrais dans un exact examen que j'en ai fait. Je vois que tout est 

14. 




k 






212 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

disposé à la paix et à vivre en contentement; Dieu y répande 
ses miséricordes! Je vous dis ainsi succinctement toutes choses 
comme à ma propre âme, ne faisant nulle différence; car tou- 
jours plus je sens que vous êtes ma vraie très-unique fille. — Oh 
Dieu! que je plains cette pauvre madame de Saint-Luc; je la 
salue tendrement, et notre bon M. Grillet. Je vous remercie de 
l'oraison. Il faut donner les lettres. — Adieu, ma très-chère fille 
toute chère. Mille saluts à nos pauvres Sœurs. Dieu soit béni! 
Noire bon Mgr de Langres est tout bon, mais je ne le verrai pas. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE DCCCLXXXVII 

A LA SOEUR ANNE-MARGUERITE CLÉMENT 



Conseils de direction. 



VIVE f JÉSUS ! 



[Dijon. 1628] 

Il est vrai, ma très-chère fille , que Dieu vous doit suffire 
pour toutes choses. L'unique bien de l'âme, c'est d'être seule 
avec son Dieu; demeurez dans celte simplicité et nudité. Aimez 
et obéissez à Notre-Seigneur en la personne de votre Supé- 
rieure, et suivez à l'aveugle sa conduite et ses commandements. 

Oui, je sais bien, ma chère fille, que vous m'avez donné votre 

} Peu après la réception de cette lettre, la Mère Clément partit pour la 
fondation de Montargis, due au zèle des Révérends Pères Barnabites. «Leur 
piété leur suggéra (disent lès anciens Mémoires) que, comme ils avaient 
reçu le bénéfice de leur fondation en cette ville par notre Bienheureux Père, 
ils" devaient le reconnaître en ses Filles, afin que, comme eux instruisaient, 
attiraient, et faisaient fleurir les vertus en la jeunesse de leur sexe, nos 
chères Sœurs servissent aussi d'un doux refuge aux filles; c'est pourquoi ils 
se résolurent de poursuivre l'établissement d'une de nos maisons à Mon- 
targis, ville de passage, assez commode à vivre, portée à la piété et située au 



ANNÉE 1628. 213 

cœur, el Dieu l'a logé dans le mien; c'est pourquoi j'espère 
que jamais rien ne l'en séparera. Dieu nous fasse la grâce 
qu'ayant été élevées dans un même esprit et vocation dans ce. 
monde, nous puissions ensemble aimer et louer éternellement 
ce souverain Bien-Aimé de nos âme. 

Puisque Dieu vous a ôlé le pouvoir d'agir avec la faculté 
intellectuelle de votre âme, ne vous efforcez nullement de le 
faire, acquiescez à son bon plaisir. Il veut que vous soyez 
comme une enfant entre les bras de sa nourrice : laissez-vous 
donc manier à son aise par la sainte obéissance, et tâcbez petit 
à petit de vous oublier vous-même. Je ne pense pas qu'il y ait 
d'autre moyen de vous établir dans la paix de votre âme que 
celui-là, de vous laisser entièrement conduire et diriger par 
l'obéissance. Votre, etc. 



LETTRE DCCCLXXXVIII {Inédite) 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 



Avantages de l'humilité et de l'ouverture de cœur. — Avis pour la fondation 
de Rennes. — On accuse faussement une Supérieure d'obliger ses filles à lui 
révéler leurs péchés. 

vive -J- jisus ! 

Dijon, 22 septembre [1628]. 

Je crois, ma vraie très-cbère fille, que vous aurez maintenant 
reçu mes réponses, par lesquelles vous aurez vu que j'ai reçu 

centre de la France. Mgr de Sens, Octave de Bellegarde, de qui Mon- 
largis dépend, approuva et loua ce projet. En trois jours, les Révérends Pères 
accommodèrent une maison, chapelle, autel et clôture, et allèrent à Orléans 
avec un équipage pour amener les fondatrices. » Ce furent, avec la véné- 
rable Mère Clément, Supérieure : les Sœurs Anne-Marie Ossemont, Marie- 
Louise de Balot, Marie-Espérance lloutron et Marie-Thérèse Bourdon. 
Mgr de Sens les attendait à l'église et fit lui-même la cérémonie de l'éta- 
blissement qui eut lieu le 5 octobre 1028. 

{Histoire inédite de la fondation de Montarqis.) 




■ 



214 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vos lettres précédentes, car ma Sœur votre Supérieure et le 
Père dom Juste me le signifient par les leurs du 1 er septembre, 
et la petite Mère s'y accuse du défaut d'humilité qu'elle a eu 
contre vous, et cela était vrai, et je bénis Dieu du contentement 
qu'elle me témoigne que vous et elle avez d'avoir uni vos deux 
cœurs et de vivre ensemble avec franchise ; oh ! que c'est 
un grand bien que cette cordiale ouverture de cœur! — Mais, je 
vousprie, ne grondez donc plus contre vous-même, et me re- 
tranchez cela tout à fait, le changeant en une douce et tran- 
quille humilité et reconnaissance de votre vileté, qu'il faut aimer 
joyeusement, et devenir toute douce et sucrée; je le demanderai 
à Dieu, mais coopérez par fidèle pratique. 

Il sera assez de six filles [pour la fondation de Rennes] ', puis- 
que l'on ne mène point de Sœur blanche ; je l'écris à ma Sœur 
[la Mère d'Orléans], et qu'elle donne de l'argent; demandez avec 
franchise ce que vous jugerez nécessaire. Au reste, il faut que 



1 Voici comment la Mère de Chaucjy raconte l'origine de ce monastère : 
« Le Révérend Père de la Rongère, très-digne Jésuite, après avoir été quelque 
temps à Orléans, fut appelé à Rennes, où sachant que notre Mère de 
la Roche, qu'il avait connue très-particulièrement, était déposée et na- 
geait dans l'élément de son humilité en la condition d'inférieure, il lui 
écrivit qu'en l'état où elle était, il voyait deux choses : l'une, qu'elle 
avait trop de satisfaction à obéir; l'autre, qu'il était dommage qu'une si 
bonne ouvrière se reposât, que ce ne serait que pour reprendre haleine. » 
A la sollicitation du digne Religieux, madame de la Hautaye , épouse 
du second président, se rendit fondatrice du monastère, et demanda 
la Mère de la Roche pour Supérieure. Elle s'y rendit, accompagnée 
des Sœurs Marie-Angélique Moùard, Anne-Radegonde Paulin, Marie- 
Renée de Guéroust, Marie-Henriette de Prunelay, professes d'Orléans, et 
Marie-Michelle de Nouvelles, professe d'Annecy. L'établissement fut fait le 
27 octobre 1628. « La ville envoya ses officiers visiter la bonne Mère, couverts 
de leurs casaques de satin blanc passementées d'hermine, et lui offrir les 
services de leur république. La réputation de la Mère de la Roche était 
telle, que ceux qui avaient reçu de ses lettres pour les affaires de la fonda- 
tion les gardent comme reliques, et n'est pas bonnement croyable la foule 
et l'empressement qui furent faits pour la voir. » 






ANNÉE 1628. 215 

je vous dise que le Père de la IV*** traite noire Sœur la Supé- 
rieure de Moulins fort impérieusement et la veut fort assujettir. 
Il me dit qu'une de nos Supérieures lui avait dit que les filles 
devaient dire tous leurs péchés aux Supérieures, et que nous 
tenions les filles gênées; il me parla impérieusement. Certes, 
nous les devons honorer, mais nullement nous y assujettir, ni 
leur donner ouverture à nous mortifier, prenez-y garde. [Plu- 
sieurs lignes inintelligibles.] 

Ma chère Agnès, je vous chéris comme moi-même. Dieu soit 
notre tout. Amen. — 22 septembre. 

Je n'avais pas vu votre billet dans la lettre de notre Sœur 
Marie-Louise [de Balot]; pour Dieu, travaillez à tenir votre esprit 
en joie et confiance. Si je ne puis écrire à nos Sœurs qui m'ont 
écrit, patience, je les salue tout particulièrement. Faites de 
notre Sœur Marie-Louise ce que la Supérieure et vous trouverez 
le mieux. Adieu, ma très-chère fille. Dieu soit béni. Nous par- 
tirons mardi ou mercredi d'ici. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monaslère de la Visitation de 
Paris. 



LETTRE DCCCLXXXIX (Inédite) 

A LA AiKRE MARIE-CONSTANCE DE BRUSSAXD 

SUPÉRIEURE .1 MOULINS 

Se rendre indépendante des créatures, et ne consulter les personnes du dehors 

que par nécessité. 



Bourg, 5 octobre [1628]. 



VIVE -J- JÉSUS ! 

Ma très-chkiie fille, 
Je. suis si fort dans l'impuissance d'écrire, que je ne puis le 
faire longuement comme je voudrais, bien que je ne voie rien 
dans vos lettres qui requière une nécessaire réponse, me con- 
fiant en Celui qui vit et règne dans votre chère âme, qu'il vous 
éclairera pour tout avec le conseil de vos Sœurs; et voyez-vous, 



216 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ma Irès-chère fille, il faut dorénavant vous rendre moins dé- 
pendante de qui que ce soit, et ne prendre avis dehors qu'en 
la vraie nécessité. 

Si je vois jamais ce bon Père, certes, je lui parlerai plus 
ferme; je ne voudrais pas qu'il parlât beaucoup à nos Sœurs 
pour leur donner ses maximes; demeurons fermes dans les 
nôtres, et, pour Dieu, gardons-nous des assujettissements. 
Honorons et faisons ce que nous pourrons de petits services à 
leurs personnes et à leur maison, mais gardons notre liberté, 
et faisons franchement ce que nous savons selon notre Institut. 
Je crois que vous connaissez bien l'esprit de la Sœur M. -Aimée ; 
il ne faut rien négliger et prier beaucoup pour son âme, car 
elle ouvre une grande porte au diable ; Dieu la garde , s'il Lui 
plaît. Je ne puis écrire à notre pauvre petite Angélique. Je suis 
bien aise qu'elle vous contente et les Sœurs, et qu'elle le soit 
aussi; «'est un vrai bon cœur que j'aime chèrement. 

Nous voici à Bourg, privées de voir nos pauvres Sœurs de 
Lyon /pour lesquelles il faut bien prier. Tout commerce est 
rompu là; on ne se peut pas voir ni écrire, ni aux autres maisons 
de France. Dieu apaisera son ire, s'il Lui plaît. Priez pour celle 
qui vous chérit parfaitement et qui est vôtre de cœur. 

Dieu soit béni! 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. 



■ 




ANNEE 1G28. 



217 



LETTRE DCCCXC 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRAXGE 



SUPlilUEUIlB AU PRBMIEH MONASTÈRE DE I.VOM 



Maternelles sollicitudes pour les communautés de Lyon. — S'abandonner à la 
volonté de Dieu à la vie et à la mort.^Précaulions à prendre contre la peste. 



Bourjj, 8 octobre [1628] 



VIVE -j- JESUs! 

Ma tkès-chère fille, 

En partant de Dijon, j'ai reçu vos chères lettres du 13 sep- 
tembre. Nous voici arrivées à Bourg, d'où je croyais vous 
envoyer un homme pour avoir de vos nouvelles avant notre dé- 
part d'ici; mais il n'y a moyen de faire résoudre personne d'y 
aller; c'est pourquoi j'envoie mes lettres au Pont-de-Veyle, d'où 
l'on m'assure que mademoiselle de Saint-Loup les fera tenir. 
Je porte une continuelle peine de vous savoir dans un si grand 
danger et toutes nos pauvres Sœurs; tout mon recours esta 
Dieu, voyant que je ne puis en rien vous servir. Je me confie en 
sa divine Bonté, devant laquelle incessamment mon cœur ré- 
pandra ses désirs et ses humbles prières pour votre conservation. 

Croyez, ma très-chère fille, que si mes lettres vous ont 
attendrie, les vôtres me font bien jeter des larmes; mais je 
relève mon esprit par-dessus toutes choses créées, et au-dessus 
de la mort parmi tant de morts. Je m'assure, ma très-chère 
fille, que vous faites de même avec la très-aimée Sœur 
M. -Aimée [de Blonay], vous tenant en paix et toutes cachées 
dans le sein de la divine protection avec votre chère troupe, 
laquelle étant toute parfaitement consacrée à sa souveraine 
Bonté, elle la conservera et l'enrichira d'une infinité de saintes 
actions de solides vertus, qu'elle pratiquera parmi les effrois de 
cette affliction publique. Que s'il lui plaît d'en toucher quel- 
qu'une et de la tirer à soi, ce sera sans doute pour la mettre à sa 
dextre, et donner aux autres le sujet d'exercer la plus excellente 






■■M 









218 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

charité qui se puisse pratiquer en cette vie. Bref, notre conso- 
lation et notre assurance doivent être en ce qu'il ne nous sau- 
rait arriver chose quelconque que ce qu'il plaira à notre hon 
Père céleste, et que sa sainte volonté sera toujours notre mieux 
et unique contentement. Mais cette même volonté veut que l'on 
n'oublie rien de tout ce qui se peut faire pour la conservation. 
Ce que vous faites est fort utile, de bien parfumer votre maison 
et prendre le malin du préservatif: le genièvre mangé est très- 
bon. N'ouvrez point vos fenêtres, ni n'allez à l'air tant qu'il se 
pourra, qu'unpeu après que le soleil aura dissipé le mauvais 
air. Je voudrais bien savoir comme vous faites venir les provi- 
sions nécessaires, car je crains fort que le mal ne vous arrive 
par là. 

J'ai tant pensé comme vous pourriez faire, afin que ceux et 
celles qui vous servent en cela ne vinssent point au tour : il m'a 
semblé que vous devriez avoir une personne logée chez votre 
jardinier pour vous servir en cela, et que quand elle apporte- 
rait les denrées, elle les fit passer par-dessus un feu clair qui se 
pourrait faire en la rue proche de chez vous, et puis votre tou- 
rière les irait prendre là, car je voudrais que la Sœur tourière 
qui vous parle au tour n'approchât point celle qui fait les pro- 
visions; je crois que cela serait bien et qu'il se peut. J'ai aussi 
tant regardé où vous pourriez mettre vos malades, si Dieu per- 
mettait que vous en eussiez. Nécessairement il les faudrait ôter 
du corps du monastère et les mettre dans vos oratoires ou dans 
des cabanes, et bientôt les séparer du reste des Sœurs, barrant 
le quartier où elles auraient été, et faudrait redoubler les par- 
fums et préservatifs, faire changer d'habits aux Sœurs, faire 
faire des feux clairs par toute la maison, et que les Sœurs se 
chauffassent, et secouassent bien fort leurs habits, leurs lits sur 
le feu, et cela promptement. Si je savais mieux, je vous le dirais 
de bon cœur, ma très-chère fille. 

Mademoiselle de Saint-Loi>p, qui demeure au Pont-de-Veyle, 






a^^^^^m 






ANNÉE 1628. 219 

nous a offert pour vous cinquante ànées de blé; mandez-moi si 
on vous les enverra par la Saône, et si vous avez besoin d'argent 
ou de quoi que ce soit qui soit en notre pouvoir; car assurez- 
vous qu'il vous sera donné d'un cœur et d'une affection incompa- 
rable. Si vous avez quelque occasion de faire savoir de vos nou- 
velles à Crémicux, où nous serons jusqu'au 21 , ou à Nessy où 
nous allons de là, je vous prie de nous en mander; car vous ne 
sauriez croire, ma très-chère fille, la peine que j'ai de n'en 
point avoir et de ne pouvoir vous envoyer des nôtres. Croyez 
que de toutes parts où je le pourrai, je le ferai de bon cœur. 

Je suis consolée dès que vous vous êtes mise par vœu spécial 
sous la protection de Notre-Dame et de notre Bienbeureux Père ; 
j'ai confiance que Dieu vous préservera par leur intercession. 
Je fais prier pour vous tant que je puis; et pour moi, c'est con- 
tinuellement [que je le fais]. Je supplie le divin Sauveur de nos 
âmes de nous tenir toutes dans son sein paternel, et là nous 
combler des plus riebes trésors de sa grâce. — Puisque le Ré- 
vérend Père provincial est à Vienne, vous pourriez peut-être bien 
lui envoyer les Entretiens ; je serais bien aise qu'il les vît. Dites- 
moi ce que vous et la chère Sœur Mari e-Ai niée [de Blonay] pensez 
pour leur impression : si l'on attendra que la maladie soit passée 
à Lyon, où l'on nous dit qu'elle est cruelle, ou si on les enverra 
à Paris; que si vous pensez qu'il les faille faire imprimer à 
Paris, si vous aurez le moyen de les y envoyer; mais je voudrais 
bien les avoir avant. — Si je puis, j'enverrai à vous de Cré- 
mieux. — Bonjour, ma très-bonne et chère fille; je suis en 
vérité tout à fait vôtre en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni! 

[P. S.] Je vous estime heureuse de voirie bon Père Maillan; 
je le salue cordialement et très-humblement. — Si mes petits • 
remèdes sont bons, faites-en part à nos pauvres Sœurs du second 
monastère, et des offres que nous vous faisons, que nous effec- 
tuerons de tout notre cœur à l'un et à l'autre monastère. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 







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220 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE DCCCXCI 

A LA MÊME 

Elle l'engage à se confier en la Providence et à vivre saintement joyeuse. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

Bourg, 12 octobre [1628]. 

Eh bien! ma pauvre très-chère fille, vous voilà maintenant 
dans l'occasion de pratiquer la sainte soumission et résignation 
parfaite au bon plaisir céleste, que la divine Majesté a gravée dès 
si longtemps dans votre chère âme. J'ai confiance en sa douce 
bonté que vous et nos très-chères Sœurs ferez voir votre géné- 
rosité et fidélité en cette affliction si cuisante, mais laquelle, 
comme j'ai confiance, vous sera donnée selon la mesure de sa 
grande miséricorde, ainsi que j'en supplie sa Bonté. Ma fille, 
ma consolation en cette douleur qui m'est très-sensible, c'est 
de penser et de sentir au milieu de mon cœur cette assurance 
que nous sommes toutes à Dieu, et que notre unique désir et 
seul bien désirable est en l'accomplissement de sa très-douce 
volonté. 

Je vous écris ce billet sans loisir sur notre départ, venant tout 
maintenant de lire la lettre de notre très-bon Père Maillan. Je 
vous écrivis l'autre jour; vous verrez en quoi nous pouvons 
vous aider. Surtout, ma fille, mes yeux et mon cœur seront 
toujours devant Dieu pour implorer son assistance sur vous. 
Oh Dieu! ma fille, vivez joyeuse en votre affliction, et recourez 
fort à l'intercession de la Sainte Vierge et de notre Bienheureux 
Père. Que nous sachions de vos nouvelles, s'il se peut. Dieu 
sait ce que je vous suis, et ce que je sens pour vous. Qu'il soit 
hén'il Amen. Sans loisir. 

Conforme à l'original gardé aui archive! de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1628. 



221 



LETTRE DCCCXCII 



A LA MEME 



Admirable soumission de la Sainte à la volonté divine; sa charité envers les Sœurs 

de Lyon. 



VIVE J JÉSUS ! 



Crémieiiï, 16 octobre [16-8]. 



Ma TRÈS-BOKNE ET CHÈRE FILLE, 

Vous verrez par les ci-joinles, qui m'ont été apportées, comme 
je reçus la lettre du bon Père Maillan avec la douloureuse nou- 
velle de l'accident arrivé en vos deux maisons. 11 nous faut 
adorer la main et baiser les verges qui vous châtient. Dieu veut 
éprouver votre fidélité et soumission à son très-saint bon plaisir. 
Je remercie sa Bonté infinie de ce qu'il lient vos cœurs prêts à 
tout ce qu'il Lui plaira, me confiant que cette sainte disposition, 
qui procède de sa pure grâce, attirera sur vous, ma très-chère 
et bien-aimée fille, son soin spécial, et sur toute votre chère 
famille qu'il gouvernera comme un déhonnaire père ses petits 
et obéissants enfants, et enfin qu'il redoublera ses bénédictions 
spirituelles. Tout mon déplaisir est en ce que nous ne pouvons 
pas vous assister, ne m'étant pas permis d'aller à vous, ma 
très-chère fille, ce qui me serait tout à fait désirable et suave, 
si c'était le bon plaisir de Dieu; car il me semble que votre 
affliction en serait soulagée, et moi, consolée. 

Pour des vivres, dont je crois que vous pouvez avoir besoin, 
je vous écrivis environ le 6 de ce mois, que mademoiselle de 
Saint-Loup, une de nos bonnes amies, vous ferait mener par la 
Saône de la farine, du vin, des moutons, du beurre, des œufs 
frais, de tout ce que vous aurez besoin, toutes les semaines ou 
tous les quinze jours, pourvu que vous lui marquiez le jour, 
l'heure et le lieu où vous ferez [tenir] quelqu'un pour recevoir 
le tout, un peu éloigné de la ville , où. il n'y ait point de danger 




■■■HHH 



222 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

quelconque [dans la] campagne; et comme ils ne voudraient pas 
recevoir votre argent, je pourvoirai à la faire payer; que si 
vous en avez encore besoin , ne manquez point de me le mander 
et nous vous enverrons assurément, Dieu aidant. — Communi- 
quez cette lettre à notre très-chère Sœur la Supérieure du petit 
monastère; car je lui dis le même qu'à vous, sachant que ce 
n'est qu'une même chose des deux maisons, et je n'ai loisir 
d'écrire. S'il se peut, que je sache de vos nouvelles d'ici à 
dimanche, que nous irons à Belley. Je supplie notre divin 
Sauveur de nous les donner selon la douceur de sa grande mi- 
séricorde, et de vous protéger et conserver toutes, surtout 
en sa grâce, vous saluant, mes très-chères filles, avec vos chères 
familles, en Notre-Seigneur, du profond de mon cœur, qui est 
tout à fait vôtre. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de 
Marseille. 



LETTRE DCCCXCIII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS 

SUPÉRIEURE A BOURGES 

Dieu prend soin des âmes qui attendent tout de sa providence. 

VIVE f JÉSUS ! 

23 octobre [1628]. 

Je ne puis passer outre sans vous demander, ma très-chère 
fille, comme vous vous portez et votre chère famille, parmi ces 
dangers de peste dans lesquels je vous vois, ce me semble, toutes 
courageuses et joyeuses de vous voir toutes entre les mains de 
notre très-bon Dieu, prêtes à tout ce qui Lui plaira; en cela est 
ma consolation, et que sa divine Providence vous tiendra à 
l'abri de son soin paternel, comme ses chères petites brebis 
toutes siennes. J'écris à notre très-chère Sœur Favre pour avoir 



ANNÉE 1G28. 223 

de vos nouvelles, en cas que vous ne nous en puissiez mander, 
et de vous procurer tout le secours qui lui sera possible dans 
vos besoins; c'est tout ce que je puis, si éloignée de vous; car 
nous voici proches de Belley, où Dieu nous a amenées heureu- 
sement, non sans péril. Je supplie sa douce Bonlé de vous con- 
server toutes, et vous combler de grâces. Vous saluant toutes 
je suis sans fin vôtre, en Notre-Seigneur. Qu'il soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. 






LETTRE DCCCXCIV 



A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOCX 

SUPÉRIEURE A HI.OIS 

Sollicitudes pour les Sœurs de Blois. — Nouvelles de quelques monastères. 



VIVE f JKSUSÎ 

Ma r-AUVRE très-chère tetite. 



[Octobre 1628.] 



Je ne puis plus quasi attendre, tant il y a longtemps que je 
n'ai su de vos nouvelles, et les maladies de peste redoublent 
ma peine, bien que j'espère en la Bonté, divine qu'elle vous con- 
servera et tiendra dans le sein de sa douceur paternelle, ainsi 
que sans cesse je l'en supplie; car, ma très-chère fille, dans 
ces dangers je ressens infiniment davantage le véritable amour 
que Dieu m'a donné pour vous toutes. J'écris <à notre chère 
Sœur Favre que si le mal vous arrive, elle vous procure tout le 
secours qu'elle pourra. Je crois qu'elle le fera à voire besoin, 
espérant que Dieu nous aidera pour satisfaire à tout. Nos pauvres 
Sœurs de Lyon ont le mal chez elles ; celles d'Aulun se portent 
bien; celles de Paray sont sorties par notre avis, car il n'y avait 
pas moyen de les voir en si extrême misère, n'ayant moyen d'avoir 
des vivres. Nos autres maisons sont exemptes, Dieu merci. 






224 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Nous voici proches de Belleyen santé, ayant couru des risques; 
mais Dieu nous a préservées. Qu'il soit béni! 

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. 



LETTRE DCCCXCV 

AUX MÈRES SUPÉRIEURES DES DEUX MONASTÈRES DE LYON 

Douleur de savoir le deuxième monastère de Lyon affligé de la peste. 

vive -j- jésus! 

Belley. 30 octobre [1628]. 

Vous voulez bien, mes très-chères Sœurs et filles uniquement 
bien-aimées, que ce billet vous soit commun, puisque je n'ai 
nul loisir de faire mieux, vos lettres m'ayant été apportées sur 
notre départ d'ici. Oh! que mon Dieu soit béni de conserver 
vos chères personnes et votre grande maison! Je supplie son 
infinie Bonté de vous continuer cette miséricorde et le grand 
courage qu'il vous donne au milieu de cette tribulation ; mais 
aussi que doivent craindre les âmes qui sont toutes à Dieu, 
puisque rien ne leur peut ravir leur cher trésor, et que l'extré- 
mité du mal de cette mortelle vie, qui est la mort, nous donne 
entrée en la vie bienheureuse? Mes très-chères filles bien- 
aimées, rien ne me soulage, dans l'appréhension que je ne puis 
éviter de vous sentir dans ce péril, que cette cogitation et la 
considération de l'amour et respect que nous devons avoir à 
la très-sainte ordonnance de notre bon Dieu, que je veux 
adorer et aimer uniquement en tout ce qui Lui plaira nous en- 
voyer. 

mes très-chères filles, il est vrai, cette vie est misérable et 
méprisable, sinon en ce point qu'elle nous fournit les occasions 
d'exercer notre foi, notre espérance et toutes les saintes vertus, 
surtout celle de l'amour pur et nu, dans une absolue résigna- 



I 



ANNÉE 1628. 225 

tion et acceptation franche de tout ce que Dieu nous présente 
dans les afflictions, où notre nature ni notre amour-propre ne 
peuvent rien prendre, ains notre seul esprit se joint cœur à 
cœur à son Dieu. — Je voudrais bien pouvoir m'enlretenir da- 
vantage avec vous; mais voilà cinq heures, il faut aller ouïr la 
sainte messe et partir. 

Vous avez fait un excellent acte de charité, ma très-chère 
fille [Catherine-Charlotte], d'avoir retiré nos Sœurs [du deuxième 
monastère], et ma Sœur [M. -Elisabeth] a sagement fait de suivre 
le conseil en cette occasion '. Avec loisir, je vous en dirai mes 
pensées plus au long. 

Nous allons à Nessy, d'où je vous écrirai tant que je pourrai, 



1 La peste fit à Lyon des ravages effrayants : le premier monastère, 
situé à Bellecour, entre le Rhône et la Saône, fut d'abord épargné; mais le 
second, malgré sa situation, une des plus salubres de la ville, eut étran- 
gement à souffrir. Dès les premiers jours, onze Religieuses furent atteintes, 
et sept succombèrent en peu de temps. La maison demeurant en outre en- 
tièrement dépourvue de secours spirituels, on obligea les Sœurs que le 
fléau avait respectées, d'accepter l'hospitalité que leur offrait la Supérieure 
de Bellecour : tel était l'effroi répandu dans cette grande ville de Lyon, 
qu'elles ne purent trouver une voiture pour faire le trajet, et se virent con- 
traintes de parcourir à pied les rues jonchées de cadavres. Non contente 
de les accueillir avec la plus vive charité, la Mère de Crémaux poussa le 
dévouement jusqu'à envoyer trois de ses filles à Gourguillon pour soigner 
les malades que la prudence empêchait de transporter à Bellecour; deux 
d'entre elles moururent martyres de leur héroïque charité. Quand l'épidémie 
fut calmée, la petite colonie retourna sur la sainte collinede Fourrières, ne 
sachant si elle était plus redevable à la communauté du premier monastère 
qui l'avait si fraternellement accueillie, ou auxRévérends Pères Jésuites qui, 
au péril de leur vie, avaient abondamment pourvu les chères pestiférées des 
secours même matériels, et entouré leurs derniers instants de toutes les con- 
solations de la sainte Eglise. 

Après la cessation du fléau, on constata qu'il avait fait, dans la seule 
ville de Lyon, plus de quatre-vingt-six mille victimes, parmi lesquelles on 
distinguait l'archevêque, Mgr Charles de Miron , mort le 6 août de cette 
année 1628. 

(Histoire inédile de la fondation du deuxième monastère de Lyon.) 
vi. 15 






226 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mais les occasions seront rares. Pour Dieu, écrivez moi tant que 
vous pourrez; je n'appréhende point vos lettres, mais ne les 
datez pas de Lyon. Oh! que cette pauvre ville me fait de com- 
passion et cette petite troupe de la seconde maison! Au surplus, 
je prie madame de Mépieu de fournir tout ce qu'il vous faudra. 
Nous payerons céans le heurre et le fromage, car ce sont nos 
Soeurs de Belley qui l'envoient. Nos Sœurs de Crémieux, par 
une équivoque, nous ont retenu vos lettres, et ne m'en ont 
envoyé que des copies, mais j'en veux l'original. Ecrivez-moi 
derechef, je vous en prie, tant que vous pourrez. Voici la 
sixième et septième fois que je vous écris en ce mois. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardt 1 aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXCVI 

A LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE GHAHU 

SUPÉIlIKtllE A DOL, EX BRB'MGXE 

Nouvelles des Sœurs de Lyon. — Reconnaissance due à Mgr de Dol. — Les esprits 
légers ne sont pas propres à la vie religieuse. — Des voix au chapitre. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

Annecy, 5 novembre 1628. 

Ma très-bonne fille, 
Notre bon Dieu vous a donc fait une bonne part de sa sainte 
croix ! Qu'il soit béni de nous rendre en toutes choses sa sainte 
volonté douce et aimable! Certes, elle nous doit suffire pour 
toute consolation, quelque part que nous la trouvions. Nos 
pauvres Sœurs de Lyon sont bien avant dans cette pratique, 
étant atteintes de la peste dans la seconde maison, et déjà 
quatre Sœurs mortes; au moins, dès le 24 du mois passé, deux 
l'étaient, et deux frappées à mort quand les lettres me furent 
écrites. Celles du grand couvent ont retiré chez elles la Mère 
du petit avec seize de ses Sœurs : c'est un acte de charité 
héroïque. Il en est resté huit ou dix seulement, que l'on craint 



ANNÉE 1628. 227 

qui ne meurent l'une après l'autre; Dieu y mette sa main! Je 
les recommande grandement à vos prières, ma très-chère fille, 
et les nécessités des autres maisons qui sont en lieux contagieux ; 
car plusieurs sont en grand péril. 

Vous êtes bien heureuse, ma très-chère fille, d'avoir un si 
bon et vertueux prélat, si charitable et affectionné à votre 
maison. Mon Dieu ! que ce m'est une grande consolation, et de 
savoir que vous lui correspondez avec grande gratitude et 
amour filial! Certes, il le mérite, et je vous conjure de faire 
toujours ainsi, ma très-chère et bien-aimée fille. Il n'est que 
bien de lui faire voir le Coutumier, cela se doit; mais il le faut 
prier de le tenir serré, afin qu'autres ne le voient. Pour les 
Entretiens, quand ils seront imprimés, on les vendra publi- 
quement. 

Les effets de la légèreté de cette bonne Sœur prétendante 
sont fâcheux et importants. Aussi voyez-vous que la Règle 
marque cette condition de légèreté pour cause légitime de 
renvoi; de sorte que si avec le temps elle ne se changeait, je 
ne pense pas qu'il fût bon de la garder; surtout si c'est une 
fille qui ait atteint l'âge de vingt ou vingt-deux ans, il y a peu 
d'apparence qu'elle perde cette faiblesse. Nos Sœurs ne savent 
pas les statuts de tous les Ordres; car en plusieurs ils font 
comme nous pour les voix. Notre saint Fondateur l'ayant ainsi 
ordonné, il faut obéir. II est vrai que si une Supérieure remar- 
quait quelque incapacité à une Sœur, ou défaut qui pût nuire, 
en cette occasion elle peut et doit l'instruire ou forclore de 
voix pour quelque temps, ainsi que le Coutumier l'ordonne ou 
que la nécessité le requerrait. 

Je ne sais si nos Sœurs sont déjà passées à Rennes; mais je 
crois que s'il n'y avait de détour que de six lieues, de bon 
cœur elles vous verraient. — Certes, ma très-chère fille, j'ai 
reçu grande consolation des maisons de la Visitation que j'ai 
vues, Dieu y répandant beaucoup de bénédictions. Me voici en 

15. 






WIÊÊBÊÊm 



228 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

celle deNessy, dès la veille de Toussaint, où je trouve nos Sœurs 
toutes à mon gré, et la dévotion à notre saint Père toujours 
très-grande, et ne se peut dire les grandes merveilles que la 
divine Bonté opère par son intercession. L'on travaille toujours 
pour sa béatification. — Je salue nos très -chères Sœurs et leur 
souhaite un comble de perfection, dans l'humble et fidèle obser- 
vance de leur saint Institut, et surtout à vous, ma très-chère 
fille, qui m'avez toujours été si avant au cœur, et très-chère- 
ment aimée. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE DCCCXCVII 

A LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET 

SUPÉRIEURE A CRKUIEUX 

Elle la prie de fournir des provisions aux Sœurs de Lyon , et lui recommande la 
charité et la fidélité à l'observance. 



vive -j- JESUS! 



[Annecy], 5 novembre [1628]. 



Ma très-chère Soeur, 

Puisque nos pauvres Sœurs de Lyon demandent du lard, des 
volailles et autres provisions, je vous supplie, au nom de Dieu, 
de leur en envoyer tant qu'il se pourra. Si vous n'avez [pas] de 
l'argent, prenez-en vers madame de Saint-Julien ou de Mépieu, 
et les priez de vous aider en cela, car je sais qu'elles le feront 
de très-bon cœur, et nous rendrons tout l'argent qui sera fourni 
pour cela. 

Je presse notre Sœur de Belley pour avoir deux quintaux de 
beurre pour leur envoyer ; quand vous les aurez, faites-les-leur 
tenir. Certes, ce m'est une grande peine de les savoir en néces- 
sité parmi tant de dangers. 

Vous ne me répondez rien à celle que je vous écrivis l'autre 



ANNÉE 1628. 229 

jour, si crois-je que vous l'avez reçue. Pourvu que lout aille 
dans la véritable charité et observance, c'est tout ce que je 
désire, je vous conjure d'y apporter sérieusement ce qui sera 
en vous pour cela. Dieu vous préserve et toute votre ville de 
ces maladies ! 

Je suis encore si fort accablée du tracas de l'arrivée que je 
vous écris sans nul loisir, mais avec un grand désir que Dieu 
soit glorifié en vous et en toutes nos Sœurs, que je salue chè- 
rement, et supplie notre bon Dieu de répandre sur vous toutes 
ses plus saintes bénédictions ; qu'il soit béni 1 — Mille saluts à 
ces chères dames. 



Conforme à l'original gardé aux archives de la Visilation d'Ami 



ecy. 



LETTRE DCCCXCVIII (Inédite) 

A LA MÈRE FRANÇOISE-UASPARDE DE LA GRAVE 

SCPÉlUHl'KE & BELLBT 

Envoi de provisions au monastère de Lyon. — Conseils au sujet d'une Religieuse 
qui sortait d'un autre Ordre. — Diverses affaires. 

VIVE j- JKSUSÎ 

[Annecy, novembre 1628 ] 

Ma très-chère fille , 

La première chose que je vous supplie de faire, c'est d'en- 
voyer du beurre à nos Sœurs de Crémieux, pour faire tenir à nos 
Sœurs de Lyon , jusqu'à deux cents livres s'il se peut; mais je 
vous prie derechef de leur envoyer au plus tôt qu'il se pourra. 

Certes, je ne sais que vous dire de celte bonne Sœur Jeanne-C. , 
sinon qu'il lui faut faire tenir mesure de marche, sans toute- 
fois la pousser trop fort, crainte qu'elle ne se fasse quelque 
violence. Enquérez-vous discrètement d'elle, si elle a fait les 
vœux en la Religion où elle était, et puis me le faites savoir, 
et ne lui faut donner aucune charge, ains la tenir en règle le 
plus qu'il se pourra. — Je ne manquerai [pas] de faire tout 






230 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mon possible vers M. Vincent, touchant ce que je vous dis. 

Je suis étonnée de ce que vous me dites de M. Jantel , car je le 
laissai en très-bonne volonté de faire de bien en mieux. Si vous 
trouvez bon, il le faudra régler à quelque petite pension, et le 
meilleur serait que Mgr de Belley lui donnât quelque autre 
emploi; mais il faut conduire cela fort discrètement et ne point 
rompre du tout avec lui. Dieu sera votre conduite en cette 
occasion, s'il Lui plaît. — Vous savez ce que je vous ai dit pour 
la petite Sœur F. Il faut tâcher de savoir de ma Sœur la Supé- 
rieure de Dijon ce qu'elle avait accordé avec son père , et puis 
s'en tenir à cela. Mais je ne pense pas qu'il soit nécessaire 
d'envoyer exprès à Dijon pour cela, mais d'employer la pre- 
mière commodité qui se présentera. Je crois que vous ne devez 
point toucher au procès de M. N***, que M. votre Père spirituel 
ne soit de retour; néanmoins, vous pouvez cependant dresser 
votre intention de garder cette petite pour l'amour de Dieu. 
Vous ferez fort bien de parler franchement à M. Jantel toucbant 
sa nièce; mais faites-le cordialement, et lui faites entendre que 
l'on ne peut [tout à la fois] le contenter en ce qu'il désire et 
satisfaire à sa conscience. 

Ma très-chère fdle, ayez un grand courage; demandez con- 
seil à notre bon Dieu en tous vos besoins , et vous confiez plei- 
nement en Lui; assurément II vous aidera et donnera contente- 
ment de votre travail. Certes, celle bonne Sœur M. G. a une 
forte tète; Dieu l'assiste 1 Je suis tout à fait à vous et de tout 
mon cœur. — Je vous recommande et prie derechef d'envoyer ce 
beurre à nos pauvres Sœurs, et saluez chèrement votre com- 
munauté de ma part. Je la chéris en l'espérance qu'elle mar- 
chera fidèlement devant Dieu, que je supplie les bénir. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1628. 



231 



LETTRE DCCCXCÏX 

A LA MÈRE MARIE-MADELEINE DE MOUXY 

supiSrieuius h HUMILIA' 

Regret de n'avoir pu visiter sa communauté ; promesse fie le faire au 

plus tôt. 



[Annecy, novembre 1628] 



VIVE f Jlîsus! 

Ma très- bonne et chère Soeur, 

Ce divin Sauveur soit notre unique joie! 

Je ne doute point que vous n'en ayez reçu de la grâce que 
Dieu nous a faite d'arriver ici heureusement. Bénie en soit sa 
bonté , et de ce qu'il vous a conservée , avec votre petite troupe , 
en santé, avec accroissement de dévotion, ainsi que chacun me 
dit. Croyez, ma très-chère Sœur, que je n'aurai moindre joie que 
vous, quand Dieu nous donnera la chère consolation de vous voir ; 
il m'en tarde, et j'espère que ce sera dans quelques semaines. 
J'avais certes bien envie de passer vers vous dès Belley; mais 
l'on nous fit le chemin si fâcheux, que ceux qui avaient la con- 
duite du voyage ne surent se résoudre à cela. Nous vous ver- 
rons, Dieu aidant, et avec un peu de loisir. Cependant, je 
vous salue mille fois, ma très-chère Sœur, du meilleur de mon 
cœur, et demeure toujours tout à fait vôtre en notre bon Dieu. 
Qu'il soit éternellement béni ! Amen. 



Conforme à l'original gardé am Archives de la Visilation d'Ami 



ecy. 



■ 






232 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CM 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉA1AUX DE LA GRANGE 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYOM 

Mort d'une Sœur de Chambéry. — Résignation à la volonté divine. — Préparer le 
départ de la Mère de Blouay. — Affaire des Entretiens. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

Chambéry, 8 décembre [1628]. 

Ma très-chère fille , 

Assurément que votre lettre du 10 novembre me donna un 
terrible coup, sachant le mal dans votre chère maison; mais je 
bénis Dieu que ce soupçon ne se soit pas trouvé vrai , ainsi 
qu'on me l'a écrit de Crémieux par homme exprès. Nous sommes 
à Dieu ; ce qui sera trouvé bon à ses yeux, qu'il soit fait ! rien 
n'est si utile pour nous que cette divine volonté , ni rien de si 
doux à nos cœurs. — Nous mourons ici aussi bien qu'à Lyon ; car 
avant-hier nous enterrâmes une de nos Sœurs; c'était un trésor, 
une âme toute pure et colombine; aussi crois-je en la bonté de 
notre bien-aimé Seigneur et Epoux qu'elle vola droit au ciel, 
comme une chaste et blanche colombe. ma fille ! il importe 
peu de quel mal nous mourions , pourvu que nous montions à 
cette bienheureuse éternité. sainte Mère des enfants de Dieu ! 
quand reposerons-nous en votre sein et entre vos bras immor- 
tels? Ma fille, nos âmes devraient défaillir en ce désir; mais 
non, je me reprends, attendons doucement l'heure que le divin 
Sauveur a marquée pour nous combler de ce bonheur, et cepen- 
dant n'ayons qu'un seul désir : de lui plaire par l'accomplisse- 
ment de sa sainte volonté en toutes choses. 

Ma fille, je vous écris à tire-d'aile, l'affection m'emporte," et 
certes le porteur me presse aussi. Notre Sœur de Crémieux 
m'assure que l'on vous a fait porter quelques provisions, au 
moins du beurre et fromage et autres petites choses, et que 
M. de Lestang est courageux pour cela. Je lui en vais écrire 



ANNÉE 1628. 233 

pour le remercier et supplier de continuer. — Je n'ai point 
encore reçu les Entretiens; je ne sais s'ils sontàNessy, car j'en 
suis dehors il y a quinze jours , incertaine encore si nous irons 
à Grenoble, à cause du bruit de peste. 

J'écris à notre chère Aimée [de Blonay] qu'elle se soumette 
à vous pour ce qui regarde son corps ; ayez-en aussi bien soin, 
ma très-chère fille, mais sans excès. Hélas! Dieu sait que nous 
voudrions pour votre consolation vous la laisser toujours, et 
certes sans cela nous n'eussions eu garde de la laisser dans le 
péril; mais je n'eus pas la force de vous ôler cet appui parmi 
tant d'afflictions. Mais après cela, ma très-chère fille, je crois 
que vous m'êtes si bonne fille que vous préférerez la gloire de 
Dieu et mon soulagement. N'arrêtez-vous pas de bon cœur votre 
consolation à la mienne, ma très-chère fille ? Or, j'ai celte con- 
fiance, et que s'il plaît à Dieu la préserver de ces maladies, 
après que le mal sera accoisé à Lyon, vous-même trouverez 
les expédients pour la faire sortir et nous l'envoyer sans bruit 
ni contention, car je crains toujours cela; et pour l'éviter, je 
pense qu'il serait bon de n'en parler que lorsqu'il faudra exé- 
cuter la chose, et que peu de gens le sachent. Vous aurez en- 
core de nos nouvelles sur ce sujet, duquel je ne vous eusse pas 
encore parlé si vous ne m'eussiez écrit votre désir de la garder. 
Certes, ma fille , quand nous n'en aurions point besoin , ce qui 
n'est pas , si ne faudrait-il pas cependant la mettre derechef 
dans le péril quand elle en sera retirée. Vous ne perdrez pas 
l'espérance de la ravoir un jour. 

Je vous ai écrit très-souvent; en l'une je vous priais, s'il y 
avait moyen, de faire brûler cette impression faite des [faux] 
Entretiens. Ils sont en vente ici, cela est fort fâcheux, car il y a de 
grandes impertinences. — Ma très-chère fille, je suis vôtre du 
meilleur de mon cœur, qui vous souhaite les plus chères grâces 
de Notre-Seigneur. Je pensais écrire à la chère Sœur de Sainte- 
Colombe ; mais certes je ne puis. Je la salue chèrement, et la 






■ 









HHHHHHI 



234 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

désire être une vraie colombe en amour, douceur et sim- 
plicité. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMI 

AUX MÈRES SUPÉRIEURES DES DEUX MONASTÈRES DE LYON 

Nécessité de quitter le premier monastère de Lyon s'il est envahi par la peste. 
Prendre l'avis des Révérends Pères Jésuites. 

vive -j- jbsus! 

[Grenoble], 16 décembre 1628. 

Mes vraies très-chères filles, 

Je vous écrivis à toutes trois, il n'y a que huit ou neuf jours. 
Nous voici venues depuis à Grenoble , où je n'ai nul loisir ; c'est 
pourquoi je vous prie que cette lettre vous soit commune. Je 
l'envoie à Crémieux, ne pouvant en nulle manière trouver per- 
sonne qui veuille aller jusque dans Lyon , où l'on me dit que le 
mal continue ; sur quoi me trouvant en peine, j'ai demandé 
l'avis du Révérend Père provincial des Jésuites, qui me répond 
qu'absolument il faut que la plupart de vous autres, mes très- 
chères filles, vous vous retiriez et bien vite dans quelque 
château, et que M. de Lestang vous prêtera bien l'un des siens. 
Je crois qu'une retraite ne vous manquera pas, si vous la voulez 
prendre, à quoi je vous exhorte et vous en prie, s'il est ainsi 
jugé à propos par les Révérends Pères recteur et Maillan, qui, 
selon l'état présent de la ville et les occurrences, vous peuvent 
donner avis sagement et solidement, et je m'assure que M. votre 
Supérieur ne vous divertira pas de cela. Certes, mes très-chères 
filles, le grand nombre que vous êtes ensemble est très-consi- 
dérable x : je pense que vous êtes soixante et tant de filles. Si 



1 Les deux communautés de Lyon étaient encore réunies. 












ANIMÉE 1628. 235 

Je mal se prenait chez vous , comment tout ce grand nombre se 
rangerait-il? Vous pourriez laisser une vingtaine de Sœurs des 
plus robustes au monastère, et retirer le reste ensemble dans 
un château de vos amis. Si vous craignez la dépense, ce que 
vous ne devez, et que vous n'ayez point d'argent, avertissez- 
moi promplement , nous vous ferons donner tout aussitôt ce 
que vous désirerez. 

Je n'eusse osé faire celte proposition sans l'avis du Révérend 
Père provincial, auquel j'écrivis simplement que j'avais crainte 
que ce ne fût tenter Dieu de vous laisser là, mais que, d'ail- 
leurs, la résignation que nous devons avoir à sa divine volonté 
et la confiance en son soin paternel me retenaient, craignant 
aussi de faire quoi que ce fût contre ce divin vouloir. Là-dessus 
il dit que sans retard ni remise, absolument, il vous faut ôter 
de là. Je vous renvoie derechef au conseil des Pères qui sont 
sur les lieux. Certes, ce me serait un incroyable soulagement 
de vous sentir hors de là; car je ne puis contenir mon cœur, 
qu'il n'ait souvent de sensibles alarmes de vous sentir en tant 
de périls - mais si Dieu le veut, qu'ainsi soit fait! car, pour le 
temps et l'éternité, nous sommes siennes sans réserve. La mort 
et la vie et toutes sortes d'événements seront également bien 
reçus, venant de sa douce main, moyennant sa divine grâce. 
Mes très-chères vraies filles, faites qu'au plus tôt j'aie de vos 
nouvelles et [que je sache] à quoi vous vous déterminerez, et 
en quoi nous vous pourrons servir; car j'ai un cœur pour cela 
qui n'a point de bornes en son désir, et qui le fera toujours, 
Dieu aidant, de tout son pouvoir. 

Bonjour, mes trois très-chères et bien-aimées filles, et bon- 
jour encore à toute la chère troupe, qui me sont aussi très- 
chères filles, suppliant notre bon Dieu de répandre avec abon- 
dance ses plus riches grâces sur vous, et vous conserve, mes 
chères âmes, pour servir longuement à sa gloire. Amen. Dieu 
soit béni! 








236 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

J'oubliais de vous dire qu'il y a en celte ville plusieurs livres 
des [faux] Entreliens imprimés, dont l'on parle bien. Pensez si 
j'ensuis mortifiée comme il faut, et je vois tous les jours plus la 
nécessité de supprimer cette misérable impression. Pour Dieu, 
mes très-chères filles, travaillez pour cela. J'ai reçu les vrais 
Entretiens que vous m'avez envoyés, mais non les privilèges et 
approbations. — Je voudrais savoir si Cœursilly et Derobert sont 
amis. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Amnecy. 



LETTRE CMII (Inédite) 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

SUPÉRIEURE â REXXES 

La Sainte se réjouit de la fondation de Rennes. — Les bienfaitrices séculières 
doivent entrer seules au monastère. — La peste, la guerre et la famine menacent 
la Savoie. 

vivk \ jésus! 

[Grenoble], 31 décembre [1628]. 

Je reçus fort tard votre lettre du 2 novembre, et crois que 
vous recevrez celle-ci, car je l'envoie à Lyon, dès Grenoble où 
nous sommes il y a trois semaines; car étant à Nessy il ne faut 
rien espérerd'écrire, tout commerce est défendu. — Je loue Dieu 
de la sainte conduite qu'il a faite de votre voyage et heureux 
établissement, et surtout de ce que vous vous portez passable- 
ment bien; car c'est cela, ma très-chère fille, que je souhaite 
pour la gloire de Dieu, que je crois avoir dessein de tirer de vous 
plusieurs bons services; c'est pourquoi je vous conjure avant 
toutes choses d'avoir un grand soin de votre cœur, de le tenir 
en douceur et gaieté, et votre chétif corps en santé tant qu'il 
se pourra. Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous demande 
pour ma consolation, et Dieu seul sait quel est le cœur qu'il m'a 
donné pour vous. 



ANNÉE 1628. 237 

Vous me demandez si les bienfaitrices peuvent avoir des filles 
pour les servir. Certes non, et même, s'il se pouvait, il n'en 
faudrait point aux fondatrices, tant les filles de cette condition 
sont sujettes à préjudicier aux monastères. J'aimerais bien 
mieux qu'une Sœur laie [converse] bien adroite fût destinée au 

[service de telles personnes] [Plusieurs mots illisibles] que 

d'ajouter le vœu particulier de la clôture. [Il] ne vous obligera 
rien plus à l'observance que nous ne le sommes, mais il rompra 
les règles et la conformité avec les autres maisons de la Visita- 
tion ; il faut donc humblement s'en défendre. La clause qui est 
dans la constitution de la Clôture fut mise pour satisfaire les 
prélats d'Italie: elle ne fait rien en France, où les prélats 
étendent leur autorité sur tout. Le moins que vous pourrez in- 
troduire de femmes séculières dans votre maison sera mieux, 

ce que je ne dis pas pour la bonne madame de , que le Père 

Binet nous a dit être si vertueuse. Vous avez nos Règles et nos 
Réponses qui montrent assez l'intention de notre Bienheureux 
Père, et de plus, le sage conseil du Père Binet et le vôtre. — 
Tout se porte bien en votre famille. J'ai envoyé vos lettres à 
Nessy. 

Je vous prie, ma fille, que s'il arrive quelque grâce par les 
prières de notre Bienheureux Père, vous les fassiez recueillir 
soigneusement; et écrivez souvent à Orléans, mais ardemment, 
afin qu'on y fasse ce que le Père dom Juste ordonna, et qu'on 
lui en fasse savoir nouvelle. — Si Dieu n'assiste, nous allons avoir 
la peste, la guerre et la famine en Savoie, ce qui [mot illisible] 
empêche entièrement aux affaires de notre Bienheureux Père. 
Dieu sur tout, et en tout soit glorifié éternellement, Amen, 
et remplisse le cœur de ma bien-aimée et très-chère Agnès de 
son pur amour, et celui de ses chères filles, que je salue de 
tout mon cœur ! — Dernier de l'an. 

Je pense que j'oubliais de vous dire qu'il est beaucoup 
mieux de vous loger au faubourg, pour y être au large et bien 
















238 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

aérées, que d'être dans la ville et à l'étroit; car tous les jours 
j'apprends l'utilité et nécessité que les monastères de filles 
soient grands, je veux dire en jardinage et commodité; que 
nulle maison ne touche là [Le reste est illisible.] 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes. 






ANNÉE 1629 



LETTRE CMIII 

A LA MÈRE MARIE-ADRIENNE FICHET 

SUP1ÏRIB0BB A GHÉMIEUX 

Sollicitudes pour la santé de cette Supérieure. — Impression des vrais Entretiens. 

VIVK -f JKSUS.' 

[Grenoble, janvier 1629] 

[Le commencement est coupé dans l'original] Hélas! que je 
crains que le mal n'ait pas une fin telle que je la souhaite; car 
puisqu'il vous a causé des convulsions et des tremblements, il 
est fort à craindre qu'il ne se termine en paralysie. La sainte 
volonté de Dieu soit faite ! Je vous supplie et vous conjure de 
faire tout ce qu'il se pourra pour voire soulagement, et de croire 
vos bonnes Sœurs, faisant simplement ce qu'elles vous diront 
et vous forcez à manger, je vous en prie derechef, ma très- 
chère fille. 

Nous avons reçu le livre et les lettres de Lyon. Ne rendez 
point celui des Entretiens imprimés : dites qu'il y a quantité de 
choses fausses qui n'étant point de notre Bienheureux Père l'on 
ne désire pas qu'il se voie; et leur promettez d'en donner un 
exemplaire des vrais Entretiens, sitôt qu'ils seront imprimés. Si 
vous trouvez une prompte occasion d'écrire à nos Sœurs de 
Lyon, mandez-leur que je les prie de me faire réponse à ma 
dernière lettre, louchant ce que je leur demande pour l'im- 
pression desdits Entretiens de noire Bienheureux Père, savoir : 
si Derobert les pourra imprimer à Lyon ou Cœursilly, et si la 



mÊt HH^H 



■^■■■■■■■H 



240 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

maladie n'empêchera point. J'attends cette réponse pour les 
envoyer. — Bonsoir, ma chère fille ; je vous supplie de vous 
consoler en Dieu. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMIV 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 



SUPERIEURE AD PREMIER MO.VASTERE DE LYON 



Recommandation eu faveur d'une prétendante. — Traiter pour l'impression des 

Entretiens. 



Moulart, 15 jantier [1629]. 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille , 

Nous voici au Moulart, chez madame d'Uriage , retournant à 
Chambéry. Cette bonne dame est priée par madame de Mon toi- 
son de vous faire supplier par moi de donner l'habit à sa petite, 
bien qu'elle n'y puisse pas aller, pour le danger qui est à Lyon. 
C'est pourquoi je vous supplie, ma très-chère fille, que si cette 
petite damoiselle est en âge, si elle a les qualités propres à 
notre vocation , et si vous avez traité avec Messieurs ses parents 
pour le temporel, que vous leur donniez ce contentement de 
vêtir celte petite. Le désir qu'en a madame d'Uriage, avec les 
susdites conditions, me presse de vous en conjurer, car cette 
chère dame, outre son rare mérite, est très-étroitement unie à 
nous, et tout à fait engagée dans les intérêts de la Visitation. 
Cela suffit pour ce point. 

Je crois que vous aurez maintenant reçu le livre des Entre- 
tiens, avec plusieurs lettres et éclaircissements sur ce sujet. Je 
vous envoie la lettre que je viens de recevoir de notre Sœur la 
Supérieure de Paris, où vous verrez comme Derobert tâche de 
semer des plaintes, bien que sans sujet, et comme le libraire 
de Paris offre de le contenter si on lui donne l'exemplaire [ma- 









ANNÉE 1629. 241 

nuscrit] pour faire là l'impression. Je trouve cet expédient fort 
bon; car il est fort à craindre que la maladie continue à Lyon, et 
parlant que l'on ne les y puisse assurément imprimer, ou du 
moins que la débite ne s'en pourra faire promptement, ce qui 
serait à préjudice pour les raisons queje vous ai écrites. Ceci donc 
mérite d'être bien considéré; et partant, ma très-chère fille, je 
vous supplie de le faire mûrement, et prendre conseil [de quel- 
qu'un] qui ne regarde point les intérêts des libraires. Que si 
vous renvoyez les Entretiens à Paris, faites-le, je vous prie , 
promptement et sûrement, et tâchez, par l'entremise de quel- 
ques amis habiles, de faire traiter avec le sieur Derobert ; il 
considérera bien lui-même qu'il y aura grande difficulté à im- 
primer et débiter à Lyon , et partant qu'il se range à la raison , 
je vous en prie. II me promit, quand je Je vis, d'en croire 
M. le président de Sève. Je vous recommande cette affaire de 
tout mon cœur. 

Il me larde de savoir de vos nouvelles et de notre obère Sœur 
AI. -Aimée [de Blonay]. On m'a écrit de Crémieux que l'on avail 
une lettre de vous, mais que notre chère Sœur M.-Adrienne 
[Fichel], que l'on reconduit à Nessy, pour les grandes maladies 
qui lui sont survenues, l'y a voulu porter, croyant que j'y fusse. 
Hélas! je ne sais plus comme nous vous écrirons, si le com- 
merce ne se remet sur pied en ce pays-là; nous le ferons dans 
les occasions qui se présenteront du côlé de Belley et de Gre- 
noble; mais je vous prie aussi que nous ayons souvent de vos 
nouvelles. —Dieu, par sa douce bonté, vous tienne en sa divine 
protection! Je vous salue toules avec les intimes affections de 
mon cœur, sans oublier le Révérend Père Maillan. Sans loisir. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



K> 









242 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMV 

A MONSEIGNEUR DE NEUCHÈZE 

ÉVÈQL'E DE GHALOV, SOX NEVEU X 

Eloge de Mgr de Bourges; exhortation à imiter ses vertus. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

[Chambéry, jancier 1629.] 

Vraiment, je le crois bien, mon Irès-cher seigneur, que vous 
êtes toujours joyeux et content de posséder si longtemps mon 
bon seigneur, mon très-saint archevêque [de Bourges]. Qui 
est-ce de nous autres qui ne voudrait avoir part à ce bonheur, 
duquel certes je me réjouis avec vous de vous en voir si à 
souhait la possession et la jouissance? car j'espère que vous en 
tirerez non-seulement une entière consolation, mais une très- 
grande édification, de laquelle vous serez porté à l'imiter; 
c'est là, mon très-cher seigneur, le principal fruit que j'espère 
et désire de tout mon cœur que vous tiriez de sa douce et très- 
utile conversation. Votre bonté m'est si connue que je sais que 
vous agréez tout ce que je vous dis en la simplicité de notre 
confiance, et puis vous savez quel cœur Dieu m'a donné pour 
vous, et le désir que j'ai de vous voir un des plus grands et des 
plus saints évêques de l'Eglise de Dieu. Je supplie son infinie 
Bonté vous en faire la grâce. 

Certes, je n'ai point appréhendé de vous avoir laissé l'argent; 
mais je suis pourtant bien aise que vous l'ayez remis à notre 
bon seigneur, qui ne le jouera pas. — Je suis extrêmement 
consolée que mon neveu des Francs se porte bien et mon fils 
de Toulonjon. Dieu leur donne son saint amour et crainte! Il y 
a deux mois que nous sommes hors d'Annecy; c'est pourquoi 
je ne vous fais point de recommandation de Mgr de Genève. — 
Je salue, avec votre permission, M. Robert et les bonnes Mères 
Ursulines. — ; Je prie notre bon Sauveur d'être voire grand 
amour et seule prétention. 



ANNÉE 1629. 



243 



Je suis de cœur, mon très-cher seigneur, votre très- 
humble, etc. 



Conforme à une copie de l'original jjardé à la Visitation de I 



yon. 



LETTRE CMVI 

A LA MÈRE PAULE-JÉROiVYME DE MONTHOUX: 

SUPKIlIla'IIH A BI.OIS 

Dieu console les âmes à proportion des épreuves qu'elles ont supportées pour son 
amour. — Former les novices à l'oraison et à la mortification.. — Misère et 
désolation de la ville de Lyon. 

VIVE f JÉSUS.' 

[Chambéry, 1629.] 

ma très-chère et bien-aimée fille, je loue la divine Bonté 
qui vous fait ressentir ses célestes faveurs! Il fallait que les 
douceurs abondassent oit les afflictions et peines intérieures 
avaient quasi tout desséché. Oui, nous servons un bon et riche 
Maître, ma fille, tout sage et puissant pour nous donner secours 
à point nommé; aimons-Le, servons-Le de tout notre cœur, et 
nous reposons en Lui pour toutes choses, Lui laissant faire de 
nous tout ce qu'il Lui plaira. Je suis consolée de vous savoir une 
assistance si proche et si bonne en la personne du Révérend 
Père recteur; je vous supplie de le croire fort simplement. 

Je suis très-aise que vous ayez reçu ces cinq bonnes filles. 
Notre bon Dieu multipliera leurs dots par les bénédictions que 
leur bonté et exacte observance attireront de sa miséricorde. Je 
vous prie, ma très-chère petite, recommandez bien à la direc- 
trice de les conduire avec amour et douceur à une grande 
générosité, leur faisant beaucoup plus aimer les vertus que 
craindre les mortifications, afin qu'elles agissent et travaillent 
à leur acquisition par le motif de l'amour et de l'estime qu'elles 
en feront, et non par crainte. Qu'elle les forme surtout à l'oraison 
et mortification; car tous les jours je connais mieux que, qui 

16. 






244 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

défaut en l'un de ces deux exercices, n'est qu'une ombre et 

idole en Religion. 

Je suis tout aise de vous savoir un peu élargies de logis et 
que N*** ait bien trouvé votre plan. J'estime que votre maison 
sera tout à fait agréable et bien assise. Dieu fournira pour le 
bâtiment, n'en doutez pas. 

Vous avez très-bien fait de ne pas envoyer l'aube de votre 
charité à notre saint Père ' ; il faut attendre que le commerce 
soit libre à Lyon, ce qui, je pense, ne sera pas si tôt; car il ne 
s'est point entendu de notre temps semblable misère que celle 
de cette pauvre ville-là. Nos chères Sœurs ont leur bonne part 
du mal : cinq Sœurs sont déjà mortes au petit couvent; le grand 
n'en avait point encore. Priez bien pour elles, ma très-chère 
fille. — Je salue toutes nos très-chères Sœurs. Certes, je les 
tiens toutes dans mon cœur; mais surtout vous, ma très-chère 
petite, qui m'êtes plus chère et aimable que toutes. 

Conforme aune copie gardée à la Visitalion du Mans. 



LETTRE CMVII 

A MADAME DE VAUDAN 

A AOSTE 2 

Projet d'une fondation dans cette ville. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Chambéry, 1629.] 

Ma très-honorée et très-chère soeur, 
Nous voici heureusement de retour auprès de nos chères 
Sœurs de Chambéry, qui m'ont dit comme votre bon cœur 
continue à l'affection de notre établissement en votre cilé 



1 Une aube quelle offrait en l'honneur de saint François de Sales. 

2 Veuve d'un ambassadeur du duc de Savoie à la cour d'Espagne. 



ANNÉE 1G29. 245 

d'Aoste. Nous sommes toutes prêtes à accomplir la parole que 
nous vous donnâmes avant de partir, il y a environ dix-huit 
mois, ainsi que je priai ma Sœur la Supérieure d'ici de vous 
l'écrire et de vous donner notre Sœur Gasparde-Angélique 
[Favier] avec quatre bonnes Religieuses; car on m'a dit que 
vous la désirez ' . J'écris à Mgr votre évêque afin d'avoir quelque 
résolution finale; car nous sommes disposées d'embrasser tout 
ce qu'il lui plaira nous commander, soit pour aller, soit pour 
demeurer, s'il juge l'affaire utile à la gloire de Dieu, ou faisable, 
pour les difficultés qui s'y peuvent rencontrer. Vous nous con- 
naissez, ma très-chère Sœur, nous ne voulons rien violenter; 
mais nous désirons que toutes les affaires qui nous concernent 
se fassent avec toute douceur, et pour le seul honneur de Notre- 
Seigneur. Voyez donc ce qui se pourra faire avec votre digne 
prélat. Quoi qu'il arrive, nous demeurerons obligées à votre 
bonne volonté, et toujours plus affectionnées à votre bien spi- 
rituel, vous chérissant comme ma bonne et chère Sœur à qui je 
suis et serai toute ma vie, en Notre-Seigneur , très-humble 
servante. 



Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitalion d'Ann 



ccy. 



LETTRE CAIVIII 



A MONSIEUR MICHEL KAVRE 

CONFESSEUR DES RELIOIBDSBS DE U VISITATION! d'aX.VKCY 

Décès de madame de Gornillon; réception de sa fille au monastère d'Annecy. 

si 



VIVE f JÉSUS! 



[Chambéry], 3 février [1629]. 



Mon bon cher Père, 

L'on nous retient ici à force de me dire qu'il faut voir, s'il 

se peut, la fin de ces patentes; je pense que le Sénat fera son 

1 Le départ des Religieuses fut retardé jusqu'en 1631, sans doute à cause 
de la peste et des guerres qui désolèrent la Savoie. 




246 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

coup cette semaine; on nous le fait espérer; Dieu conduise tout 
selon son bon plaisir! mais le temps me commence fort à 
durer, puisque j'ai fait pour cette maison ce que je puis; c'est 
une fort bonne famille. 

J'écris à Mgr et au bon M. de Cornillon [son beau-frère], 
pour la petite fille de la pauvre chère défunte que j'honorais et 
chérissais comme ma propre Sœur, et quelque chose de plus, 
pour le respect de notre Bienheureux Père. Certes , je serais 
consolée que nous ayons celte petite fille qu'elle désirait tant 
de nous donner, et prie Dieu qu'elle se rende digne du bonheur 
que de tout notre cœur nous lui procurerons, et que je 
m'assure que nos Sœurs lui accorderont cordialement. — Je 
vous assure, mon cher Père, qu'il me tarde bien de voir Votre 
Révérence et nos chères Sœurs, que je vous supplie de saluer 
toutes de notre part, avec les chers amis et amies, à part notre 
madame la présidente et notre chère petite Sœur, madame de 
Charmoisy, si elle est là. — Notre bon Dieu vous rende selon son 
Coeur, mon cher Père! Je suis bien en Lui de tout le mien en- 
tièrement vôtre. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CM IX {Inédite) 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

SUPÉRIEURE A REWES 

Du bon choix des novices. — L'humilité est le grand remède à nos chutes. — 
Nouvelles de la famille Joly de la Roche. 



vive -j- jésus! 



[Chaaibéry], 12 février [1629]. 



Ma très chère fille, 
Parce que je me trouve avec un peu de loisir, je vous écris 
de bon cœur; car de nécessité il n'y en a point, ayant répondu 















ANNÉE 1629. 247 

à toutes vos lettres. Je reçus l'autre jour celle du 2 décembre, 
deux moisjuslement après sa date. Il faut souffrir cela, mainte- 
nant que le commerce de Lyon n'est pas libre. — Dieu soit béni, 
ma toute chère fille, de quoi celte maison, que sa Bonté vous a 
commise, s'avance en la réception de bonnes filles, car je vous 
prie de les toujours bien choisir : c'est le bonheur et la conser- 
vation des maisons. Cela est pesant que l'on vous fasse recevoir 
deux filles avec la fondatrice. Toutefois si elles sont fort pro- 
pres, il les faut recevoir, l'une pour Dieu, l'autre pour Noire- 
Dame. — Pourvu que nos Coutumiers soient bien corrigés, je 
serai bien aise que Mgr voire prélat en ait un. Il faut avoir pa- 
tience pour en avoir avec les Règles et Heures ; car l'on ne peut 
rien faire avec ceux de Lyon que le commerce n'y soit libre. 
Je ne sais encore ce que le lout coulera; mais vous le saurez. 
quand l'on vous en enverra. 

Mon Dieu! ma très-chère fille, que vous me contentez de ne 
vous plus fâcher pour vos défauts! Pour Dieu, tenez ferme là, 
et me croyez que le grand remède à toutes nos chutes et tenta- 
tions, c'est la très-sainte humilité et soumission à Dieu. Gravez 
bien celte leçon dans le cœur de vos filles, et les portez à faire 
tous leurs exercices avec une douce et sainte ferveur. souve- 
raine Bonté! quand vous aimerons-nous parfaitement? Ma fille, 
j'ai bien envie que ce saint amour règne dans nos maisons, car 
cela accommode lout. — Mais n'ètes-vous pas fâcheuse et contra- 
riante de dire que si j'eusse voulu, je vous eusse amenée avec 
moi, et eussions envoyé notre compagne, mais que je n'eusse 
pas eu tant à gré voire compagnie que la sienne? Vous êtes bien 
mauvaise et encore plus trompée; car, en vérité, je préférerais 
votre compagnie à celle de trois compagnes; mais vous savez 
que, parla grâce de Dieu, je ne fais nul état de mes inclina- 
tions, ains je fais ce que je pense être plus à sa gloire. Dédiles- 
vous donc, el me croyez que vous m'êtes en une considération 
fort extraordinaire et en mon affection de même. 




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248 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Me voici encore à Chambéry; mais j'espère en partir mer- 
credi, Dieu aidant, noire affaire pour l'exemption des tailles 
se jugeant ce matin. Oh Dieu ! que de peines et de temps perdu, 
quand l'on a affaire aux princes !. . . — Tout va bien ici. Les pa- 
rents se portent bien. La Sœur [Marie-Innocente de la Roche] est 
toute bonne, les deux du monde n'y sont que trop avant; il y a 
quinze jours que je ne les ai vues. Que n'a-t-il plu à Dieu que 
vous fussiez venue ici être Supérieure, c'eût bien été selon mon 
gré et à la gloire de Dieu. Je supplie sa Bonté vous rendre tout 
à fait sienne. Je suis bien vôtre de tout mon cœur. — Je salue 
nos bonnes Sœurs. — 12 février. 

Dieu soit béni! 

[P. S.] Depuis cette [lettre] écrite, la bonne Mère [madame 
de la Roche] est venue et j'ai vu les sœurs : l'aînée se trouve 
un peu mal , c'est une bonne femme; la fille ne sait à quoi se 
résoudre. Dieu l'assiste! Amen. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Rennes. 



LETTRE CMX 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD 

SUPÉRIEURE A RIO H 

Estime et affection de la Sainte pour les communautés de Grenoble et de Chambéry. 
Elle prépare l'Histoire des Fondations. 

vive f jésus! 

[Chambéry], 14 fétrier [1629]. 

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma très-bonne 
et chère fille, et encore plus que je n'ai reçu de vos lettres; 
mais de toutes parts l'on a peine d'en faire tenir maintenant. 
Or, j'espère que la souveraine bonté de Noire-Seigneur vous 
tient toujours en sa divine protection avec votre chère troupe, 
et que tout va de bien en mieux, dans la sainte et amoureuse 



ANNÉE 1629. 2«) 

observance. Oh! Jésus, ma vraie très-chère fille,! que nous y 
sommes obligées ! 

Il y a trois mois que nous sommes hors de Nessy où nous 
ne séjournâmes que trois semaines, qu'il fallut aller à Grenoble 
pour affaire importante. J'y demeurai cinq semaines avec con- 
solation, car c'est une brave famille. Nous voici dès lors à 
Chambéry, où les filles sont très-bonnes et de bons esprits; je 
n'ai point vu de cœurs plus maniables; elles vivent dans une 
paix, douceur, et union parfaites. Nous espérons d'en partir 
samedi, ayant heureusement, par la grâce de Dieu, vu la fin 
d'une affaire temporelle de grande importance aux quatre mo- 
nastères de ce pays, qui m'arrêtait ici. Je m'en vais^donc en 
cette bénite maison de Nessy, où je voudrais bien avoir votre 
fondation, faisant venir celles de tous les autres monastères '; 
envoyez-la moi donc, ma très-chère fille, selon votre promesse, 
et je prie Dieu qu'il vous rende sa chère et bien-aimée épouse, 
et toutes nos Sœurs aussi, que je salue du meilleur de mon 
cœur avec vous, ma très-bonne et chère fille. 

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



Sainle J. F. de Chantai commençait dés lors, on le voit, ce grand tra- 
vail de l'Histoire des Fondations, que la Mère de Chaugy, et après elle 
chaque monastère de la Visitation, a continué avec tant de soin, travail qui 
forme aujourd'hui plus de trente volumes manuscrits, précieux trésor 
pour l'Institut, annales où sont consignés les traditions de famille, les 
plus rares exemples de vertus, les prodiges de la Providence, les événe- 
ments historiques de l'époque dans leurs détails les plus intimes et les 
moins connus, le tout écrit avec une simplicité, une naïveté qui en double 
le prix. 



^H 




250 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



[Chambéry], 14 février [1629]. 



LETTRE CM XI {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Prochain retour à Annecy. 
vive f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je crois que vous avez reçu celle que je vous écrivis, il y a 
environ quinze- jours ou trois semaines. Elle était fort ample et 
requérait réponse conforme à nos désirs, ou plutôt à la sainte 
volonté de Dieu. De plus, je désire extrêmement de savoir 
comme vous vous portez ; cela me tient en peine, et de ne savoir 
si vous avez reçu le livre des Entretiens, et qu'est-ce que l'on 
en fait. Ayant tant dit tout ce qu'il faut pour ce sujet, je n'ai 
rien à ajouter, sinon, ma très-chère fille, que l'on fasse, et que 
nous aimions toujours souverainement Celui qui seul mérite 
d'être aimé de la sorte. 

Enfin, nous partons demain d'ici pour m'aller enfermer en 
cette bénite maison de Nessy et vivre là, rester un peu à recoi, 
tandis que le divin Sauveur permettra. Son saint et pur amour 
comble nos cœurs! Amen. Il soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS 

Remercîments pour l'envoi d'une mitre et d'une chasuble. — Maternelle confiance. 

VIVE \ JÉSUS ! 

[Annecy], 24 février [1629]. 

Ma toute très-chère et bien-aimée fille , 
Nous avons reçu la chasuble et toute la suite, non sans admi- 









ANNEE 1629. 251 

ration de sa beauté; mais surtout de la bonté et incomparable 
suavité et grandeur de votre cber cœur, qui ne peut assez don- 
ner, ce lui semble, à ceux qu'elle aime et chérit uniquement. 
Tous les remercîmenfs que nous vous en pourrions faire ne sont 
rien en comparaison de nos sentiments; nous vous en offrons 
toutefois sans limite. Notre bon Mgr de Genève fut tellement 
épris de la beauté de cette chasuble, et de l'excellence et ri- 
chesse de sa mitre, qu'il en faisait fête à tout le monde. Aussi, 
certes, n'avions-nous rien vu en deçà de comparable; Dieu en 
soit votre récompense! Nous prétendons qu'elle sera destinée 
pour la béatification, et ferons bravement le reste de l'ornement 
le plus conforme que nous pourrons. 

Je n'ai point reçu la lettre de votre cher cœur; vous m'obli- 
gerez et consolerez de la récrire. Avant que recevoir la vôtre 
dernière, l'on avait écrit ici les fruits que votre conversation 
avait apportés à M. de Granier. Mgr de Genève me le dit; j'en 
loue Dieu, et de bon cœur. Non, ma fille, ce n'a point été à moi 
qu'aucune créature de Paris ait écrit de cela; mais sur le récit 
qu'on me fit de ce que je vous mande, je pris volonté de vous 
en dire la pensée qui m'en vint; car enfin mon cœur est telle- 
ment ouvert, joint et uni au vôtre, qu'il ne faut point que vous 
doutiez que je n'aille toujours avec vous dans celte entière et 
parfaite confiance, comme je désire et sais que vous faites envers 
moi. Enfin, je crois qu'entre votre très-cher cœur et le mien il 
n'y a que Dieu seul, qui en est l'amour, le seul désir et le lien 
sacré, dont II soit béni! Amen. 

Faites pour le bien de ce pauvre M. de Granier ce que vous 
jugerez selon Dieu. Ma fille, adieu. 



Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






I 



252 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXIII 

A MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS 1 




Espérance de l'arrivée de cette princesse. — Témoignage de profond respect 
et assurance de prières. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Annecy, 1629.] 

Madame, 
J'ai reçu celle dont il vous a plu m'honorer, avec la révérence 
que je dois à Sa Grandeur, mais aussi avec une fort grande con- 
solation pour l'espérance qu'elle nous donne d'être bientôt en 
ce pays. Je ne puis m'imaginer, Madame, que Votre Grandeur 
puisse prendre un meilleur conseil que d'exécuter ce bon et 
utile dessein. C'est le désir de tous vos bons sujets et fidèles 
serviteurs, et le souhait de vos très-petites, mais très-obéis- 
santes et très-obligées Filles de la Visitation, qui ne cesseront 
jamais d'importuner le Ciel pour la conservation de Votre Gran- 
deur et celles de Messeigneurs nos princes, vos dignes enfants, 
Madame, suppliant l'infinie bonté de Notre-Seigneur faire abon- 
der les richesses de son amour sur toutes vos chères personnes, 
et les amener bientôt et heureusement en ce pays, ce qu'atten- 
dant de sa grande affection et après avoir fait très-humble 
révérence à Sa Grandeur, je demeure en tout respect, Madame, 
votre, etc. 

1 Anne de Lorraine, fille unique du duc d'Aumale, avait épousé, en 1618, 
Henri I er de Savoie, duc de Nemours. Toujours elle témoigna un grand intérêt 
aux Religieuses de la Visitation et inspira le même sentiment à ses enfants 
et petits-enfanls. En 16ii, son fils Henri II donna au monastère d'Annecy 
le pré Lombard, « île spacieuse qui était comme nécessaire à l'agrandisse- 
ment du clos, réduit à un très-petit espace par la construction de la nou- 
velle église due au zèle de la Mère de Blonay ». Quelques années plus tard, 
la veuve de ce prince, Elisabeth de Vendôme, frappée par le malheur, 
trouva refuge et consolation au pied du tombeau de saint François de Sales; 
sa fille Jeanne-Baptiste, devenue duchesse régente de Savoie, se fit à son 
tour la protectrice de la vénérée Mère de Chaugy, qu'elle délivra des pour- 
suites de la calomnie, et l'honora toujours d'une tendre amitié. 






ANNÉE 1629. 253 

[P. S.] Madame, nous ne manquerons à faire faire une neu- 
vaine devant le saint corps de notre Bienheureux Père, à ce 
qu'il lui plaise prendre soin devant Dieu de toutes vos affaires, 
et surtout de la conservation de Votre Grandeur et celles de 
Messeigneurs les princes, vos chers enfants. 

Conforme à mie copie de l'original gardé à Paris, Archives nationales, fonds français, 
n° 3397. 



LETTRE CMXIV 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SVPÉllIEUllIi AU PREMIER MONASTÈRE DE LVOX 

La communauté de Lyon n'a pas le droit de retenir la Mère de Blonay. — Conclure 
au plus tôt l'affaire de l'impression des Entretiens. — Nécessité de transférer 
ailleurs les Sœurs de I'aray-le-ATonial. 



Annecy, dernier février 1629. 



VIVE -j- JÉSUS.' 

Ma très-chère fille, 
Je ne veux rien ajouter aux raisons que j'ai écriles ci-devant 
pour faire voir que nous sommes dans l'équité, dans la néces- 
sité et pouvoir de rappeler noire Sœur Marie-Aimée de Blonay; 
c'est pourquoi je vous supplie que, puisque c'est la volonté de 
son Supérieur et celle de son monastère d'où elle est professe, 
de la retirer ici, vous nous la renvoyiez le plus tôt qu'il se 
pourra. Je sais que les Supérieurs ne font rien en ceci que ce 
que vos affections leur persuadent, et que, comme vraie fille 
de notre Bienheureux Père, vous les devez rendre capables de 
ses intentions et ordonnances, lesquelles vous savez avoir été 
pratiquées de son vivant et depuis son décès, en telles occa- 
sions. Eh donc! ma très-chère fille, je vous conjure, pour 
l'amour que vous portez à ce Bienheureux et à ses intentions, 
et par l'affection que vous me témoignez, de ne plus vous faire 
écrire sur ce sujet; mais qu'en simplicité vous fassiez en sorte 
que notre chère Sœur Marie-Aimée obéisse et rende son devoir, 
et cela avec toute la douceur et révérence dues à M. votre 



■i 






254 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Supérieur, qui, sans doute, ne vous eût jamais défendu la sortie 
de ma Sœur, si vous lui eussiez fait savoir, à l'avantage, comme 
telle chose se pratique, et les raisons pourquoi. 

Pour nos Entretiens, je vous supplie, ma très-chère, de nous 
renvoyer les deux copies que nos Sœurs de Paris vous ont en- 
voyées; car nous désirons de les faire revoir encore plus exac- 
tement, afin que, puisque nous sommes nécessitées de les faire 
publiquement voir, l'on n'y laisse rien, tant qu'il se pourra, 
qui puisse faire gloser. Que si pourtant, [vers] la fin de mars, 
Lyon est purgé de la maladie, on les pourra faire imprimer au 
sieur Cœursilly; sinon nous les enverrons à Paris, et l'on fera 
évaluer l'impression qu'il a faite des Règles et Coutumier. Il a 
écrit de grandes plaintes contre moi sans fondement, qu'il me 
semble que vous ne devez pas lui permettre, puisque la pro- 
messe qu'on lui a faite a été conditionnelle et non absolue, 
ainsi que vous verrez par celle que je lui écris. Envoyez-nous 
la quantité des Règles, Coutumiers et Cérémonials qui sont im- 
primés, ce que vous en avez distribué en chaque monastère, et 
le prix que vous en avez reçu. Je ne puis écrire davantage. 

Nous envoyons ce messager exprès à Crémieux porter ces 
lettres et pour nous rapporter nos Entretiens; c'est pourquoi 
je vous supplie, ma très-chère fille, de les y envoyer tout 
promptement le plus qu'il vous sera possible. Vous nous pouvez 
répondre du reste à loisir. — Quant à nos hardes qui sont à 
Lyon, et à la caisse de faïence, si Dieu favorise Lyon d'une 
guérison entière, vous nous les enverrez à la première commo- 
dité. Vous avez bien fait, puisque vous en aviez besoin, d'en 
prendre; car croyez, ma très-chère fille, nous n'aurons jamais 
rien à notre pouvoir qui ne soit entièrement vôtre, tant qu'il 
nous sera possible, voire même, notre très-chère Sœur Marie- 
Aimée ; quand elle sera ici, si vous en aviez un jour besoin, 
nous vous la rendrions de tout notre cœur. 

Quant à nos chères Sœurs de Paray, certes, il y a bien quel- 






MV 



ANNÉE 1629. 255 

que chose dans la lettre qui ne me revient pas; mais, ma fille, 
il faut que les Mères supportent les enfants. Elle est fille de 
votre maison, il faut tout excuser; car je vous assure que j'ai 
toujours reconnu une grande bonté et sincérité en cette âme-là- 
mais l'on voit bien qu'elle a été un peu piquée de cette lettre 
qui peut-être était un peu trop verte. Je me sens pressée de 
vous dire nettement mon sentiment sur le sujet de ces cbères 
Sœurs-là. Il est tout à fait nécessaire qu'on les ôte de Paray; 
car il est impossible qu'un monastère de filles puisse avoir en 
ce lieu les nécessités spirituelles et temporelles qui sont né- 
cessaires à l'utilité et consolation d'une maison religieuse. Cela 
étant, ma très-chère fille, si vous m'en croyez, vous les aiderez 
à les faire établir à Roanne, où je pense qu'elles se seront 
retirées par la permission de Mgr d'Autun, comme en hospice 
et pour fuir la maladie; car de les envoyer à Autun à dix ou 
douze grandes lieues de là où elles sont, quel embarrassement 
de mener là une douzaine de filles, et dans une maison fort 
petite et fort pauvre 1 Je loue néanmoins la charité de nos Sœurs 
d'Autun; mais je sais qu'il leur eût été comme impossible de 
l'accomplir. Confortez-les donc, ma chère fille, puisque vous 
ne les pouvez pas retirera vous, pour le grand nombre de filles 
que vous avez déjà; confortez-les donc, et les aidez. 

Quant à ces deux filles qu'elles désirent que vous retiriez, certes, 
ce serait bien une grande charité ; notre Bienheureux Père n'était 
pas du sentiment de Messeigneurs vos archevêques; oui bien 
de ne pas ouvrir la porte aux changements de maisons, à celles 
qui le désirent d'elles-mêmes, mais en telles occasions la cha- 
rité doit surnager sur tout. Néanmoins, si elles s'établissent 
dans le diocèse de Lyon, cela dépend entièrement de vos Supé- 
rieurs. L'on verra avec un peu de temps, et faut espérer que 
l'on ira de bien en mieux, et j'écrirai à ma Sœur leur Supé- 
rieure ce que je penserai être convenable à leur conduite. 
Hélas! ma chère fille, quant au désir que vous et moi avons 



256 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de nous revoir, je ne sais si Dieu m'en donnera la consolation; 
je n'y vois pas beaucoup d'espérance. Il faut que dorénavant 
je me prépare à faire le voyage du ciel. Il semble que Dieu 
commence à me le signifier par une infirmité qui m'est un 
pressentiment; sa sainte volonté soit faite! Cependant, priez 
Dieu pour moi, afin que nous nous voyions éternellement en 
Lui. ■ — Je me sens grandement votre obligée du soin que vous 
avez de ma chère Sœur M.-Aimée [deBlonay]. Je vousla recom- 
mande encore. Failes-la hardiment rompre le carême; faites-la 
prou dormir et peu parler; et je pense que la charge de direc- 
trice lui est fort nuisible, et, pour cela, vous ferez bien d'en 
mettre une autre et de l'en décharger. 

Il m'est venu une pensée qu'il faut que je vous dise : c'est 
que je ne voudrais pas que vous parlassiez de Cœursilly à Mgr, 
ni que vous lui donnassiez [à Cœursilly] la lettre que je lui 
écris, que les Entretiens ne fussent partis, crainte qu'il ne les 
arrêtât. Je ne voudrais pas pourtant faire ce jugement-là de lui; 
car je ne le crois pas trop exigeant, mais je vous dis simple- 
ment la pensée comme elle m'en est venue. Je vous prie dere- 
chef de nous envoyer promptement les Entretiens, car ce mes- 
sager les attendra à Crémieux. Nonobstant l'indignité avec 
laquelle le sieur Cœursilly a écrit contre moi, nous ne Iairrons 
pas de les lui donner, pourvu que la maladie soit entièrement 
passée à Lyon. Mais attendant cela, je vous supplie de faire 
estimer par personnes capables et qui le fassent consciencieuse- 
ment et selon Dieu, tant de sa part que de la nôtre, ce qu'il a 
imprimé de l'Institut. Je l'ai fait voir au Révérend Père Jésuite 
qui prêche ici et à quelques autres personnes, qui savent ce que 
telles choses valent, qui disent que le tout sera bien et haute- 
ment payé à cent écus. Je n'y comprends pas les Heures, parce 
que ce n'est pas nous qui les avons fait imprimer, et qu'elles 
sont tellement faillies qu'elles sont comme inutiles aux maisons 
qui les ont achetées, quoique bien chèrement. — Pour ce qui 






ANNÉE 1629. 257 

est du sieur Derobert, je vous supplie aussi, mais au nom de 
Dieu, que l'on regarde dans l'équité ce qu'il lui faut donner 
pour les exemplaires saisis, que je voudrais qui fussent tous 
brûlés, et les autres huit cents dont vous m'écrivez. Vous avez là 
des amis d'autorité; je vous conjure de leur bien faire entendre 
tout ce qui est de ce fait-là, et de les employer pour réduire le 
sieur Derobert à ce qui est de la raison, par la douceur; car, 
de procès, nous n'en voulons point que par une absolue néces- 
sité, et après toutes les offres qui se pourront faire dans la raison 
et charité. Obligez-moi, ma chère fille, de mettre une fin à 
toutes ces petites affaires-ci, afin que je ne vous en importune 
plus, et que je ne sois plus surchargée de tant d'écritures pour 
ce sujet. Je serai bien aise d'avoir réponse du contenu de cette 
lettre le plus tôt qu'il se pourra. 

Vous savez, ma très-chère, combien je suis entièrement vôtre 
et à toutes nos chères Sœurs, que je salue de tout mon cœur, 
suppliant notre bon Dieu de faire abonder ses plus chères et 
saintes bénédictions sur vous toutes. 



I 



Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Ann 



ecy. 



LETTRE CMXV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE |DE BLONAY 

AU PREMIER MO.VASTKriE DE LVO.V 

Le premier monastère de Lyon doit secourir les Sœurs de Paray et ne plus s'opposer 
au départ de la Mère de Blonay. 

vive -]- jésus! 

[Annecy], l" mars [1629]. 

Ma très-chère fille , 
Je loue Dieu de votre avancement en la guérison de vos in- 
commodités. Je vous supplie de vous soumettre aux ordonnances 
du médecin et à la volonté de voire Supérieure, et de manger 
gaiement de la viande; car cela n'est rien et ne doit rien être à 
vi. 17 







258 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

une àme libre. Oh! non, ma vraie fille, obéissez donc généreu- 
sement, car j'ai grand désir que vous serviez longuement ce 
très-débonnaire Sauveur, qui vous chérit et favorise si pater- 
nellement. 

Hélas ! celle pauvre Sœur de Paray dit bien je ne sais quoi 
dans sa lettre qui me déplaît; mais, mon enfant, il faut sup- 
porter cela bien doucement : ce sont vos filles que vous avez 
élevées, remontrez-leur amoureusement. Certes, j'ai toujours 
trouvé cette fille-là très-bonne et sincère, et je crois que si elles 
[les Sœurs] s'étaient retirées en quelque lieu où elles pussent 
avoir de l'aide nécessaire à une maison religieuse, qu'elles 
donneraient du contentement; car pour vous dire vrai, ma 
fille, elles en sont tout à fait destituées à Paray, et ne puis 
avoir le sentiment qu'elles y demeurent; mais j'en laisse dis- 
poser à qui il appartient. Je pense que peut-être seront-elles 
déjà retirées à Roanne, pour être mieux à couvert contre le 
passage des gens de guerre. Si cela est, certes, ce serait charité 
de les aider à y demeurer. Je n'ai point su de leurs nouvelles il 
y a déjà longtemps, n'ayant vu le dernier messager dont elles 
parlent dans leurs lettres. 

Croyez, ma vraie très-chère fille, que cette lettre, qui a tant 
touché votre cœur, partit bien du fond du mien; car il est vrai 
que je désire profondément cette consolation de vous voir auprès 
de moi, et Dieu sait que tous mes motifs sont purs et pour sa 
seule gloire, et qu'encore, il y a de la nécessité; c'est pourquoi 
je suis douloureusement touchée des difficultés que l'on y fait 
contre raison et justice. Que si l'on continue, ce sera contre le 
gré et la volonté de Mgr [de Genève] votre Supérieur, celle de 
ce monastère et la mienne que l'on vous reliendra ; et partant 
je sais que ce sera aussi contre la vôtre; ce que je vous supplie 
de témoigner si fortement et absolument, que vous donniez 
occasion à nos Sœurs de faire tout de bon ce qu'elles doivent, 
pour faire que M. leur Supérieur leur laisse la liberté de vous 



ANNÉE 1629. 259 

rendre, avec l'honneur et ]a reconnaissance qu'elles nous 
doivent, et à ce monastère; car je sais prou ce qui peut se dire 
en celte occasion, et que les Supérieurs font toujours ce qu'on 
leur montre être raisonnable et juste ; mais l'affaire [une ligne 
illisible]. Si l'on était disposé à recevoir notre manière de pro- 
céder douce et respectueuse, certes, Mgr de Genève et moi 
écririons avec tout l'honneur possible; mais cela n'étant néces- 
saire, et pour les raisons que vous savez, nous ne le ferons pas, 
sinon, qu'étant instruits de ce qui est de la raison, on ne vît qu'il 
l'eût agréable. Voilà, ma très-chère fille, nos pensées et désirs. 
Dieu fasse en tout sa très-sainte volonté de nous! Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXVI 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SUPÉRIEURE «H PREMIER MON 1STÈRE DE LYON 

Mémos sujets. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 1629.] 

Ma très-chère fille, 

Je vous fais ce billet empressement, ayant longuement et 
fort sincèrement écrit à notre très-chère Sœur Marie-Ainiée sur 
sa retraite , et au Révérend Père Maillan. 

Ma fille , je ne crois pas que M. de la Faye voulût retenir par 
force notredite Sœur; il n'en aurait pas contentement, ni vous 
aussi. Je vous supplie, ma très-chère fille, employez si dextre- 
ment votre prudence et charité qu'il la relâche avec douceur à 
celui à qui elle doit son obéissance ; car, mon Dieu! il ne faut 
[pas] nous jeter dans cette extrémité de mettre des contentions 
entre les prélats. Aucun n'a jamais fait difficulté de laisser dis- 

17. 






260 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

poser des filles qu'on leur a envoyées pour fonder, à ceux dont 
elles dépendent; ce privilège est égal à tous. Vous savez en 
cela l'intention de notre Bienheureux Père, et en avez vu la 
pratique qui s'est toujours faite avec douceur, sans violence, 
avec l'agrément et bénédiction des Supérieurs, excepté quand 
notre Sœur Favre partit de Montferrand, que les Supérieurs de 
là usant de plusieurs remises à lui donner leur bénédiction, et 
étant pressée par l'obéissance de notre Bienheureux Père, elle 
leur manda qu'elle ne pouvait plus retarder, qu'elle s'en allait, 
en quoi elle contenta notre Bienheureux Père. Si tous les pré- 
lats voulaient nous faire ces difficultés, quel moyen de servir 
notre Institut en ses besoins? Je vous prie donc, ma très-chère 
fille, d'acheminer cette affaire avec douceur; car je suis tout 
assurée que si vous témoignez à M. de la Faye que cela est de 
raison, de coutume et de devoir, que vous désirez que l'on 
nous satisfasse en cela, qu'il s'y portera avec toute facilité. 
Obligez-nous donc en cela, je vous en prie, ma très-chère fille, 
et que nous ne recevions pas du mal pour le bien que nous 
avons fait à votre maison, laquelle nous étant précieuse et 
chère comme seconde de l'Ordre , vous devez vous assurer que 
nous ne faisons ceci que pour la plus grande gloire de Dieu , et 
que, toujours à son besoin, elle sera servie et assistée de nous 
en tout ce qui nous sera possible. — Mgr de Genève ni moi 
n'écrirons à M. de la Faye que lorsque vous l'aurez disposé à 
nous contenter. Nous en écrivons au Révérend PèreMaillan ; je 
vous prie, employez pour cela les personnes que vous y juge- 
rez plus propres, afin que tout se passe doucement. 

J'ai communiqué au Révérend Père Binet, provincial, le 
changement de lieu pour nos Sœurs de Paray. Il le trouve né- 
cessaire , d'autant plus que la mission de leurs Pères n'y sera 
[pas] permanente, et que peut-être ils n'iront plus. Ayez donc 
soin de secourir ces pauvres filles le plus tôt qu'il se pourra, 
car elles sont dignes de compassion et si mail Si vous avez 



ANNÉE 1629. 261 

quelque lieu plus propre pour les mellre que Roanne, faites-les-y 
retirer, sinon aidez-les pour Roanne, quand ce ne serait que 
sous le prétexte de s'y retirer durant les pestes ; par ce moyen, 
elles éprouveraient si le lieu serait propre, comme je le crois, 
incomparablement plus que celui de Paray. Le Révérend Père 
provincial en a écrit au Père recteur de là; je vous en écrivis 
il y a dix jours. 

Je vous recommande les Entretiens, ma très-chère fille; re- 
voyez ce que je vous en écrivis en vous les renvoyant, car il est 
très-important qu'ils soient bientôt imprimés, et que la débite 
[vente] s'en fasse. Je ne sais si dès Lyon cela se pourra facile- 
ment, à cause de la maladie. J'enverrai la Préface et l'Exercice 
d'union pour le malin, qu'il faudra faire mettre à la fin des 
Entretiens, devant le traité de la Communion. — Encore une 
fois, ma très-chère fille, je vous conjure de conduire si tlextre- 
ment la retraite de ma Sœur [de Blonay] que M. de la Faye ne 
s'en tienne point pour désobligé ; car, pour rien du monde, 
nous ne voudrions lui donner une juste occasion de méconten- 
tement, et [vous] pouvez l'assurer que si d'ailleurs nous pouvions 
secourir vos besoins, certes, nous ne retirerions pas notre 
Sœur, puisqu'il l'aime si chèrement; maisj'ai confiance que sa 
bonté recevra agréablement nos raisons, et la nous relâchera 
franchement et de bon cœur; c'est tout mon désir, l'honorant 
parfaitement. Je vous assure qu'outre le besoin que nous en 
avons, je crois qu'il est nécessaire pour sa santé, et je crains 
qu'elle ne vive pas longtemps. 

Conforme à l'ori<jinal yardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



262 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXVII (Inédite) 

A LA MÈRE MARGUERITE-ELISABETH SAUZION. 

SUPÉRIEURE A r.lIlAY-LE-MOSIAL 

Les Supérieurs de Lyon n'agréent pas le transfert de la communauté de Paray. 
Regrets et résignation à ce sujet. 



[Annecy, 1629.] 



VIVE + JÉSUS ! 

Ma très-bonne et chère fille, 
Ce paquet était fermé quand j'ai reçu votre lettre, laquelle 
m'a infiniment touchée d'une part, voyant vos peines et incom- 
modités dans ce lieu de Paray, et d'autre elle m'a soulagée, vous 
sachant à l'abri de ces gens de guerre. J'ai écrit tout franche- 
ment mon sentiment à nos Sœurs de Lyon pour vous faire 
changer de lieu. Je vois, par celle de notre Sœur M. -Aimée [de 
Blonay], qu'elles sont fort éloignées de cela et leur conseil 
[aussi]. Tout ce que je vous puis dire, c'est que mon sentiment 
serait et est tout à fait de vous ôler de là et transférer votre 
maison ailleurs; mais vous ne le devez ni pouvez faire qu'avec 
la permission de votre Supérieur de Lyon, et le congé de celui 
d'Autun, que vous devez requérir par honneur. Il faut premiè- 
rement que vous ayez la dernière résolution de Lyon, car 
Roanne étant du diocèse de Lyon, vous n'y pouvez aller pour 
vous établir que par leur licence. J'écris et fais encore écrire 
fortement à Lyon pour cela, je pense que vous en aurez bientôt 
des nouvelles; que si l'on écrit que vous demeuriez là, faites-le 
en paix ; mais si j'étais en votre place, j'accepterais, à l'ascen- 
sion prochaine, l'offre que l'on vous fait d'y envoyer une autre 
Supérieure l . 

4 La Mère Marguerite-Elisabeth Sauzion, ayant achevé ses trois ans de 
supériorité au mois de mai de cette année, fut rappelée au premier monas- 
tère de Lyon et remplacée à Paray par la Mère Anne-Eléonore de Lin- 
gendes, aussi professe de Bellecour. 






ANNÉE 1629. 263 

Je leur écris aussi pour vous faire aider temporellement, 
notre Sœur la Supérieure d'ici m'ayant assuré n'avoir aucun 
moyen de recouvrer argent, car certes de tout mon cœur nous 
vous en enverrions, si l'on ne vous en envoie de Lyon. Faites 
que notre Sœur [la Supérieure] de Moulins vous en emprunte 
si vous n'en trouvez à Paray; nous payerons les intérêts. Ayez 
grand courage et confiance en Dieu, et tenez votre esprit en 
paix et disposé à tout ce qui vous sera ordonné de Lyon. Il faut 
finir, le messager attend. Je suis, mais de cœur, tout à fait 
vôtre et à nos chères Sœurs, que je salue avec vous. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de 
Paris. 





LETTRE CAÎXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE J)E BLOMAY 

AU rREMIlill MONASTÈRE DE LYON 

Elle la rassure arfeclueuseraent contre toute pensée de défiance. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 18 mars [1629]. 

Ma très-chère fille, 

Ce que vous écrivez, par vos dernières, à Mgr de Genève et 
à ma Sœur la Supérieure m'a quasi un peu étonnée; car je suis 
très-assurée que je n'ai pas eu une ombre du moindre soupçon 
du monde contre vous; revoyez mes lettres, ma vraie très- 
chère fille, vous y trouverez cette vérité. Oh Dieu ! j'ai trop de 
connaissance de votre sincérité pour la révoquer en doute. Je 
voudrais quasi savoir qu'est-ce qui a préoccupé votre esprit 
en cette dernière dépèche; car toutes vos lettres précédentes ne 
ressentaient rien de cela. Vous me demandâtes que je vous disse 
qu'est-ce qu'il fallait que vous fissiez pour votre retraite. Je ré- 










264 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pondis, ce me semble, que vous deviez témoigner une forte 
résolution et affection d'obéir à Mgr votre légitime Supérieur, 
et que vous recevriez mécontentement si l'on vous en empê- 
chait; à mon avis, voilà le principal, et je n'eus jamais inten- 
tion que l'on fit rien contre le devoir ni la bienséance, ni que 
l'on représentât les nécessités et raisons de votre retraite, 
qu'avec tout le respect et la douceur possibles. Oh bien! ma 
très-chère fille, demeurez en paix, et faites ce que Dieu vous 
inspirera, et croyez que chose quelconque ne saurait tant soit 
peu diminuer la dilection que Dieu m'a donnée pour vous. Que 
je n'oye donc plus, je vous prie, ces paroles qui témoignent 
des soupçons. — Je crois que la lettre de Mgr de Genève vous 
contentera; au moins, l'ai-je laissé ce matin en celte résolution 
pour ma vraie très-chère fille. Ayant fait ce que j'ai pu, selon 
que j'ai cru le devoir, pour satisfaire à Dieu, je demeure en 
paix, laissant le surplus au soin de la divine Providence. 

Je salue toutes nos Sœurs, à part notre Sœur Marie-Augustine, 
à laquelle je ne puis répondre maintenant; je ne vois pas aussi 
qu'il y ait rien qui le requière. — Faites-moi ce bien de saluer 
très-humblement de ma part le Père Maillan. Il m'écrit qu'il a 
trouvé un peu de changement en mon style. Je proteste néan- 
moins qu'il n'y en avait point dans mon cœur, ni qu'il n'y en 
aura jamais, moyennant la grâce divine, et j'ai tant de confiance 
en sa bonté que, s'il savait clairement nos raisons et nécessités, 
il rendrait ses sages conseils favorables à nos désirs. — Bon- 
soir, ma très-chère fille. Dieu nous rende de plus en plus par- 
faitement siennes! Je suis en son amour vôtre, selon qu'il Lui a 
plu. Qu'il soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1629. 



265 






LETTRE CMXIX 

A LA MÈRE CATHERI.VE-CHARLOTTE DE CRÉMACX DE LA GRAX'GE 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Bonté et humilité de la Sainte au milieu des difficultés qu'on apporte au départ de 

la Mère de Blonay. 



[Annecy, 1629.] 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Mgr de Genève est venu ce matin pour nous parler du sujet 
de vos lettres, que j'ai lues. Il m'a dit qu'il vous écrirait, et à 
votre contentement ; mais, nonobstant tout, puis-je m'empê- 
cher de vous dire que toutes vos lettres nous ont donné un 
grand élonnement et fait voir la préoccupation de votre esprit. 

Si vous prenez la peine de relire celles que j'ai écrites sur ce 
sujet, vous verrez, à mon avis, que ce que j'écris à M. Brun 
est fort vrai, ce que je ne répéterai pas ici, n'ayant quasi point 
de loisir Oh ! Dieu soit béni de tout! Il sait que nous ne regar- 
dons qu'à ce que nous croyons êlre sa plus grande gloire, et 
que nous n'avons aulre prétention ; c'est pourquoi, sans aucune 
peine, je demeure en paix de l'événement de notre juste et rai- 
sonnable demande, me contentant que nous ayons fait ce que 
nous avons pu, sans nul dessein de rien gâter, ni requérir de 
vous, ma très-chère fille, ce qui vous eût été à préjudice. Vous 
savez que je vous ai toujours priée d'obtenir avec toute douceur 
et respect ce que nous demandions; il nous suffit que la con- 
science ne me reprend point, vous ayant toujours parlé dans la 
même douceur et tranquillité accoutumée, mais le sujet n'était 
pas agréable. Je remets tout entre les mains de Dieu ; je n'y 
prétends que l'accomplissement de sa sainte volonté; de quelque 
côté qu'elle nous tourne, j'espère en sa Bonté que je demeure- 
rai contente et toujours égale en la confiance de la bonté de 
votre cœur, et en l'affection très-sincère de mon âme pour vous 



266 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et pour toute votre chère maison, qui m'est précieuse comme la 
fille aînée de cette pauvre Mère de la Visitation. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXX 

A LA AIÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUPÉRIEURE A AUTUN 

Rentrée des Sœurs de Paray dans leur monastère. — Combien on doit estimer 

la tribulation. 



fAnnecy], 19 mars [1629], 



VIVE j- JESUS ! 

Ma très-chère fille, 

J'ai bien su la charitable offre que vous avez faite à nos Sœurs 
de Paray; mais j'écrivis à nos Sœurs de Lyon que je ne croyais 
pas que, sans une grande incommodité, vous le puissiez faire. 
Je loue Dieu de ce que ces chères Sœurs sont retirées dans leur 
maison de Paray ' ; car je vous assure, ma très-chère fille, que 
j'avais une peine incroyable de les sentir aux champs, pendant 
les passages de tant de gens de guerre. Je n'ai pas sentiment 
que jamais ces pauvres filles-là se puissent bien établir à Paray. 
Je crains qu'elles n'y aient toujours une très-grande disette du 
secours spirituel et temporel requis et nécessaire à une maison 
religieuse; mais, puisque ceux de qui elles dépendent trouvent 
bon qu'elles persistent là, je m'en décharge et en laisse le soin 
à la providence de Dieu. 

Dieu vous donnera, ma très-chère fille, quelque autre moyen 
de fonder ailleurs qu'à Auxerre; et, cependant, votre petite 
troupe ne vaudra que mieux d'être cultivée un peu bien lon- 
guement par le soin et charité de leur bonne et chère Mère. 

1 Le 7 février 1629, les Sœurs de Paray rentrèrent dans leur monastère 
que, par ordre des Supérieurs, elles avaient dû abandonner momentané- 
ment pendant la peste. 



ANNEE 1(329. 



26" 



Je suis, certes, en compassion du mal de ma pauvre Sœur 
Claude-Marie [Duguesl]; mais elle est bien heureuse d'avoir un 
mal qui lui fournit tant d'occasions pour s'enrichir des plus 
précieuses vertus qui se puissent pratiquer en celte vie. Si nous 
savions la valeur de la tribulation et les trésors qu'elle contient, 
certes, nous aurions peine de nous empêcher de les souhaiter 
et de porter envie à ceux qui possèdent un si grand bien ! 

Nous avons déjà fait faire la bougie et nous commencerons la 
neuvaine demain, s'il plaît à Dieu. — Je suis bien aise que 
votre famille se soitaccrue d'une si bonne etdouce fille, et bénis 
Dieu qu'il ait affranchi votre ville de la maladie et toutes vos 
chères Sœurs, que je prie Notre-Seigneur combler de l'abon- 
dance de ses plus chères grâces. — Je viens de prier pour 
voire pauvre malade et pour voire chère famille, mais surtout 
pour le cœur de ma très-chère fille leur très-bonne Mère, que 
mon âme chérit de tout son cœur, et avec une confiance tout 
entière en votre filiale et véritable affection pour moi. Oh ! non, 
ma fille toute chère, je ne saurais jamais douter de votre par- 
faite union avec moi; mais croyez aussi que vous êtes bien ma 
vraie très-chère fille, et que voire petite famille est tout à fait 
dans mon cœur. Je la salue, celte bénite troupe de vraies co- 
lombes, et leur souhaite la parfaite douceur, innocence et sim- 
plicité, que leur céleste Époux requiert d'elles. — Adieu, ma 
très-chère fille; je suis d'une affection incomparable tout à fait 
vôtre. 

[P. S.] Ma très-chère fille, j'avais commencé d'écrire à 
M. de la Curne; mais je n'ai eu ni le temps ni la force de 
l'achever. Je vous prie de m'envoyer de ses nouvelles et de 
saluer très-humblement de ma part madame de la Curne. Je lui 
écrirai à la première commodité. 

Conforme à I'ori 3 inal gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 







■ 
I 









268 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXXI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU rilUMIRR MONASTÈRE DE LVOS 

Elle la charge de distribuer au* monastères le Coutumier, les Règles et le 

Formulaire. 



[Annecy, 1629.] 



vii/e ■}- jésus! 
Ma très-chère Soeur, 

[De la main d'une secrétaire J\ Notre Mère vous prie d'écrire en 
nos maisons où vous avez déjà donné des Coutumiers, Règles et 
Formulaires [Cérémonials], comme aussi aux maisons qui n'en 
ont point encore, et leur dire que l'on est sur le point de faire les 
distributions de tout ce qui en est imprimé, et parlant qu'elles 
disent toutes ce qu'elles désirent d'en avoir, outre ce qu'elles en 
ont déjà reçu ; et puis vous enverrez le mémoire de tout à Sa Cha- 
rité; puis elle vous écrira comme quoi vous les distribuerez, et 
combien en chaque maison; et le prix qu'il en faudra tirer, elle 
vous l'écrira aussi. Dites-nous qui vous a donné l'argent que 
vous dites avoir reçu de nous, pour tout ce que vous nous en 
avez envoyé. Nous vous prions aussi que, quand il se pourra, 
vous fassiez tenir à Crémieux la cassette de ma Sœur A. C. de 
Beaumont, comme aussi les autres hardes que vous avez de 
notre digne Mère, et autres choses, afin que quand l'on mènera 
ma Sœur Anne-Marie [Rosset] à Crémieux ', on le puisse appor- 
ter; mais il se faut bien garder de le donner s'il y a aucune in- 
fection, de quoi vous nous en avertirez au plus tôt. 

[De la main de la Sainte.] Ma très-chère fille, comme je fai- 
sais écrire ce billet, Mgr nous a apporté ses lettres toutes ou- 
vertes. Elles sont un peu plus fermes que je ne les attendais; 

1 La Mère Anne-Marie Rosset alla remplacer à Crémieux la Mère Fichet, 
que ses pressantes infirmités rendaient incapable d'exercer les fonctions 
de la supériorité. 



ANNÉE 1629. 269 

mais c'est la condition de son esprit d'aller aussi droit. Je crois 
toutefois qu'elles peuvent être montrées, s'il en est besoin, et 
qu'elles suffiront pour faire voir son intention en votre retraite 
laquelle il faut toujours conduire avec douceur, sans rien pré- 
cipiter} car le temps aidera beaucoup à cela. — Bonjour, ma 
vraie très-cbère fille. 

Conforme à l'original gardé ani Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXXII 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRAXGE 

SUPERIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LION 

Sentiments héroïques de soumission à la volonté de Dieu, en sachant le premier 
monastère de Lyon désolé par la peste. 

vive -J- JESUS ! 

[Annecy, 1629.] 

Je désire de vos nouvelles avec tant d'affection, que j'aurais 
peine d'empêcher l'inquiétude, si je ne regardais le bon plaisir 
de Dieu. Cela est sensible, ma fille, mais Notre-Seigneur le veut 
ainsi, et j'espère en sa douceur qu'il y aura plus de peur que 
de mal '. Nous nous voudrions vendre et engager pour vous 
servir; je vous dis ceci avec un véritable sentiment, et je vous 
prie nous faire savoir en quel lieu et comme on vous portera 
vos petits besoins; car cela m'est bien dur de vous savoir en 
nécessité. Cependant nous prierons sans cesse que Dieu vous 
continue votre courage. 

1 La peste qui semblait respecter le premier monastère de Lyon, pen- 
dant qu'il abritait si charitablement les Soeurs de Gourguillon, vint, quelque 
temps après le départ de ces dernières, y moissonner aussi des victimes. « Il 
arriva (disent les anciens Mémoires) que le tombereau des pestiférés passant 
près le monastère de Bellecour, un chat s'en étant approché, puis étant 
entré à l'intérieur, une Sœurdomeslique le caressa, et incontinent elle tomba 
malade du pourpre suivi de la peste; deux autres la prirent d'elle et en 
moururent toutes trois. » 



^^^^MHHH 



270 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Mon Dieu! ma fille, que de consolation en mon âme, de voir 
la pratique de la véritable charité et union que Dieu a mise 
entre nous, exercée avec tant de ferveur et de cordiale affection ! 
Au reste, je vous prie de ne vous point mettre en peine, car je 
sais par expérience combien cela fait de mal. J'admire, me 
souvenant de la tendresse où j'étais pour nos maisons, comme 
je suis maintenant sans aucun souci, soin et appréhension, ni 
presque pensée de ce mal. Nous nous sommes fort mises entre 
les mains de Dieu , et demeurons là dans une entière dépendance 
de tout ce qui-Lui plaira faire de nous, sans soin que de mettre 
le meilleur ordre qu'il nous est possible, pour éviter les occa- 
sions de mal; et je ne vois nulle apparence qu'il entre céans, 
sinon que la volonté absolue de notre bon Dieu nous le veuille 
donner. En ce cas, il sera le bienvenu et tout chèrement reçu; 
car il n'y a moyen de ne pas aimer cette divine volonté, de 
quelque part qu'on la voie partir de son Coeur tout paternel. Je 
loue Dieu des grâces qu'il a faites à votre âme, laquelle II pré- 
pare à beaucoup de bénédictions. Correspondez fidèlement, ma 
très-chère fille, par un vrai anéantissement de tout ce qui n'est 
point Dieu, afin que vous ne viviez plus pour vous-même et à 
vos propres inclinations, mais que l'esprit de Jésus vive et 
opère en vous selon ses désirs. Il soit pour jamais notre unique 
amour. 

Conforme à uue copie gardée aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1629. 271 

LETTRE CMXXIII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉRIEURE A m.TOV 

Bon état de sa communauté et de celle de Pont-à-Mousson. 

vive -J" jésus! 

[Annecy, atril 1629] 

Ma tbès-bonne et chère fille, 

Encore ce billet de ma main, puisque l'on ne veut plus que 
j'écrive que par main empruntée. Mais croyez que ce sera tou- 
jours avec tout mon cœur, qui vous chérit cordialement et votre 
aimable troupe, que je prie Dieu de remplir avec vous de l'a- 
bondance des mérites qu'il nous a acquis par sa douloureuse 
mort et glorieuse résurrection. Je suis consolée de votre accrois- 
sement en si bonnes âmes, et de quoi ma pauvre petite Blon- 
deau est si douce et aimable. Dieu la rende sa vraie fille! Et 
la petite Jacotot, que fait-elle? J'aime chèrement ces bons pa- 
rents-là, mais je ne puis écrire. — Il ne faut pas faire votre 
élection cette année, car il n'y a pas deux ans et demi que vous 
êtes là. — Faites promptement tenir celle que j'écris à notre 
Sœur la Supérieure de Pont-à-Mousson ; je l'aime bien, celte 
fille-là; elle gouverne selon l'Institut, et Dieu la bénit; elle a de 
bonnes Sœurs. Je vous ferai dire le reste, ma fille; je suis 
toute à vous. 

Conforme, à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. 








I 



272 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXXIV 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

SUPÉRIEURE A CREMliDC 

Conseils pour le gouvernement du monastère. — Il ne faut pas donner le petit 
habit à des enfants trop jeunes. 



[Annecy, avril 1629.] 



vive f jésus! 

Ma très-chère Soeur , 

Je bénis Dieu de ce que vous êtes arrivée heureusement, 
sans qu'il vous soit arrivé aucun accident par les chemins; 
mais plus encore de la cordialité et ouverture de cœur avec 
laquelle vous avez été reçue de nos chères Sœurs, ce qui, je 
ne doute point, vous a été une consolation toute particu- 
lière, voyant leur bonté et vertu, surtout de ma Sœur l'assis- 
tante, laquelle plus vous la connaîtrez, plus vous l'affectionne- 
rez ; car c'est une fille d'un jugement solide et qui a le cœur 
droit et sincère. J'espère en la honte de Nofre-Seigneur que la 
suav'e et cordiale union sera parfaite entre vous. Et pour ce qui 
est de votre gouvernement, ma chère fille, après en avoir bien 
consulté avec vos Sœurs, faites avec une sainte liberté et gaieté 
d'esprit ce que vous verrez devoir être fait pour la plus grande 
gloire de Dieu. 

Et pour ces dames [de Saint-Julien et de Mépieu], desquelles 
vous m'écrivez, je vous supplie, ma chère fille, de leur témoi- 
gner toujours une cordiale dilection; car, outre qu'elles sont 
dames pleines de mérite, nous y avons encore des obligations 
particulières, pour l'affection qu'elles nous ont fait paraître. 
Mais pour cette fille qu'elles vous pressent de recevoir, qui 
n'a que six ans, le Coulumier vous le défend tout à fait, sinon 
qu'elles la fissent entrer en qualité de fondatrice, parce qu'en 
cet âge-là elle n'est capable de rien. Que si ces dames per- 
mettaient qu'elle fût mise entre les mains de quelque honnèle 



ANNÉE 1629. 273 

femme en pension pour quatre années, vous la pourriez, par 
après, recevoir pour le pe'it habit; et pendant ce temps-là, on 
vous l'amènerait souvent et lui pourriez donner même des en- 
seignements; mais hors de là je ne vois pas qu'elle le puisse 
être, puisque le Coutumier le défend. 

Je désirerais de déférer à madame la présidente de Granet 
toutes sortes de respect ; mais pour celte bonne mademoiselle 
de N. nous avons des raisons suffisantes pour quoi on ne la peut 
point recevoir parmi nous. Lorsque nous passâmes à Bourg, on 
fit ce que l'on put afin que nous la reçussions; mais nous ne 
la voulûmes en point de façon. Vous pourrez encore écrire à 
nos Sœurs de Bourg, et les prier qu'elles vous en disent cor- 
dialement ce qu'elles en pensent; car, pour ce point, je m'en 
remets à ce qu'elles vous en diront, parce que je ne m'en sou- 
viens pas bien, mais oui bien, de vous aimer et chérir tout 
cordialement et votre chère troupe. Que Dieu vous bénisse 
toutes des miséricordes de sa sainte Passion ! Je salue nos 
dames, mais je ne puis leur écrire. Je me porte mieux, Dieu 
merci! — Quant au compte de la dépense, il faut que vous 
mettiez les choses comme vous les trouvez. — Ma Sœur l'assis- 
tante peut être continuée assistante et directrice et votre co- 
adjutrice; mais vous aurez le soin de cacheter les lettres, 
parce qu'elle ne pourrait avoir le temps de faire tant de 
choses. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie faite sur l'ori 3 ioal par la Mère Rosset elle-même. Archives de 
la Visilalion d'Annecy. 



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274 



LETTRES DE SAINTE CHAMTAL. 



LETTRE CM XXV (Inédite) 



A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT 

A GRENOBLE ' 

On ne doit pas, malgré la contagion, quitter la clôture sans un danger imminent. 

vive -j- JESUS ! 

[Annecy, avril 1629 ] 

Ma TRÈS-CHÈRE ET VRAIMENT AIMÉE FILLE, 

Puisque la -Providence de Dieu a permis que vous ayez été 
envoyée là, et que sa Bonté veut que vous y trouviez de la be- 
sogne, je l'en bénis de tout mon cœur, espérant que votre tra- 
vail réussira à sa plus grande gloire; aussi est-il dommage que 
les bons ouvriers se reposent. Il nous sera fort aisé d'accorder 
à ces bonnes Sœurs de vous y laisser pour quelque temps, à 
cause de la maladie qui s'épanche si fort partout, qui nous fait 
croire que la fondation de Piémont ne se fera point encore, 
parce qu'on veut la laisser passer partout. On fait la quaran- 
taine en cette ville, de sorte que nous n'avons pas même la 
commodité d'envoyer et de recevoir des lettres de Chambéry, 
tellement, ma chère fille, que selon l'apparence vous aurez 
du temps pour travailler autour de ces chères Sœurs, vous, 
étant enserrée d'un côté, et nous, de l'autre. Vous avez très- 
bien fait de leur permettre de nous écrire; je ne leur fais point 
de réponse parce que je n'y vois point de nécessité; votre soin 
peut suppléer à tout cela. [Plusieurs lignes inintelligibles.] 
Quant à la petite de Granieu, je serais entièrement marrie si 
elle perdait sa vocation; car, outre que c'est un esprit qui pro- 
met beaucoup, avec la grâce de Dieu, elle est fille d'une si 
sainte âme, et laquelle nous chérissons avec tant d'affection, 



1 Peu après son retour de Paris, la Mère A. C. de Beaumont avait élé 
envoyée à Grenoble pour des affaires importantes. 













ANNÉE 


1629. 










275 


que 


nous 


voudrions 


fa 


ire tout 


ce qui 


se peut 


pour 


sa 


consola- 


tion 


; mais, pour 


main 


enant, nous ne 


sommes lib 


~es ni 


d'une 






part ni d'autre, je ne sais pas quand cela se pourrait faire. Si 
toutefois la maladie cesse dans Grenoble, et qu'au bout de six 
semaines elle la veuille envoyer, nous la recevrons de très-bon 
cœur. 

Quant à ce que vous me dites, ma très-chère fille, de quitter 
Grenoble, certes, nous ne devons point sortir de nos maisons 
que pour des occasions très-pressanles et absolument néces- 
saires. Deux de nos maisons l'ont fait; mais c'a été pour une 
pire et absolue nécessité, pour n'avoir ni de logis, ni de quoi 
être secourues. Mais nos Sœurs sont si bien et en si bon air 
qu'avec la grâce de Dieu, elles n'ont rien à craindre; car elles 
sont presque comme aux champs. Je supplie humblement ma 
Sœur la Supérieure de faire ce que nous lui en exprimons pour 
ce sujet; j'espère en la miséricorde de Dieu que ce ne sera 
rien, et que, puisque Messieurs de Grenoble ont eu leur recours 
à Dieu par l'intercession de la Sainte Vierge et de ce grand 
Saint, qu'il exaucera leur prière. Je L'en prie de tout mon cœur; 
mais il ne faut rien oublier pourtant de tous les remèdes qui 
peuvent servir de préservatifs du mal. — J'écris à ma Sœur 
l'assistante pour toutes celles qui m'ont écrit; voyez ce que je 
lui dis, j'enferme la lettre dans la vôtre. Il ne faut pas manquer, 
si la maladie continue et s'accroît, d'en tenir les Sœurs igno- 
rantes et leurs esprits fort joyeux. Au reste, il me fâche bien de 
ne pas vous écrire de ma main, mais vous savez que l'on me 
l'a défendu ; mais non pas de vous aimer très-chèrement, ce que 
je fais de tout mon cœur, et vous me consolez de le bien croire. 
Dieu vous rende toute selon son Cœur. Amen. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitalion de Toulouse. 



18. 













P.:" 



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276 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXXVI 

AUX SOEURS DE LA VISITATION DE MONTFERRAND 

Elle leur conseille d'élire pour Supérieure la Sœur A. T. de Préchonnet. 

vive -J- JÉSUS I 

[Annecy, 1629.] 

Vraiment, mes très-chères filles, je n'ai garde de vous con- 
seiller de chercher une Supérieure hors de chez vous, puisque 
votre chère Sœur Anne-Thérèse ' est sur la fin de son noviciat. 
Et je vous dis, selon la vérité qu'il me semble en avoir de Dieu, 
que, comme la conduite de cette âme est tout extraordinaire, 
vous pouvez vous dispenser de la coutume ordinaire -au sujet de 
son élection, et qu'une heure après sa profession, vous ferez 
une action digne de votre jugement de la choisir pour votre 
Supérieure, parce que vraiment sa vertu mérite que nous 
comptions le rang de son ancienneté dans l'Institut par le jour 
auquel elle est entrée dans votre monaslère, puisque dès ce 



1 La comlesse de Dalet (voir la note de la lettre CCCLXXXVIII), après 
avoir durant plusieurs années porté secrètement l'habit religieux au 
monaslère de Montferrand, et défié dans les voies de la perfection les 
âmes les plus généreuses, avait pu, dégagée des sollicitudes de sa famille, 
recevoir publiquement à Saint-Flour le voile de la Visitation. Cette héroïque 
veuve, connue désormais sous le nom de Sœur Anne-Thérèse de Préchon- 
net, était revenue à Montferrand sur la fin de son noviciat, et par une 
dérogation unique aux règles de l'Ordre, dérogation que justifiaient des 
circonstances exceptionnelles et la décision de sainte de Chantai, elle fut 
élue Supérieure le lendemain de sa profession. Alors brillèrent d'un nouvel 
éclat les grands dons que Dieu lai avait départis : plus que jamais elle 
sut allier dans une merveilleuse harmonie la mansuétude à la force, 
l'ardeur à la patience, la sûreté de coup d'oeil à la vigueur de l'exécution, 
une grande élévation de sentiments à une touchante bonté de cœur. 
L'humilité la plus profonde mettait le comble à tant de mérite, et pendant 
que chacun applaudissait à la sagesse de son gouvernement, la Mère Anne- 



ANNÉE 1629. 277 

moment elle n'a cédé à aucune autre en ferveur d'esprit, et que 
vous dites en toute vérité qu'elle vous a servi d'exemple par 
son exactitude à l'observance de nos Règles. 



LETTRE CMXXVII 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARD 

SITÉKIECRE A KIOM 

Bon état de la maison de Riom. — Saint François de Sales n'approuvait pas les 
changements de monastère. — Comment faire la correction. 



[Annecy], 1" mai 1(329. 



VIVE -j- jrésus! 

Ma très-chère fille , 

Vos vieux péchés vous sont de bon cœur pardonnes, étant très- 
assurée que ce n'est point par le défaut d'une sincère et véri- 
table affection à mon endroit que j'ai été privée de vos lettres, 
de quoi il me tardait un peu; car certes, ma très-chère fille, 
elles me sont fort douces; je vous prie donc que nous ayons un 
peu plus fréquemment de vos nouvelles. — J'ai été consolée 



Thérèse s'élevait au-dessus de tous les éloges, en protestant qu'elle était une 
servante inutile. Elue au premier monastère de Rouen, ellene seprévalutde 
l'influence attachée à son nom et à sa réputation de sainteté que pour éta- 
blir un second monastère de la Visitation dans cette capitale de la Nor- 
mandie, et un autre à Dieppe. Au milieu des lourdes croix dont le Ciel cou- 
ronna les travaux de cette éminente Supérieure, « la sainte indifférence 
fut le secret de paix qui fixa pour jamais son âme dans le côté du Sauveur... 
C'est la qu'elle puisa la force de supporter les contradictions qui l'atten- 
daient à Montferrand, lorsque à son retour il fallut traiter de la fondation 
de Clerrnont. C'est enfin dans ce sacré côté qu'elle s'abîma pour jamais, 
le 31 ju.llet 1654. Sainte de Chantai avait une telle estime pour cette 
grande Religieuse, qu'elle n'hésita pas à dire : « Si la Visitation devait 
avoir une Supérieure générale, il faudrait élire la Mère de Préchonnet. » 
(Vies de VIII vénérables Veuves, par la Mère de Chaugy.) 






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278 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de savoir l'état de votre maison. Je bénis Dieu de ce qu'il est 
tel que vous nie dites. Vous avez très-bien fait de distribuer les 
charges comme vous avez fait, car c'est le moyen de bien con- 
naître les esprits ; et pour ces deux bonnes Sœurs, lesquelles se 
trouvent avoir de l'antipathie ensemble, je laisse à votre dou- 
ceur et bonne conduite de les aider et faire profiter de cette 
occasion. La charité lie et unit toutes choses. J'écris à celle 
que vous désirez; mais non pas de ma main, parce qu'il m'est 
défendu, comme vous voyez, vu [que je] me sers même d'une 
main empruntée pour vous écrire. 

Je suis bien aise qu'il vous ait pris un peu du scrupule de ce que 
vous n'avez encore écrit [l'histoire de] la fondation de votre mai- 
son, parce que cela sera cause que vous la nous enverrez plus tôt, 
comme je vous en supplie. — Je vous avais priée de vous informer 
un peu de madame Chaudon de la vie de ma Sœur Marie-Renée, 
notre chère fondatrice qui mourut à Lyon, et de nous envoyer 
un peu ses principales vertus; je vous conjure encore, ma très- 
chère fille, de vous en ressouvenir. — Et quant à l'alarme que 
vous avez eue, que je n'aille en Piémont, la Providence de Dieu 
y a pourvu, ayant permis que la maladie se soit prise en une 
maison de celle ville, en sorte que nous sommes dans la qua- 
rantaine, et si bien j'espère avec la grâce de Dieu que ce ne 
sera rien et qu'elle s'arrêtera là, elle jettera néanmoins à la 
longue les affaires, et je pense que ce sujet, avec la considéra- 
tion de ma défluxion, qui m'a encore fort travaillée ce carême, 
servira pour m'excuser d'y aller; et ainsi, ma très-chère fille 
ne pleurera plus sa pauvre vieille Mère, qui ne partira de ce 
monde que quand il plaira à Dieu. 

Je compatis aux infirmités corporelles et spirituelles de ma 
pauvre Sœur N. Mon Dieu ! que ne considère-t-elle une bonne 
fois que tout son bien et bonheur est en la parfaite soumission 
et l'obéissance à sa Supérieure! Au reste, j'ai aussi peu de 
mémoire de lui avoir jamais parlé d'être directrice qu'il y avait 



ANNEE 1629. 279 

peu d'apparence qu'elle m'en fît la proposition, et crois que si 
elle m'en eût parlé, que je vous l'eusse dit. Elle a eu désir, 
étant à Moulins, d'aller ailleurs; étant ailleurs, elle désire de 
retourner à Moulins ou à Autun; cela fait bien voir l'incon- 
stance de son esprit, auquel, certes, je voudrais bien que nous 
pussions satisfaire pour son contentement et le soulagement de 
votre maison et le vôtre particulier; mais il n'y a nulle appa- 
rence que ni l'une ni l'autre la veuille recevoir. Néanmoins, 
vous lui pouvez permettre pour son soulagement d'en écrire 
elle-même aux maisons où elle désire d'aller, et de faire tout 
ce qu'elle pourra pour cela, et vous aussi, y contribuant quel- 
que chose selon son désir, afin qu'elle voie que sa consolation 
prétendue ne dépend pas de vous, ajoutant à votre lettre que 
vous m'en avez écrit, mais que je ne puis avoir sentiment à ces 
changements-là, que notre Bienheureux Père a tout à fait con- 
damnés dans ses Épîtres, et que les filles auraient meilleur 
temps de travailler au lieu où la Providence de Dieu les a 
mises, que de s'amuser tant à tracasser autour de ces change- 
ments. — Je suis tout étonnée de voir les petites humeurs de 
ma Sœur N. ; elle a pourtant une bonne àme, et je pense 
que tout cela ne procède que d'un peu de faiblesse. Certes, les 
tricheries des filles qui ne tirent point de conséquence se gué- 
rissent plutôt en les étouffant et négligeant que par tout autre 
remède. 

Il faut dire le reste de ma main. Mon Dieu ! ma très-chère 
fille, il vous faut bien une double charité pour supporter toutes 
ces filles en leur fâcheuse humeur; mais voulez-vous bien que 
je vous dise que jamais il ne faut convaincre une Sœur tandis 
qu'elle est dans le sentiment de sapassion, ni guère autrement, 
si la chose n'est de grande importance, parce que cela laisse 
des amertumes; mais vous fîtes excellemment de bien laver la 
tête à notre Sœur N. en particulier et après qu'elle fut rassé- 
rénée : c'est le moyen de leur rendre profitables les corrections 






280 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

quand on les leur fait de sang-froid et qu'elles ne sont plus ani- 
mées. — Je n'ai point vu la lettre de votre Sœur assistante. — La 
divine Bonté vous comble et votre chère troupe de l'abondance 
de ses grâces! Amen. Vous savez ce que je vous suis, cela est 
invariable. Je salue les chères amies et le bon M. Amhélion. 

Conforme à l'original gardé aux Archites de la Visitation d'Annecy. 



. LETTRE CMXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOXAY 

nU PREMIER MONASTERE DE LYON 

Les Sœurs de Lyon manquent à l'équité et à la Règle en refusant de laisser partir 
la Mère de Blonay, élue à Grenoble. 



[Annecy], 1" mai [1629]. 



VIVE -{- jésls! 

Ma très-chère fille, 

J'ai reçu hier ou avant- hier vos dernières [lettres], et quelque 
peu de jours auparavant la vôtre grande. Je vois donc que ce 
que vous m'écrivez et ce que je vous écris est vu, ce que je ne 
croyais pas; car toujours on a laissé la liberté aux Sœurs de 
m'écrire et recevoir mes lettres sans êlre vues, parce que 
c'était l'intention de noire saint Père. Mandez-moi, je vous 
prie, comme cela s'est fait; car la confiance que j'ai avec vous 
est si particulière que je ne la puis étendre librement sous uu 
autre esprit que le vôtre. 

Vous me parlez de votre cœur, et je vous répondrai du mien, 
et comme à vous et seulement à vous. Certes, je ne suis pas 
bien édifiée de votre chère Sœur la Supérieure qui se laisse 
ainsi emporter à ses sentiments. Mgr de Genève non plus, qui 
trouva grandement étrange ce qu'elle lui écrivit, et si elle s'en 
souvenait, elle ne serait pas derechef si touchée de sa réponse, 
ni M. Brun. Je vois bien que l'on ne connaît pas ce prélat, et 



ANNÉE 1629. 281 

que la grandeur de Lyon est si haute auprès de notre petitesse, 
qu'il semble que tout lui doit rendre hommage, et que nous 
sommes fort peu de chose. Certes, nous voulons bien nous 
tenir pour cela; mais je pense que l'on ne le devrait pas faire. 
Or bien, cela n'est rien, car Dieu sait notre prix et que nous 
ne voulons que sa seule gloire. II sait et voit aussi qui se tient le 
plus dans l'esprit du Bienheureux Père, et dans les coutumes 
de l'Institut. Nous pensons qu'avec la grâce de Dieu nous aime- 
rions mieux mourir que de rien faire à notre escient contre 
cela; mais, voyez-vous, ma très-chère fille, chacun pense aussi 
le même. Je ne doute point que vous soyez utile là, mais non 
pas nécessaire; et je suis aussi peu étonnée de quoi l'on 
dit le contraire, car je suis faite dès longtemps à tels discours; 
mais venons au fond. Ma très-chère fille, où est-ce que l'on a 
vu une telle attache que celle qui se témoigne en celte occasion, 
qui nous a contrariées de la sorte? que ferions-nous si chacun 
voulait ainsi nous lier les mains et retenir nos filles pour eux 
seuls, sans en pouvoir secourir l'Institut? quel exemple aux 
autres maisons! n'en tirera-t-on pas de mauvaises consé- 
quences? cela n'est-il pas contre les sentiments de notre Bien- 
heureux Père, et contre la coutume et pratique de l'Institut? 
Mais de quelle douceur n'avons-nous pas usé , promettant de 
vous rendre, quand leur besoin le requerra, comme certes 
c'est notre désir. 

Depuis tout cela, la vraie nécessité de la maison de Grenoble 
a fait recourir ici, et Mgr de Genève, n'ayant autre moyen de 
les secourir, vous a proposée et notre Sœur la Supérieure de 
Marseille; mais ils vous ont élue. Quel moyen de refuser cela, 
si vos infirmités ne servent de légitime excuse? et en ce cas, 
et que l'on veuille toujours [vous] garder, quel moyen de secou- 
rir celte maison-là de celle qui est ici? car nous sommes aussi 
nécessitées d'en donner une à Chambéry. Et celle maison de- 
meurera-t-elle seule, tandis que nous serons en Piémont, où 






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282 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nous serions allés si le mal contagieux ne fût arrivé ici? Pen- 
dant que cela passera, l'on se pourra servir de notre Sœur 
A. -Catherine [de Beaumont]. 

Mais tout cela n'est pas considéré; et il faut, pour donner 
contentement, que nous disions que nous serons très-aises que 
vous demeuriez là. Certes, ma très-chère fille, Dieu, qui voit 
mon cœur, sait que d'une affection très-tendre je voudrais que 
nous le pussions faire, pour le contentement de celte chère 
fille qui le désire, et tant d'autres; mais tout ce que nous pour- 
rons faire, c'est de supporter sans amertume et sans diminution 
de dileclion la continuation du refus, si on le fait. Que si Dieu 
vous continue vos infirmités, et que sa Providence divertisse 
les fondations du Piémont, certes, nous nous réduirons à tel 
point que l'on aurait sujet de croire que nous sommes bien plus 
pliables, quoique vieilles, que ne le sont les jeunes; mais tou- 
jours nous voudrions, pour la conséquence et autres bonnes 
raisons, que vous vinssiez ici, bien que pour un peu de temps, 
et que ma Sœur la Supérieure fît cela avec un cœur cordial et 
tel qu'elle le doit avoir pour nous, et pour conserver les coutu- 
mes de l'Institut; puis nous vous renverrons là gaiement et fran- 
chement; cela ne vous semblerait-il pas bien doux et raison- 
nable, ma très-chère fille? Au reste, je ne puis celer que ce n'est 
pas aux Sœurs de votre communauté à juger si c'est bon ou 
non que l'on vous rende à qui vous appartenez. Certes, en bon 
français, parmi tout le procédé de cette affaire, et dès votre dé- 
position, on n'a point [agi] selon la candeur et le respect que 
l'on devait avoir avec ceux de qui vous dépendez; car enfin l'on 
n'y a pas seulement pensé, sinon à vous garder. 

Or voilà trop écrire, pour avoir défense de ne le pas faire de 
ma main. La maladie qui s'est prise ici, qui est à Grenoble et 
encore à Lyon, nous donnera un peu de loisir, et cependant 
nous verrons si votre santé s'affermira assez pour vous charger 
de cette grande maison de Grenoble et si notre chère Sœur la 



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ANNÉE 1629. 283 

Supérieure ne s'accoisera poinl. J'espère qu'un peu de temps 
la calmera, etdisposera à nous donner franchement ce que nous 
désirons justement. Oh! ma fille uniquement chère et vraiment 
chère comme ma propre âme, je ne saurais dissimuler l'extrême 
consolation que j'espère de vous, et le désir que j'ai d'en jouir 
un peu ; car certes je confesse bien que je ne la mérite pas pour 
toujours, et ne voudrais pas aussi pour ce seul sujet priver une 
de nos maisons du bien et utilité que vous y pourriez rendre; 
mais, hélas! pour un peu je crois que Dieu aura bien agréable 
de nous donner cette sainte consolation, que nous désirons 
également pour sa seule gloire. 

J'ai tant répondu pour Saint-Etienne que rien plus. — Adieu, 
ma vraie très-chère fille, je n'en puis plus. Je n'ai point encore 
donné votre lettre à Mgr; il la recevra bien. Toutes celles que 
notre Sœur [de Chàtelj Supérieure d'ici vous a écrites, c'a été 
selon sa bonté, sans aucune amertume ni dessein de vous mor- 
tifier, ni ombre de méfiance de votre obéissance. Quand Dieu 
nous aura affranchies de la maladie, et que les choses seront 
disposées, nous enverrons l'équipage et écrirons à M. de la 
Paye. Ma fille, voyez ce que j'écris à M. Brun, et vous portez 
en cette affaire selon ce que j'attends de vous. — Ma très-chère 
Sœur, si vous n'avez pas de nos nouvelles, ne laissez pas de 
nous envoyer des vôtres; car nous vous enverrions plutôt un 
homme exprès pour en savoir; envoyez-nous-en comme vous 
pourrez. Quoi que je dise, je vous donne liberté de montrer 
cette lettre, si vous le jugez à propos. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






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284 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



[Annecy], 14 mai [1629]. 



LETTRE CM XXIX {Inédite) 

A MONSEIGNEUR ANTOINE DE REVOL 

ÉVÈQUE DE DOL, EX BRETACVE ' 

Remercîment pour la protection qu'il accorde à la Visitation de Dol. 

VIVE -J- JÉSUS.' 

Mon très-honoré Seigneur, 

Vous ne sauriez croire combien la douceur de votre letlre est 
entrée avant dans mon cœur; je l'ai reçue avec le respect que 
je vous dois, et avec une consolation sensible de voir ce tendre 
amour que votre cœur paternel a pour ces chères âmes, que la 
divine Providence a données à votre piété et confiées à votre 
soin. Je supplie celte infinie Bonté de leur continuer à longues 
années ce bonheur par la conservation de votre vie, mon cher 
seigneur; et, à vous, la douce joie et consolation que vous 
prenez en leur dévotion, et en l'amour et obéissance filiale 
qu'elles vous doivent et désirent de toute leur affection de vous 
rendre, y étant très-élroitement obligées, même par l'assis- 
tance très-charitable que vous avez faite à notre chère Sœur la 
Supérieure pendant sa maladie, de laquelle elle ne peut assez 



1 Mgr Antoine de Revo], d'abord chanoine régulier de Sainl-Ruf, n'avait 
accepté l'évêché de Dol, en Bretagne, qu'à la persuasion de saint François 
de Sales, dont la constante amitié et la précieuse correspondance le soutin- 
rent au milieu des sollicitudes pastorales. Après la mort du Bienheureux 
Evèque, Mgr de Revol sembla reporter sur la Visitation naissante la véné- 
ration qu'il professait pour son illustre Instituteur. « Ne pouvant plus le 
trouver sur terre en sa propre personne, il allait, disait-il, chercher les 
vestiges de son esprit chez ses chères Filles. » C'est aux sollicitations de 
ce digne prélat que s'établit en 1627 le monastère de Dol, dont il fut le 
fondateur temporel. Jusqu'à sa mort, arrivée le 6 août 1629, il ne cessa 
de prouver aux Religieuses, plus encore par ses nombreux bienfaits que 
par ses paroles, ce qu'il les honorait comme les images vivantes de 
leur Bienheureux Père et les estimait comme le bonheur de son diocèse ». 
(Histoire inédite de la fondation de Dol.) 






ANNÉE 1629. 285 

se Jouer, bien qu'elle me le témoigne par sa lettre, dont elle 
vous rend mille très-humbles grâces, mon très-cher seigneur. 
Vous imitez bien en toutes façons la douceur et débonnaire cha- 
rité de celui que vous honorez avec un amour et respect tout 
filial. Je le supplie de vous impétrer de la divine miséricorde 
une abondance de grâces et bénédictions célestes, et vous, mon 
cher seigneur, je vous conjure de me donner quelquefois part 
en vos saints sacrifices et prières, puisque je suis, avec une 
affection pleine d'honneur et de dilection, Monseigneur, 
votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Sainl-Céré. 



LETTRE CMXXX 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SCPÉïlIEURE AU PREMIEB MONASTÈRE DE LYON 

Nécessité d'envoyer une nouvelle Supérieure à Paray. — Les communautés 
auxquelles on a souvent recours pour les fondations peuvent recevoir jusqu'à 
quarante-cinq Religieuses, mais ne pas dépasser ce nombre. 



[Annecy, mai 1629. ] 



VIVE -J- JKSUS.' 

Ma très-chère fille, 

Je trouve fort à propos que l'on change la Supérieure de 
Paray, et pour cela j'écris selon votre désir à ma Sœur la Supé- 
rieure d'Autun, et laisse la lettre ouverte où vous pourrez 
prendre le prétexte que vous voudrez pour la faire retourner à 
Lyon. D'y laisser pour Supérieure la Sœur assistante, je la 
trouve trop jeune d'âge et de Religion, outre que je crois, selon 
l'apparence, qu'elle sera un peu dégoûtée de ce lieu-là; et 
comme cela, vous ne pourriez vous affermir prou solidement 
sur l'avis d'une jeune pour le changement ou la demeure du 
monaslère dans Paray. 









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286 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Pour ma Sœur Marie-Denise [Goubert], vous ferez fort bien 
de l'y envoyer; elle est sage et solide en la vertu, et laquelle a 
bien des dons de Dieu pour réussir heureusement en la charge 
de Supérieure. On voit toujours plus l'importance qu'il y a de 
bien servir les monastères de bonnes Supérieures. Et pour ce 
que le confesseur de nosdites Sœurs vous a dit, il ne faut pas 
ajouter grand fondemenl, car une personne qui n'est pas satis- 
faite du monastère trouve toujours bien à censurer. Or il faudra 
conduire bien doucement la retraite de la Supérieure, afin que 
rien n'éclate qui puisse être de mauvaise odeur. Je vous avais 
bien dit d'envoyer quelqu'un à Paray, qui fût bien capable de 
juger si le lieu était propre pour y maintenir avec paix et tran- 
quillité un de nos monastères. Pour moi, je vous en ai dit mon 
sentiment, lequel je soumets à ceux qui en auront plus de con- 
naissance. 

Nous n'avons pas encore reçu vos lettres que vous écrivîtes 
au bout de votre quarantaine. Voici les premières que j'ai reçues 
depuis que vous avez eu le mal chez vous. Je bénis Dieu de la 
vertu que nos Sœurs ont témoignée en ce sujet — Et pour la ré- 
ception de tant de filles qui se présentent, votre nombre étant si 
grand, certes, si vous n'avez pas des fondations prêtes, il n'y a 
pas d'apparence de vous charger davantage, car une Supé- 
rieure a assez à faire à bien servir une si grande famille. Si 
vous remarquiez quelque âme d'élite qui par sa vertu méritât 
d'être gratifiée, vous le pourriez faire; mais autrement vous 
vous surchargeriez trop. Notre Bienheureux Père me dit que 
quarante ou quarante-cinq suffisaient bien, en cas de fondation; 
mais à présent il ne s'en trouvera plus guère. II y a en ce 
monastère le même nombre que vous avez. Dans quelque temps 
ma Sœur Péronne-Marie de Châlel s'en ira à Chambéry être 
Supérieure; mais nonobstant que la fondation du Piémont soit 
prêle, certes, nous ne recevrons plus de filles, quoique il y en 
ait grande quantité qui se présentent, sinon, comme je vous ai 






ANNÉE 1629. 287 

dit ci-dessns, quelque âme bien d'élite et qui mérite gratifica- 
tion toute particulière. 

Pour ce qui est de mettre mon nom dans les Épîtres, je 
laisse cela à l'avis des personnes sages et prudentes. II ne faut 
faire que ce qui sera plus à la gloire de Dieu. — Je vous dis 
derechef que vous ne pouvez mieux faire que d'envoyer pour 
Supérieure ma Sœur Marie-Denise, à Paray. Cela vous ôtera 
toute la crainte que vous pourriez avoir d'ôter le monastère de 
ce lieu-là, sans bon et légitime sujet. La solidité de cette bonne 
Sœur vous [affranchira] de tout doute; et déplus, puisque ainsi 
que vous dites, ces deux bons Révérends Pères [Jésuites] per- 
sévèrent à croire que ce lieu-là est propre pour un de nos mo- 
nastères, de bon cœur j'acquiesce à leur sentiment que je sais 
être bon et solide, comme venant d'âmes auxquelles je crois 
que l'Esprit de Dieu réside '. — Celte lettre est mal fagotée, 
mais il n'y a remède. Il m'a été impossible d'écrire de ma 
main, mais votre bon cœur, ma très-chère fille, le veut bien 
ainsi, puisque vous êtes ma très-chère fille , et je suis votre 
pauvre vieille Mère, toute vôtre en l'amour sacré de Notre-Sei- 
gneur, que je souhaite combler nos cœurs. Amen. 

[P. S. ] Ma très-chère fille, nous voyons tant et de si notables 
fautes en l'impression du Coutumier, qu'il faudra nécessaire- 
ment ou le réimprimer tout entier, ou du moins quelques feuilles 
les plus importantes. Certes, M. Cœursilly en a tort, et ceux 
qui y ont ajouté en trois ou quatre endroits des choses qui n'y 
avaient jamais été. Si je puis, j'en enverrai un tout accommodé; 
mais, cependant, dites à ma très-chère Sœur Marie-Aimée qu'elle 



1 Malgré toutes les difficultés qui semblaient nécessiter la dispersion de 
la petite communauté de Paray, les Révérends Pères Jésuites , éclairés d'en 
haut, soutinrent constamment qu'elle devait être maintenue. Ainsi, l'heureux 
monastère qui leur devait son existence leur dut encore sa conservation. 



se- 






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288 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



attende cela aies envoyer aux monastères; nous n'avons pas 
encore reçu sa liste. 

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy. 



[Annecy, mai 1629. ] 



LETTRE CMXXXI 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SlIPÉRIECRE A AUTUN 

Changement de la Supérieure de Paray. — Peste a Annecy. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

Ma très- chère fille, 

Nous sommes toujours dans la peine où nous avons été pour 
le changement de cette maison de Paray, ce qui est cause que 
les Supérieurs sont résolus de faire revenir la Supérieure qui y 
est, et d'y envoyer une autre, pour éprouver si cette fondation 
pourra demeurer en ce lieu-là ou non. Je vous dis les choses 
naïvement à vous, ma chère fille, car je ne saurais déguiser 
avec mes Sœurs. Mais ce n'est pas que vous ne deviez dire aux 
Supérieurs de cette maison-là que la Supérieure a fait ces 
trois années, et que l'on trouve bon de la retirer avec celles 
que l'on jugera plus à propos de ses filles; et dites hardiment 
que c'est moi, afin que vous fassiez agréer audit Supérieur 
qu'elle se relire le plus doucement qu'il se pourra, pour voir si 
une autre y réussira mieux qu'elle. 

Au reste, nous nous portons toutes fort bien, grâce à Notre- 
Seigneur, quoique la contagion s'augmente fert en cette ville; 
mais nous espérons que Dieu nous préservera. Nous sommes 
bien retirées, et point de maison ne nous touche, et nos Sœurs 
tourières ne sortent point; en sorte qu'il ne nous peut point 
arriver de mal, si ce n'est que Dieu par sa Providence nous 
en veuille frapper. En ce cas, il sera le bienvenu, je vous en 









ANNÉE 1629. 289 

assure. Cependant, je vous prie, ma chère fille, obligez-nous de 
nous envoyer un peu des AgnusDeique vos Sœurs font si bien, 
parce que l'on ne les sait pas faire comme cela céans. — Faites 
bien cette commission, ma vraie très-bonne fille, car la gloire 
de Dieu requiert ce changement. Au reste, ne vous mettez pas 
en peine si vous n'avez pas de nosnouvelles ; carnous ne pour- 
rons écrire qu'avec peine, tandis que le mal durera. — Vivez 
toujours toute à Dieu avec votre simple et innocente troupe que 
je chéris tendrement, mais certes, leur chère Mère tout incom- 
parablement, comme ma très-bonne et cordiale fille que je sou- 
haite toute sainte. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXXXII 

A LA AIÊME 

Soumission de la Sainte à la divine Providence; sa détermination de ne point 
qmtter Annecy tant que durera l'épidémie. — Nouvelles des Sœurs de Paray 
— Dévouement de Mgr de Genève. 

vive f jésus! 

[Annecy, 1629] 

Il me semble, ma très-chère fille, que je vois votre cœur 
tout plein d'affection pour votre pauvre vieille Mère, qui se va 
lamentant d'appréhension et de crainte qu'il ne lui 'arrive du 
mal. Non, ma chère fille, bon courage, elle est entre les mains 
de Dieu, il ne lui arrivera que ce que sa Bonté voudra; et cela 
ne le voulons-nous pas? oui, sans doute Je m'assure que vous 
le direz de bon cœur, quoique la nature y ait de la répugnance ; 
car enfin je sais bien que nous voulons être soumises à ses 
divines ordonnances en toutes sortes d'événements, puisque 
nous sommes bien assurées que rien ne nous peut arriver que 
par l'ordre de la divine Providence, au soin de laquelle nous 

19 



290 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nous devons remetlre entièrement de tout. Or sus, vous ferez 
ainsi, ma très-chère fille, et attendrez avec confiance tout ce 
qu'il plaira à Dieu de faire de nous qui sommes sous sa protec- 
tion, espérant qu'il nous préservera, s'il Lui plaît; car nous 
sommes si bien logées et si bien aérées; nous ne fréquentons 
avec personne qu'un peu avec Mgr et quelqu'un des siens; nos 
Sœurs (ourières ne sortent point, et, à votre exemple, nous fai- 
sons cuire le pain dans le monastère, et y lavons nos lessives 
en une belle rivière qui passe dessous la maison; enfin nous 
sommes si bien qu'il semble qu'il ne nous saurait arriver du 
mal que de la main de Dieu, de laquelle il sera le trèsbienvenu 
et tout ce que sa Bonté voudra nous envoyer. Je vous dis tout 
ceci afin que vous demeuriez en paix et ne soyez pas si en peine 
de nous. • 

Je vous prie aussi, ne faites pas savoir que la maladie soit si 
grosse ici comme elle l'est, à ma fille de Toulonjon ; je lui ai 
bien écrit qu'il y avait un peu de mal; mais non pas qu'il y fût 
grand, à cause que cela la tiendrait en appréhension. Pour moi, 
je suis résolue, puisque Dieu m'a mise ici, d'y demeurer, etje 
ne vois point d'apparence que j'en puisse sortir pour aller à 
Aulun, ni autre part. Je ne laisse de vous être obligée de votre 
bonne volonté, ma très-chère fille, et du soin que vous avez de 
procurer ma conservation. — Mais, au reste, pour ce qui est de 
nos Soeurs de Paray, je vous ai écrit ces jours passés que l'on 
avait pris résolution de retirer la Supérieure qui y est, pour y en 
envoyer une autre, et vous prier de lui faire donner son obéis- 
sance par ses Supérieurs, afin qu'elle se relire doucement, et 
qu'en y mettant une autre l'on fasse un nouvel essai si cette 
maison pourrait demeurer là. C'a toujours été mon sentiment 
qu'elles n'y seraient jamais bien ; mais leurs Supérieurs de Lyon 
ne l'ont jamais su goûter, encore que je leur en aie écrit plusieurs 
fois, parce que des Pères de grande autorité leur assuraient le 
contraire. Je leur remets le tout et les laisse faire comme ils 



ANNÉE 1629. 291 

jugeront plus à propos. Vraiment, ma très-chère fille, nous 
nous connaissons trop bien nous deux pour ne me pas dire 
toutes vos pensées et sans aucune considération. Allez toujours 
ainsi avec moi, je vous en prie, avec toute sorte d'ouverture de 
cœur. Quel ordre puis-je mettre à toutes ces petites paroles qui 
offensent? je n'y en sais point de meilleur que de faire du 
mieux que nous pourrons et laisser parler le monde. L'on nous 
connaît assez, grâce à Dieu. 

Le porteur est si pressé qu'il ne nous donne le temps de vous 
pouvoir envoyer des Règles maintenant, ce sera une autre fois. 
Je salue chèrement toutes nos Sœurs et vos deux nièces. Je les 
souhaite toutes de vraies filles de notre Bienheureux Père, et 
vous particulièrement, ma chère fille, que je conjure 'de 
bien faire prier Dieu pour Mgr de Genève, qu'il le conserve, 
d'autant qu'il s'expose pour nous, qui sommes en bonne santé 
toutes jusqu'à maintenant, Dieu merci. Ma (rès-aimée chère 
fille, je vous écris dans un empressement nonpareil; mais vous 
savez quel cœur Dieu m'a donné pour vous. II est tout à fait 
plein d'une extraordinaire affection, qui me rend intimement 
vôtre, et vous, toute mienne; je le sens au milieu de mon cœur. 
Mille saluts à nos chères Sœurs, et à notre bon M. de la Curneet 
à notre chère sœur sa femme. 

Conforme à l'original gardé a,,i Archives de la Visilalion d'Annecy. 



LETTRE CMXXXIII 

AUX MÈRES C. CH. CRÉMAIX DE LA GRAXGE ET M. A. DE BLOXAY 

au I'hehier moxastèiib de lvon 

En quoi consiste la perfection. - Éloge du nouvel archevêque de Lyon. 

vive -j jésus! 

[Annecy], 2 juin [1629]. 

Oh vrai Dieu ! que vous êtes toutes deux extrêmement mes 

19. 



292 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Irès-chères filles, quoique chacune selon le rang que la divine 
Providence lui a donné dans mon chétif cœur, qui ne peut 
cesser de vous souhaiter la plus haute perfection qui se puisse 
avoir en ce monde, que je crois être en la plus profonde humi- 
lité et véritable simplicité qui s'y puisse pratiquer ; ainsi Dieu 
nous unisse parfaitement à Lui, et à tous ses desseins éternels 
qu'il a daigné faire sur notre petitesse. 

L'on m'écrit que Mgr [du Plessis-Richelieu] votre archevêque 
sera bientôt à Lyon; c'est un prélat doux, à ce que l'on dit, 
affectionné à notre Institut, qui a témoigné grande affection à 
nos Sœurs d'Aix, mais qui veut que l'on traite avec simplicité 
et confiance grandes en son endroit, ce que j'ai cru vous 
devoir dire, en saluant vos cœurs très-chers et bien-aimés du 
mien tout pauvre, pour lequel je demande l'aumône de vos 
prières. — Ecrit sans loisir et toujours toute vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXXXIV [Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-JULIENNE BERTRAND DE LA PERROUSE 



A CH.VUDUKÏ 



Conseils pour l'oraison. 



[Annecy, 1629.] 






Ma très-chère fille que je chéris de tout mon coeur, 

Croyez que je n'aurais pas moins de consolation à vous ouïr par- 
ler rie votre bon et cher cœur, que vous à m'en déclarer tous les 

Celte Religieuse, propre nièce de la Mère de Châtel, fut la première 
postulante reçue au monastère de Chambéry. C'était, selon le témoignage 
de sainte de Chantai, une fille de parfaitement bon conseil, ainsi qu'elle 
l'a spécialement montré pendant les années de son gouvernement à Aix, 
Gray et Chambéry. C'est en cette, dernière ville qu'elle s'endormit du som- 
meil des justes, 30 avril 1677. (Année Sainte, V e volume.) 



ANNÉE 1629. 293 

sentiments, ce sera quand il plaira àNolre-Seigncur, cependant 
il m'est avis que par votre lettre vous me le faites voir bien 
clairement. Le grand bien et profit de l'àme se tirent de la sainte 
oraison, et le seul moyen de la bien faire, c'est de mettre sim- 
plement son cœur devant Dieu et suivre ses attraits en paix et 
repos. 

Votre bonne Mère vous donna donc un bon et salutaire con- 
seil, quand, reconnaissant que vous ne pouviez méditer ni dis- 
courir de l'entendement sur les mystères, elle vous donna la 
liberté de vous entretenir avec Notre-Seigneur tout simplement, 
selon qu'il vous viendrait ou que vous seriez excitée, et celte 
manière sert, pour l'ordinaire, d'entrée à la voie par laquelle il 
est bien reconnu que Noire-Seigneur conduit les vraies Filles de 
la Visitation, ainsi que vous l'expérimentez, et que je le vois 
dans votre lettre. Il est vrai que les distractions y importunent 
bien souvent; mais il ne s'en faut nullement étonner ni inquié- 
ter, ains il faut supporter leur ennui avec paix, comme un 
exercice permis de Dieu, qu'il faut souffrir et non pas nourrir. 
ma très-chère fille! je loue Dieu qui vous donne tant de 
bonnes lumières, et vous en fait tirer de si utiles affections et 
connaissances; il en faut bien conserver la mémoire et corres- 
pondre fidèlement à ses saintes intentions, car sans doute, ma 
très-chère fille, le divin Amant des âmes a dessein de vous 
rendre sa chère et blanche colombe, mais il ne Lui faut pas 
résister, je dis en chose quelconque ; car vous files mal de vous 
violenter pour vous détourner des sentiments et suavités qu'il 
répandait dans votre chère âme. Il faut donc désormais, ma 
très-chère fille, demeurer devant Dieu en celle simple attention 
à sa bonté, et là recevoir avec égal amour et paix tout ce qu'il 
Lui plaira mettre dans votre cœur, sans vous remuer, sinoD 
comme II vous excitera. S'il y met des suavités, jouissez de 
cette grâce avec tranquillité, ne faites rien pour l'accroitre ni 
garder; ne faites rien aussi pour l'anéantir, sinon quand 




29i LETTRES DE SAIMTE CH.U'TAL. 

l'obéissance vous l'ordonnera, faites de même pour les stérili- 
tés et sécheresses, et enfin soyez devant Lui et entre ses 
bénites mains comme un vaisseau vide, sinon du désir qu'il 
accomplisse en vous sa très-sainte volonté, et Lui laissez mettre 
et ôter tout ce qui Lui plaira, et faire de vous et en vous tout 
son bon plaisir. Marchez amoureusement parcelle voie, et par 
celle de l'exacte et suave observance pour l'extérieur, et ainsi 
vous vivrez dans la sainte nudité de vos inclinations intérieures 
et extérieures, de vos intérêts propres, des soins de vous- 
même et de toutes choses, pour ne vouloir ni chercher que Dieu 
en toutes choses et son Irès-saint vouloir. Sa divine Bonté vous 
octroie cette grâce selon ses desseins éternels, et la mesure 
qu'il vous en a destinée, qui à mon avis est grande. Je suis en 
son amour tout à fait vôtre. Invoquez souvent sa divine miséri- 
corde sur moi. Il soit béni. Amen. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE CMXXXV 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SlPÉBllil'IlE A DIJON 

La fondation de Besançon doit être différée. — Procurer une bonne Supérieure à 
la communauté de Dij.m. — Election de la Mère de Chàtel à Chambéry. — 
Divers détails. 

vive -j- JESUS ! 

[Annecy], 15 juin [1629]. 

Ma très-chère fille, 

Je suis toujours un peu incrédule sur ce qui est de la fonda- 
tion de Besançon, jusqu'à ce que je voie la permission de Mgr 
l'archevêque en bonne forme. Je trouve bien bon que la Sœur 
Madelaine [Adelaine] achète une maison, la fasse accommoder 
et préparer; mais, pour y aller, je ne crois pas que vous le 
deviez faire jusqu'à ce que la maladie [la peste] y soit passée ou 






ANNÉE 1G29. 295 

tellement accoisée qu'il n'y ait rien à craindre, parce que cela 

ressentirait un peu la précipitation, et encore pour honorer le 

conseil que vous en donne AI. le comte [de Champlilte] parle 

bon AI. Jobelot. Conduisez-vous en cela, ma très-chère fille, 

par l'avis de personnes sages qui soient sur le lieu; car ils 

vous pourront mieux conseiller sur ce sujet que moi. Je suis 

bien consolée de ce que vous me dites que la petite de Fallon 

est tout à fait gagnée à Nôtre-Seigneur, et de ce que nos Sœurs 

du Comté font si bien. Notre-Seigneur veuille leur donner la 

sainte persévérance selon les souhaits de mon cœur, et à notre 

pauvre petite Blondeau, que j'aime bien tendrement. 

Si la fondation s'avance, il faudra regarder qui vous pourra 
succéder; car, d'aller fonder, et laisser là votre besogne com- 
mencée, je ne pense pas qu'il fût à propos. C'est pourquoi , ma 
très-chère fille, il faut regarder si ma Sœur votre assistante 
pourra porter votre charge, et pour cela en avoir le sentiment 
de Algr de Langres et des Sœurs, et encore de ma Sœur la Su- 
périeure du faubourg de Paris; car je crains que notre Sœur 
Marie-Aimée de Blonay ne puisse plus supporter la charge de 
Supérieure, parce qu'elle est très-mal dès Noël, et même 
qu'elle avait été élue Supérieure à Grenoble, où il en a fallu 
pourvoir d'une autre, à cause de son indisposition qui est très- 
grande. Quant à ma Sœur Françoise-AIarguerite Favrot, je dé- 
sire grandement qu'elle fasse son année à Marseille pour dresser 
la nouvelle Supérieure, et parce qu'aussi je trouve extrême- 
ment utile que les Supérieures déposées demeurent une année 
la où elles ont gouverné, pour apprendre par leur exemple 
comme c'est qu'il faut obéir en telles occasions : voilà comme 
je vous dis mes petites pensées, ainsi qu'à ma très-ehère fille 
que j'aime tendrement. Et encore ce mot en confiance : je 
pense que quand vous serez fondée au Comté, vous y aurez 
bientôt une seconde maison pour laquelle je voudrais garder 
cette chère Sœur Françoise-Marguerite; car c'est une digne 






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296 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

femme qui réussira parfaitement bien en ce lieu-là, et je crois 

que vous serez consolées toutes deux d'être proches l'une de 

l'autre. 

Je ne sais que dire de ces difficultés que Mgr de Langres fait 
de parlera nos Sœurs, et de faire la visite [régulière]; vous 
ferez bien d'en tirer ce que vous pourrez, sans lui témoigner 
aucune méfiance. — Je suis grandement marrie et touchée de 
la perte de la vocation de la petite Jaquolot; mais j'espère que 
Notre-Seigneur regagnera bien celte âme, comme de tout mon 
cœur je l'en prie, et vous, de saluer son père et sa mère de ma 
part. Je pense que la peste, qui est par deçà et sur les chemins, 
empêchera Mgr de Bourges et mes cousines de venir sitôt à 
Nantua; néanmoins, vous prierez, s'il vous plaît, à l'avantage 
ma cousine Blondeau de garder une place en son carrosse pour 
mademoiselle de la Curne, et les saluerez toutes chèrement de 
ma part et tous les amis de delà. 

Je m'étais encore oubliée de vous dire comme, avant que 
j'eusse reçu vos lettres, ma Sœur Péronne-Marie [de Chàtel] 
avait déjà été élue Supérieure à notre monastère de Cham- 
béry '. — J'ai vu autrefois que Mgr de Langres aimait fort ma 
Sœur l'assistante de Dijon; si elle vous pouvait succéder, ce 
serait un grand bien. — Ne faites aucun semblant à la pauvre 
Sœur de Vigny que vous connaissez la peine qu'elle a avec vous, 
et ne vous affligez point de tout ce que vous voyez. Allez votre 
train, cheminez devant Dieu en sincérité, et croyez qu'il vous 
bénira; assurez-vous- [en] et de mon affection vraiment mater- 
nelle pour votre cher cœur, que je prie Dieu remplir de toutes 
grâces, surtout de celle de son pur amour, auquel je suis tout 
à vous. Il soit béni. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 L'élection du 31 mai avait rendu à sainle J. F. de Chantai le titre de 
Supérieure du monastère d'Annecy. 



ANNÉE 1629. 



29' 



LETTRE CMXXXVI 

A L A M È R E ANNE- MARIE R S S E T 

SUPÉRIEURE .1 CRÉMIEUX 

Solution de quelques difficultés. 
vive -J- jésus! 

[Annecy, 1620.] 

Ma très-chère fille , 

Je vous remercie de tout mon cœur du soin que vous avez de 
moi. Je vous fais écrire celle-ci, sans pourtant savoir si vous la 
recevrez, parce que votre porteur n'a attendu la réponse. Je 
suis fort consolée de savoir qive vous donnez sujet de satisfac- 
tion à ces bonnes dames et qu'elles le sont [satisfaites]. Je vous 
supplie de les saluer cordialement de ma part, et leur dire 
qu'elles ne recevront jamais tant de contentement et consola- 
tion de votre maison que je leur en désire. 

— Je vous supplie, ma chère fille, de ne vous plus mettre 
en peine pour avoir de nos nouvelles, parce que nous avons 
défense de ne plus écrire. Vous vous pourrez adresser à nos 
Sœurs de Chambéry, lesquelles vous en pourront faire savoir. 
La maladie va croissant tous les jours, mais non pourtant à 
l'extrémité. Je me porte bien et toutes nos Sœurs aussi, grâce à 
Dieu. —Pour la fille de M. N. , je crois que vous la pouvez bien re- 
cevoir, puisque M. N. donne des attestations si certaines qu'as- 
surées, que le mal de ce bon gentilhomme ne se peut prendre. 
Vous ferez ce que M. Duplont et M. de Saint-Julien vous diront, 
puisque ce sont personnes qui ne vous voudraient mal conseiller. 

Je trouve que la dépense de votre confesseur vous surcharge 
grandement; vous demanderez conseil à ces bonnes dames et 
ferez ce qu'elles vous diront, puisqu'elles sont si affectionnées à 
votre maison. Je vous prie de ne me plus écrire les difficultés 
qui vous arriveront, puisque nous ne vous pouvons plus faire 



298 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de réponse que cette maladie ne cesse. Tâchez de faire ce que 
disent nos Constitutions et le Coutumier, et aux difficultés qui 
vous arriveront extraordinairement vous pourrez écrire à ma 
Sœur Marie-Aimée de Blonay, afin qu'elle vous donne conseil. 

Ne vous mettez aucunement en peine de nous, ma chère 
fille, car nous espérons que Dieu nous conservera, sinon sa 
sainte volonté soit faite. Je suis, grâce à sa Bonté, prête à partir 
quand il Lui plaira; ayez un grand soin de prier et faire prier 
pour Mgr et toute sa maison, et pour toutes les nécessités de 
cette ville désoJée : voilà, ma très-chère fille, tout ce que je 
vous puis dire à présent. Continuez toujours de me recomman- 
der à la miséricorde divine , et croyez que je serai invariable- 
ment d'un cœur vraiment maternel toute vôtre, et vous souhai- 
terai à jamais le comble de toute perfection, ce que je fais 
maintenant d'une grande affection. Ma très-chère fille, je vous 
prie encore une fois de n'être point en peine de nous. Remettez- 
nous souvent au soin de la divine Providence, et priez fort pour 
nous, etc. 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la 
Visitation d'Annecy. 



LETTRE CM XXXVII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYOX 

Nécessité de réimprimer le Coutumier et les Epltres de saint François de Sales. 

vive -j- JÉSUS.' 

[Annecy], 29 juin [1629], 

Ma très-chère fille, 
Je vous écrivis hier et le fais encore aujourd'hui pour vous 
dire que j'ai reçu, il n'y a pas longtemps, un fort grand mé- 
moire des fautes qui sont dans le Coutumier, plusieurs des- 



ANNÉE 1629. 299 

quelles je n'avais pas encore remarquées, mais y regardant je 
les y ai trouvées; c'est pourquoi, ma chère fille, je crois qu'il 
faudra que M. Cœursilly se résolve de le réimprimer; car je 
vois que nos monastères sont si très-mal satisfaits de cette pre- 
mière impression, que je ne vous le saurais dire. L'on nous en 
a écrit plusieurs choses, et des omissions et des équivoques qui 
y sont, en sorte que je ne pense pas qu'il le faille laisser sans 
le réimprimer. Que si le libraire ne le voulait pas entièrement 
refaire, nous lui pourrions marquer quelques feuilles qu'il ne 
sera pas requis de réimprimer; mais certes pour la plupart il 
est tout à fait nécessaire. 

Et pour ce qui est des Épîlres, Mgr de Genève désire de les 
revoir à son premier loisir, avant que le libraire les réimprime; 
et pour cela il faut qu'il prenne le temps de les réimprimer à 
loisir, afin qu'il y mette la dernière correction. Nous attendons 
toujours celles que nous avions envoyées à Paris ; que si elles 
vous tombent entre les mains, je vous prie derechef, ma fille, 
de nous les faire tenir au plus tôt, afin que l'on ajoute tout, 
pour le mander par après au libraire. Au reste, ma toute chère 
fille, je vous supplie que ce que je vous ai dit en ma dernière 
lettre ne passe point plus loin que vous et votre bonne Mère; 
car ce que j'ai dit en confiance, je ne voudrais pas qu'il fût su, 
ni qu'il passât au dehors. Je crois que vous m'entendez bien. 

Quand les Entretiens seront imprimés, faites, ma très-chère 
fille, que M. Cœursilly nous envoie ceux qu'il nous doit. Je 
crois qu'il y en a encore bien plus de vingt; mais qu'il dresse 
le mémoire de ce qu'il nous en a fourni et le nous donne, puis 
lui faites fournir jusqu'à cent exemplaires, et tenez main, ma 
toute chère fille, qu'il répare le Coutumier. Il peut bien nous 
donner ce peu de besogne-là complète, j'en assure un bien 
correct quand il voudra. Mille saluts à ma très-chère Sœur la 
Supérieure et à toutes nos Sœurs, et quand vous verrez le Ré- 
vérend Père Maillan mille saluts, avec recommandation en ses 



300 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

prières. J'ai reçu la réponse de celle que je lui avais écrite. 
Notre bon Sauveur fasse en tout son bon plaisir. Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXXXVIII (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE RRESSAND 

SUPÉRIEURE S MOULINS 

User de condescendance envers une âme éprouvée. — Projets de fondations à 
Màcon et à Nantes. Conseils pour les Sœurs qui doivent y être envoyées. 

vive -J- jésus! 

[Annecy, 1629.] 

Ma très-chère fille, 

Je vois bien que vous n'avez pas reçu les lettres que je vous 
ai écrites; ces maladies sont cause qu'il s'en perd plusieurs. Je 
pense bien pourtant avoir reçu toutes les vôtres, auxquelles j'ai 
répondu. 

Il y a longtemps que je sais que nos Sœurs de Paray sont 
retournées à leur monastère, et je crois qu'elles y demeureront. — 
Pour ce que vous me dites de mademoiselle Dubuysson, c'est 
une âme si vertueuse et si remplie de piété, que je ne crois pas 
qu'on lui doive refuser de l'enterrer dans le caveau, et cela, 
sans conséquence, car vous l'y pouvez faire enterrer en qualité 
de bienfaitrice, puisqu'elle donne dix mille francs. Vous pouvez 
prendre deux mille pour sa fille, et huit mille pour elle, et fai- 
sant de la sorte, il ne pourra point tirer de conséquence. — 
Pour la Sœur blanche, si vous pouvez éviter de la prendre, je 
crois que vous feriez fort bien (qu'à moins elle ne vous presse 
delà recevoir) sinon que vous n'en ayez besoin d'ici à quelque 
temps, comme vous verrez. Je ne vois rien en la novice de 
Bourges, qui ne me donne espérance qu'elle sera bonne Reli- 
gieuse, puisqu'elle aime sa vocation. Je prie Dieu qu'il vous la 
conserve au moins jusqu'à la profession. 



ANNÉE 1G29. 301 

Et pourmaSœurl'assislantefM.-AngéliquedeBigny], puisque 
tous les remèdes que l'on a jugé lui pouvoir être utiles ne lui 
servent, je suis d'avis que vous vous rendiez entièrement à 
elle, lui condescendant, et communiquant avec elle comme 
Sœur à Sœur, avec une sincère affection, que vous lui témoi- 
gnerez le plus cordialement qu'il se pourra. C'est l'unique 
remède pour la guérir, mais qu'il ne faut appliquer qu'après 
que tous les autres ne lui auront pu servir. Vous en verrez 
l'expérience, si vous faites fidèlement ce que je vous dis, comme 
je crois que vous ferez, ma très-chère fille. Ce ne serait pas un 
bon remède de vous séparer; mais vous verrez que si vous 
faites ainsi ces deux années, qu'elle a encore à être sous votre 
charge, que vous la guérirez, après lesquelles l'obéissance vous 
saura bien séparer pour vous employer ailleurs. Il n'est besoin 
de rien dire à personne. Je crois vraiment que c'est un exercice 
que Dieu permet en celte âme, afin que quand elle en sera dé- 
livrée, cela la tienne toujours humble, et lui fasse supporter et 
aider celles qu'elle en verra travaillées, car il la faut destiner 
pour vous succéder en votre- charge, puisqu'elle a les talents 
pour cela. [Plusieurs lignes inintelligibles.} 

Pour la fondation de Nantes et Màcon, je ne pense pas que 
vous ayez des filles propres pour deux fondations, car il n'y faut 
employer que les meilleures Sœurs que l'on ait, et de celles qui 
sont plus fidèles à l'observance. Vous pourrez savoir si nos Sœurs 
de Lyon sont engagées de parole pour Mâcon, en leur écrivant. 
Que si vous voulez la faire, je vous conseille de quitter celle de 
Nantes, car de demander une Supérieure aux autres monastères, 
il ne le faut pas; ceux qui les donnent veulent pour l'ordinaire 
donner les filles. Je crois que nos Sœurs de Lyon ont plus de 
moyen et de force pour cette fondation que vous. Je ne trouve 
pas à propos que ma Sœur Marie-Henriette [de Rousseau] aille 
en fondation pour être en charge. Ce serait beaucoup si elle y 
était envoyée pour changer d'air; encore une nouvelle maison 




302 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

en serait bien surchargée. Il vaut toujours mieux garder celles 
qui sont les moins propres, que de les renvoyer en fondation. 
Il n'est besoin, ma chère fille, de m'écrire davantage sur ce 
sujet, puisque je n'ai plus rien à vous dire, sinon que je vous 
prie fort de prendre garde que celles que vous envoyez fonder 
soient fort unies et liées avec la Supérieure, et la Supérieure 
avec ses filles, et les Sœurs entre elles, autrement vous en au- 
riez du déplaisir, et courriez fortune de les revoir en votre mo- 
nastère. — El pour notre Sœur F. -Angélique [de la Croix de Fési- 
gny], connaissant les conditions de son esprit, j'aurais crainte 
qu'elle ne fût pas contente sous une autre Supérieure, c'est 
pourquoi nous sommes résolue de la faire revenir. — Je suis 
fort aise de quoi vous êtes pauvres, car vous savez très-bien 
comme il faut se confier en la divine Providence, qui vous 
pourvoira de tout, et ne permettra pas que vous ayez de grandes 
nécessités, comme je l'en prie de tout mon cœur. Vous ferez 
fort bien [de] faire achever votre bâtiment, tandis que vous 
êtes en charge, car peut-être serait-il longtemps sans l'être. 

Si vous faites la fondation de Nantes, comme ma Sœur la 
Supérieure de Paris m'écrit qu'elle vous l'a adressée, suivant 
ce que je l'en avais priée, c'est une très-bonne ville; je crois 
que vous y serez bien, pourvu que vous preniez garde d'y en- 
voyer de très-bonnes fdles, comme je vous ai déjà dit. Mais 
pour y aller vous, certes c'est trop loin, et serait à craindre que 
vous n'en reveniez pas si tôt. Mais pour Màcon, si vous faites 
cette fondation, je veux bien que vous y alliez, si vous le jugez 
à propos. — Ne vous mettez pas en peine de nos hardes; vous 
ne nous les enverrez que quand Lyon sera libre; faites cepen- 
dant une liste de tout ce qui y est. Je n'ai pas peur que rien 
s'égare. — Je suis bien aise que ma Sœur F.-Angélique se porte 
bien, et qu'elle soit brave fille; je lui avais écrit, mais je vois 
que vous n'avez reçu ces lettres. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilation de Voiron. 



ANNÉE 1629. 



303 



LETTRE CM XXXIX {Inédite) 

A MADAME DE CODLASVGES 

h PAIilS 

Assurance d'une sainte el invariable amilié. 

VIVE -]- JKSUS! 

[Annecy], 1" juillet [1629], 

Pour ne perdre celte occasion, ma (rès-chère et plus honorée 
Sœur, il faut, s'il vous plaît, que cette lettre soit commune à 
mon très-bon et tant cher frère, à vous, et à votre Irès-aimée et 
tout aimable fille; car tous trois m'avez envoyé de vos chères 
lettres, que je lis toujours avec amour et consolation sensible, 
me représentant la douceur et suavité de vos chères et très-esti- 
mables affections, auxquelles je prie Dieu me faire la grâce de 
correspondre dignement. Certes, je le désire bien de tout mon 
cœur, et que mon Dieu m'exauce au désir continuel que j'ai 
que ses plus riches et saintes bénédictions abondent sur vous 
trois, et s'étendent sur toute votre honorable famille; car tout 
m'en est extrêmement cher, et me semble que [ce] soit la mienne 
propre. C'est ce qui me fait si fort ressentir, ma très-chère 
Sœur, les déplaisirs que vous recevez des desseins chicaneurs 
de ceux qui devraient user de continuelle reconnaissance en- 
vers mon tout bon et très-cher frère et vous, pour l'incompa- 
rable amour et soin que vous avez eus pour celui qui leur était 
à honneur, et dont la mémoire leur devrait être chère, et que 
vous avez encore pour cette pauvre petite pouponne, que vous 
obligez si paternellement et maternellement tous deux. 

Or, j'espère que Dieu réduira tout à la paix; j'en supplie sa 
Bonté, el vous-, ma très-chère Sœur, de prendre plus que jamais 
avec douceur el amoureuse soumission tout ce qu'il plairaà notre 
bon Dieu de vous envoyer, afin que notre chère famille jouisse 
longuement du bonheur de voire chère présence, de celle de 






MHH^H^MHMa 



304 LETTRES DE SAINTE CHAiYTAL. 

mon bon frère, que je salue avec vous et tous vous chers en- 
fants du meilleur de mon cœur, étant d'une affection infinie 
ma très-chère et très-cordiale Sœur, votre, etc. 

[P. S.] Je ne croyais pas pouvoir écrire nulle part tandis 
que la peste sera ici; car l'on craint de prendre nos lettres. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitatio de 
Paris. 



LETTRE CMXL 

A LA MÈRE MARIE-A1MÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Instances faites par Mgr de Genève pour le retour de la Mère de Blonay. 

vive -f- JÉSUS ! 

[Annecy], 9 juillet [1629]. 

C'est bien à ce coup, ma très-chère fille, qu'il faut venir et 
faire fidèlement tout ce qui se pourra pour partir au plus tôt de 
Lyon ; car le mal est ici si pressant, que Mgr de Genève ne veut 
point que notre Sœur Péronne-Marie [de Châtel] abandonne 
cette maison, ce qui me fâche fort; mais c'est sa bonté qui le 
porte à cela, craignant que s'il m'arrivait mal, il n'y eût per- 
sonne ici pour me faire secourir comme elle. Il ne veut pas, ce 
bon seigneur, que vous veniez ici pour cela; il aime mieux 
que vous alliez servir la maison de Chambéry, attendant que le 
mal soit passé ici, où certes je vois clairement que je ne pourrai 
subsister sans être secondée de vous ou d'elle; ce que je ne 
puis espérer d'elle, puisqu'elle est élue et nécessaire à Chambéry, 
où certes il est tout à fait besoin que vous allies en attendant. 
Vrai Dieu ! il ne me peut entrer dans l'esprit que l'on fasse une 
ombre de difficulté de vous envoyer pour nous secourir dans 
notre extrême nécessité. Sans celte résolution de Mgr de Ge- 









ANNÉE 1629. 305 

nève , j'avais bien résolu de vous laisser là , jusqu'à [ce que] la 
maladie fût passée ici, quoi qu'il m'eût pu arriver. 

Le jour du départ de cette chère Sœur était échu aujour- 
d'hui; car ces pauvres filles la réclament ardemment, et non 
sans raison; elles seront accoisées et consolées de vous avoir, 
en attendant la miséricorde que Dieu nous fera. Je Le supplie 
vous amener bientôt et en santé; soyez généreuse et toute forte, 
et bonne à rendre service à Dieu, attendant la chère consola- 
lion de vous voir ici , car j'ai confiance que Dieu me la donnera. 
Je n'ai point encore reçu de paquet adressé par le Révérend 
Père Maillan, que je salue très-humblement, le suppliant d'ai- 
der en ce qu'il pourra pour votre conduite. — Adieu, vous 
savez ce que je vous suis; soyons (ouïes à Dieu. Qu'il soit béni. 

[P. S.] J'envoie la lettre de AI. le grand vicaire, ouverte. 

Conforme a l'original fjardé ain Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXLI 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMADX DE LA GRANGE 

SLTKliliaïlK AD PRE1IIBR «O.VASTBBE 11!: I.HIV 

La peste redouble en Savoie. — Injustice des oppositions qu'on apporte 
au retour de la' Mère de Blonay. 



VIVE 



JKSUS ! 



[Annecy, ll>:29. 



AIa TRÈS CIIÉUE FILLE, 

Je remercie voire bon cœur du meilleur du mien chétif des 
charitables offres que vous nous faites. Grâce • à la divine Boulé, 
il me semble que nous n'avons pas grand besoin des choses 
vraiment nécessaires, selon l'occasion où nous sommes : toutes 
uos Sœurs sont bien disposées à tout ce qu'il plaira à Xolre- 
Seigneur faire de nous. Le mal croît et nous environne de près. 
Nous vivons néanmoins avec peu de soin de l'événement, le 
vi. 20 



306 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

laissant à notre bon Dieu , qui ne permettra nous arriver que 
ce qu'il a projeté en son dessein éternel , et c'est ce que nous 
désirons, et nous ôte les appréhensions que ce mal cause à tant 
de personnes. 

Quant au retour de notre chère Sœur Marie-Aimée en cette 
maison, nous nous en soumettons à ce que Notre-Seigneur en 
permet, adorant sa Providence en la souffrance que j'ai pâtie 
de voir notre règle violée, par le refus que l'on a fait d'elle au 
monastère où elle avait été élue, et par celui que l'on nous fait 
de la rendre à qui légitimement elle appartient, qui la deman- 
dait néanmoins avec tant de prières, et pour une occasion de 
véritable nécessité et charité, nous obligeant même de la 
rendre. Or bien , Dieu soit béni de tout ! Ainsi les grands trai- 
tent les petits ! Je n'en parlerai plus, et lairrai à Notre-Seigneur 
le soin d'empêcher que cet exemple ne ruine ce pauvre petit 
Institut. Vivez toujours tout à Dieu , ma très-chère fille , et 
priez fort pour celle qui, en son saint amour, est toute vôtre. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXLII 

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX 



SUPERIEURE A BL0IS 



Douleur d'apprendre qu'une communauté manque de douceur et d'humilité. — 
Les monastères doivent se conformer à celui d'Annecy. — Sans blâmer la con- 
duite de la Mère de Monthoui, la Sainte condamne la sortie de la clôture pour 
aller aux bains. 

vive -j- JESUS.' 

[Annecy], 20 juillet [16291. 

Ma très-chère et très-aimée fille , 

Que je suis marrie que notre réponse se soit égarée ! mais 
encore, plus de la continuation de votre mal, dont je porte très- 
grande peine; car Dieu seul sait ce que vous êtes à mon âme, 



ANNÉE 1629. 307 

el combien lui est chère voire vie , non-seulement pour ma con- 
solation, mais pour le bien de votre maison el de tout l'Ordre; 
mais Dieu soit béni, qui sait bien ce qui nous est nécessaire et 
sait me toucher à l'endroit qui m'est bien sensible ! Vous avez 
procédé en vraie fille de la Visitation, vous étant soumise au 
commandement de votre sage Supérieur et à l'avis de tant de 
gens de bien , et je loue la divine Providence en l'admirant en 
la conduite de cette affaire '. 

Vous m'écrivez si modestement de la réception que nos Sœurs 
de IV. vous ont faite, que si M. Riollé ne m'en disail davantage, 
je n'eusse pas connu leur manquement. Cerles , si les choses se 
sont passées ainsi, elles ont très-grand tort. Mlles m'écrivent 
la très-grande édification qu'elles ont reçue de votre humilité 
et souplesse, de laquelle je crois que Dieu vous récompensera 
par nouvelles grâces, et de l'ohéissance rendue au Supérieur 
nonobstant vos extrêmes répugnances. Ces deux pratiques de 
vertu sont grandes et dignes d'une vraie fille de la Visitation. 
Mais que je suis marrie, ma très-chère fille, de ce que votre 
bon confesseur el nos Sœurs ont clé mal édifiés de celles de N. , 
car tout le mal qui se fait à la Visitation m'est sensible; il le 
faut couvrir et excuser tant que vous pourrez. Hélas ! que cela 

1 On lit dans Y Histoire Je la fondation de Biais : « Noire chère Mère 
Paute-Jéronyme fut frappée d'apoplexie; on n'attendait plus que sa mort, 
lorsqu'elle fut vouée à notre Bienheureux Père qui la retira des portes du 
tombeau, sans cependant la guérir entièrement, car elle demeura paralysée 
de la moitié du corps et perdit presque l'usage de ses facultés intellectuelles. 
En outre, elle éprouvait surtout des maux étranges et des cruelles contrac- 
tons de nerfs. Les médecins, ayant employé inutilement tous les remèdes, se 
crurent obligés de lui en conseiller un qui pouvait entraîner de fâcheuses 
suites, parce qu'il l'obligeait de quitter pour quelque temps le monastère. 
Elle s'en défendit autant qu'elle put, dans la crainte de donner un exemple 
dangereux à l'Institut ; mais Mgr de Chartres lui ayant commandé sous 
peine de désobéissance de se soumettre à la consultation des médecins, 
elle passa sur toutes les autres considérations, et s'offrit à Dieu pour souf- 
frir toutes les contradictions que la Providence lui préparait. » 

20. 






308 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

m'esldur de voir cet esprit de douceur el d'humilité, que notre 
Bienheureux nous a tant inculque, si peu pratiqué quelquefois; 
mais la charité supporte tout. Ma très-chère fille, je vous con- 
jure, au nom de Noire-Seigneur, de notre Bienheureux Père, 
el par la tendre affection que Dieu m'a donnée pour vous, de 
faire tout ce qui vous sera possible pour votre soulagement, et 
pour tenir votre esprit content et en repos. Je prie notre Sœur 
Péronne-Marie [de Chàlel] de vous écrire le surplus, ayant 
grande peine de le faire de ma main. Je vous prie, que nous 
ayons de vos nouvelles par Lyon. Je suis d'un cœur incompa- 
rable toute vôtre, ma vraie très chère fille, et prie Dieu nous 
rendre foules siennes. Amen. 



[P. S] Ma très-chère fille, si je vous pouvais parler, je 
soulagerais mon cœur à vous dire la peine que j'ai pour la 
conservation de notre union et candeur de notre esprit. Chacun 
m'en tourmente; mais, pour moi, je ne vois rien qui nous 
puisse être utile, sinon qu'on continue ce que la Providence 
de Dieu a établi, à savoir de se tenir conforme à ce monastère 
[d'Annecy], el avoir toujours une Mère commune, à qui l'on 
puisse recourir dans les besoins. Ma très-chère petite, pesez 
ceci devant Dieu, et m'en écrivez votre senliment bien au long. 
Je n'ai le loisir de vous en d^re davantage. Les premières Sœurs 
voient comme moi celte nécessité, par les choses qui. arrivent. 
J'en ai parlé à Mgr de Genève, qui juge cela être nécessaire; 
chacun le dil 

Depuis ma lellre écrite, nous avons reçu votre belle aube, 
qui est tout a fait digne de votre affection. Nous ne manquerons 
pas de l'offrir demain à notre Bienheureux Père tout ensemble 
avec votre cher el bien-aimé cœur, le suppliant de le joindre 
parfaitement au sien, par une pureté angélique el un amour sé- 
raphique. Aussi nous vous remercions de toutes nos affeclions 
de ce beau el riche présent. 



ANNÉE 162 9. 309 

Au reste, ma chère fille, je nie suis oubliée de vous dire 
qu'il faut bien imprimer dans l'esprit de nos Sœurs que ce n'est 
pas une chose faisable que d'aller aux bains; que si Lien vous 
l'avez fait, c'a été par un commandement absolu de Mgr votre 
prélat, de quoi il ne faut point tirer de conséquence ; il leur faut 
dire, si vous le trouvez bon, qu'elles n'en parlent jamais ; car 
il pourrait servir de grande tentation à plusieurs; cependant, 
il n'est pas expédient que cela se continue. 



Conforme à une copie garddc aux Archives de la Visilalion d'Amn 



c y- 



LETTRE CM XL III (Inédite) 

A MONSIEUR LE CHANOINE IUOLLÉ 

SlTÉMtU! DE LA VISITATION DE BLOIS ' 

Les Religieuses de la Visitation doivent observer rigoureusement les lois de la 

clôture. 



vive -j- jésus! 
MOXSIEUK ET TRÈS-H0i\'0RÉ PÈRE, 



[Annecy, 1629.] 



J'ai une si absolue confiance en voire sagesse et probité, que 
je ne saurais êlre en peine d'aucune chose que nos chères 
Sœurs feront par votre conseil, réassurant que vous les pèserez 
au poids du sanctuaire, surtout en des choses de telle impor- 
tance, comme est celle dont il est question. 11 ne fallait pas 
toutefois une moindre circonspection que celle que vous y avez 
apportée, mon très-cher Père, pour nous exempter de blâme, 
et encore ne manquera-t-on pas de nous bien censurer; car, 
parce que nous avons peu d'austérités et une vie fort douce, 
chacun juge que nous devons être d'autant plus rigides à la 

4 M. Riollé, chanoine de l'église Saint-Sauveur de Blois et Supérieur du 
monastère de la Visitation de celte ville, ecclésiastique d'une éminenle vertu 
et spécialement honoré par sainte J. F. de Chantai. 






310 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

garde de la clôture; aussi, certes, est ce notre désir, comme 
c'était aussi celui de notre Bienheureux Fondateur. Et néan- 
moins, je loue l'obéissance de ma Sœur, laquelle, après avoir 
humblement fait ses remontrances et résistances, s'est soumise 
comme elle le devait. Je reçus seulement hier votre lettre, qui 
nous est venue par la voie de Nevers, qui m'annonce qu'une 
semblable est par une autre adresse. Je prie Dieu qu'il tire sa 
gloire de toutes nos actions, et comble votre chère âme, mon 
irès-honoré Père , de l'abondance de son saint et pur amour. 
C'est le continuel désir de celle qui, en toute humilité, vous 
supplie lui continuer l'assistance de vos saintes prières et l'heu- 
reuse qualité de, Monsieur, votre, etc. 

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. 



LETTRE CMXLIV (Inédite) 

A LA MÈRE CLAUDE- AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

SUPERIEURE A RENXES 

La conservation de l'Institut dépend de l'union des monastères avec celui d'Annecy. 

vive -|- Jésus! 

[Annecy], 20 juillet [1629], 

[Les premières lignes manquent dans l'original.] Pour ma 
consolation, et encore plus pour le bien de l'Institut, il faut 
que je vous dise ce mot. De vrai, ma très-chère fille, je vois 
arriver tant de choses où, selon l'apparence humaine, personne 
ne peut remédier utilement que moi, à cause de la connais- 
sance que j'ai des maisons et des personnes qui leur sont pro- 
pres, que cela me donne bien à penser, surtout maintenant que 
je me vois vieillie et environnée de la mort. C'est pourquoi j'ai 
fort considéré devant Dieu qu'est-ce qui pourrait se faire, pour 
conserver ce pauvre petit Institut en l'union et intégrité de son 
esprit. Je ne trouve rien, sinon que l'on continue [plusieurs 



ANNÉE 1629. 311 

mots illisibles] ce que la divine Providence y a établi, que tous 
les monastères se tiennent toujours conformément unis à celui-ci, 
et qu'il y ait toujours une Mère commune à laquelle toutes les 
maisons prennent entière confiance, comme en moi, et y aient 
recours en leurs besoins , et que , pour les servir utilement , on 
lui donne connaissance de l'intérieur des Sœurs et de leurs be- 
soins. Je vous prie, ma fille, pesez ceci devant Dieu et m'en 
écrivez au long votre sentiment. 

Je vous dirais bien davantage, mais je n'en ai nul loisir. 
[Plusieurs lignes illisibles.} Nous nous portons toutes fort bien, 
c'est tout ce que je vous puis dire, et qu'entièrement je suis 
vôtre. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Renues. 



LETTRE CMXLV 

A MONSEIGNEUR DE NEUCHÈZE, SON NEVEU 

ÉVÈyuii DE CBALON 

Condoléances sur la mort de son frère , le baron dus Francs. 



[Annecy, 1629. 



vive f jésus! 
Mon très-honoré seigneur , 

Je prie Dieu qu'il soit votre éternelle consolation ! Je crois 
que vous avez reçu la lettre que je vous écrivis aussitôt que je 
sus le trépas de mon pauvre neveu, votre cher frère '. Depuis, 
j'ai reçu celle que vous m'avez écrite. Hélas! que votre bon 
cœur me ferait de pitié, si je n'espérais que Dieu sera sa con- 
solation dans cette si sensible perte! Il faut, mon très-cher sei- 

1 Bénigne de Neuchèze, baron des Francs, seigneur de Brain et de Buss/, 
neveu de sainte J. F. de Chantai, par sa mère Marguerite Frémyot, après 
s'être distingué dans la plupart des expéditions de Louis XIII, notamment à 
la Rochelle, fut tué au siège d'AIeth, en mai 1629. 



312 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

gueur, vous élever au-dessus de vous-même et de toutes les 
choses de la terre , pour aller prendre dans le ciel voire solide 
consolation et résolution , par la considération de la révérence 
et amoureuse soumission que nous devons à la très-adorable 
bonté de Dieu, qui a fait ce coup, et encore vous contenter en 
la béatitude et gloire que votre cher défunt possède, comme il 
est à croire pieusement. En cela il faut accoiser votre esprit; 
et, puisque la Providence vous prive de prospérité temporelle, 
tâchez, mon cher seigneur, d'en avoir une très-grande pour le 
ciel, par l'amas des bonnes et saintes œuvres, et surtout des 
âmes, que vous devez lâcher avec un soin tout nouveau de 
conduire au ciel, afin qu'accroissant la gloire de Dieu, Il aug- 
mente la vôtre en ce monde el en l'éternité, que je vous sou- 
haite du plus profond de mon cœur. 



LETTRE CMXLVI 



A LA MERE JEANNE-CHARLOTTE DE BRECHARD 

SUrÉlllEURE A RIOM 

Nouvelles d'Annecy. — Mort de M. de Boisy. — Eloge de l'évéque de Genève. 



VIVE 



JESUS! 




[Annecy], 11 août [1629]. 

Voyez-vous, il m'est impossible de m'empêcher, nonobstant 
toute la presse de ce messager, de saluer le très-bon cœur de 
ma pauvre vieille mais toute chère et bien-aimée fille , et pour 
la réjouir lui assurer que, grâce à Dieu , je ne fus il y a long- 
temps en si bonne santé, et toute notre maison qui vit en pleine 
paix et repos d'esprit , emmi cette affliction de peste qui con- 
sume cette pauvre ville, laquelle est quasi toute vide, tant de 
ceux qui ont été atteints, comme des autres qui se sont retirés 
ou que l'on a fait sortir, afin de purger plus tôt la ville. 



ARMÉE 1629. 313 

Il y a quinze jours que la maison de Mgr de Genève fut atteinte 
par la mort de M. de Doisy ', .son neveu, et d'un de ses aumô- 
niers, lesquels tous deux, avec leur bon prélat, avaient persé- 
véré près de quatre mois au service des pestiférés, pour leur 
administrer les saints sacrements; ce qu'ils ont fait avec une 
charité, courage et allégresse nonpareille. Enfin nous avons 
tant pressé, que nous avons fait retirer ce bon seigneur à La 
Thuile; car même la maladie se prit au-dessus de la galerie où 
il se retira, après que sa maison fut infectée. Ilafait et continue 
à fane des charités aux pauvres, si grandes que c'est chose 
admirable 2 . Si j'avais loisir, je vous dirais tout, mais je ne puis. 
N'ayez nulle peine pour nous; tous les monastères sont en 
santé, l'air très-bon; notre maison ne reçoit chose quelconque 
de la ville. 

Adieu , priez pour celle qui est de cœur tout à fait à vous. 
Je vous écrivis un billet dernièrement, faites réponse. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilalion d'Annecy. 



LETTRE CMXLVIL 

A LA MÈRE MABIE-AIMÉE DE BLOXAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYOIÏ 

Trois points nécessaires à !a conservation de l'Ordre de la Visitation. — Il ne doit 
jamais se ranger sous la conduite d'une Supérieure générale. 



[Annecy], 20 août [1629J. 



vive -j- jésus! 

Ma très-chère fille, 
Puisque vous m'assurez que mes lettres ne sont point vues , 



1 « Fils aîné de Gallois frère de saint François de Sales, jeune homme 
de zèle et de vertu, qui s'était dédié à l'Église de Dieu. » 

2 La Mère de Chaugy, dans ses Mémoires sur la vie et les vertus de 
sainte J. F. de Chantai, chapitre xxi de la deuxième partie, donne d'in- 
téressants délails sur le dévouement de Mgr Jean-François de Sales pendant 
l'épidémie. 



'■■-■ 4 



314 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

je vous dirai, selon ma parfaite conGance, que me voyant en- 
vironnée de toutes parts de la mort, tant pour mon âge que pour 
la maladie qui consume presque toute cette pauvre ville, je 
pense, selon que je m'y sens obligée en ma conscience, aux 
moyens de nous pouvoir maintenir comme nous sommes; car 
les choses que j'ai vues arriver, dans plusieurs maisons de notre 
Institut, me font voir l'absolue nécessité que nous avons de con- 
tinuer dans l'Institut ce que Dieu y a établi. 

Trois choses s'y sont pratiquées constamment : la 1", l'exacte 
observance , saus y rien changer par accroissement ni retran- 
chement; la 2°, que l'on continue à se tenir conformes et unis 
à ce monastère en tout ce qu'il a reçu de son saint Fondateur; 
la 3 e , qu'il y ait toujours une Mère commune qui après moi 
fasse ce que Dieu a voulu que j'aie fait; je ne dis pas une Supé- 
rieure générale, sous l'autorité de laquelle l'on met les mai- 
sons, cela me serait en abomination d'y penser, ni de rien 
changer en notre Ordre, ni contre ce que je sais être des inten- 
tions de notre saint Fondateur, outre que cela nous ruinerait. 
Mais je dis que simplement il faut continuer ce qui s'est fait 
jusqu'à maintenant; que c'est l'unique moyen de conserver 
notre esprit , lequel autrement se dissipera et se perdra très- 
assurément, si ce n'est en toutes les maisons, ce sera en plu- 
sieurs, et ceci est le commun sentiment d'infinité de prélats, 
de grands serviteurs de Dieu , de Mgr de Genève , de M. Michel 
Favre et de nos Sœurs. 

Je suis tellement importunée sur ce sujet de diverses propo- 
sitions que l'on nous fait, lesquelles, étant hors de nous et but- 
tant contre l'autorité de Messeigneurs nos prélats, me sont à 
plus grande charge que je ne puis dire. Les personnes de 
grande dignité contre lesquelles j'ai combattu m'ont assuré 
qu'au moins j'étais obligée en conscience d'y penser et de cher- 
cher ce moyen de nous maintenir. J'ai donc fort prié et fait 
prier Dieu pour cela ; mais chose quelconque de tout ce que 




IHHHH 






ANNÉE 1629. 315 

l'on nous propose ne me revient. J'ai seulement cette lumière , 
que la nécessité de plusieurs maisons m'a accrue : que nous 
devons nous maintenir et continuer en ces trois choses mar- 
quées ci-dessus, lesquelles ont été établies de Dieu parmi nous, 
et l'on voit combien sa Providence l'agrée et l'approuve par les 
fruits et bénédictions qui en proviennent, lesquels je sais, moi 
seule, au delà de tout ce qui s'en peut penser; et les maisons 
et les âmes particulières qui l'ont expérimenté pourraient dire 
ce que chacune en a su en son particulier, s'il était loisible. 

Voilà, ma très-chère fille, ce que je confie à votre âme, et 
que je vous supplie de considérer devant Dieu et m'en dire 
votre sentiment. J'avais grand désir de vous voir, pour cela 
particulièrement, car je vous eusse tout dit de bouche; mais 
ce sont des choses que je ne dois confier au papier, lesquelles 
toutefois vous feraient voir la nécessité de nous maintenir dans 
notre pratique. Vous verrez dans le billet ci-joint quelques rai- 
sons, mais je n'ose marquer les principales. Tenez secret ceci 
jusqu'à ce que la chose soit encore mieux digérée, car alors 
j'en écrirai à nos très-chères Sœurs les Supérieures. Vous savez 
ce que je vous suis. Dieu soit béni et glorifié en tout et partout! 
Amen. — Je vous prie que je puisse toujours vous écrire en 
confiance, sur l'assurance que nulle que vous ne verra mes 
lettres. Mille saluts à nos très-chères Sœurs. 

Conforme à l'original gardé aui Arcbices de la Visitation d'Annecy. 



I 






31G 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXLVIII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

SUPÉRIEURE A CRÉMIEUX 

La pcslc commence à se calmer. — Nouvelles de Mjjr de Genève. 

VIVE -f JÉSUS.' 

[Annecy, 1629.] 

Ma très-chère fille, 

C'est à la hàle que je vous écris, ne sachant si cet homme 
que nos Sœurs de Belley nous ont envoyé voudra attendre cette 
lettre; je ne sais aussi si vous aurez reçu celle que je vous écri- 
vis par l'homme que vous envoyâtes exprès, parce qu'il ne 
voulut attendre nos lettres. Je vous mandais que vous pourriez 
bien recevoir cette bonne demoiselle parente de madame de 
Saint-Julien, puisque vous avez des assurances certaines de sa 
santé, et que des personnes si qualifiées vous en assuraient, 
comme est M. Duplont et le Père Jésuite. 

Nous nous portons toutes bien, et dès l'heure que je vous 
parle, cette maison est nette du mal, grâce à Dieu. La maison 
de Mgr a été atteinte de ce mal , et est mort M. de Boisy 
son neveu, et M. Clerc un de ses aumôniers, ce qui l'a contraint 
d'en sortir, et s'est retiré à La Thuile où il est à présent en 
bonne santé, et espérons que, moyennant la grâce de Dieu, il 
n'aura point de mal et achèvera heureusement sa quarantaine. 
Le mal de la ville se diminue fort, par le bon ordre que l'on y a 
mis, n'y étant presque resté personne. Faites savoir nos recom- 
mandations à nos Sœurs de Lyon, et que nous nous portons 
bien, et croyons qu'avec l'aide de Dieu celte maison sera con- 
servée. Sa sainte volonté soit à jamais accomplie et soit votre 
unique consolation, ma chère fille, que je salue de tout mon 
cœur qui est entièrement vôtre. 

Conforme à une copie faite sur l'origina par la Mère Rosset elle-même. Archives de la 
Visilation d'Annecy. 



ANNÉE 1629. 



317 



LETTRE CMXLIX (Inédite) 

A LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

SUPÉniHlIlIS A DEI.LEY 

Le monastère d'Annecy n'a pas en à souffrir de la peste. — Comment agir à l'égard 
de quelques postulantes. 



[Annecy], 26 août [1629], 



vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 

Ne vous tourmentez plus sur noire séjour en celle ville; j'y 
dois ma résidence et j'y demeurerai puisque Dieu m'a remis le 
soin particulier de ce monastère, où tout se porte parfailement 
bien, grâce à Dieu; et ne soyez point en peine de nous, car 
nous nous conservons en telle sorte qu'il est quasi impossible, 
humainement parlant, qu'il nous arrive du mal. Demeurez donc 
pleinement en repos de ce côté-là, ma très-chère fille, je vous 
en prie. — Au reste, je suis grandement consolée de l'avance- 
ment de nos Sœurs; je les conjure, au nom de Dieu, de faire 
toujours de bien en mieux, et vous, ma chère fille, de continuer 
à leur être de plus en plus bonne et douce, et de les frailer 
amiablement et cordialement, et par ce moyen vous les en- 
couragerez de persévérer à travailler pour leur avancement. 

Quant à ce que vous me dites de M. Jantel, vous avez fait 
excellemment bien d'avoir vidé cette affaire; car vous n'avez 
pas besoin de davantage de ses nièces. Pour ce qui est d'écrire 
à nos SœuFS de Crémieux pour les faire recevoir, vous m'en 
excuserez, s'il vous plaît; je leur laisse pleine liberté de rece- 
voir des filles à leur gré. Je ne me veux point mêler de celle 
affaire-là; mais si vous en voulez écrire à ma Sœur la Supé- 
rieure, failes-leavec la sincérité que nous nous devons les unes 
aux autres. 

Je crois que vous ferez bien de recevoir la nièce de M. de 
Courtine ; car, pourla recevoir ici, nous avons des prétendantes 









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318 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

en quantité et nous n'en pourrons point prendre, si ce n'est 
que Dieu nous donne le moyen de faire quelque fondation, peut- 
être de dix ans, à cause que ce monastère est tout plein. Pour 
la fille de madame Chenu, puisqu'elle est des amies de votre 
maison, il faut que vous fassiez qu'elle ait patience que sa fdle 
soit entrée en sa quinzième année, et que vous l'assuriez que 
dès qu'elle y sera, quand ce ne serait que d'un jour, que vous 
la prendrez pour prétendante du grand habit et non du petit, 
et en attendant faites-la souvent voir et parler aux Sœurs. — 
Je n'écris point à ma Sœur Jeanne-Charlotte, n'ayant le loisir; 
Je vous prie, dites-lui que nous sommes en une saison où il ne 
faut parler d'aller nulle part; mais qu'elle pense à bien faire 
là où elle est en attendant que Dieu en dispose autrement. Je 
vous prie aussi d'écrire à Dijon que nous nous portons bien, 
Dieu merci; nous ne leur pouvons écrire maintenant. Ecrivez- 
le aussi à Bourg en les saluant très-chèrement de noire part, et 
que votre bon cœur s'assure toujours de l'infinie affection que 
Dieu m'a donnée pour lui. Je supplie sa Bonté vous donner un 
comble de bénédictions et à toutes nos chères Sœurs. — Dieu 
soit béni. 

Vous nous ferez un extrême plaisir de nous faire apporter 
nos hardes à Rumilly ou [mol illisible], où est maintenant 
ma Sœur la Supérieure de Chambéry, et nous les enverrons 
prendre par nos gens quand elles y seront. 

Conforme à l'original gard<? aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1629. 



319 



LETTRE CML {Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMOWT 

SDPERIEÏÏRE A GRENOBLE 

Conseils pour la distribution des emplois. — Une Supérieure a besoin de force de 
corps et d'esprit pour exercer sa charge. — Comment les monastères doivent 
être unis à celui d'Annecy. 

vive -j- JESUS ! 

[Annecy, 1629.] 

Ma très-chère pille, 
Je m'en vais toujours commencer de vous dire ce que je 
pourrai par la main de notre bonne Sœur notre coadjutricé, 
parce que, plus avant je vais, et plus j'ai de peine d'écrire de 
ma main, à cause de mes yeux qui diminuent fort et m'empê- 
chent de me pouvoir guère tenir baissée. Je trouve bien bon 
que vous metliez ma Sœur A.-Madeleine de Basset assistante, 
et ma Sœur A. -Françoise et A.-Catherine portière et sacristaine. 
Je ne suis pas d'avis que vous changiez votre directrice; mais 
néanmoins je laisse cela à votre liberté. Nous serons bien aise 
que vous nous envoyiez ma Sœur M. -Françoise [de Livron] au 
plus tôt que vous pourrez ■ ; nous avons mandé son obéissance à 
ma Sœur la Supérieure de Chambéry pour la faire revenir 
puisque la ville de Grenoble a fait sa quarantaine; [plusieurs 
lignes inintelligibles]. 

Je n'ai nulle souvenance d'avoir jamais dit qu'il fallait ren- 
voyer la petite Sœur X. Eh, mon Dieu! au contraire, il m'est 
demeuré dans l'esprit que c'était une âme fort douce et que je 
trouvais bien bonne, si elle n'est grandement changée depuis 
que je ne l'ai vue ; je puis bien peut-être avoir dit que c'était 
un esprit petit, et qu'il ne faudrait pas charger votre maison de 



' D'après l'Histoire inédite de la fondation de Grenoble, la Mère de 
Lwron, à la fin de ses six ans de supériorité, fut remplacée par la Mère 
Anne-Catherine de Beaumont, élue le 31 mai de cette année. 






320 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

beaucoup de semblables, que c'était déjà assez; mais d'avoir dit 
que pour cela il la fallait renvoyer, je ne me souviens pas d'en 
avoir jamais parlé. — Nous vous avons fait écrire par noire 
Sœur économe une fois ou deux au mois de février, de nous 
envoyer la copie de la lettre que notre Bienheureux Père écri- 
vait à madame delà Flécbère dont vous avez l'original ; faites-le, 
je vous en prie, ma chère fille, au plus tôt. Ma chère fille, je 
vois que Dieu vous a mis en main une besogne de grand travail 
et où la force de corps et d'esprit vous est nécessaire, c'est 
pourquoi je vous prie, ne quittez point l'oraison; au moins, 
faites-la de demi-heure le matin, puis pendant la sainte messe, 
et celle du soir, et cela suffira; mais n'en retranchez rien, car 
nous nous devons le premier et principal soin. Plus l'on donne 
aux filles, plus leur amour-propre les rend importunes. Je suis 
bien [aise] de quoi vous ne vous levez que demi-heure après 
les autres, continuez cela tandis que votre tète en aura besoin; 
mangez bien et soulagez votre corps, afin qu'il dure au travail. 
La patience vous fera emporter la victoire sur toutes les âmes, 
mais surtout la grâce de Dieu, que votre humilité, dévotion, 
soumission et confiance attireront sur elles; 

Le Père dom Maurice, Barnabile, est ici, je lui ai dit mon 
sentiment au sujet de notre union; je ne vois pas qu'il faille 
rien établir de nouveau; mais je crois qu'il est nécessaire que 
les Mères et les Filles delà Visitation continuent par ci-après 
ce qui s'est fait par ci-devant, ainsi que je l'ai dit dans mes 
Réponses, et qu'après moi elles persévèrent en leur union entre 
elles et la communication avec celle qui sera Supérieure ici, 
pour continuer la conformité à ce monastère et y prendre tou- 
jours les intelligences des choses de l'Institut; et pour cela l'on 
tâchera d'y avoir toujours des filles capables pour Mère, et je 
trouverais bon que les autres la nommassent noire Mère de 
Nessy, puisque les monastères reconnaissent pour leur Mère 
celui-ci ; toutefois, si l'on a dissentiment à le faire et la nommer 



ANNÉE 1629. 321 

Mère, que l'on la nomme Sœur; pourvu que l'union, confor- 
mité et correspondance se continuent, je m'en contente : voilà 
en peu de mots mes pensées, mais je voudrais savoir les vôtres, 
s'il ne serait pas bon que les monastères en fissent un acte afin 
que la chose continuât après mon décès. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie Je l'original gardé à la lisilatioa de Toulouse. 



LETTRE CMLI 

A LA SOEUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU 

A GRENOBLE 

Il faut éviter les retours sur soi-même et se livrer sans réserve à l'obéissance. 

■vive -j- jésus! 

[Annecy, 1620.] 

Ma très-chère fille, 

Ce m'est bien de la consolation de savoir que, par la pré- 
sence et bonne conduite de votre bonne Mère, votre famille 
s'avance en observance et perfection. Loué en soit notre bon 
Dieu ! mais que me dites-vous, ma chère fille, que votre esprit 
est toujours tracassé et dans ses timidités et recherches de lui- 
même? Oh Dieu ! ma fille, il se faut tirer de celte puérilité et 
enfance; il est meshui temps. Je dis donc à votre cher cœur 
que vous savez que le mien aime fortement, qu'il doit se 
mettre au-dessus de tout cela, souffrant néanmoins avec humi- 
lité et douceur les attaques ,et inclinations qui viendront de ce 
côté-là, aimant celte abjection; mais ne consentez nullement 
par aucun acte ni regard volontaire. Jetez-vous et toutes vos 
misères et vos intérêts et affections, dans le sein de la bonté de 
Dieu, vous laissant gouverner à la Providence et à l'obéissance, 
et cela à yeux clos, sans permettre à votre esprit de regarder où 
il va; mais allez toujours, ne regardant que Dieu et la besogne 

21 



VI. 















322 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

qu'il vous présente dans chaque occasion et moment, pour la 
faire fidèlement et avec la pointe de l'esprit sans vous amuser à 
vos sentiments ou dissentiments et répugnances; car il faut 
absolument les fouler aux pieds et les ranger sous l'obéissance, 
qui est la seule voie pour votre esprit. Si vous observez ce peu 
de paroles, elles vous conduiront à la perfection que Dieu veut 
de vous; j'en supplie sa Bonté. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voirou. 



LETTRE CMLII 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUPÉRIEURE A AUTL'X 

Ne pas admettre facilement une tourière au rang des Sœurs domestiques. 
Projet de fondation a Auxerre. — Divers détails. 



VIVE f JESUS ! 



[Annecy], 4 septembre [1629]. 



Ma très-chère fille, 

Je supplie Notre-Seigneur de verser toujours abondamment 
ses célestes grâces sur votre chère âme. J'ai reçu la vôtre du 
15 mai, il y a quelque temps, où je vois le désir de votre bonne 
Sœur lourière d'être reçue dans le monastère; sur quoi je vous 
dis, ma très-chère fille, que, quoiqu'elle ait ces bonnes qualités 
que vous me mandez, néanmoins, si elle a celle grande fai- 
blesse d'esprit et facilité à recevoir l'impression de tous ceux qui 
lui parlent, en toutes les autres choses comme en ce qui regarde 
sa vocation, j'aimerais plus qu'elle s'en allât, que de la mettre 
dans le monastère, où elle servirait bien d'exercice et d'une 
grande croix. Mais si vous voyez quelque solidité en son esprit 
pour les autres occasions, et que vous jugiez qu'étant quitte de 
celte tentation, elle ferait bien dedans, vous lui pouvez bien 
promettre de la recevoir, d'ici à quelques années ; mais c'est 
bien à craindre que, quand elle sera reçue Sœur domestique, 









ANNÉE 1629. 323 

elle ne reprenne ses inquiétudes, et voudra être du voile noir, 
et ce sera à recommencer. Or, pour éviter cela, en cas que vous 
soyez résolue de laprendre,je crois qu'il vaudrait mieux Je lui 
promettre sous le prétexte de quelque fondation, où l'envoyant, 
vous le lui donneriez, et par ce moyen prévenir ses demandes 
et empêcher la tentation que cela pourrait causer aux autres. 

Je serais consolée que vous alliez fonder à Auxerre; mais je 
ne voudrais pas pourtant, ma très-chère fille, que vous témoi- 
gnassiez aucun empressement pour cela, ains que seulement 
vous secondiez doucement la bonne volonté de ceux qui vous y 
désirent. Il ne sera que mieux que celte fondation lire un peu à 
la longue, car nos Sœurs auront plus de temps et de moyens de 
se fonder aux vraies et solides vertus; et puis, je désire gran- 
dement que vous acheviez vos six ans avant que de sortir de là 
où vous êtes, après lesquels on verra ce que la divine Provi- 
dence ordonnera. — Je suis bien aise que vous ayez auprès de 
vous une de vos chères nièces; étant de si bonne naissance et de 
parents si vertueux, j'espère qu'elle réussira heureusement. — 
Je ne saurais vous dire, ma chère fille, combien notre commu- 
nauté a reçu de consolation et d'édification des vertus de votre 
chère défunte. Dieu nous fasse la grâce d'en conserver long- 
temps la mémoire et de la bien imiter, comme nous le désirons. 

— Au reste, nous vous remercions très-cordialement des beaux 
Ag?ms et reliquaires que vous avez envoyés. Nos Sœurs auraient 
bien envie de savoir comme vous faites les petits Ag'nus de 
drap; et si vous les coupez avec un fer, elles vous prient de leur 
en faire faire un, d'autant que l'on en a fait trois ou quatre en 
cette ville, sans pouvoir venir à bout d'en faire un bien. Si vous 
nous mandez ce qu'il faut pour cela, nous vous l'enverrons. 

Tout se porte bien céans, grâce à Dieu. La ville sera bientôt 
nette comme l'on croit : elle est en quarantaine depuis cinq ou 
six jours, qu'il n'est point arrivé de mal qu'à deux personnes 

— ma très-chère fille, toujours plus parfaitement chérie de 

21. 









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324 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mon cœur ! que je suis consolée de savoir cette petite chère 
famille que Dieu vous a commise, marcher si simplement et 
innocemment dans leur sainte vocation. Le Dieu de toute dou- 
ceur leur accroisse ses plus riches grâces pour persévérer 
et accroître en son pur amour, et en donne une double mesure 
au cher tout bon et cordial [cœur] de leur chère Mère ma vraie 
fille, toute parfaitement bien-aimée de mon cœur, que je l'assure 
être tout à fait sien, dont Dieu soit béni! 

[P. S.] Je pensais écrire à M. et à mademoiselle de la Curne. 
Ce sont deux personnes qui me sont très-chères en Notre-Sei- 
gneur. Mandez-leur que je les salue de tout mon cœur et me 
mandez de leurs nouvelles. Attendant que je leur écrive ample- 
ment nos nouvelles, dites-leur que c'est fort vrai que Mgr de 
Genève s'est fort exposé au service des malades. 

Conforme à l'original gardé auï Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLIII 

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAl'MOMT 

SUPBRIEDBK A GRENOBLE 

L'âme doit demeurer en paix au milieu des désolations intérieures et peu s'en occuper. 

vive f JÉSUS ! 

[Annecy], 9 septembre [1629]. 

Votre pauvre cher cœur me donne certes de la compassion, 
ma très-chère fille, de le voir parmi tant de douleurs; mais la 
vue et la confiance que j'ai que tout cela est à la gloire de Dieu 
en vous et à votre plus grande perfection, me consolent, et je 
vous dis derechef, ma très-chère : fille cheminez dans vos ténè- 
bres, dans vos insatisfactions et désolations intérieures; chemi- 
nez-y, dis-je, fermement, car nous voyons que Dieu vous y tient 
de sa main, et vous y conduit. Cela est aisé à voir pour nous, 



ANNEE 1629. 325 

et nous remarquons ce que Dieu ne permet pas que vous voyiez 
vous-même; mais qu'il vous suffise, pour marque assurée de sa 
présence et bonté, de la résolution que vous avez de ne Le point 
offenser et de Lui vouloir plaire, et que vous avez sa sainte paix 
au fond de votre esprit. Souffrez avec cela vos peines sans les 
regarder, ni en parler que le moins que vous pourrez; je dis 
même avec Noire-Seigneur, car il faut user de divertissement 
tant qu'il sera possible, vous retournant de toutes choses sim- 
plement à Dieu, Lui laissant ce qui vous regarde, comme je vois 
que vous faites excellemment. Persévérez, je vous en prie, ma 
très-chère fille, et croyez que c'est votre plus grand bien que 
de vivre en croix; parmi les tribulations intérieures, les meil- 
leures se trouvent. La défiance de soi-même est une excellente 
vertu, pourvu qu'elle soit animée et soutenue de la très-sainte 
générosité et confiance en Dieu, comme je vois qu'est la vôtre, 
grâce à Noire-Seigneur. Vous avez plus d'occasion de vous réjouir 
que de craindre : Dieu en soit béni! 

Mais, croyez-moi, ma très-chère fille, vivez généreusement 
au dessus de toutes sortes de sentiments, et vous assurez que 
toutes les fois que vous me parlez de votre cœur, vous me don- 
nez une très-spéciale consolation. Tenez le cœur de vos filles au 
large, et les conduisez à celle sainte générosité, c'est le vrai 
chemin. Bref, il faut vivre avec une vaillance spirituelle, tou- 
jours les armes en main, jusqu'à ce que nous soyons parvenues 
au parfait anéantissement de toutes nos passions et inclinations ; 
c'est une besogne pour toute noire vie, il ne s'en faut pas donc 
étonner. «V 

Vous pouvez essayer notre Sœur M. -Marguerite en la charge 
d'assistante, lui recommandant l'humilité et observance. Si elle 
ne la fait pas bien, vous la lui ôterez; car il ne faut pas la nour- 
rir tendrement. — Ma fille, puisque l'on continue à vous faire 
des charités, prenez, en récompense, quelqu'une de ces filles 
qui ne sont pas riches, pourvu qu'elles soient à voire gré. Dieu 










326 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

donne quelquefois de grandes bénédictions pour tel sujet. — 
Vous parlerezàMgr du Père spirituel : mon sentiment seraitque 
vous eussiez M. de Sautereau. 

J'ai reçu toutes vos lettres ; mais, parce que j'ai peu de 
temps, je réponds courtement aux points nécessaires. Je re- 
salue tous les amis et suis en peine de votre mal; je ne le sau- 
rais consulter maintenant, car les médecins sont tous em- 
brouillés parmi cette contagion ; j'attendrai qu'elle soit passée, 
outre que je pense que les médecins qui vous peuvent voir en 
pourront avoir aussi plus de connaissance. Il faut faire ce que 
l'on pourra sans y rien oublier, et Notre-Seigneur fera ce qu'il 
Lui plaira. — Bonjour, mon enfant, priez fort la Très-Sainte 
Vierge pour moi, et le glorieux saint Bernard et mon saint Ange. 
Je suis vôtre, certes de tout mon cœur. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLIV (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIEME MONASTERE DE PARIS 

Tendre affection pour la Sœur Turpin. — Envoi des Réponses, 
prière de les examiner. 

VIVE -(• JESUS.' 

[Annecy], 9 septembre [1629J. 

J'ai trouvé une lettre de ma chère petite fille Marie-Euphro- 
sine ' qui n'a point de date, parmi celles que je mels'à part, qui 

1 Sœur Marie-Euphrosine Turpin, professe du premier monastère de 
Paris , choisie d'abord pour coopérer à l'établissement du second de 
cette ville, fonda en 1640 une maison de son Ordre à Amiens, où elle 
termina , onze ans après , une carrière plus riche de mérites que 
d'années. Sainte de Chanta estimait particulièrement cette fervente 



ANNÉE 1629. 327 

ne sont pas (ouïes répondues, par laquelle elle me témoigne de- 
là douleur de ce que je ne lui ai point écrit, pour lui faire sa- 
voir si j'avais reçu deux autres lettres qu'elle dit m'avoir en- 
voyées. 

Certes, je ne me souviens pas si je lui ai répondu, car j'ai un 
si grand embarrassement de lettres que j'en suis quelquefois 
accablée; mais je vous prie, ma chère fille, de l'assurer qu'en- 
core que je ne lui écrive pas, je ne laisse pour cela d'être bien 
aise de voir la disposition de son cher esprit dans ses lettres, et 
que je lui répondrais bien si je croyais qu'elle en eût besoin. 
Mais il me semble que puisqu'elles vous ont, elles doivent trou- 
ver en vous tout ce qu'elles ont besoin, et que vous leur suffisez 
pour toutes choses; et néanmoins si elle désire que je lui 
écrive, je le ferai, car je désire bien de lui complaire, parce que 
c'est ma très-chère petite fille que j'aime bien; je vous prie de 
le lui dire. 

Ma très-chère fille, je vous envoie les Réponses que je jette 
sur les questions proposées par [quelques-unes] de nos mai- 
sons; dites-moi franchement votre sentiment si elles sont bien. 
Je pense (si vous le trouvez bon) qu'après que j'aurai lu votre 
sentiment et celui des Mères sur ces petits éclaircissements qui 
y sont recueillis, que je devrai en retrancher tous les avis et 
documents que j'y donne, et y laisser simplement et courtement 



Religieuse, et l'employa comme secrétaire lorsque en 163G elle travaillait 
à Paris à l'achèvement du Coutumier; c'est alors qu'en témoignage de 
• satisfaction, elle lui donna une image de la Sainte Famille, sur laquelle 
on lisait les lignes suivantes : ■< Ma très-chère fille Marie-Euphrosine, qui 
» faites si bien et si cordialement tout ce qu'il faut pour les ouvrages 
» de notre Bienheureux Père, tenez, voila l'image qu'il aimait le plus à 
» voir et dont il avait une vive représentation en son Ame. Imitez l'inno- 
» cence et l'obéissance de l'Enfant sacré, l'humilité et la pureté de sa 
i sainte Mère, la simplicité et la droiture de son céleste Époux, et vous 
» deviendrez vraie fille du Bienheureux Père que je supplie vous obtenir 
» ces saintes vertus. » 



I 






328 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ce qui esl nécessaire pour l'intelligence des choses de l'Insti- 
tut, car je les ai apprises de notre Bienheureux Père ou des cou- 
tumes de céans ; cela seul donnera autorité. Mais quant aux 
instructions que j'y ajoute, bien que je ne les aie pas apprises 
ailleurs que de notre Bienheureux Père, si me semble-t-il que 
ce n'est pas à moi de les donner à toute la Congrégation, qui les 
peut prendre ailleurs plus utilement; que cela était bon si ce 
ne fût pas parti de céans, parce que comme Supérieure je peux 
et dois instruire nos Sœurs, mais qu'étant communiqué aux 
autres maisons, il faudrait qu'elles eussent bien de l'humilité 
pour faire état de ce que je dis, comme de moi, et que partant 
toutes ces instructions, qui sont tant vues en nos maisons, sont 
assez inutilement parmi les réponses des choses nécessaires. 
Enfin, ma très-chère fille, je ne me puis persuader qu'étant 
si misérable et imparfaite que je suis, l'on puisse goûter et tirer 
profit de ce que je dis; mais ceci je vous le dis sincèrement et 
non point par humilité. Je ferai pourtant ce que vous me direz, 
pourvu que vous dépouillant en ce sujet de cette extrême défé- 
rence et amour que vous avez pour moi, vous pesiez avec atten- 
tion ma demande et proposition, et m'en disiez franchement ce 
que votre jugement vous en dira; après quoi, j'emploierai les 
moments que je pourrai avoir pour achever celte chétive be- 
sogne, de laquelle après vous ferez ce que vous voudrez, et ce- 
pendant je pense que vous ferez bien de n'en point faire de 
copie pour les maisons. 

Je vous prie que quand vous aurez vu ces Béponses que je 
fais sur les questions, vous les renverrez. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Dijon. 






ANNEE 1029. 



329 



LETTRE CMLV 

A LA MÈRE MARIE- AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER \rO\"ASTKHh; DE LYON 

Mesures à prendre pour arrêter la rente des faux Entretiens. — Peine et résignation 
de la Sainte en voyant prolonger le séjour de la Mère de Blonay à Lyon. 

vive -j- JKSL'S I 

[Annecy], 15 septembre [1629]. 

Ma très-chère fille, 

Je crois que [vous] aurez vu dans les corrections que nous 
vous avons envoyées du Coulumier, comme celles qui sonl im- 
primées y sont comprises; c'est pourquoi il les faut faire ôter 
eln'y laisser que les dernières que nous vous avons mandées. 
— Pour les sentences, il n'y a pas grand danger qu'elles 
demeurent comme elles sont; car les corrections sont après 
celles du Coulumier qui feront voir comme elles doivent être 
séparées, et les autres fautes qui y sont. Il n'importe pas aussi 
beaucoup de mettre les lieux d'où elles sont tirées; je ne vou- 
drais pas donner cette peine à noire chère Sœur. — Pour les 
prédications, nous ne les voulons pas faire imprimer, et ne 
faut pas craindre que Ton en fasse comme des Entretiens; car 
le privilège que Mgr de Genève et nous, avons obtenu du Roi, 
défend à tout libraire d'imprimer ni débiter aucun écrit sous le 
nom du Bienheureux, sans la permission de Mgr de Genève; et 
j'admire que ce privilège, et la commission qui est si authen- 
tique et si bien faite, que nous avons obtenus avec tant de 
peines et de soins, ne nous servent de rien, puisque, comme 
vous dites, l'on vend la fausse copie qui nous a été soustraite, à 
Valence. Certes, ma très-chère fille, il faut que vous en parliez 
a M. Brun, et que vous avisiez, avec le conseil de quelqu'un 
des amis, d'envoyer une copie du privilège et commission bien 
collalionnée à nos Sœurs de Valence, et qu'elles le fassent signi- 



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330 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

fier à celui qui vend les Entretiens, el qu'elles fassent saisir 
toutes les copies qu'il a, s'il se peut. Je n'ai pas eu doute que 
cette copie ne fût venue du sieur Chapet, qui l'a assurément 
tirée de Belley. Il faut tenir si bon à Derobert que cela donne 
exemple aux autres de n'en pas faire de même; véritablement, 
et lui et son associé mériteraient qu'on leur fil payer des bonnes 
amendes. 

Je vous prie, ma fille, faites bien savoir de nos nouvelles à 
nos bonnes Sœurs de Valence et des autres monastères, tandis 
que vous pourrez. Je vous assure que je suis bien marrie que la 
maladie se soit reprise à Lyon; mais, croyez que c'est une 
occasion que Dieu envoie, afin que son peuple, et particulière- 
ment les Filles de la Visitation, s'abandonnent toujours plus 
entre les bras de la divine Providence qui tirera sa gloire de ce 
fléau, qui s'en va être si universel partout. Nous enverrons nos 
Réponses à ma Sœur la Supérieure de Chambéry pour vous les 
faire tenir; mais c'est à condition que sitôt que vous en aurez 
tiré la copie, vous nous les renverrez, afin de ne pas fâcher nos 
Sœurs. — J'ai envoyé la réponse de la lettre de ma Sœur l'assis- 
tante, il y a quelques jours. Je crois bien ce que vous me dites 
que la maison qui sera sous sa conduite ira toujours bien pour 
l'observance, quant à l'extérieur; mais certes pour l'intérieur, 
il lui faudrait donc donner une bonne assistante. J'en écris plus 
particulièrement à ma Sœur la Supérieure, voyez ce que je lui 
en dis avec franchise et sincérité; mais que cela demeure 
entre nous et qu'elle ne le sache pas, car je dis naïvement mon 
sentiment quand on me le demande. Pour ce qui est de l'accom- 
pagner à Condrieu, vous ne pouvez que lui être utile, mais je 
remets cela à ma Sœur la Supérieure. 

[De la main de la Sainte.] Mais ce n'est pas sans un peu de 
mal de cœur de voir que l'on dispose de vous comme l'on veut, et 
que ceux à qui vous appartenez n'ont eu nul crédit de s'en servir 
dans leur extrême besoin. Certes, vous avez beau me dire que 



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ANNÉE 1629. 331 

M. de la Faye m'affectionne tant; il me sérail fort difficile de le 
croire, tant parce que je De le mérile pas, que pour le refus 
qu'il nous a fait sur une occasion qui méritait qu'il nous donnât 
les meilleures filles de son obéissance; et, au contraire, il 
nous refuse celle qui nous appartient, que nous ne deman- 
dions que pour un temps; mais bien, je loue Dieu de tant de 
sujets de sensibles mortifications qu'il nous donne. Certes, ma 
fille, je ne laisse d'honorer très-sincèrement ce bon seigneur et 
lui souhaite tout vrai bonheur. Et pour votre chère Sœur K. , 
de vrai, je l'aime chèrement, car c'est un très-bon cœur, cor- 
dial et franc. Je lui mande qu'elle doit modérer ses sentiments : 
sa jeunesse lui aide et sa vivacité naturelle; mais elle doit mor- 
tifier tout cela, Dieu le requiert d'elle et la sainte vocation 
qu'elle professe. Elle ne doit être en peine d'aucune chose que 
vous puissiez dire d'elle; car mon cœur ne s'étonne de rien. Je 
connais le sien, pour lequel Dieu m'a donné un amour tout spé- 
cial; écrivez-moi donc tout et sans réserve, car vous devez 
traiter de la sorte avec moi, qui brûle toutes les lettres qu'il 
faut. 

Je veux absolument que vous demeuriez assise le long de 
l'oraison, car c'est cela qu'il faut, et non de la retrancher. Vous 
êtes heureuse que Dieu ait soin de vous donner des occasions 
de pratiquer les vraies vertus. Mon Dieu ! me laissera-t-on mou- 
rir sans me donner la consolation de vous avoir un peu auprès 
de moi? Je crains que la grandeur de ces personnes et notre 
petitesse et modestie, qui nous empêchent selon les lois de 
notre esprit toute conteste et violence, me privent de ce bien; 
la très-sainte volonté de Dieu soit faite! car enfin, ma vraie 
unique fille, nous ne voulons jamais que cela, moyennant sa 
sainte grâce, et désirons que toutes choses nous servent pour 
nous serrer et unir toujours plus étroitement à ce divin Sau- 
veur, qui soit glorifié éternellement en toutes choses! Amen. 
Notre pauvre chère Sœur Claude-Simplicienne [Fardel] 






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332 LETTRES DE SAINTE CHANTAL, 

mourut hier. Elle nous a laissées pleines d'une édification non- 
pareille. Celait une âme vraiment religieuse, droite, innocente, 
humble et pauvre. Oh! que ce départ a touché mon cœur! 
c'était elle qui m'assistait en mes petits besoins; vous savez 
comme j'aimais sa pure simplicité et candeur ; je la crois bien- 
heureuse, mais avertissez partout, afin que l'on prie pour elle. 
Dieu soit béni ! 

[P. S.] Cette lettre nous est demeurée huit jours; nous avons 
reçu vos dernières aussi bien que le billet et toutes les lettres 
précédentes. Vous verrez dans les dernières que je vous ai 
écrites, mon sentiment véritable sur le sujet d'union. J'ai con- 
fiance que la divine Providence continuera les choses comme 
elle les a établies, autant qu'il sera nécessaire au bien des mai- 
sons, et la sainte union qui s'est pratiquée par le seul esprit de 
charité. Rarement je vous ai trouvée de divers sentiment à celui 
de notre Bienheureux Père et au mien. [Plusieurs lignes ejfa- 
cées.] Celle fille-là a le cœur humble, doux, simple et lout à 
fait dépendant de la Providence divine, avec une grande et 
amoureuse confiance en Dieu; avec cela, un esprit fort sage et 
un cœur cordial. Tout cela la rend aimable et lui acquiert plus 
de réputation et de connaissances qu'elle ne voudrait; mais 
quel moyen d'empêcher l'eslime du monde au mérite? Je crois 
qu'elle ne la recherche ni désire en façon quelconque; certes, 
je ne lui connais maintenant que des prétentions très-épurées. 
Et tout ceci, je vous le dis dans une vraie simplicité et sans 
nulle prétention que de rendre témoignageàla vérité. [Plusieurs 
mois illisibles.] Mais c'est trop dire; aussi je parle à vous qui 
m'êtes, en vérité, comme la prunelle de mon œil, n'ayant rien 
de plus précieux que vous. Mais, mon Dieu, ne vous verrai-je 
jamais? La sainle volonté de Dieu soit faite! Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 162 9. 



333 



LETTRE CMLVI [Inédite) 

A LA MÈUE MARIE-AIMÉE DE BLOMAY 

AL' PREMIER MOXASTÈltE I>E LYON 

Correction et réimpression du Coutumier et des Heures d'Office. 

VIVE "j- JÉSUS ! 

[Annecy], '20 septembre [1629]. 

Ma très-chère fille, 

Voilà enfin le Coutumier que nous vous renvoyons. Je l'ai 
trouvé fort bien corrigé; mais pour le Cérémonial et l'éclaircis- 
sement que nous envoyons aussi, il n'est pas croyable la peine 
que cela nous a coulé, tant pour démêler nos petites coutumes 
d'avec l'éclaircissement des commémorations et cérémonies du 
chœur, où elles étaient tout pêle-mêle, que pour transposer et 
ajuster chaque chose en son lieu; mais aussi il me semble que 
tout y est maintenant fort bien en ordre, et j'espère que celte 
peine ne sera pas inutile à nos maisons. Il ne reste plus sinon 
que le tout soit bien imprimé sur du bon papier avec de bons 
caractères et fort correct. Mais certes si cela n'est, vous pou- 
vez bien assurer M. Cœursilly que j'avertirai nos maisons de 
n'en point acheter, parce qu'enfin je vois qu'il ne vise qu'à bien 
faire ses affaires avec nous, et non à nous bien faire notre be- 
sogne. Ma chère fille, vous direz que je me plains toujours de 
lui, mais c'est parce que j'en ai toujours sujet; car je pense 
qu'il y a je ne sais combien de cent fautes en la seule impri- 
merie du Coutumier, ainsi que vous pouvez voir es corrections 
imprimées. J'écris à M. Brun et lui envoie le mémoire de ce 
qu'il faut faire observer en cette nouvelle impression du Coutu- 
mier et Cérémonial, afin qu'il prenne la peine de tenir main à 
ce que cela se fasse comme il faut. 

Nous avons aussi fait accommoder nos Heures, où il y a je 
ne sais combien de manquements, et des mots tout entiers où 



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33't LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

les caraclères ne paraissent presque point. Enfin, il faut dire 
la vérité, qui est que M. Cœursilly nous a très-mal servies en 
tout ce qu'il a fait pour nous, et les six paires d'Heures qu'il 
nous a envoyées pour cinquante sols ne sont couvertes que de 
méchant veau tout regrigné, au lieu que cela devait être de bon 
maroquin. Certes, elles ne valent pas plus de trente sols, au 
moins je vous en assure bien. Or je ne veux pas maintenant 
que ce bon M. Cœursilly ait notre peine pour rien ; c'est pour- 
quoi il faut qu'il nous donne au moins une centaine de Coutu- 
miers et encore quelques livres des Entretiens dont nous 
n'avons presque plus ni des Épîtres. Je vous prie, ma très- 
chère fille, faites un peu bien notre marché avec ce bonhomme, 
et vous nous ferez grand plaisir et une bonne charité. Ne dites 
pas toutes nos plaintes à M. Cœursilly, car cela affligerait le 
pauvre homme; mais je désire qu'il fasse bien, et qu'il ne 
vende point cher le Coutumier à nos maisons, et qu'il se garde 
bien de n'en vendre ni donner qu'à nos maisons. — Ma fille, 
vous m'êtes tout uniquement chère; soyons éternellemenlà Dieu. 
Qu'il soit béni. 

Conforme à l'original gardé aui Archive» de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLVII 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRËMAUX DE LA GRANGE 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE LÏON 

Elle la remercie de ses libéralités. — Maternels reproches. — Misère générale à 
Annecy. — Décès de la Sœur Cl. S. Fardel. 

VIVE f JÉSUS.' 

[Annecy], 22 septembre [1629]. 

Ma vraiment très-bonne et chère fille, 
Je chéris et prise avec une affection incomparable cette si 
cordiale dileclion qui vous porte à nous départir si largement 



ANNÉE 1621). 335 

de vos biens; mais vous m'eussiez consolée de ne point redou- 
bler, car il y a de l'excès. Et en vous remerciant de tous nos 
cœurs d'une si grande libéralité, nous vous supplions, ma très- 
cbère fille, de nous plus rien envoyer que nous ne vous le man- 
dions, et je vous assure, ma bien-aimée et cbère fille, qu'avec 
une entière franchise et confiance, nous vous demanderons ce 
que nous aurons besoin qui ne pourra se trouver ici; et 
pour vous témoigner que nous ferons fidèlement cela, je vous 
prie de nous envoyer une petite boîte de poudre faite également 
d'anis, de coriandre et de fenouil avec un peu de réglisse. C'est 
pour mon estomac qui s'affaiblit fort; mais si le mal a repris 
grandement en votre ville, ne vous peinez pas de nous en en- 
voyer. Voilà comme je veux traiter avec vous, ma très-chère 
fille, tout simplement et franchement, comme avec ma vraie 
fille, que je tiens être toute mienne, et qui est précieuse à mon 
cœur. 

Nous continuons à nous très-bien porter, grâce à Dieu, bien 
qu'il y ait deux de nos Sœurs qui ont la fièvre, l'une tierce, 
l'autre double tierce, bien mauvaise, sans ombre de mal con- 
tagieux. — Je suis extrêmement marrie de ce que nous n'avons 
point vu votre messager. Il alla à Sales, d'où on Je renvoya 
bien vite, pour le grand bruit qui s'est fait du mal repris à 
Lyon; l'on porta sa charge à La Thuile, où est notre bon prélat, 
qui retint les brignoles et quelques autres boîtes, selon que 
vous lui mandiez, et nous envoya le surplus. Il se sent fort 
obligé de tout cela; il vous chérit fort. Certes, c'est un digne 
évêque; il s'en va par son diocèse. 

Dieu soit béni , ma très-chère fille, des bénédictions spiri- 
tuelles et temporelles qu'il répand sur votre chère commu- 
nauté; j'en rends grâces très-humbles à son infinie Bonté. Cela 
vous donnera moyen d'aider la maison de Paray, et les autres 
qui sont pauvres ; et ce serait faire une grande charité que de 
leur envoyer quelques filles, puisqu'il s'en présente si grand 









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336 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nombre. Mon Dieu! que vous avez bien fait de renvoyer celles 
qui n'étaient pas propres. Il faut surtout bien choisir les esprits. 
Je crois vous avoir déjà dit mon sentiment touchant notre Sœur 
M. -Catherine [de Villars], et je lui ai écrit. Voyez-vous, ma très- 
chère fille mon enfant, elle ne pourra pas donner aux filles ce 
qu'elle n'a pas; toutefois, lui donnant une bonne seconde et 
des professes solides et bien dressées qui se pourront mainte- 
nir et dresser l'esprit à celles qui viendront, il n'y aura pas 
grand mal de la faire Supérieure en ce commencement, pour le 
conlentement.de Messieurs ses parents. Ne lui témoignez rien 
de ce que je vous dis; car cela la pourrait abattre et affliger. 
Hélas! certes, je l'aime de bon cœur et elle le mérite, et m'y a 
obligée par son grand amour et confiance; mais je ne puis que 
parler droilement. Notre Sœur M. -Aimée [de Blonay] lui sera 
toujours fort utile en ce commencement, pour un peu la 
mettre au train et unir tous les esprits; mais je laisse cela à 
votre volonté et jugement. 

Votre cœur vif et prompt vous donnera encore quelque 
temps de ces ressentiments aux occasions qui vous contrarieront; 
mais j'espère en Dieu que cela s'affaiblira, et vous y devez tra- 
vailler. Mais, ma bonne et chère fille, ne soyez jamais marrie 
que je sache vos échappées, car Dieu m'a donné un cœur de 
vraie mère pour vous ; et, en ce sentiment, je vous dis que vous 
gardez trop longtemps le vôtre contre Mgr de Genève, auquel 
vous aviez par vos lettres donné quelque sujet, outre qu'il est 
justement offensé du refus d'une personne qui lui appartient et 
qu'il avait demandée fort doucement. Guérissons donc celte 
plaie avec la raison et l'huile de la sainte humilité et charité. 
Et pour la chère Sœur M. -Aimée de Blonay, je sais bien quel 
est votre cœur pour elle, et je m'assure qu'il vous dicte assez 
que vous la devez toujours regarder avec le respect d'une fille 
envers sa chère mère, tandis aussi qu'avec humilité elle vous 
rend tous les devoirs dus à une bonne mère. 



ANNÉE 1629. 337 

Au reste, ma frès-chère fille, la misère continue en telle ex- 
trémité en ce pays, que le secours de votre charité y fera très- 
grand bien ; car Mgr de Genève et celte maison sommes à sec, 
n'y ayant plus quasi du tout ni blé ni vin, et il nous faut à dix- 
huit ducatons de blé par semaine; nous l'achetons autant. 
C'est pourquoi j'ai ouvert la bourse de votre charité et en ai 
fait mettre septante ducatons à part pour les pauvres. Nous 
n'excéderons pas cent écus; mais jusqu'à cette somme nous 
en secourrons les pauvres, s'il est besoin. La ville est en qua- 
rantaine; mais le peuple ne laissera pas de pâtir jusqu'à la fin 
d'icelle. 

Notre pauvre chère Sœur Claude-Simplicienne dépassa le 
jour de Sainte-Croix (14 septembre) sans aucune apparence de 
mal contagieux, grâce à Dieu, excepté quelque peu de lac, 
qu'elle jeta après èlre lavée. Won Dieu! que c'était une âme 
vraiment religieuse et utile aux services pénibles de la maison! 
elle s'y est consumée. Celait elle qui m'aidait quand j'avais 
quelques besoins particuliers. Je l'ai pleurée de bon cœur, car 
c'était une âme droite, humble, simple et sincère. Je la crois 
dans le ciel; mais ne laissez de faire prier pour elle. Le reste se 
porte bien, Dieu merci, excepté notre directrice, ma Sœur Ma- 
deleine-Elisabeth [de Lucinge], qui a la fièvre tierce. 

Si vous avez bonne commodité, envoyez-nous les prédica- 
tions, car nous ne les avons pas reçues. Je viens de faire un 
billet à ces deux bonnes Sœurs, qui sont certes dignes de com- 
passion, et pour lesquelles il faut avoir un extrême support, ma 
très-chère fille, et grande douceur pour la pauvre Sœur J. -Eli- 
sabeth [de Sommaire], à laquelle il faudra que vous donniez 
quelque occupation, qui lui serve de divertissement et la relève 
un peu de cet accablement. Pour la Sœur M. -Madeleine [Félix], 
je pense qu'il sera bon qu'elle ne retourne pas au noviciat- 
mais vous lui devez laisser toute liberté de parler à notre très- 
chère Sœur Marie-Aimée, laquelle lui retranchera petit à petit 

22 




338 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ce qu'elle jugera pour son mieux. Adieu, ma fille toute chère, 

je n'en puis plus; il est fort tard. Dieu soit béni! 

[P. S.] Donnez à M. votre Supérieur celle que je lui écris, 
si vous le trouvez bon. Je ne sus parler autrement, et si je ne 
me fusse tournée à Dieu, j'eusse dit beaucoup sur le tort que 
l'on a de nous retenir celte chère Sœur et nous l'avoir déniée 
dans un si extrême besoin ; mais je laisse tout à la divine Pro- 
vidence et ne veux nulle contestation. — Je n'ai su voir votre 
grand papier, mais ce sera à loisir que je vous en dirai mon 
sentiment. Je vous prie, envoyez une copie de la lettre [annon- 
çant la mort] de notre Sœur [Claude-Simplicienne] à Paray, 
une à Saint Etienne, une à Valence et à Crest ', et vous nous 
obligerez grandement , comme aussi de faire tenir nos autres 
lettres. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLVIII 

A LA MÈRE JEANNE-FRANÇOISE LE TELLIER 

SUPÉRIEURE A ORLÉANS 

Témoignage d'affectueux souvenir. — Affaires. 
vive -j- jésus! 

[Annecy], 30 septembre [1629]. 

Mon Dieu ! ma très-chère fille mon enfant, le pourriez-vous 
bien penser que je vous eusse oubliée? Certes, je m'oublierais 

i Le monastère de Crest avait élé établi, le 8 mai 1628, par un petit 
essaim sorti de Valence. Il se composait des Sœurs Claude-Marie de la 
Martinière, Marie-Clémence Mistral, Françoise-Séraphine Rispe, Marie- 
Françoise de Gelas, une novice et une tourière. La fondatrice temporelle 
du nouveau monastère, mademoiselle de Bachason, ne tarda pas à y 
prendre l'habit religieux, sous le nom de Sœur Marie-Catherine. 






ANNKE 1629. 339 

plutôt moi-même ; car Dieu sait de quel cœur mon âme a tou- 
jours chéri la vôtre et toute la chère troupe de vos bénites filles 
d'Orléans, que j'aime chèrement; mais, de vrai, je vous ai assez 
souvent écrit, et je vois bien que mes lettres se perdent de tous 
côtés ; la peste en est cause. Nous avons été affligées de ce mal 
du pays et violemment : Dieu nous a préservées par sa grâce 
et il y a peu de maisons infectées maintenant. 

Je loue Dieu de ce que nos Sœurs vivent si contentes avec 
vous, et que la sainte union règne entre vous. Persévérez ma 
très-chère fille, et vous assurez que Dieu conduira Lui-même 

par vous. Soyez généreuse, forte, mais douce et cordiale. Je 

vous fais ces lignes sans loisir, pour ne pas perdre l'occasion, 
parce qu'elles nous sont rares ici durant la peste. — Déni soit 
Dieu que les affaires de notre Bienheureux Père soient ache- 
vées '. Ma fille, cela m'ohlige encore plus, et me lie plus étroi- 
tement à vous, qui en avez eu tant de soin. Dieu le vous rende 
et à tous ceux qui ont bien travaillé. 

II s'en faut bien garder de mettre la Sœur N*** assistante 
vous en avez de plus propres, la vôtre est prou bonne. Enfin, 
faites tout selon que Dieu vous inspirera, et tout ira bien. Je suis 
bien aise de la petite de Chàlillon; il y a quelque temps que 
j'écrivis à madame sa mère; je la salue et tous les amis, mais 
surtout le très-bon Père recteur et nos Sœurs. 

Dieu répande en abondance ses sacrées bénédictions sur ma 
très-chère petite fille, et sur toute sa troupe bien-aimée de mon 
cœur! Croyez, ma très-chère fille, que c'est tout de bon que je 
suis tout à fait vôtre. — Dernier septembre. 

Conforme à l'original gardé à la Visitalion du Mans. 



1 Les procédures failes à Orléans pour la bèaù'ficaliçn de saint Franc 
de Sales. 



22. 






340 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE CMLIX 

A LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS 

SUPÉRIEURE fl ROL'RGKS 

La Mère de Monlhoux n'est allée aux bains que sur l'ordre de ses Supérieurs; il ne 
faut pas-vCroire les médecins quand ils conseillent de tels remèdes. 



[Annecy], 2 octobre 1629. 



vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 

J'ai reçu depuis deux ou trois jours la vôtre du 26 e d'août. 
Je vous assure toujours de notre très-bonne et parfaite santé, 
grâce à Notre-Seigneur, quoique, comme vous avez su, il nous 
soit mort une de nos très-chères Sœurs, nommée Claude-Simpli- 
cienne, de la vertu de laquelle nos Sœurs professes de votre 
maison vous pourront assurer, car elles la connaissaient fort 
particulièrement. Pour moi, ma très-chère fille, je vous assure 
que j'en ai été grandement touchée; mais j'acquiesce, de tout 
mon cœur au bon plaisir divin qui l'a ainsi ordonné. Elle eut 
onze jours durant une fièvre violente; néanmoins, il ne lui 
parut aucune marque de mal contagieux que quelque peu de 
tac, qu'elle jeta depuis qu'elle fut morte, ce qui nous fait espé- 
rer qu'il n'y aura pas de danger pour le reste, qui se porte 
bien, Dieu merci. 

•V Croyez, ma chère fille, que je n'ai nullement conseillé à ma 
/Sœur la Supérieure de Blois d'aller aux bains; mais qu'elle l'a 
fait, pressée par le commandement et les sollicitations que ses 
Supérieurs lui en ont faits, contre tousses sentiments et la forte 
répugnance que je sais qu'elle y avait; en quoi ils m'ont déso- 
bligée plus que je ne puis dire; car, lorsqu'ils envoyèrent ce 
messager exprès ici pour savoir si elle irait, je leur confirmai 
ce que j'en dis dans mes Réponses, et même leur assurai que 
notre Bienheureux Père n'avait jamais voulu qu'une Sœur allât 
aux bains d'Aix, qui ne sont qu'à deux lieues de nous, et fis tout 



ANNÉE 1629. 341 

ce que je pus pour l'empêcher, el néanmoins vous voyez ce que 
tout cela a fait, dont j'en ai une douleur que je ne vous saurais 
dire; mais je crois que Dieu, qui a permis tout ce qui est ar- 
rivé, en tirera sa gloire, et nos autres monastères, la fermeté à 
leur devoir et à l'observance exacte de la clôture; car, comme 
je leur mandai, nous y sommes autant obligées que les Carmé- 
lites, les Filles de Sainte-Claire el autres Religieuses réformées. 
Que si elles sortaient pour de semblables occasions et qu'elles 
y pussent aller, certes, nous qui n'avons pas de grandes austé- 
rités pour le corps, si nous ne gardons pas exactement le reste 
de nos observances, et particulièrement en ce qui est de la clô- 
ture, on nous méprisera aussitôt. Je vous prie, ma fille, que les 
médecins ne soient point crus en cela. X 

[De la main de la Sainte.] Ma très-bonne et chère fille, vous 
devez vous assurer que je traiterai toujours avec vous en pleine 
confiance: votre sincérité elbonté m'a ouvert ce chemin il y along- 
temps, c'est pourquoi ne doutez point que je ne le fasse. Certes, 
Dieu m'a donné un amour pour vous qui ne souffrira jamais 
aucune élrécissure ni manquement de franchise, qui m'empêche 
de vous avertir de ce que je connaîtrai de ce qui vous sera 
utile. — Je vois bien que votre soin à gagner les esprits n'est 
pas inutile : croyez-moi, ma très-chère fille, ce doit être l'un 
des principaux exercices d'une Supérieure que de gagner par 
cordialité et ouverture de cœur celui de toutes ses Sœurs; 
faites-le toujours soigneusement, Dieu vous en saura gré. Je Le 
supplie vous combler de son saint amour. Amen. 

Dieu soit béni! 

Ma Sœur la Supérieure de Moulins m'écrit que notre Sœur 
de Blois n'est pas [allée] aux bains; soit qu'il soit ou non, il le 
faut tenir à couvert, et ne le pas avouer, sinon que la chose fût 
toute découverte. Conduisez cela avec prudence. 

Conforme à une copie de foriffinal gttiè à a Vmlalio» de Poitiers 













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342 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMLX 

A LA SOEUR MARIE-ÉLISABETH JOLY 1 

AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS. 

Elle lui recommande l'abandon entre les mains de l'autorité et la fidélité à la 
Règle. — Ne désirer aucune charge. — Comment avertir la Supérieure de ses 
défauts. 



Annecy, 4 octobre [1629]. 



vive -j- jésus! 

Ma très-chère fille, 

La pressure de cœur qui vous est demeurée sur la croyance 
que vous m'avez donné beaucoup de sujels de mécontentement 
est une tentation; car je vous assure que cela n'est point, et que 
je n'ai jamais douté de voire salut, mais que je l'ai toujours 
espéré avec une ferme confiance en la bonté et miséricorde de 
Dieu. 

Puisque vous me demandez de quoi vous vous devez amen- 
der et à quoi vous devez travailler, je vous dirai ce que je vous 
ai toujours dit, que le plus que vous pourrez vous laisser entre 
les mains de vos Supérieurs, pour votre corps et pour votre 
esprit, sera votre mieux, et que vous tâchiez de vous tenir exac- 
tement daus vos observances et institutions, selon la direction 
qu'ils vous en donneront. Je suis consolée de voir l'avancement 
que vous y avez déjà fait, et espère que vous vous trouverez 
encore mieux de la continuation. Je vous prie, ma chère fille, 
videz votre esprit tant que vous pourrez de toutes ces pensées et 
désirs d'être employée es charges et offices. [Méditez] ce que 
dit notre Bienheureux Père en un Entretien : « Tenez-vous dis- 



1 Sœur Marie-Elisabeth Joly, professe du premier monastère de Paris 
dès 1620, donna des preuves d'une vertu si solide, qu'elle fut choisie plus 
tard pour coopérer à la réforme des filles de la Magdelaine. Elle contribua 
ensuite à l'établissement de la Visitation du Mans, où elle mourut en 1648, 
après s'être distinguée par un grand esprit de pauvreté et un grand amour 
de la vie cachée. 









ANNÉE 1629. 343 

posés pour les recevoir quand l'obéissance le voudra et quand 
elle ne vous y occupe pas, ne les désirez et n'y pensez pas, car 
ce n'est que l'amour-propre qui conduit tout cela. » Soyez 
généreuse, et surtout tenez votre esprit en paix, quoi qu'il arrive. 
Occupez-le fort autour de Notre-Seigneur, et ne vous amusez 
point à regarder ni si l'on vous aime, ni si l'on vous estime, 
ni tout cela qui ne fait que vous inquiéter; demeurez en repos 
de tout. 

Et pour ce que vous me dites de la communion, quand les 
fautes sont grosses, il les faut dire à la Supérieure et puis 
faire ce qu'elle vous dira : et xoilà, ma chère fille, ce que j'ai 
pensé qui vous pourrait être utile, suivant la demande que 
vous m'avez faite. — Quant à ce qui est des avertissements à la 
Supérieure, il faut en cela aller avec une grande simplicité et 
lui dire avec sincérité et humblement ce que l'on juge lui 
devoir être dit, et il est toujours mieux de le dire à elle avec 
confiance que de lui faire dire et en parler ailleurs; mais, certes, 
il faut bien prendre garde de n'éplucher pas les actions des 
Supérieures, d'autant qu'elles ont quelquefois des raisons pour 
les faire que nous ne pouvons pas savoir; enfin, marchons 
droitement devant Dieu en toutes choses. Je supplie son im- 
mense Bonté qu'elle vous comble de l'abondance de ses divines 
grâces. Je suis en son amour sacré pour jamais, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilation du Mans. 






3 H 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE CMLXI 

A LA MÈRE ANNE-MAUIE BOLLAIN 

SUPERIEURE DES AILLES R E P Ë \'T I E S DE LA M A G D E L A I X E , A PARIS ' 

Encouragements et félicitations au sujet de l'œuvre de la Magdelaine elle 
procurera la gloire de Dieu et le salut des âmes. 



Annecy, 1 octobre 1G29. 



VIVE -j- JÉSUS ! 
MA TaÈS-CHÊRE FILLE, 

J'avais bien déjà su voire établissement de la Magdelaine, par 
ma Sœur la Supérieure de la ville [de Paris] qui me l'avait 
écrit, dont j'en bénis Dieu, et vous assure que j'ai reçu une 
consolation très-grande en lisant votre lettre, pour la bonne 
espérance que je vois que vous avez du bien qu'avec la grâce 
de Notre-Seigneur vous pourrez apporter à cette maison. Je 
vous conjure, ma très-chère fille, autant que je le puis, de per- 
sévérer en votre sainte entreprise, car j'espère que sa divine 
Bonté bénira le travail et le soin que vous y prendrez; et il me 
semble que je vois notre Bienheureux Père qui a une complai- 
sance et une joie incroyables de vous voir dans cet exercice, et 
qui bénit Dieu de ce qu'il daigne se servir d'elles [de ses Filles] 

1 La Mère Anne-Marie Bollain, professe du premier monastère de Paris, 
eut le bonheur d'être formée au noviciat par sainte J. F. de Chantai, qui 
lui inspira un zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : 
bientôt elle fut à même de le déployer. En 1629, la marquise de Meigne- 
lay, de concert avec saint Vincent de Paul et plusieurs autres personnages 
de distinction, ayant obtenu de l'archevêque de Paris que le premier 
monastère de la Visitation de cette ville prit la direction des Filles repen- 
ties dites de la Magdelaine, la Mère Bollain fut placée à la tète de celte 
œuvre si difficile. Il fallait pour réussir une vertu héroïque et une capa- 
cité rare; heureusement elle possédait l'une et l'autre. Sans faiblesse ni 
découragement au milieu des obstacles qui surgirent de toutes parts, les 
yeux fixés sur Celui qui seconde ou traverse à son gré les desseins de ses 
faibles créatures, elle ajourna, persévéra, recommença autant de fois qu'il 
plut à Dieu d'éprouver sa constance. Peu à peu cette digne Supérieure eut 



V 



■ 



ANNÉE 1629. 345 

pour retirer du péché et conduire à une entière pureté les 
âmes qu'il a créées, et que Jésus-Christ a rachetées de son 
précieux sang. 

Je ne puis vous exprimer le contentement que j'ai éprouvé 
en apprenant le fruit et le profil que ces âmes tirent de votre 
présence et de votre bonne conduite, ce qui procure la gloire de 
Dieu, l'édification du prochain et la bonne odeur de notre In- 
stitut. Tenons-nous bien petites, et nous attirerons par là les 
bénédictions du Ciel. Quel bonheur d'avoir été choisies de la 
Providence pour cueillir celte ample moisson ! Nous ramène- 
rons ces filles dans la voie du salut et nous acquerrons des 
trésors de grâces et de mérites, si nous sommes fidèles à l'hu- 
milité, à la patience et à l'amoureuse souffrance du mépris. 

Certes , ma très-chère fille , cette fermeté que vous avez à 
corriger leurs vices fortement, et l'amour et tendresse à les 
supporter, sont une marque assurée de la présence de Dieu en 
votre esprit. Continuez donc à faire ainsi, et ne vous point 
amuser à faire réflexion sur tout ce que vous faites. J'espère 
que sa Bonté en tirera sa gloire et le bien de ces pauvres âmes. 
Je l'en supplie de tout mon cœur, et de vous donner l'abon- 



la joie de voir rentrer dans le bercail le [dus grand nombre de ces bre- 
bis égarées. Les Constitutions qu'elle leur dressa, d'après l'avis de saint 
Vincent de Paul, furent approuvées en 1031 par le pape Urbain VIII, qui 
érigea la maison de la Magdelaine en Ordre religieux. L'estime et la con- 
fiance de ses Sœurs arrachèrent plusieurs fois la Mère Anne-Marie à son 
laborieux apostolat : élue en 1633 au premier monastère de Paris, à Chaillot 
en 1665, rappelée encore à sa maison de profession par l'élection de 1673, 
partout et toujours personnifiant les admirables dispositions que saint Fran- 
çois de Sales désire à son Tbéotime, elle prouva que u si elle changeait de lieu, 
» elle ne changeait pas de cœur, ni son cœur d'amour, ni son amour d'objet; 
» car, bien que ses occupations fussentfort différentes, elle était indifférente 
» à toute occupation, demeurant toujours toute uniea Dieu, toujours blanche 
» en pureté, toujours vermeille de charité, et toujours pleine d'humilité n. 
La Mère Itollain fut conviée aux éternelles rémunérations le 15 jan- 
vier 1683. (Année Sainte, I er volume.) 






346 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dance de ses plus chères et précieuses grâces, et à toutes nos 
chères Sœurs qui sont avec vous, que je salue chèrement. — 
Nous nous portons toutes très-bien en ce monastère, grâce à 
Notre-Seigneur, auquel et pour lequel je suis d'un cœur tout 
sincère, votre, etc. 



LETTRE CMLXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOXAY 



AU PREMIER MOX.1STERE DE LYO\" 



Désir de la voir. 



Projet d'écrire une lettre au sujet de l'union entre les 
monastères. 

vive -J- jésus! 

Annecy, 7 octobre [1629]. 

Il le faut bien faire vraiment, ma très-chère fllle, de m'écrire 
tout au long votre solitude, et le bien et le mal que vous y aurez 
remarqués. Qu'heureuses sont les âmes qui ne sont embar- 
rassées d'aucune prétention, et qui vivent nues de tout ce qui 
n'est point Dieu! C'est le désir unique que ce divin Seigneur 
m'a donné dans ma retraite où je suis dès lundi, mais avec les 
interruptions accoutumées. — Ne pensez point poursuivre la 
communauté de la table ' ; laissez gouverner cela à la Supé- 
rieure. 

M. de la Faye est bien bon d'avoir pris si doucement ma 
lettre; de vrai, je ne serai pas contente que l'on ne vous 
ait laissé venir ici pour quelque temps; car s'ils vous reveulent 
là, nous vous y renverrons sans contredit, et j'en serai bien 
aise. Je lui ai pensé écrire que, puisque nous avions usé d'une 
si grande soumission et respect en son endroit, je m'attendais 
qu'il userait de revanche, nous donnant le contentement de 

C'est-à-dire se conformera la communauté pour la nourriture; la 
santé de la Mère de Blonay, fortement ébranlée par une grave maladie, 
exigeait encore des ménagements. 



■1 



ANNÉE 1629. 347 

vous laisser venir à nous pour quelque temps, sur l'assurance 
que, s'il jugeait votre présence être encore un jour utile là, l'on 
vous renverrait ; mais j'ai pensé que peut-être sa disposition 
n'était pas encore bonne pour cela; vous le manderez. — L'on 
est allé voir si l'on aura les lettres de M. Guichard, qui sont à 
une lieue d'ici. 

Je pense que vous aurez maintenant nos Réponses. L'on a 
envoyé à Chambéry la copie de céans pour vous la communi- 
quer; voyez-les à loisir et m'en dites distinctement votre senti- 
ment et celui de nos Mères; car je les ai revues à mon loisir, et 
n'y ai rien laissé dont j'aie scrupule. Elles vaudront ce que 
Dieu les fera valoir; au moins sont-elles sincères et conformes 
à ce que j'ai appris de notre Bienheureux Père. 

Je viens de recevoir vos deux lettres de M. Guichard, qui 
m'ont tout à fait consolée ; car, voyez-vous, vous m'êtes fille du 
fin milieu du cœur. Je ne puis répondre distinctement, aussi 
n'en est-il pas besoin. Ma prétention pour l'union ne s'étend pas 
si loin que les propositions que je fais selon les sentiments de 
ceux qui vous conseillent, et non selon les miens qui ne tendent 
et n'aboutiront, Dieu aidant, qu'à la vraie simplicité que les 
vraies Filles de la Visitation ne désapprouveront pas; car je n'y 
prétends ni autorité, ni formalité, sinon qu'avec le temps les 
prélats la voulussent donner. Or bien, j'en écrirai un jour à nos 
très-chères Sœurs les Supérieures, quand j'en serai de loisir et 
que j'aurai bien digéré mes pensées et accoisé tous ceux qui me 
pressent pour cela; car il faut écouter par respect les gens de 
bien et qui affectionnent, surtout quand on ne peut faire ce 
qu'ils conseillent. Mon Dieu, ma fille, qu'il est heureux qui se 
tient bien chez soi auprès de Notre-Seigneur et qui vit selon ses 
maximes, et non selon la nature et l'esprit humain! Seigneur 
Dieu, que je m'affligerais volontiers de voir que dans la Visita- 
tion cela ne s'observe pas comme je voudrais ! Au moins faisons- 
le, nous autres, le mieux que nous pourrons 



348 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Oh! que je désire que nous soyons au moins quatre mois en- 
semble! Employez tout pour cela; car je crois que ce sera la 
gloire de Dieu; mais en tout, sa sainte volonté soit faite! — Je 
ne reçus qu'un petit billet du Révérend Père Maillan pour sauf- 
conduit de nos lettres; je l'honore de cœur, mais je ne puis plus 
écrire. — J'écris à notre Sœur la Supérieure d'Aulun selon 
votre désir, c'est un bon cœur franc et droit. — Adieu; c'est 
tout à fait sans loisir. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLXIII 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SrPÉRIIil'RE A 3UTUN 

La Sainte loue sa déférence envers la communauté de Paray. — Prétentions 
de la Soeur de Morville. 



[Annecy], 9 octobre [1629]. 



VIVE -J- JÉSL's! 

Ma très-chère fille , 

Ne soyez point en peine de nous : nous nous portons très-bien, 
grâce à Notre-Seigneur, et la ville s'en va être purgée dans peu 
de jours. Je suis toujours consolée de savoir de vos nouvelles, 
et je loue Dieu des bénédictions que sa Bonté répand sur vous 
et votre très-chère troupe, qui vit avec tant de paix et de dou- 
ceur, et Le supplie les y accroître de plus en plus. 

Ne vous mettez point en peine si nos Sœurs de Paray trou- 
veront bon que vous receviez des filles de Charolles; mais faites 
entendre à la bonne Mère votre procédé. Ne les allez pas cher- 
cher, mais aussi ne les refusez pas, d'où qu'elles viennent; et 
néanmoins je vous sais très-bon gré de cela, ma très-chère 
fille, car c'est faire en vraie fille de la Visitation. Mandez-le-lui 
donc, afin de maintenir la sainte union entre vous et nos mo- 



l^tab 



■■ 



ANNÉE 1G29. 3i9 

nastères. Pour ce qui est de leur établissement de Paray, il faut 
un peu laisser cette affaire à nos bonnes Sœurs de Lyon. Je 
leur en ai dit ce que j'en pouvais dire : elles en verront l'expé- 
rience; mais je vous prie, faites vers leur Supérieur qu'il ne 
leur limite point la dot des filles qu'elles recevront, car cela 
leur pourrait nuire, d'autant qu'il s'en présente quelquefois qui 
ont des qualités et dispositions si bonnes qu'elles portent leur 
dot. 

J'ai vu les demandes de ma Sœur Marie-Aimée [de Morville] 
de Moulins; je crois que si l'on fait bien ce que j'ai écrit pour 
cela, qu'il n'y aura nul danger de lui donner ce logement qu'elle 
désire, avec toutefois les conditions que j'ai marquées. L'af- 
faire est maintenant entre les mains de ma Sœur la Supérieure 
du faubourg de Paris, pour la résoudre avec Messieurs les parents 
de notredite Sœur. Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous 
puis dire bien à la hàle, ayant dévoré votre lettre et ne pouvant 
seulement voir celle de la bonne veuve, noire chère Sœur 
[M.-Mad. Darlay], que je salue chèrement, et prie Dieu de ré- 
pandre sur sa profession le comble de ses sacrées bénédic- 
tions, et sur tout le reste de la troupe qui m'est extrêmement 
chère. 

Je la salue de tout mon cœur, mais surtout votre chère âme 
que je sens au milieu de la mienne toute jointe et unie à mon 
cœur, qui est autant vôtre que mien. Vivez bien toujours dans 
les maximes de l'Institut et les donnez à vos filles. 



Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



350 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



I 



LETTRE CMLX1V (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉRIEURE A DIJON 

Acheminement de la fondation de Besançon et dispositions à prendre pour la 
communauté de Dijon. — La peste diminue à Annecy. 



[Aunecy, octobre 1R29.] 



VIVB -j- jrésus! 

Ma très-chère fille, 

Le bon Père dom Maurice nous a écrit qu'il avait passé vers 
vous cl nous a assuré que lout se portait bien en votre maison, 
dont je loue Dieu; mais j'ai été un peu étonnée qu'il ne nous 
ait pas apporté de vos lettres. Je crois bien que ce n'est pas 
faute d'affection, car je sais que votre bon cœur est tout mien; 
mais comme je vous aime cbèrement, j'aurais bien pris plaisir, 
par une si bonne et assurée commodité, de voir de vos lettres et 
d'apprendre plus particulièrement comment tout se porte en 
votre cher monastère et en notre Dijon. Je vous écrivis il y a 
environ deux mois et point dès depuis; je ne sais si vous avez 
reçu le paquet ; il y avait une lettre pour notre cher M. Boulier, 
où je lui disais toutes les nouvelles de la maladie; sachez s'il 
l'aura reçue; il y en avait aussi pour Mgr de Cbàlon, pour 
Autun et pour ma fille. Je serais bien marrie si ce paquet s'était 
perdu. 

Le Père dom Maurice nous a aussi écrit que votre fondation 
de Besançon était prête : nous serons bien aise de savoir quand 
vous la ferez; et, si vous y allez, qui vous laisserez en votre 
place; si Mgr de Langres agréerait que nos Sœurs demeurent 
sous la conduite de ma Sœur assistante et si nos Sœurs en se- 
raient contentes. Dites-nous bien lout cela, ma très-chère fille, et 
nous mandez de vos nouvelles, car il me semble qu'il y a long- 
temps que nous n'en avons point eu. Envoyez-nous aussi, je 
vous prie, [l'histoire de] l'établissement de votre monastère le 



ANNÉE 1G29. 351 

plus au long et amplement que vous pourrez, y faisant ajouter 
et que nos Sœurs qui y allèrent d'ici et celles qui sont de la 
ville se pourront souvenir, qui est arrivé à cette fondation. 

Aureste, matrès-chère fille, nous nous portons fort bien, grâce 
à Notre-Seigneur. Nous pensions être hors de la prison où nous 
sommes par la divine disposition, il y a sept mois entiers, mais 
au bout delà quarantaine est survenu du mal en deux maisons, 
de sorte qu'il la faut recommencer; au reste, il n'y a plus rien 
à craindre pour le mal, mais oui bien pour la pauvreté et mi- 
sère que le peuple pâlit. Notre bon Dieu nous fasse la grâce de 
profiter de ces occasions qui nous doivent être précieuses. 
Dites ce peu de nos nouvelles à M. Boulier, ce bon cousin, et 
que je les aime comme tous nos chers parents et surtout nos 
très-chères Sœurs. 

Je n'ai loisir de plus, car il ne faut laisser passer les occa- 
sions, parce que nous ne les avons à notre commodité. Il n'y a 
pas longtemps que nous écrivîmes à nos cbères Sœurs de Lor- 
raine, lesquelles j'aime bien; mais si vous avez occasion, man- 
dez-leur de nos nouvelles et les saluez chèrement de notre part. 
Ma très-chère fille, notre divin Sauveur vous comble de son 
saint amour, auquel je suis toute vôtre, mais de tout mon 
cœur. 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. 






352 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 






LETTRE CMLXV 

A LA MÈRE MARIE-COXSTANCE DE BRESSAND 

supérieure a moclixs 

Ne pas craindre la calomnie. — L'humiliation doit être appréciée comme un riche 
trésor. — Conduite à tenir envers la Sœur de Morville. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecj], 31 octobre 1629. 

Je vous assure, ma très-chère Sœur ma mie, que si ce n'était 
notre bon Dieu qui m'attache ici et me rend impossible l'obéis- 
sance à votre désir, que j'aurais bien de la douleur de n'y pas 
satisfaire tout promptement; mais j'espère de sa bonté souve- 
raine, qu'elle vous enverra un meilleur secours. Enfin, ma 
très-chère fille, il faut embrasser cette croix et généreuse- 
ment. Tout ce qu'on dit de vous et de votre maison, étant sans 
fondement ni vérité, il passera et s'étouffera, et la bonne re- 
nommée subsistera. Cependant profitez de cette occasion, mais 
je vous en conjure, car jamais peut-être n'aurez-vous une sem- 
blable pour vous conformer à Notre-Seigneur. Embrassez tout, 
chérissez tous ces mépris, cachez-les dans votre sein et vous 
enrichissez d'un si précieux trésor. Ne regardez ni la langue 
ni la main qui vous frappe, mais voyez en tout cela la seule 
très-sainte volonté de Dieu, qui vous veut rendre conforme à 
Lui par celte tribulation.^l 

Au reste, si mes lettres précédentes ne font rien et que celte 
pauvre créature se veuille retirer, laissez-la aller en paix, ou 
du moins demeurez-y et croyez que la divine Providence ne 
vous manquera pas. Mais tenez vous ferme et constante dans 
l'enclos d'une très-humble générosité et d'une extraordinaire 
douceur, charité, égalité et modestie. N'échappez en une seule 
parole de ressentiment et parlez sobrement de ses défauls, avec 
support et charité : vous verrez que Dieu vous aidera. Ne re- 
fusez l'assistance de personne ; mais, je vous prie, que chacun 



ANNEE 1629. 353 

connaisse que l'esprit de Dieu habite en vous et en vos filles. 
Ne refusez aucune soumission, s'il en faut faire, et dites tou- 
jours que vous ferez en tout ce qui vous sera conseillé et que 
Mgr l'évêque ordonnera, que tout votre désir est de vivre 
en l'observance en voire communauté et paisiblement avec 
celle bonne Sœur. 

Ma très-chère Sœur, si cette pauvre créature sort, cl qu'elle 
veuille emporter les meubles qu'elle a donnés, ne lui résistez 
pas, mais rapportez-vous de tout à Mgr l'évêque ou à quelque 
autre, car il s'en faut remettre à un tiers, et ne lui donner 
sujet de mécontentement en cela. Que si elle se veut retirer 
après lui avoir fait faire les remontrances dues, oh Dieu! ma 
très-chère fille, laissez-la aller, et ne craignez point la pauvreté. 
Pour la fille qui la sert, parlez-lui maternellement, et lui faites 
parler, et pour cela vous aurez l'avis de Mgr l'évêque et son 
autorité, et le conseil du bon Père recteur qui ne vous man- 
quera pas. J'écris à Mgr l'évêque : il nous peut rendre favorable 
madame la princesse, à laquelle vous devez faire faire la révé- 
rence. Je lui eusse écrit si j'eusse eu le loisir, mais Algr l'évêque 
fera prou. Croyez, ma très-chère fille, que c'est bien par force 
que je suis [retenue ici; mais il faut le vouloir] puisque c'est 
la volonté de Dieu et pour son service. Or, si le mal continue 
et que ma présence puisse sertir, nous avancerons tant que 
nous pourrons les affaires d'ici pour aller là. Dieu soit voire 
protecteur, ma très-chère fille, et vous tienne de sa main. Il sait 
combien je suis vôtre. II soit béni. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



\l 



23. 



■1 



354 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMLXVI 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAIX DE LA GRANGE 

SIPÉRIIÏURB AU PREMIER MONASTERE DE LYON 

Conseils pour la fondation de Condrieu. — Il ne faut pas s'engager à dire l'Office 
des Morts pour tous les parents des fondateurs. — Sentiment de saint François 
de Sales au sujet de l'éducation des jeunes filles à la Visitation. 



[Annecy. 1629.] 



vive -f- jésus! 

Ma très-chère fille, 
J'ai vu les articles de voire fondation de Condrieu et j'y ai 
remarqué beaucoup de piété, de civilité et d'humilité en ce 
bon gentilhomme ' qui vous les propose et une grande affection 
pour cet établissement. Vraiment il est bien raisonnable de 
faire tout ce qui se pourra pour sa consolation. Mais pour cette 
première proposition de nommer celles qu'il veut qui soient 
reçues sans dot, il faudrait obtenir, s'il se peut, que les Sœurs 
eussent la liberté de choisir les filles, à cause du danger qu'il y 
aurait que celles qu'il nommerait ne se trouvassent pas propres 
pour être reçues, et ceci est un point important, pour la conser- 
vation de la paix de notre Institut; car, pour l'ordinaire, ceux 
qui présentent les filles ont tant de désir qu'elles soient reçues 
que, quand on vient à les renvoyer pour n'être pas propres, on 







1 M. de Villars, ayant résolu de se rendre fondateur d'une maison de la 
Visitation à Condrieu, s'adressa au premier monastère de Lyon pour avoir des 
Religieuses. Persuadée que ce désir venait du ciel, la Mère de Crémaux lui 
envoya les Sœurs Marie-Denise Goubert, Marie-Catherine de Villars, Marie- 
Claire Bouchetel, Françoise-Marguerite de Ruffy, Claude-Françoise du 
Peloux, Marguerite-Charlotte Tantillon, une novice domestique et une 
lourière. Mgr de Villars, archevêque de Vienne, frère du fondateur, vint 
lui-même faire l'établissement le 1 er janvier 1630, et dès lors il se plut à 
donner aux Filles de saint François de Sales des témoignages particuliers 
d'une sainte affection et d'une paternelle bienveillance. 

[Histoire inédite de la fondation de Condrieu.) 



ANNÉE 1629. 355 

se les acquiert pour ennemis au lieu d'amis. C'est pourquoi, ma 
très-chère fille, il faudra bien ajuster ce point, en sorte que les 
Sœurs ne soient point gênées de prendre celles qu'elles ne 
trouveront pas propres; le Coutumier vous servira de lumière 
en ce sujet. 

Quant au deuxième article, il est bien raisonnable que ma- 
dame sa femme ait les entrées qu'il désire, comme fondatrice; 
mais pour les autres qui viendront après elle, certes, je crois 
qu'il sera nécessaire de les limiter, pour éviter l'inquiétude que 
les Sœurs en pourraient recevoir, ne sachant pas de quel esprit 
pourraient être celles qui lui succéderont. Pour leur sépulture, 
au lieu qu'ils désireront de l'église, cela est juste; et les prières, 
vous leur pourrez dire celles que le Coutumier ordonne, qui, me 
semble, sont les mêmes que pour les Sœurs, sans toutefois le 
leur dire; mais seulement que l'on dit tant de messes, que l'on 
fait tant de communions et tant de prières pour les fondateurs; 
car de vous charger de dire l'Office des Morts et autres prières 
pour ses père et mère, pour Mgr de Vienne, et pour lui et sa 
femme, chacun en particulier, ce serait contre l'Institut. Vous le 
pouvez bien dire une fois l'année, leur appliquer la messe et 
la sainte communion pour ses père et mère défunts; mais qu'a- 
près sa mort, vous n'augmentiez pas les prières, ains le dire 
une fois pour tous ensemble à perpétuité. 

Pour ce quatrième article de l'instruction de six jeunes filles, 
ce serait contre l'Institut de prendre des pensionnaires; notre 
Bienheureux Père ne le voulut jamais approuver. Je ne sais si 
vous trouverez point dans ses Épîlres une lettre qu'il en écri- 
vait à une de nos Supérieures, qui était sollicitée de son prélat 
pour ce sujet. Le Coutumier permet bien de prendre trois 
jeunes filles d'environ dix à douze ans, que leurs parents aient 
quelque dessein de faire Religieuses, pour les instruire et fa- 
çonner, mais non davantage; et partant, si l'on pouvait obtenir 
qu'ils se contentassent que l'on donnât l'instruction qu'ils dé- 

23. 






356 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

sirent, au parloir, aux jeunes filles et à quelques amies, les 
fêtes et encore un jour par semaine, cela se pourrait faire, de 
la sorte que je vous dis; car, de faire autrement, ce serait 
contre l'Institut. Et voilà, ma chère fille, mes petites pensées, 
puisque vous les avez désirées. — Je bénis Dieu de ce qu'il 
n'y a pas tant de mal en cette petite que vous m'en aviez écrit. — 
Pour ce qui est de madame Daloz, je vous remets cela pour en 
tirer ce que vous pourrez et quand vous le pourrez, me confiant 
que votre affection filiale en aura tout le soin nécessaire. 

Voilà que j'-écris à M. le comte de la Faye; vous lui ferez 
donner ma lettre si vous le jugez à propos. Je lui dis ce qui 
m'est venu avec franchise; c'est un seigneur que j'honore cor- 
dialement et filialement, tant pour l'amour et le soin qu'il a 
pour vos deux monastères, qu'encore pour l'affection qu'il me 
témoigne, dont je lui demeure grandement obligée, et pour ce 
qui regarde ma consolation particulière d'avoir un peu ma 
Sœur M. -Aimée [de Blonay] ici, j'en laisse le soin à la divine 
Providence. — Nous reçûmes hier vos lettres et y répondrons le 
plus tôt que nous pourrons; mais celui qui les apporta ne nous 
donna pas seulement le loisir de les ouvrir; nous les tiendrons 
prêtes pour les envoyer à la première commodité qui se pré- 
sentera. 



Conforme à l'original gardé aui Archives delà Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1629. 



357 



LETTRE CMLXVII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMAY 

AU PREMIER MOXASTÈRË DE LYO.V 

Le vrai mépris de soi-même doit produire la confiance en Dieu. — Mort de 
Mgr de Bérulle. — Éloge de la Mère de Villclte. 



vive -J- JÉSUS ! 



[Annecy, 1629.] 



Mon Dieu! ma vraie fille, qu'il nous est bon de nous revoir 
el de trouver des misères en nous ! Cela nous enfonce dans le 
saint mépris de nous-même, et nous élève à une plus parfaite 
et absolue confiance en Celui qui tient en soi tout notre bien ; je 
l'aime mieux là qu'en moi-même. Vous êtes grandement obligée 
à son immense Bonté; elle vous fournit de grandes lumières 
et un bon courage. Correspondez fidèlement, et pour cela mou- 
rez à toutes choses et à vous-même, pour ne plus vivre que 
dans sa divine volonté, et priez fort pour moi, afin que je fasse 
le même ; je le désire, mais je suis misérable. — Nous jouissons 
d'une solitude la plus douce et désirable qu'il est possible. 
Nous n'allons nullement au parloir. Oh! s'il pouvait durer, car 
mon esprit est fort dégoûté de la conversation du monde. Je 
voudrais ne parler qu'à moitié bouche; mais pourtant je ne 
veux nullement vivre selon cette inclination, mais comme notre 
bon Dieu voudra, car rien n'est précieux ni aimable que son 
divin bon plaisir. 

Je suis bien aise que le bon Père ne vous ait point flattée. 
J'aurais besoin de passer par telles mains ; mais Dieu ne le vou- 
lant pas, ni moi aussi. — Non de vrai, vous n'avez point de 
coulpe à votre séjour là, quel moyen de faire des violences? 
Cela n'est pas notre esprit. Il vaut mieux souffrir que l'on nous 
fasse tort que de regimber; il faut laisser cela à Dieu, au moins 
pour encore il ne faut rien remuer. Je suis bien aise que vous 



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■^■MHl 



358 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

soyez éloignée de l'affection des austérités du corps, je n'y ai 
nul attrait, ce n'est pas notre esprit; mais employons vaillam- 
ment celle du cœur. Oh! qu'elle est excellente! Croyez que vos 
lettres ne me sont jamais trop longues; car il y a une si intime 
union et confiance entre nous deux, que je sens bien qu'il n'y 
a rien de semblable. — Certes je crois qu'il fera grand bien à 
notre Sœur votre Supérieure de venir ici ; mais il ne le faut pro- 
poser maintenant. Je l'aime bien, elle a le cœur bon; mais il lui 
ferait du bien. Je vois, ce me semble, son esprit. — Je n'ose 
toujours vous écrire selon l'étendue de mon cœur; je crains 
trop les accidents. 

Oh! la grande perle pour l'Eglise que l'absence de Mgr de 
Bérulle! mais qu'il est heureux! — J'écris à M. de la Paye, 

mais je ne sais s'il faudra donner la lettre — L'on voudrait 

bien que la Sœur Jéronyme [de Villelte] fut ici. J'ai peine de 
voir que l'on se veut vite décharger de ces bonnes Mères dépo- 
sées. Elle m'écrit que si j'agrée qu'on l'envoie ici, qu'elle le 
fera de bon cœur, et je la crois ; mais n'étant pas encore bien 
assurée de noire séjour ici, à cause de celte fondation de Ver- 
ceil, nous ne pouvons accorder cela et pour d'autres raisons 
encore. La bonne Sœur m'écrit qu'elle est fort conlente et me 
dit mille biens de sa Supérieure, et de la confiance qu'elle y a 
et comme elle lui est obligée. Sa lettre me semble fort sincère, 
et enfin elle a bien servi celle maison-là [de Saint-Etienne]. 
Dieu veuille que toutes les Supérieures de la Visitation ne 
fassent pas pis. La Supérieure actuelle parle un peu au désa- 
vantage de celle qui l'a précédée. On n'en est pas édifié, non 
plus que je ne le fus pas de ce qu'elle vous écrivit [plusieurs 
lignes illisibles]; car celle Mère est grandement zélée au bien de 
l'Institut, et de toutes les maisons en général et en particulier : 
c'est un cœur droit et sincère et de bon jugement. Il est à 
craindre que prenant ainsi facilement des petites opinions contre 
nos Sœurs et les disant ailleurs, que l'esprit de charité et 



>MK 






ANNÉE 1629. 359 

d'union ne se détruise bientôt entre nous; avertissez afin qu'elle 
se redresse. 

Je me suis ressouvenue, à propos de ce que vous m'écrivez, 
de n'avoir nulle coulpe en votre demeure-là, qu'il m'avait sem- 
blé que vous deviez prévenir l'esprit des Sœurs avant votre 
déposition, afin de les empêcher de préoccuper celui du Supé- 
rieur, comme elles firent, en quoi elles manquèrent fort, selon 
l'esprit d'humilité et de soumission que notre Bienheureux 
Père nous a enseigné. L'autre manquement que j'ai trouvé, 
c'est lorsque Mgr de Lyon vous demanda de quelle mnison vous 
pensiez être professe, vous lui répondîtes que vous aviez pris 
l'habit et le voile noir en celle de Nessy, et j'eusse voulu que 
vous eussiez dit franchement que vous étiez de ce monastère, 
en quoi vous étiez particulièrement obligée à Dieu, et que vous 
n'aviez fait aucun acte de profession à Lyon, comme il est vrai : 
voilà tout, sur quoi il n'y a nulle coulpe. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitai i < m d'Annecy. 






LETTRE CMLXVIII 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉUAUX DE LA GRANGE 

SLTÉRIEURE AU PBHUIEB HOXASTBRE DK LVOV 

Remerciments affectueux. — Ou ne peut recevoir une prétendante atteinte 

d'épilepsie. 



VIVE -]- JÉSUS ! 



[Annecy. 1629. 



Sans mentir, ma très-chère fille, votre cœur si plein de 
bonté cordiale pour moi me ravit tout à fait; mais je ne sais 
pas comment vous pouvoir plus aimer que je fais, parce que je 
sens que c'est de tout mon cœur, et je voudrais néanmoins 
aller au delà, si je pouvais, par reconnaissance de votre bonté. 
Or sus, Dieu suppléera à tout, et je supplie sa bonté de vous 







360 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

rendre loufe selon son Cœur, en douceur, en humilité, simpli- 
cité et vrai mépris de tout ce qui est créé, et qu'en votre cher 
cœur et en fout votre gouvernement ces divines vertus parais- 
sent et éclatent de toutes parts. Certes, je vous le dis comme à 
mon propre cœur, et selon que je le désire faire moi-même. 
— Oh! il est vrai que je souhaite toujours notre chère Sœur 
M. -Aimée pour quelque temps, car certes je désire qu'elle 
serve à Lyon tant qu'il sera jugé à propos. Mais, mon cher en- 
fant, c'est la vérité que cela ne doit pas venir de vous; Dieu 
donnera quelque ouverture. Soignez toujours bien sa santé, car 
elle le mérite. 

Je vous laisse tout à fait de gouverner Derobert et le reste de 
celte affaire. Je lui ai écrit à Paris, je pense qu'il sera étonné 
de ce que vous avez obtenu. — Je désire fort de savoir des 
nouvelles de nos Sœurs de Valence. La Mère [M. -Hélène 
Guérin] est une colombe que j'aime chèrement; faites-lui mes 
recommandations, car je ne puis écrire. Votre sûreté n'est que 
trop ample. — Mille remercîments de la poudre; croyez qu'en 
tout ce qui sera possible nous vous servirons toujours et de 
grand cœur. Rien ne me manque que le temps et la force d'é- 
crire de ma main, étant incommodée de le faire. 

Voilà une bonne croix pour votre maison que cette petite 
nièce, car si M. de la Faye ne la veut retirer avec franchise, 
vous gâterez tout vers lui; il le doit toutefois à cause du mal 
caduc, cela étant contre la Règle. Ce mal surprenant effraye à 
merveille les filles. Nous avons toujours fait renvoyer celles qui 
s'en sont trouvées atteintes. Pour son innocence, je la garde- 
rais, mais sans lui donner l'habit; car assurément il ne faut 
pas obliger aux vœux celles qui ne sont pas capables de les ob- 
server. De vrai, ma fille, si ce mal ne peut guérir, il faut trou- 
ver moyen de s'en défaire dextrement avec un peu de loisir. — 
Croyez, ma très-chère fille, que ce me serait une consolation 
incomparable de vous revoir encore une bonne fois; mais il 



1VHHHH 



ANNÉE 1629. 361 

faut attendre que Dieu le veuille, car je ne sais s'il plaira à Dieu. 
Ma très-chère fille, en vérité, je suis toute vôtre. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLXIX 

A LA SOEUR MARIE-JACQUELINE COMPAIM 



A MO\TFEHIU\D 



[Annecy. 1629. 



La Sainte se réjouit de l'élection de la .Mère de Préchonnet. 
vive -j- jésus! 

Ma très-chère fille, 

Je me réjouis de tout mon cœur avec vous du bonheur que 
j'espère qui viendra à voire maison de la bonne éleclion qu'elle 
a faite; car cette chère Mère a le vrai esprit de la Visitation. 
Dieu donc en soit béni! Mais il faudra faire ce que j'écris, ce 
me semble : vous le verrez dans sa lettre el [dans celle] de notre 
Sœur assistante, comme aussi ce qui touche l'élection. Il n'y a 
rien dans l'Institut de contraire à ce que les Supérieurs, les uns 
et les autres ont fait el feront en cela. Je dis ce que notre Bien- 
heureux Père a fait ici : si un évèque faisait le semblable, je ne 
conseillerais pas aux Religieuses de lui montrer de la mé- 
fiance. 

Mon Dieu! que vous faites sagement de ne laisser dire cette 
nouvelle des bains dans votre communauté; nulle ne le sait 
céans que celle qui écrit sous moi, car, ma pauvre très-chère 
fille, je me sens grand'peine d'écrire de ma main. Vous verrez 
tout dans la lettre que j'écris à notre chère Sœur la Supérieure ; 
faites bien ensemble ce que je lui mande. Dieu, par sa bonté, 
vous continue ses chères grâces, jusqu'au comble de l'extrême 
perfection où sa Providence vous a destinée; car, ma fille toute 
chère, mon cœur.... [le reste est illisible]. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. 



362 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



■ 



LETTRE CMLXX 

CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION 

Situation du monastère d'Annecy pendant la peste. Précautions prises 
pour le préserver de l'épidémie. 

vive -f JÉSUS ! 

Annecy, 6 décembre 1629. 

Maintenant que nous voici sur la fin de l'année, ma très- 
chère fille, il vous faut bien dire un peu de nos nouvelles, qui, 
grâce à Dieu, sont très-bonnes, sa divine Bonté ayant, comme 
nous pensons, préservé cette maison du mal qui l'a si fort en- 
vironnée. La ville n'en est pas encore entièrement purgée, 
quoiqu'il y arrive peu de mal; mais cela nous tient toujours 
dans notre prison, et fait que le pauvre peuple souffre des né- 
cessités et misères très-grandes. C'est pourquoi nous le 
recommandons de tout notre cœur à vos prières et toutes les 
autres misères et nécessités publiques; car, selon que les 
hommes jugent, si Dieu n'y pourvoit selon la grandeur de ses 
miséricordes, ils pensent qu'elles seront encore plus grandes 
l'année prochaine que celle-ci. Mais, pour moi, j'espère que 
sa douce Bonté fera abonder les biens où tant d'afflictions ont 
régné, et ont été reçues par plusieurs avec beaucoup de sou- 
mission et d'actions de grâces. 

Pour celte maison, il me semble qu'elle n'a pâti ni au corps 
ni en l'esprit; rien du nécessaire pour l'entretien de la vie ne 
nous ayant manqué, grâce à la divine Bonté, nos jardins ayant 
suppléé à tout plein de petits besoins, excepté que nous avons 
eu faute de tassines et de verres, que nous avons été contraintes 
de boire dans les grandes salières de bois et des tasses de confi- 
tures, et qu'ayant distribué une partie de notre provision de 
blé aux pauvres, il nous a manqué dès le mois de septemhre 
que nous avons eu grande peine d'en avoir jusqu'à maintenant, 



ANNEE 1629. 363 

si qu'il a fallu manger de gros pain, ce que nos chères Sœurs 
ont fait fort allègrement. Et quant à l'esprit, je les ai toujours 
vues dans leur tranquillité ordinaire, sans qu'il soit jamais 
paru dans la communauté aucun effroi, trouble, ni appréhen- 
sion; ains elle a cheminé exactement et sans retranchement de 
chose quelconque dans les exercices ordinaires de notre voca- 
tion, avec sa paix et sa joie accoutumées, bien que souventes 
fois nous avons eu des occasions de honnes et fortes alarmes, 
tant dedans que de la part de ceux de dehors. Nous pensâmes 
être des premières prises, car [le maître] de la maison où le 
mal commença (et y fut assez longtemps sans que l'on s'en 
aperçût) était charpentier et travaillait céans avec ses seri/ileurs , 
et on leur apportait leur vivre de là dedans, lequel notre 
Sœur portière maniait et leur donnait; et même, les Sœurs 
allaient parmi eux pour la charpenterie nécessaire au paradis 
[ou reposoir de l'église], jusqu'au jour qu'ils furent enfermés, 
que le maître n'était pas venu, mais seulement son valet, qui 
trouva le soir la porte fermée chez lui, quand il s'en retourna. 
Diverses autres fois, la divine Providence nous a préservées 
du péril éminent de ce mal, où des hons ecclésiastiques, qui 
venaient dire la messe céans, nous ont mises, en étant déjà 
quelque peu atteints. Or, comme on l'appréhende et s'en 
étonne-t-on extrêmement en ce pays, dès qu'il fut découvert à 
la ville, toutes les personnes de qualité, magistrats et bourgeois 
se retirèrent aux champs, de sorte qu'elle demeura entière- 
ment destituée de tout secours, hormis de celui que Dieu y 
pourvut par l'entremise de Mgr de Genève et des syndics. Mais 
je crois que notre Sœur la Supérieure de Chambéry vous a déjà 
écrit comme ce bon et digne prélat a assisté son peuple, non- 
seulement de ses moyens qu'il leur a départis avec abondance 
et charité incroyables, mais encore de sa personne, administrant 
les sacrements, visitant et consolant les pestiférés, et y em- 
ployant aussi les ecclésiastiques de sa maison, dont M. de 



364 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Boisy, son neveu, et l'un de ses aumôniers en sont morts. Et 
dès lors, voyant que le mal était si enflammé, on fit sortir 
presque tous ceux qui étaient restés dans la ville, et les envoya- 
t-on en cabane par les montagnes afin de la pouvoir plus tôt 
nettoyer, et par ce conseil que Dieu donna, il y resta peu de 
personnes, et l'on sauva la vie à plusieurs. 

Mais il faut que nous vous disions un peu par le menu 
comme nous nous sommes comportées en celle occasion de la 
maladie, afin que vous nous disiez ce en quoi nous avons manqué. 
Premièrement, quand nous vîmes que le mal s'échauffait, nous 
fîmes prier les ecclésiastiques qui venaient dire la sainte messe 
céans, de s'en abstenir; et par l'avis de Mgr de Genève, l'on fit 
mettre un autel proche de la grande porte de l'église, où les 
seuls ecclésiastiques de sa maison disaient messe, et le peuple 
l'entendait depuis la rue, de sorte qu'il n'y avait plus que ce 
digne prélat qui la dît au grand autel. Nous fermâmes aussi 
notre parloir à toutes sortes de personnes, excepté à lui et à 
ceux de sa maison, qui était bien la plus exposée de la ville, et 
celle dont la communication nous mettait au plus grand péril; 
car non-seulement il administrait les sacrements aux malades 
avec ses prêtres, mais aussi tout le reste de sa famille était em- 
ployé à distribuer les aumônes, que sa maison et la nôtre fai- 
saient aux pestiférés et enfermés. Mais quel moyen, ma très- 
chère fille, de voir ce bon et digne prélat se priver, comme il 
voulait faire, de la seule consolation qui lui restait de se venir 
un peu soulager céans de l'extrême douleur que son âme souf- 
frait, pour la grande compassion qu'il portait à son pauvre 
peuple, qu'il voyait si affligé? 

Outre que c'eût été nous priver d'une très-rare consolation 
que nous recevions, voyant la grandeur de son courage et de son 
zèle au bien des âmes, ce qui nous fortifiait et aidait merveil- 
leusement à faire le total abandonneront de nous-mêmes entre 
les bras de la divine Providence, à laquelle, comme vous voyez, 



ANNÉE 1629. 365 

par ce pelit récit, nous avons l'entière obligation de la conser- 
vation de ce monastère et aux prières de notre saint Père, au- 
quel, après Dieu et la Sainte Vierge, nous avions toute notre 
confiance. 

Pour le reste de l'extérieur, nous avons usé de toutes les pré- 
cautions possibles : car nous fîmes provision de quantité de 
farine et de bois pour chauffer le four, et retirâmes au dedans 
une de nos Sœurs tourières pour faire le pain et les lessives; 
les autres deux furent laissées à Nouvelles, qui est ungrangeage 
que nous avons à un petit quart de lieue de la ville, d'où elles 
nous apportaient ce qu'elles pouvaient par-dessus le lac, de 
sorte que nous ne faisions prendre chose quelconque dans la 
ville; et de crainte que nos chats qui y allaient ne nous appor- 
tassent le mal, nous les finies tuer. Or, comme les gens de chez 
Mgr l'évèque venaient souvent céans, nous fûmes contraintes 
de laisser une bonne et vertueuse prétendante, qui a trois sœurs 
qui ont pris l'habit en ce monastère, dehors au tour pour leur 
ouvrir la porte; mais certes elle y mourut, sans autre apparence 
de peste que quantité de tac qu'elle jeta depuis qu'elle fut 
morte. L'on fit venir une femme de la ville pour la servir, que 
nous laissâmes faire sa quarantaine dans le parloir. — Nous fîmes 
aussi dès le commencement serrer les plus précieux ornements 
de la sacristie dans une chambre bien cachetée, avec tous les 
meubles et habits dont on n'avait pas nécessité présente, don- 
nant dehors ceux qui étaient nécessaires pour dire la sainte 
messe, lesquels nous ne relirions point, ains notre clerc les 
serrait; et ne prenait-on que les burettes, encore avec du papier 
ou quelques feuilles d'herbes pour les jeter dans l'eau avant 
que de les toucher, et de même faisait-on de tout ce qui venait 
de dehors, que l'on parfumait, ou quand c'étaient des ustensiles, 
comme ce que l'on rapportait devers M. Michel , notre confes- 
seur, qui a toujours son vivre de céans, on le mettait dans l'eau, 
et ne louchait-on le tout qu'avec du papier. 








366 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

L'on avait donné obéissance aux Sœurs, que dès que quel- 
qu'une se trouverait mal, pour peu que ce fut, elle en avertît et 
se retirât en une chambre destinée à cela, hors du commerce 
des Sœurs; plusieurs desquelles ont eu des grandes enflures de 
cou, des grosses gales au visage, qu'on ne savait si c'étaient des 
charbons, des accès de fièvre, des grands maux de cœur et dé- 
voiements d'estomac et semblables, qui donnaient doute que ce 
ne fût le mal contagieux. Quand cela était, l'on destinait tout 
promptement deux Sœurs pour leur service, lesquelles, après 
avoir pris la bénédiction de la Supérieure, allaient gaiement 
prendre le lit de la malade, qu'elles enveloppaient entièrement 
dans la couverture, puis nettoyaient et parfumaient entièrement 
sa cellule, y laissaient un gros parfum, ouvraient la fenêtre et 
fermaient la porte; et quand elles emportaient ce qu'elles y 
avaient pris, deux Sœurs allaient, éloignées, l'une devant, 
l'autre derrière, avec du grand parfum, les portes dès cellules 
et lieux où elles passaient étant toutes fermées. Incontinent 
aussi, on faisait bien parfumer tout le monastère, et les Sœurs 
auxquelles on faisait prendre quelque préservatif plus spécial. 
Et bien que deux ou trois fois l'on eût beaucoup plus de proba- 
bilité que le mal y était, néanmoins je n'en ai jamais vu de 
l'étonnement parmi nos Sœurs, qui prenaient leurs petits re- 
mèdes fort joyeusement, chacune se tenant dans la disposition 
du départ, comme elles en étaient averties; car nous étions 
résolues de ne pas exposer notre bon et vertueux confesseur, et 
que si quelqu'une eût eu besoin de se confesser, il l'eût ouïe, 
mais de loin; et, pour les communier, il eût mis le Très-Saint 
Sacrement entre deux petites lèches [franches] de pain, puis 
l'eût posé sur le lieu préparé à cela, où celle qui servait les 
malades le fût venu prendre le plus révéremment qu'elle eût 
pu; car c'est ainsi que l'on confère les sacrements en ce pays 
aux pestiférés. Nous nous étions aussi pourvues de préservatifs 
et remèdes requis à ce mal, et de l'intelligence nécessaire pour 









ANNÉE 1629. 367 

les appliquer; parce que pour médecin et chirurgien il n'en 
fallait point attendre ici, ni penser de faire entrer personne 
pour faire la fosse au cas de mort : nos Sœurs l'eussent faite 
elles-mêmes en un lieu fort reculé dans le jardin que nous 
avons hors l'enceinte de la ville, et qui est néanmoins dans 
notre enclos. 

Je ne veux pas oublier de vous dire ici le grand courage 
avec lequel nos Sœurs s'étaient résolues de s'assister l'une 
l'autre, et comme elles s'y sont toujours offertes avec tant de 
franchise et de cordiale charité, qu'elles en ont [donné] beau- 
coup de consolation et une entière satisfaction, non-seulement 
à la maison, mais aussi à Mgr de Genève, et à tous ceux qui 
l'ont su. Nous avons été en grand péril pour ce qui était de 
l'eau, n'en ayant que celle d'un beau canal courant, qui sort du 
lac, au long duquel est posé l'hôpital des pestiférés, et l'on y 
avait mis les cabanes de ceux qui faisaient quarantaine, entre 
lesquels plusieurs mouraient fout proche du monastère, en 
sorte que tout se purifiait et nettoyait en cette même eau; c'est 
pourquoi nous en faisions prendre dès la fine aube du matin ce 
qu'il nous en fallait pour tout le jour. L'on prenait quelques 
petits préservatifs après la messe qui se disait à la fin de Prime, 
et le reste de l'Office à l'heure ordinaire. Pendant les grandes 
chaleurs, nous fîmes séparer les Sœurs en deux chœurs : les 
unes disaient l'Office au chapitre, et les autres au chœur, se- 
maine par semaine, et ne s'assemblait-on que pour la 
messe. 

Aux récréations et assemblées, il y avait ordonnance de se 
tenir un peu séparée l'une de l'autre et en se parlant faire de 
même. Nous ne prenions point d'eau bénite que dans nos cel- 
lules, où celles qui font la visite le soir et le matin n'entraient 
point. L'on ne changeait point aussi les serviettes au réfectoire, 
et chacune laissait le reste de son pain plié dedans. Tous les 
matins et le soir une Sœur portait du parfum par les cel- 



363 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Iules, au cliœur et par le monastère, et l'on ne baisait point 
terre ni la main de la Supérieure. 

Pour les prières extraordinaires que nous avons faites, tous 
les jours après la messe, nous disions la Stella cœli, le verset et 
Voremus. C'est une prière que l'on tient être très-agréable à la 
Sainte Vierge, et que nous disons toujours de bon cœur tandis 
qu'il y a bruit de peste au pays. Outre cela, après None on 
disait ses litanies, le Sub tuum et Voremus Défende, quœ- 
sumus. 

Nous faisions fort souvent des neuvaines de processions en 
divers oratoires, et nos Sœurs en firent deux particulières par 
le cloître, pieds nus et la corde au cou , avec tant de dévotion, 
qu'elles liraient des larmes des yeux de celles qui les considé- 
raient, et à la fin elles allaient faire une forte discipline d'un 
Miserere. Mais tout cela se faisait y étant excitées plus par la 
commisération que nous avions de la grandeur de l'affliction du 
peuple, et pour la conservation de notre bon prélat, que pour 
celle de cette maison; et il semblait que celte manière de 
prier était utile et agréable à Dieu. Mais spécialement nous re- 
marquâmes de l'efficace aune neuvaine de processions où nous 
allions premièrement en l'oratoire de Notre-Dame, puis en 
celui de notre Bienheureux Père, implorer leur secours vers 
Notre-Seigneur; et de là nous montions en celui du Calvaire, 
où l'on disait une antienne de la Sainte Croix, et la Supérieure 
le Respice, quœsumus : et, de vrai, j'ai reconnu que nos Sœurs 
faisaient ces dévotions avec grands sentiments de piété et com- 
passion envers le peuple. Nous dédiâmes aussi nos infirmeries 
que l'on a bâties nouvellement sur le jardin, à sainte Anne, à 
saint Sébastien et à saint Roch , et y portâmes leurs images 
processionnellement, lesquelles la Supérieure attacha en chaque 
étage, et y dit les antiennes et oremus propres en chaque lieu. 
Outre cela, la communauté a jeûné deux fois, c'est-à-dire trois 
tous les jours, on-a fait deux fois le tour; et celles qui jeûnaient 




ANNÉE 1620. 369 

faisaient la sainte communion, des pénitences au réfectoire, 
la discipline et demi-heure d'oraison extraordinaire. 

Voilà, ma très-chère fille, ce qui s'est passé ici durant cette 
tribulation, pendant laquelle nous avons connu quelque chose 
de la valeur de l'affliction, et des grands biens que Dieu cache 
sous son écorce, qui parait si dure aux yeux du monde, mais 
qui est abondante en ses fruits. Car il faut confesser ingénu- 
ment qu'elle contient les vrais et plus riches trésors qui se 
puissent trouver en la vie spirituelle, et desquels, si nous 
avions le goût un peu bien affiné, nous savourerions la douceur 
et le prix qui est inestimable, et incomparablement plus dési- 
rable que tous les contentements et consolations que celte vie 
puisse fournir. 

Nos monaslères nous ont témoigné en cette occasion une 
charité si cordiale, et nous ont assistées de leurs prières avec tant 
d'affection, que cela nous adonné une consolation très-particu- 
lière et beaucoup de sujets de bénir Dieu, de voir des fruits si 
suaves de la sainte union qu'il a répandue parmi nous. Sitôt 
que nos très-chères Sœurs les Supérieures de Paris et la digne 
et très-vertueuse fondatrice du premier monastère eurent appris 
la nouvelle que la peste était ici, elles envoyèrent prompte- 
ment un homme exprès, avec force préservatifs contre ce mal, 
et chacune trois cents livres pour nous secourir, si nous en 
avions besoin. Mais cela se fit par un amour si véritable et une 
participation de nos afflictions si grande, que jamais cette 
charité ne se peut assez estimer, ni ne se peut et doit oublier- 
car certes elles pâtissaient plus que nous, par la grandeur de 
l'appréhension que leur charité leur faisait avoir qu'il ne nous 
arrivât du mal. 

Nos monaslères voisins nous ont aussi rendu tout le secours 
et assistance de leurs biens qu'ils ont pu, selon leur pays. El 
pour nos très-chères Sœurs de Lyon, que n'ont-elles pas fait en 
celle occasion? Combien ces deux bonnes Mères nous ont-elles 









370 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

envoyé de messagers exprès avec quanlilé de choses pour notre 
soulagement, et des préservatifs des plus exquis que je pense 
qui fussent dans Lyon! Et la bonté du cœur de ma très-chère 
Sœur la Supérieure du premier monastère, qui, sachant l'ex- 
trême pauvreté et nécessité du peuple et voyant que sa maison 
n'avait pas sujet de faire des aumônes, en eut une si grande 
commisération qu'elle nous écrivit qu'elle désirait que nous 
employassions pour elle jusqu'à trois ou quatre cents écus pour 
le secourir, charité cordiale et qui me console extrêmement. 
Car il faut dire ici en passant que le défaut de commerce et 
d'assistance, qui a tout à fait manqué ici, a réduit non-seule- 
ment les pauvres, mais aussi ceux qui avaient bien de quoi 
s'entretenir avant la maladie, à une telle et si grande nécessité 
qu'il fallait départir l'aumône à tous, et faut encore continuer 
jusqu'à ce que Dieu y donne bénédiction, par l'entier rétablis- 
sement de la santé et le retour des magistrats et bourgeois. 

Mais avant que je finisse celte lettre, je vous vais dire tout 
confidemment quelque chose de la bonté et vertu de nos 
Sœurs. Nous n'avons que deux novices, et sommes quarante- 
trois professes, entre lesquelles il y en a plusieurs qui ont de 
bons talents et dispositions pour rendre du service à la Reli- 
gion, et toutes vivent avec un respect et union si cordiale, et 
leur récréation et conversation est si gracieuse et suave, que je 
vous assure, ma très-chère fille, qu'il y a de la consolation à 
les voir Elles sont fort pures et égales, et marchent, grâce à la 
divine Bonté, gaiement et fidèlement dans l'exacte observance 
et aiment fort leur vocation, en laquelle elles vivent avec beau- 
coup de paix et contentement, et sont grandement affectionnées 
à l'oraison : aussi n'en perdent-elles point des extraordinaires 
que la Règle permet, si ce n'est par vraie nécessité. Elles disent 
fort bien l'Office, et, ce me semble, selon le genre de notre 
Bienheureux Père, qui voulait qu'on le dît doucement et sur un 
ton fort médiocre. Bref, si je ne me trompe, c'est une troupe 



ANNÉE 1620. 37l 

très-aimable et bien digne d'amour et d'estime. Nous attendons 
encore le retour de quelques-unes de nos Sœurs qui viennent 
pour reprendre ici l'air du premier esprit [se retremper dans 
leur première ferveur]. 

Or sus, c'est bien tout dire, ma très-chère fille. Nous vous 
prions de faire un peu de part de ces nouvelles à nos chères 
Sœurs, et de leur dire qu'elles nous continuent toujours l'assis- 
tance de leurs prières et la cordiale dileclion qu'elles ont pour 
nous, qui les saluons très-chèrement, et leur souhaitons un saint 
accroissement en la parfaite observance, et l'abondance des 
plus riches bénédictions du ciel, étant, d'une affection incompa- 
rable, votre très-humble et indigne Sœur et servante en Noire- 
Seigneur, 

Sœur Jeanhe-Fhançoise Fhémyot, 
de la Visilalion Sainte-Marie. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilalion d'Annecy. 

Sainte J. F. de Chantai avait ajouté un post-scriptum particulier à 
chacun des exemplaires de la présente circulaire; les deux suivants ont 
seuls été conservés. 



A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BBÉCHARD 
Or sus, toute cette grande lettre ne me suffit; il f au l saluer 
le très-cher cœur de ma toute cordiale et (rès-aimée Sœur, de 
ma main, puisque je ne peux faire davantage, tant ma vue et 
mon estomac ont répugnance à me laisser écrire. Je suis marrie 
que ma grande lettre ait été perdue : je vous écrivais pour 
avoir votre avis sur notre union; maintenant j'écris une lettre 
toute de mes pensées et sentiments. L'on vous l'enverra, vous 
la considérerez, et puis m'écrirez vos pensées, car pour moi je 
ne sais rien de plus doux ni de mieux. L'on pourra dire que, 

24. 



372 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

s'il n'aura pas grande efficace, au moins ne fera-t-il pas de 
mal, et j'espère que celles qui auront l'esprit d'humilité et de 
l'Institut en tireront utilité. Enfin, rien de nouveau; mais nous 
serons très-heureuses si nous nous maintenons comme nous 
sommes. Il me tarde que si nous avions [l'histoire de] notre 
fondation d'ici, que nous commencerions à la mettre en ordre. 
Il faudra aussi que vous nous envoyiez celles de Moulins et de 
Riom : il y aura en cela prou besogne pour une chétive ou- 
vrière comme nous. Ma très-chère fille, je vous chéris de tout 
mon cœur et fais mille souhaits pour votre bonheur. 





A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MOMTHOUX. 

Voilà de nos nouvelles bien au long, ma très-chère fille; 
mais croyez que celles dont vous m'avez fait part simplement 
m'ont apporté une très-grande consolation . — Il est nécessaire de 
donner du repos et de la force à votre petit corps, le plus qu'il 
se pourra; et, pour cela, il faut un peu céder pour un temps au 
conseil de ne pas laisser votre esprit à des attentions si fortes. 
— Je crois en conscience [qu'on] ne doit pas renvoyer votre 
novice sur un soupçon du mal des écrouelles, sinon que vous 
fussiez assurée que sa race y fût sujette. 

Au reste, vous avez là une bonne croix en la maladie de ces 
pauvres filles. J'en suis bien marrie, car j'espérais qu'elles 
rendraient grand service à la Religion, surtout la seconde. Elles 
seraient bien heureuses d'aller toutes en paradis; mais peut- 
être que Notre-Seigneur les laissera encore pour accroître leur 
couronne par l'humilité et patience, et pour accroître aussi 
la vôtre, ma très-chère fille, et celles de nos Sœurs, par la cha- 
rité et support exercés envers elles; mais vous voyez par là 
comme nous sommes instruites à nous bien enquérir de la race 
des filles avant que de les recevoir. 



. - . *!*.. m -.■• 






*«.~ . 






ANNÉE 1629. 373 

Je vois que partout on se ressent des misères communes, 
en ce que vous me dites de votre pauvre ville. Vous ferez bien 
pourtant de tenir bon dans voire enclos, puisque, grâce à Dieu, 
vous y avez de l'air et de quoi vous étendre. S'il vous en arrive 
de la nécessité, je vous supplie, ma très-chère fille, d'avoir un 
grand soin de vous conserver et soulager, faisant pour cela ce 
que le médecin vous ordonnera. — Je m'assure que vous pensez 
à bien former les filles que vous jugez plus propres à vous suc- 
céder, afin qu'elles conduisent cette petite troupe par l'exacte 
observance et dans l'esprit de leur vocation, qui est humble, 
pauvre, simple et doux. Ma toute chère fille, c'est le seul trésor 
que je souhaite aux Filles de la Visitation, et je prie Dieu de le 
leur donner et conserver. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLXXI 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Justification de la Mère de Monthonx. — Combien les Filles de la Visitation doivent 

aimer la petitesse. 

vive -'- jésus! 
,. [Annecy, 1629.1 

Ma fille, 

Qui n'entend qu'une partie ne peut pas bien juger. Moi qui 
sais tout ce qui s'est passé pour le voyage des bains, je suis 
contrainte d'avouer que la pauvre Mère [deMonthouxJ n'a point 
de tort en cela, car Mgr l'é vèque de [Chartres] alla lui-même et lui 
commanda absolument. Elle n'osa pas regimber à son autorité, 
comme elle avait fait à celle du Père spirituel, lequel est toutefois 
si bon et si pieux qu'il ne la sollicita qu'après les Révérends 
Pères Jésuites, le Père recteur, les Pères Capucins, les Minimes 



>»Wta,i 



374 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et autres Religieux, lesquels conclurent enfin qu'elle y devait 
aller, et que nous n'étions pas plus austères que les Carmélites, 
les Capucines, les Feuillantines et les Filles du Calvaire qui y 
allaient dans de semblables maladies '. Et de fait, le jour qu'elle 
y arriva, les Feuillantines étaient sorties de la même chambre 
où elle fut logée : voilà son excuse légitime. C'est à nous main- 
tenant de voir ce que nous aurons à faire à l'avenir, selon Dieu et 
la raison, afin qu'il ne se fasse rien mal à propos. 

Je suis marrie que les filles tracassent tant pour la santé de 
leur Supérieure, surtout celles qui n'en ont point la charge. Il 
faut ôler cela; je l'avais déjà bien dit dans mes Réponses, et 
cependant on ne laisse pas de le faire. 

Je suis bien aise que notre Institut soit en bonne odeur dans 
Lyon comme il est partout, dont je loue Dieu; pourvu que 
nous nous tenions bien petites, Il ne manquera pas de se glo- 
rifier en notre bassesse. Je crains tant la perte de cet esprit, et 
que nous n'aimions le haut bout à l'avenir, que je me voudrais 
fondre pour empêcher ce mal. Je sais que vous n'aimez pas cela, 
et c'est une chose particulière pour laquelle je vous chéris si 
parfaitement que je sens bien que nos cœurs ont le même sen- 
timent, et qu'ils sont véritablement au Sauveur, auquel, de 
toutes les forces de mon âme, je demande incessamment la 
vraie grandeur pour les Filles de Sainte-Marie, qui est la très- 
saiute petitesse et le parfait anéantissement, et rien de tout ce 
que le monde estime grand et éclatant. Votre, etc. 




1 Des personnes mal informées avaient seules pu assurer à sainte de 
Chantai que les Religieuses des grands Ordres rompaient la clôture pour 
aller aux bains. De telles sorties n'étaient tolérées que dans les abbayes 
déchues de la régularité primitive. 




ANNEE 1629. 



375 



LETTRE CMLXXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLO.VAY 

AU PREMIER MOXJSTÈnE DE I.VOX 

Bonheur de l'âme qui s'oublie pour Dieu. — Affaires divcr 



VIVK -j- JKSUS! 



Ma très-chère fille, 



[.Annecy], 9 décembre 1629. 



Je suis bien aise que vous trouviez nos Réponses à voire rçré; 
mais je désire que vous les lisiez à loisir et les considériez de- 
vant Dieu, puis ra'écrire franchement ce qui vous semblera 
devoir être accru ou retranché, et cela simplement. — Votre 
retenue dans Lyon ne peut être blâmée où elle n'est pas sue; 
car aucun monastère ne la sait que celui de Grenoble, à qui l'on 
vous a refusée, ni aucune Sœur de l'Ordre que nos Sœurs les 
Supérieures du faubourg Saint-Jacques et celle de Chambéry. 
Ce ne sont pas telles nouvelles dont il faut avertir les maisons; 
je n'ai garde de me vanter de cela. Mais parce que non-seule- 
ment à Lyon, mais ailleurs, les fdles ont fait des remuements 
en telles occasions, j'ai dit franchement la vérité sur ce sujet, 
comme je devais. 

Oh! que nous serons heureuses, ma vraie fille, quand nous 
nous serons entièrement oubliées. Mon Dieu ! quand sera-ce 
que rien ne vivra plus en nous que votre pur amour? Ma fille, 
que je le désire! mais Dieu, qui voit ma lâcheté, ne me donne 
pas le loisir d'y penser comme il serait requis. Laissez-vous 
bien et sans réserve à son bon plaisir. Le moins que nous pour- 
rions nous mêler de nous serait le meilleur. — Non, ne dites rien 
de votre sortie de là; laissez cela à la Providence céleste. De 
vous avoir ici serait mon unique consolation ; mais je n'en ai 
m sens nulle ardeur ni empressement, grâce à Dieu. Non, 






376 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ne parlons plus du prochain qu'en bien ou pour son bien, sinon 

entre nous deux qu'il faut tout dire. 

Quoique vous m'assuriez que la chère Mère ne voit pas les 
lettres, si est-ce que je n'ose m'y assurer, et cela me tient en ré- 
serve en certaines choses. Maintenant, j'écrirais largement si j'en 
avais le loisir, car j'espère vous donner ma lettre par main sûre. 
Le bon PèreN. est à grand travail pour les affaires de notre saint 
Fondateur; je l'ai prié de vous parler et à ma Sœur de notre 
union. Selon que je l'entends, je la tiens nécessaire; si je puis, 
je lui en donnerai les mémoires, sinon je les enverrai après. Je 
désire qu'ils soient pesés et considérés devant Dieu, et qu'on les 
consulte plus avec notre saint Fondateur et les Saints qu'avec 
les hommes. Adieu, ma fille. 

[P. S.]. Je salue chèrement M. Brun; dites-lui que je lui 
mande qu'il est trop docte pour soutenir les respects qu'il veut 
rendre à qui ne les mérite pas, et que le nom de Mère étant 
plus simple et le propre de la Visitation, il me serait plus doux 
et honorable; mais au bout, pourvu que je sois écrite au livre 
de vie, le reste m'est indifférent, et j'aimerai toujours de tout 
mon cœur ce bon père-là. Je salue le P. Maillan chèrement; s'il 
pensait m'avoir écrit deux fois et que je lui doive réponse, je la 
ferais, mais je n'ai reçu qu'une lettre, par laquelle il nous accu- 
sait les nôtres. Je l'honore de tout mon cœur. — Je vous prie, 
ma fille, mandez-nous tout ce que vous vous pourrez souvenir de 
notre fondation de Lyon et des vertus de ma Sœur Marie-Renée 
[Trunel]. 

Conforme à l'original gardé aui Archices Je la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1629. 



377 



LETTRE CMLXXIII 

CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION 

La Sainte prescrit trois moyens pour conserver l'Institut en sa ferveur primitive : 
union avec Dieu par la fidélité à pratiquer la Règle telle que l'a donnée saint 
François de Sales; union et conformité au monastère d'Annecy, par un confiant 
recours et une respectueuse déférence ; union mutuelle de tous les monastères, 
par une cordiale ckariié a s'entr'aider dans le besoin. 

vive -j- Jésus! 

Annecy, 10 décembre 16>9. 

Mes très-chèhes et bie.v-aimées Soeurs, 
Je supplie le divin Sauveur de nos âmes d'être notre lumière 
et amour éternellement ! Me voyant proche de mon année 
soixantième, et dans la continuelle incertitude de notre passage 
en Piémont, et d'ailleurs sollicitée, et dès longtemps, de plu- 
sieurs personnes de piété affectionnées à notre Congrégation, 
de procurer quelques moyens d'union, et, pour dire tout, 
pressée de ma propre conscience, j'ai cru, pour ne pas lui 
manquer de fidélité et à notre cher Institut, que je devais sans 
plus larder vous dire sincèrement mes pensées sur ce sujet, 
que j'ai fort recommandé et fait recommander à Noire- 
Seigneur. 

J'ai considéré plusieurs fois les avis qui nous ont été donnés, 
mais je ne vois pas qu'ils nous soient convenables. Il n'est pas 
besoin, ce me semble, mes très-chères Sœurs, d'inlroduire des 
choses nouvelles entre nous, mais seulement de nous maintenir 
fermement en l'état oùnous sommes par les mêmes moyens que 
la divine Providence a établis dans notre Institut, y persévérant 
ci-après comme nous avons fait ci-devant. Trois choses se sont 
par la grâce de Dieu, constamment pratiquées : la première, la 
parfaite observance en tous les monastères de la Visitation des 
choses de l'Institut, comme elles ont été données et établies 
par notre saint Fondateur en ce monastère d'Annecy, progéni- 






378 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

teur de tous les autres. — La deuxième, l'union et la confor- 
mité en tout et partout avec lui, recevant de sa part non-seule- 
ment les institutions, coutumes et manières de faire, mais aussi 
l'intelligence pour la pratique d'icelles, et l'éclaircissement des 
difficultés qui arrivaient aux monastères, et ce, par mon entre- 
mise, qui en ai presque toujours été Supérieure, toutes les 
Supérieures ayant un spécial rapport, confiance et communi- 
cation avec nous pour cela. Et ceci est le lien extérieur par 
lequel Notre-Seigneur nous a tenues liées ensemble, joignant et 
unissant tous les monastères à celui-ci, comme les enfants à 
leur mère, pour ne faire de tous qu'une seule Congrégation. — 
La troisième chose qui s'est pratiquée, c'est une grande com- 
munication, union et bonne intelligence entre les monastères, 
accompagnées d'une promptitude à s'entr'aider les uns les autres 
dans leurs besoins, avec une dilection et cordialité nonpa- 
reilles, ce qui rend une merveilleuse édification ; et tout ceci 
sans autre obligation ni lien que celui de la très-sainte charité, 
et de l'amour et révérence que nous portons aux intentions de 
notre saint Fondateur. En quoi se voit clairement, et par les 
fruits et bénédictions qui en sont arrivés aux monastères, que 
c'est une institution et ouvrage de Dieu, et un effet du soin et 
delà spéciale conduite de sa divine Providence sur cette petite 
Congrégation, en laquelle aussi notre Bienheureux Père a jeté 
tous les fondements et tiré ses maximes. 

Voilà, mes très-chères Sœurs, les trois choses èsquelles nous 
devons persévérer, si nous voulons conserver notre union et 
conformité et l'esprit saint de notre vocation. Je les crois être 
pour cela d'absolue nécessité, et que si nous les quittons ou 
nous relâchons, nous changerons bientôt et d'esprit et d'union, 
et nos monastères, à faute de ce recours, demeureront sans as- 
sistance en leurs besoins, que je sais toutefois ne leur pouvoir 
être donnée avec telle utilité que par celles du même Institut, 
et plusieurs de nos maisons pourraient bien rendre témoignage 



fv-ïï, 



***j-. 



ANNEE 1629. 379 

de cette vérité, l'ayant expérimentée à leur grand profit et con- 
solation. Que si quelque monastère n'a pas eu ce besoin, il 
n'est pas exempt pour cela de l'avoir un jour. Et ceci est un 
des principaux fruits de notre' union. 

Un autre que je trouve encore plus important, c'est la conser- 
vation de notre esprit; car je vous dis, mes très-chères Sœurs, 
que si nous n'y prenons garde, et de près, qu'en prenant les in- 
structions des personnes de différente vocation, et communi- 
quant beaucoup avec elles,, nous prendrons aussi leur esprit, 
ce qui fera périr celui de notre saint Fondateur, qui est le trésor 
précieux qn'il nous a laissé. C'est pourquoi je vous supplie, 
mes très-chères Sœurs, tenons-nous bien unies, liées et serrées 
ensemble; nous n'avons pas besoin de doctrine pour l'explica- 
tion des choses de l'Institut, mais d'une fidèle et simple obser- 
vance au pied de la lettre. Les instructions ne nous manquent 
pas : notre Bienheureux Père en a laissé suffisamment. Il faut 
seulement nous les appliquer et nous en rendre savantes et très- 
intelligentes par la pratique. Si nous faisons cela, nous aurons 
rarement nécessité de les chercher ailleurs. Néanmoins, s'il 
nous arrive quelque difficulté, prenons l'avis de nos Sœurs voi- 
sines et plus expérimentées aux choses de l'Institut; et si la 
chose ne presse pas, recourons au monastère d'Annecy comme 
à la source, et, par ce moyen, vous conserverez votre esprit et 
conformité; ce que je ne dis pas pour forclore les avis qu'il 
faut prendre selon la Règle et en des occasions de nécessité ou 
de sujets qui surpassent la capacité des filles. Or, il me semble, 
mes très-chères Sœurs, que je vois dans vos esprits une seule 
difficulté en ceci, qui est de continuer votre spéciale commu- 
nication, après moi, à celles qui seront Supérieures de ce mo- 
nastère, vous semblant que vous n'y pourrez pas avoir l'amour 
ni la confiance que Dieu et la bonté de vos cœurs vous ont fait 
avoir en moi. Mais, hélas! mes très-chères Sœurs et mes filles 
bien-aimées, ne craignez point cela, car la main de Dieu n'est 



■ 



■ 









380 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

point accourcie sur nous. Soyez assurées que si, avec humilité 
et simplicité, vous suivez le train dans lequel II vous a mises, 
Il pourvoira toujours ce monastère de si bonnes Supérieures, si 
solides en la vertu de notre vocation et si affectionnées et zélées 
à sa conservation, que vous en recevrez toute satisfaction et 
contentement, et incomparablement plus grand que vous ne 
l'avez reçu de moi, qui, par ma misère et infidélité, me suis 
rendue indigne de recevoir les grâces que Dieu m'avait desti- 
nées à votre considération et pour votre utilité. Que donc rien 
ne vous arrête ni empêche de suivre votre train ordinaire, je 
vous en supplie, mes très-chères Sœurs, et soyez assurées, je 
vous le dis encore, que si vous conservez par amour ce que 
Dieu a établi par notre saint Fondateur, pour le bien commun 
de notre Ordre, vous en recevrez autant et plus de bénédictions 
ci-après, que vous en avez reçu ci-devant. 

Voilà ce que j'avais à vous dire, mes très-chères Sœurs, 
avant mon départ de cette vie : je le mets devant Dieu et devant 
vous; conservez-le et vous y affermissez le plus solidement qu'il 
vous sera possible, je vous en supplie et vous en conjure de 
toutes les forces de mon âme, et par le saint amour et respect 
que je sais que vous portez à toutes les volontés et intentions de 
notre saint et Bienheureux Père, lesquelles vous sont claire- 
ment manifestées tant au Coutumier que par ses propres paroles, 
que je rapporte fidèlement dans mes Réponses, afin que, par ce 
moyen, il n'y ait jamais dans tous les cœurs et monastères de la 
Visitation que son seul esprit, vivant dans les mêmes obser- 
vances. Je supplie notre bon Dieu que, par les intercessions de 
sa très-sainte Mère et de notre Bienheureux Père, Il vous con- 
firme en ceci. J'ai confiance qu'il le fera, puisque ce cher et 
petit Institut a l'honneur et le bonheur d'appartenir si entière- 
ment à cette glorieuse Dame, et qu'il est l'une des perles plus 
précieuses de la couronne de son très-humble et fidèle ser- 
viteur, notre très-débonnaire Père. 



ANNÉE 1G29. 381 

Il me vient dans le cœur de vous dire, mes Irès-chères Sœurs, 
que vous devez avoir un grand soin de porter suavement Mes- 
seigneurs nos prélats et supérieurs à une grande affection à 
notre Institut, afin qu'ils joignent leurs cœurs à sa conservation, 
et de notre sainte union et conformité, et il faudra obtenir d'eux 
qu'ils accordent volontiers dans les occasions les congés néces- 
saires aux Religieuses qui sont es monastères de leur juridiction 
pour aller secourir et assister, selon que les Règles et le saint 
Concile le permettent, les autres monastères qui les demande- 
ront en leurs besoins (et ceci est nécessaire), mais spécialement 
qu'ils relâchent avec facilité celles que le monastère d'Annecy 
pourrait élire pour Supérieures; car il doit toujours faire 
choix des plus intelligentes et solides en la vertu de l'Institut, 
afin que cette maison qui doit servir de modèle aux autres soit 
toujours si bien conduite, que l'exacte observance y soit en sa 
parfaite vigueur et qu'elle puisse aussi répondre mûrement et 
utilement aux monastères qui s'adresseront à elle, et les servir 
selon tout le pouvoir de celui-ci, comme il a toujours fait. 

Je ne m'aperçois pas que je suis importune en ma longueur. 
Pardonnez-moi, mes très-chères Sœurs, et impétiez de la di- 
vine miséricorde un parfait anéantissement de moi-même. Je la 
supplie de faire abonder sur vous les plus riches trésors de ses 
grâces, et qu'il lui plaise tenir toujours sous sa protection cette 
chère petite Congrégation, que je recommande et laisse de tout 
mon cœur au plus secret de sa douce Providence, avec tous les 
soins et affections qu'il m'a donnés pour elle. Je demeure 
d'une affection incomparable et toute sincère, après vous avoir 
derechef conjurées de tout mon cœur de persévérer dans le train 
où vous avez cheminé sous la conduite de notre Rienheureux 
Père et depuis son décès, mes très-chères Sœurs, votre très- 
humble et indigne Sœur et servante en Notre-Seigneur. 

Sœur Jeanne-Françoise Frémtot 

de Ja Visitation Suinle-Marie. 
Dieu soit béni! 









382 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE CMLXXIV 

CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION » 

Même sujet. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 1629 ] 

Mes très-chères Soeurs, 

Il y a longtemps que plusieurs de Messeigneurs nos prélats 
et grand nombre de bons serviteurs de Dieu nous sollicitent de 
penser à quelques moyens pour entretenir notre union et con- 
formité, et même plusieurs ont eu quelques pensées sur ce 
sujet, et communément chacun dit que si l'on n'en établit un 
entre nous, notre esprit se perdra dans peu d'années. L'on 
nous en a proposé plusieurs : les uns hors de nous, ce qui, à 
mon avis, nous ruinerait et offenserait l'autorité de Messei- 
gneurs nos prélats, ce que nous ne pouvons ni ne devons jamais 
souffrir; les autres en nous-mêmes, mais avec certaines forma- 
lités si éloignées, ce me semble, des intentions de notre Bien- 
heureux Père, ou du moins de la manière qu'il a tenue en l'éta- 
blissement de tout l'Institut, que nous ne les avons su goûter. 

Nous avons beaucoup recommandé et fait recommander 
celte affaire à Notre-Seigneur. Rien ne nous semble compa- 
rable, selon la faiblesse de mon jugement, que de nous main- 
tenir dans le train où nous sommes, par la fidèle conservation et 
pratique des moyens que la divine Providence a établis pour 



1 En comparant cette lettre avec la précédente, il est évident qu'on y 
retrouve des idées identiques, ce qui donnerait lieu de croire que l'une 
n'est que l'ébauche de l'autre. Toutefois, l'original de cette lettre CMLXXIV, 
étant écrit et signé'de la main de la Sainte, a droit de figurer dans la pré- 
sente publication. D'autre pari, la Mère de. Blonay, et après elle tous les 
éditeurs de la correspondance de sainle de Chantai, ayant fait paraître la 
lettre ci-devant, il n'a pas été possible de la retrancher de cette collec- 
tion. 



ANNÉE 1629. 383 

cela dans notre Institut, et lesquels s'y sont constamment prati- 
qués dès notre commencement jusqu'à maintenant, qui ne sont 
autres, après ce grand et universel moyen d'union, que notre 
Bienheureux Père nous marque dans le Coulumier, de la fidélité 
quechaqueSœurdoit avoir en son particulier et toutes en géné- 
ral de s'unir à Dieu par l'exacte observance, sinon, dis-je, que 
tous les monastères de la Visitation persévèrent invariablement 
par ci-après, comme ils ont fait ci-devant, à se tenir unis et 
conformes à celui d'Annecy en toutes les règles, constitutions, 
coutumes, cérémonies et manières de faire qui y ont été intro- 
duites par notre saint Fondateur, reconnaissant toujours et à 
jamais ce premier monastère pour leur mère et matrice, comme 
il l'est en effet, et que de lui ils prennent l'intelligence des 
choses de l'Institut, et l'éclaircissement sur les doutes qui 
pourraient arriver en la pratique d'icelles. Et que l'on persévère 
aussi en la cordiale communication et bonne intelligence les 
unes avec les autres, mais surtout avec la Mère de ce monas- 
tère, par un particulier rapport et toute spéciale confiance et 
communication, non-seulement pour les choses susdites, mais 
aussi pour les difficultés qui se peuvent rencontrer en la con- 
duite des âmes, et en mille occasions que la sainte humilité et 
amour cordial peuvent suggérer pour l'entretien de ce com- 
merce; car celte pratique de prendre les avis dans l'Institut 
même est si nécessaire pour conserver notre esprit et empê- 
cher que les communications étrangères ne le fassent périr, 
qu'elle ne se peut garder trop fidèlement. 

J'ai vu arriver tant de profit de la bonne intelligence qui est 
entre nous pour le bien universel de l'Institut, et tant de béné- 
dictions et utilités à des maisons particulières, que jamais je ne 
saurais assez dire ni exagérer combien il nous est important et 
je dis nécessaire de la continuer fidèlement. J'ai si claire con- 
naissance de ceci que j'aurais de grands scrupules et reproches 
de conscience, si je ne conjurais de tout mon cœur toutes les 






384 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Mères et Filles de la Visilation de faire tout ce qui leur sera 
possible, avec l'aide de Notre-Seigneur, pour la maintenir avec 
vigueur. Or, comme tous les monastères reconnaissent celui-ci 
pour leur mère et matrice, il me semblerait bien convenable 
que les Sœurs de la Visitation, par principe d'humilité, recon- 
nussent pour Mère commune celle de ce monastère, et la nom- 
massent de ce nom; que si toutefois l'on se trouve dépourvu 
de l'inclination de l'appeler Mère, qu'on la nomme Sœur; car, 
pourvu que la confiante communication et l'union continuent, 
je serai contente, et qui plus, Dieu et notre Bienheureux Père 
léseront. Or, je n'entends nullement que si on la nomme Mère, 
cela porte conséquence à aucune autorité ni prééminence, que 
celle que lui donnera ce premier monastère tandis qu'elle en 
sera Supérieure, et que les Sœurs de cet Ordre lui donneront 
par leur humble, charitable et cordiale déférence. Je ne prétends 
pas non plus qu'en tout ceci il y ait autre lien que celui de la 
très-sainte charité, qui a été le seul qui nous a tenues jusqu'ici 
saintement et très-utilement unies et liées ensemble, en sorte 
que nous avons conservé notre esprit en son intégrité, et la 
conformité entre nous si entière et parfaite, que je ne pense pas 
qu'elle le puisse être davantage en aucune autre Religion. 

Je ne vois rien aussi de contraire à l'autorité de Messeigneurs 
nos prélats, car tout ceci n'est qu'une continuation de la pra- 
tique decharité et d'humilité qui s'est faite pour la conservation 
de l'Institut en la simplicité de son esprit et de notre union 
cordiale, sans autre autorité que celle des intentions de notre 
saint Fondateur, ainsi qu'il les a marquées dans le Coulumier, 
et que je les ai exprimées plus au long dans mes Réponses par 
ses propres paroles; aussi n'ai-je jamais entendu qu'aucun de 
nos Supérieurs ait eu le moindre dégoût de cette communi- 
cation. Au contraire, je sais que plusieurs la louent grande- 
ment et y renvoient les Sœurs de leurs maisons, es occasions 
des difficultés qui [se] sont rencontrées es choses de l'Institut : 




■■ 



ANNÉE 1629. - 335 

mais pourquoi trouveraient-ils mauvais la persévérance d'un 
bien si utile aux monastères de leur juridiction? aussi ne le fe- 
ront-ils jamais, moyennant la grâce de Dieu, pourvu que nous le 
voulions bien nous-mêmes, et que, quand il arrivera des sujets 
de leur en parler, nous le fassions, non comme d'une chose 
nouvelle, ou que nous n'agréons pas, mais comme d'une cou- 
tume que Dieu a établie et qui s'est pratiquée dès le commen- 
cement de notre Congrégation, sous la conduite de notre saint 
Fondateur; car volontiers l'on nous répond selon que nous pro- 
posons, et nous proposons selon que nous affectionnons. Celles 
qui jugeront à propos de leur en parler le pourront faire, et 
même leur montrer ce que j'en dis ici. Enfin, il n'y a nulle 
obligation que celle d'une humble et cordiale déférence, que 
nous devons nous rendre les unes les autres, en quoi la Supé- 
rieure du monastère d'Annecy devra exceller et surpasser les 
autres, prenant elle-même conseil des Mères plus intelligentes 
pour les affaires importantes dont elle serait consultée, et des- 
quelles elle n'aurait point eu la pratique. 

En tout ceci il n'y a rien qui soit répugnant à l'esprit de 
vertu et de religion; au contraire, ce sera une continuelle pra- 
tique des deux principales vertus de notre saint Institut : de la 
sainte humilité par la déférence des unes aux autres, et de la 
Irès-sainte charité, conservant par amour le bien commun de 
notre Ordre, par les mêmes moyens que Dieu nous a donnés, et 
en nous entr'aidant par des conseils cordials et fidèles et en 
tout ce que nous pourrons dans nos besoins. Que si nous rom 
pons ce sacré lien, je vous puis assurer, mes très-chères Sœurs 
que nous serons bientôt changées et dissipées; comme, au con- 
traire, si nous sommes si heureuses de le conserver en son en- 
tier, j'ai ferme confiance que la divine Providence qui nous a 
rmses dans ce train, et nous y a fait faire un si saint progrès à 
sa plus grande gloire et profil de nos âmes, nous y continuera 
ses bénédictions avec sa sainte et spéciale conduite et protection 

V!. 

25 



386 ' LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et fera voir que ce qui est fondé en elle, soutenu et guidé de son 
bon plaisir, aura plus d'efficace, de persévérance et d'utilité en 
ses fruits que tout ce que la prudence humaine saurait inven- 
ter, et que cette manière d'union est pour nous la meilleure et 
plus convenable, pourfaire qu'en plusieurs cœurs et monastères 
il n'y ait qu'un seul esprit, vivant dans les mêmes observances 
et coutumes. Que si nous nous rendons lâches en ceci, certes, 
nous ne subsisterons pas en notre vigueur et perfection, ni en 
notre conformité. 

J'en vois des raisons sans nombre qui seraient trop longues 
à écrire; mais je le suis déjà trop, portée de l'extrême affection 
que j'ai à la conservation de l'esprit tout pur, tout simple, tout 
pauvre, tout amoureux de sa petitesse et abjection, mais tout 
généreux et charitable de notre saint Fondateur, qui est le tré- 
sor précieux qu'il a laissé à son pauvre petit Institut, et lequel, 
ce me semble, ne s'y peut mieux conserver que par la fidèle 
garde de ses intentions, et d'en prendre les intelligences de 
celles mêmes qui les pratiquent, et tant qu'il se pourra en 
même lieu. Que si nous ne sommes fermes en ceci, certes, 
comme les maisons ont souvent besoin de quelque conseil, il 
est fort à craindre qu'en les recevant de ceux de dehors et de 
vocation différente, nous ne recevions aussi leur esprit à la 
perte du nôtre. Hélas! néanmoins pour ce qui regarde l'intel- 
ligence de notre Institut et de son esprit, nous n'avons besoin 
ni de docteur ni de doctrine, ains d'une simple et fidèle obser- 
vance de ce qu'il nous ordonne, sans glose. Que si nous profon- 
dons [approfondissons] et examinons ses sentences et maximes, 
nous y trouverons sans doute la vraie science des Saints, seule 
nécessaire à la perfection que Dieu requiert de nous dans notre 
vocation ; faisons-le donc, mes très-chères Sœurs, plus soigneu- 
sement et attentivement que jamais. Je vous en supplie de tout 
mon cœur, et de considérer ce que je vous dis au pied de la 
croix, et d'en conférer avec notre saint Fondateur et les autres 




ANNÉE 1629. 387 

Saints qui ont établi des Religions, plus qu'avec les hommes, ni 
la prudence humaine. 

J'ai fait ainsi, et cent et cent fois j'ai pensé, j'ai regardé 
cette affaire devant Dieu et notre Bienheureux Père; je n'ai rien 
vu de meilleur pour nous, ni plus conforme à ses intentions, 
que ce que je vous dis, et jamais il ne m'a été représenté 
qu'aucun mal ou intérêt en puisse arriver à aucune maison. Au 
contraire, j'ai toujours eu cette lumière, que si nous y persé- 
vérons, avec l'esprit de simplicité et de charité, les monas- 
tères en recevront par ci-après les mêmes profils et utilités 
qu'ils ont fait ci-devant; car la main de Dieu n'est point raccour- 
cie, et sa Providence, comme disait notre Bienheureux Père, a 
voulu mettre es mains de notre humilité et fidélité la conserva- 
tion de notre Institut; aussi crois-je, certes, que ce que les 
Filles de la Visitation ne feront pas par un franc et loyal amour, 
elles ne le feront par aucune autre voie, au moins utilement. 

Voilà, mes très-chères Sœurs, ce que je crois vous devoir 
dire avant mon départ de celle vie. Je vous ai parlé sincèrement 
selon Dieu et ma propre conscience, de laquelle j'eusse appré- 
hendé les reproches si je ne l'eusse fait. Considérez bien le tout 
devant Dieu, comme je vous en ai déjà suppliées. Que si sa 
divine Bonté vous inspire de joindre vos cœurs au mien en ce 
sujet, comme j'espère qu'elle fera si vouslui demandez sa sainte 
lumière avec humilité, faites-le-nous savoir, s'il vous plaît, et 
tout ce qui sera de vos pensées selon noire accoulumée fran- 
chise et confiance; car, si vous l'agréez, nous vous dirons par 
après ce qui nous semble se devoir faire pour y donner suite et 
affermissement après mon décès, et le tout selon la simplicité 
accoulumée de notre esprit. Et même je serais bien aise que 
vous m'écrivissiez en même temps ce qu'il vous semblerait de 
convenable pour cela; et je vous en supplie de tout mon cœur, 
mes très-chères Sœurs, comme aussi de prendre la peine de 
lire et considérer avec nos Sœurs les Réponses que nous avons 

25. 




388 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

faites sur nos Règles, lesquelles j'ai revues ce Carême dernier, 
et que je pense que noire Sœur la Supérieure de Chambéry vous 
les aura envoyées, afin qu'après que vous aurez examiné le 
tout, vous me fassiez savoir tout franchement ce que vous 
penserez qu'il y faille accroître ou corriger, et nous le ferons, 
pour puis après les faire examiner par Mgr de Genève qui les 
pourra approuver, et le Chapitre de céans, si l'on juge qu'elles 
puissent servir, au moins à celles qui seront de ce monastère, 
où l'on tâchera d'avoir toujours une Mère des plus expérimen- 
tées et vertueuses de l'Ordre , et des Sœurs intelligentes des 
choses de l'Institut parleur fidèle observance pour la conseiller, 
afin que saintement, fidèlement et solidement, elles servent 
et conseillent les monastères selon leurs besoins et le recours 
qu'ils auront à celui-ci, ainsi qu'il s'est fait par ci-devant; en 
quoi je vous conjure, par l'amour et révérence que vous portez 
à notre saint Fondateur, de vouloir persévérer, et je vous en 
supplie et conjure aussi de tout mon cœur, mes très-chères 
Sœurs. Et me croyez que ce sera votre grand bien, que ces 
trois choses ne partent jamais de nos cœurs, ni de nos mains : 
soyez invariables en la fidélité de vous tenir unies à Dieu par 
l'exacte observance; unies et conformes à ce premier monas- 
tère en tout ce qu'il a reçu de son Bienheureux Fondateur, con- 
tinuant avec lui et sa Supérieure ce qui s'est fait par ci-devant, 
comme j'ai déjà tant dit, et finalement unies entre vous, n'ayant 
qu'un cœur et une âme, et le seul esprit de notre saint Fonda- 
teur, vivant et régnant en toutes. 

J'ai confiance en mon Dieu es intercessions de la Sainte Vierge, 
de notre Bienheureux Père, et en la bonté de vos cœurs, mes 
très-chères Sœurs, lesquels m'ont toujours été si unis et si 
cordials que vous ferez ce dont je vous prie, pour votre bonheur. 
Si moins , je partirai de cette vie en paix, moyennant la 
divine grâce, remettant le tout entre les mains de sa divine 
Providence, au soin de laquelle de tout mon cœur je recom- 




ANNÉE 1629. 389 

mande cette pauvre petite Congrégation, me consolant que, par 
sa sainte assistance, j'ai fait et dit ce que je crois, et connais 
être nécessaire pour lui conserver ce qu'elle a reçu de Dieu 
par son Bienheureux Instituteur. Impétrez-moi de son cœur, 
qui m'a toujours été si paternel, la continuation de sa sainte 
conduite, jusque dans la bienheureuse éternité, afin qu'à jamais 
nous puissions toutes ensemble, avec lui, aimer et louer éter- 
nellement le souverain Bien-Aimé de nos âmes. 

Je finis avec ce désir que Dieu nous comble toutes en géné- 
ral et chacune en particulier, de ses plus riches grâces, et 
suis de tout mon cœur, mes très-chères et bien-aimées Sœurs, 
votre très-humble et indigne Sœur et servante en Notre- 
Seigneur. 

Sœur Jeam.\'e-Fraivçoise Frémyot, 
de la Visitation Sainte-Marie. 

Dieu soit béni! 



LETTRE CMLXXV 

A LA MERE ANNE-MARIE ROSSET 



SUPERIEURS 3 CRBMIEUX 



Pauvreté des monastères. — Importance du bon choix des sujets. Ne point 

permettre d'entrées inutiles ; fermelé de saint François de Sales et de son suc- 
cesseur Mgr Jean-François à ce sujet. — De quelle étoffe doivent être les voiles de 
nuit. — Conseils de direction. 



vive -j- JISSUS ! 



Annecy, 18 décembre 1629. 



Nous pensions faire ce paquet quand nous avons reçu votre 
dernière lettre, ma très-chère fille ; mais ceux qui le devaient 
emporter ayant été arrêtés, nous avons encore eu le loisir d'y 
répondre. Premièrement pour l'argent que vous désirez que 
nous vous fassions prêter, certes, ma très-chère fille, tous nos 




390 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

inonaslèrcs sont en nécessité, excepté celui de Lyon, et ne 
pense pas qu'aucun vous puisse faire cette chanté que celui-là. 
Vous ferez bien de vous y adresser, et prier nos Sœurs de là de 
vous prêter cinq cents ou mille écus pour vous aider à com- 
mencer de bâtir ; ce sera bien assez de celle somme-là pour 
maintenant, et ce serait une honte de demander deux ou trois 
mille écus. Je pense que quand vous en emploiriez mille ou 
cinq cents pour bâtir, il suffira bien pour encore. 

Je ne sais que vous dire de ma Sœur N. Il ne faut guère 
prendre d'avis hors de votre monastère pour ces choses-là, car 
nous ne pouvons pas voir les esprits ni leurs dispositions. Celte 
parole que vous me dites qu'elle n'a guère pris l'esprit de 
l'Institut est importante, d'autant qu'il n'y faut pas recevoir ni 
garder celles qui ne l'ont pas. Vous avez l'Entretien de notre 
Bienheureux Père sur ce sujet, et j'en dis assez dans mes Ré- 
ponses pour vous donner lumière et vous résoudre avec l'avis 
de vos Sœurs à ce que vous en devez faire. Si vous ne la jugez 
pas propre, ce serait un bon prétexte pour la renvoyer, que 
le retardement que font Messieurs ses parents. Considérez bien 
tout devant Dieu avec nos Sœurs; car c'est une chose impor- 
tante que de recevoir en la Religion celles qui n'y sont propres, 
comme aussi de renvoyer celles qui le sont et que Dieu y 
appelle. Voilà, ma chère fdle, ce que je vous en puis dire. 
Si vous pouviez vous exempter de recevoir celle nièce de 
M. N., qui est d'une autre Religion [Ordre], vous feriez bien; 
au moins lui faut-il représenter humblement que vous ne pou- 
vez surcharger votre maison, voyant son étal, d'aucune qui 
n'y apporte de quoi s'entretenir, afin qu'il lui donne une bonne 
pension. 

Pour ce qui est de donner l'entrée de votre monastère à 
madame la comtesse de N., vous savez bien, ma très-chère 
fille, que l'on ne donne point ces entrées en nos maisons qu'aux 
fondatrices et bienfaitrices. Pour les Religieuses qui ne sont 



ANNÉE 1629. 391 

pas réformées, elles ne les doivent point avoir. Notre Bienheu- 
reux Père ne voulut jamais que les Religieuses de Saint-Bernard 
entrassent céans, depuis que nous fûmes sous la règle de Saint- 
Augustin, et vous étiez ici lorsque Mgr de Genève refusa un 
gentilhomme qui s'était employé pour quelqu'une de ses pa- 
rentes, Religieuse de Saint-Pierre de Lyon, laquelle était venue 
en cette ville et désirait d'entrer céans. Il se faut tenir en ces 
choses-là, à ce qu'en marque le Coutumier, et que vous en 
avez vu pratiquer en ce monastère. Si madame la présidente 
de Granet se fait votre bienfaitrice, elle pourra entrer; mais il 
faudra que ses entrées soient limitées et celles des autres deux 
dames, afin qu'il ne s'en fasse point par simple compliment; 
mais seulement à quelques jours, quand elles désireront se re- 
tirer pour faire les exercices de dévotion. Vous pourrez bien 
donner un livre des Règles à cette dite dame, et aussi à M. votre 
confesseur, pourvu toutefois qu'ils ne les communiquent à 
personne. 

Oh! non, ma chère fille, je ne veux pas que vous vous leviez 
avec la communauté, ni que vous fassiez les autres choses dont 
vous êtes dispensée ; car cela est utile à voire corps, et nécessaire 
à mortifier les inclinations de votre esprit. — Pour l'Office, je 
crains que votre petite voix ne fasse rire ceux qui vous enten- 
dront; néanmoins, si vous le voulez faire et que vos filles 
trouvent qu'il soit passable, je le veux bien. — Si nos Sœurs 
n'ont rien qui soit nécessaire à me dire, et à quoi vous ne 
puissiez satisfaire, je serai bien aise qu'elles ne m'écrivent 
pas, car ayant une grande famille à conduire et à répondre à 
tous nos monastères, il me reste peu de temps, et pour ce qui 
est de voir leurs lettres, cela m'est indifférent; mais néanmoins 
il est bon d'honorer jusqu'aux moindres pensées et intentions 
de notre Bienheureux. 

Il faudra assurer M. votre bon confesseur, cela veut dire 
pour le temps qu'il se comportera comme il fait, en telle sorte 



1 








392 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

qu'il soit en liberté de se retirer quand bon lui semblera. Parlez 
un peu du traité que vous voulez faire avec lui à vos deux dames ; 
vous savez ce que j'en dis en mes Réponses. — Pour les voiles 
de nuit, il est mieux de les faire d'étamine, ou de quelque 
serge ou de petit camelot, que de celui qui est teint en soie. 
— Or sus, Dieu soit loué! bien que vous n'ayez nul sentiment 
sensible de vos fautes et que vous les voyiez fort éloignées 
de vous, ne laissez, à mesure que vous les voyez, d'en faire un 
simple abaissement d'esprit devant Dieu. Quant à ce qui se 
passe en votre intérieur, vous savez dès longtemps ce que l'on 
vous en a dit : ne vous mettez en peine de rien. Allez toujours 
et sans vous arrêter dans cette voie où Dieu vous a mise, il n'y 
a rien à craindre; mais évitez toute recherche et propre estime 
de vous-même tant qu'il vous sera possible ; ne faites jamais 
rien volontairement ensuite de ce mouvement-là. 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-raême. Archives de 
la Visilation d'Annecy. 



LETTRE CMI/XXVI 

A LA MÛRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS 

On doit obéir aux prescriptions du médecin. — Admission d'une parente de Af.de la 
Rochefoucauld et de madame de Senecey. — Additions à faire à une nouvelle Vie 
de saint François de Sales. 



vive \ jésus! 



Annecy, 23 décembre 1029. 



Ma très-chère fille, 

Ces grandes maladies que vous faites me tiennent en extrême 
peine, et je ne saurais m'en empêcher, quoique de tout mou 
cœur je remets votre mal et votre personne toute entre les 
mains de Dieu, pour en disposer selon son bon plaisir; mais 
véritablement, je crains fort que ces saignées que l'on vous fait 



ANNÉE 1629. 393 

coup sur coup ne vous fassent tomber en quelque hydropisie 
ou grand accident; au moins, pour moi, je pense que si je 
fusse encore demeurée à Paris, je serais morte, car je n'en 
pouvais quasi plus, de tant être saignée. Néanmoins, puisque 
les médecins jugent nécessaire que vous le soyez tous les mois, 
il vaudrait mieux vous y assujettir que de vous saigner sept, 
huit et dix fois coup sur coup, car cela est capable de ruiner 
tout a fait les forces du corps; et de l'être tous les mois, au 
moins l'intervalle du temps qu'il y aurait entre deux, serait 
cause qu'il ne vous affaiblirait pas tant. Mais nous sommes sous 
l'obéissance, il y faut demeurer amoureusement et tout aban- 
donner à la divine Providence, qui fera en nous et par nous tout 
ce qui lui plaira. Puisque Dieu vous a donné un corps faible, 
je vous prie de le soulager tant que vous pourrez. 

Au reste, je vois qu'il se perd tant de nos paquets, que cela 
nous lève la confiance d'en envoyer à Cbambéry; je ne sais s'il 
tient à nos Sœurs de là ou à celles de Lyon, mais j'ai remarqué 
qu'il s'en est déjà égaré deux ou trois fort importants, que 
nous avions mandés par cette voie. Cela est cause que nous 
attendrons la commodité assurée de vous envoyer quantité de 
lettres que nous avons d'écrites, par le Père dom Maurice, qui 
est en ce pays, il y a environ trois semaines, et ne devait rester 
que trois ou quatre jours; et cependant nous l'attendions de 
jour en jour, mais il n'est point venu, et ne pense pas qu'il 
parte avant le jour de l'an. C'est pourquoi je vous redirai ce 
qui est déjà répondu dans les lettres que nous gardons écrites 
pour vous les envoyer par lui : que pour la réception de la pa- 
rente de M. de la Rochefoucauld et de madame de Senecey, je 
n'y vois rien de contraire à l'Institut; que vous la pouvez 
prendre quand vous voudrez, et je serai bien aise que vous leur 
fassiez celte charité au plus tôt. Vous vous pouviez bien ré- 
soudre à cela sans attendre ma réponse ; car, comme je vous dis, 
je n'y vois rien qui ne se puisse faire, ni de contraire à l'In- 







394 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

stitut. Mgr de Bourges m'en écrit un billet; faites-lui savoir ce 
que je vous en dis; je vous prie de lui faire très-humble révé- 
rence de notre part. 

Vous ne nous dites rien, par les vôtres dernières, de ma 
pauvre Sœur de Vigny, et j'en désire extrêmement des nouvelles, 
car je ne sais où elle est, ni comment elle se porte. Je lui avais 
écrit un billet, je ne sais s'il était dans les paquets qui se sont 
perdus, et si vous aurez reçu celui où étaient les lettres de Mgr 
de Genève pour Mgr de Bourges, sur le décès de feu mon neveu 
des Francs : ce serait bien dommage si elles étaient perdues. 
— Si vous pouviez avoir commodité, nous voudrions bien que 
vous nous fissiez la charité d'encore une bouteille de ce bon 
vinaigre que vous nous envoyâtes; il n'y a point de tel remède. 
Nous désirerions bien savoir un peu plus en particulier la façon 
de le faire, car il ne le dit pas assez clairement dans la recette 
que vous nous avez mandée; nous ne savons s'il faut sécher les 
herbes, ou quoi. 

Or sus, ma très-chère fille, c'est assez pour celte fois vous 
entretenir : ma Sœur l'assistante m'excusera bien si je ne lui 
écris ou fais écrire, nous sommes accablées de tant de lettres; 
mais, je la salue chèrement et toutes nos Sœurs, avec ma 
Sœur la Supérieure de la ville. Je supplie Notre-Seigneur leur 
donner à toutes l'abondance de son divin amour. — Je serais 
bien aise que le Père Feuillant travaillât à la Vie de notre Bien- 
heureux Père; mais je voudrais qu'il laissât ce que leur Père 
général a écrit comme il est, car je le trouve fort bien, excepté 
qu'il faudrait qu'il fît la correction de quelque chose qui n'est 
pas comme il doit être : nous en manderons le mémoire; mais, 
pour le reste, je désirerais qu'il fît seulement les chapitres de 
ses vertus pour y ajouter; il se servirait pour cela des Déposi- 
tions que nous laissâmes et des Épîlres. 

[De la main de la Sainte.] Vous m'êtes uniquement chère 
et la vraie fille de mon cœur. Pour Dieu, conservez-vous, et 



Wm 



ANNÉE 1629. 395 

recevez toute la nourriture que l'on vous donnera pour reprendre 
vos forces. Le saint et doux Enfant dont nous attendons la sacrée 
naissance vous fortifie par l'abondance de ses consolations et 
bénédictions. Amen. — Si notre pauvre Sœur de Vigny est là, je la 
salue, mais de quel cœur! Je voudrais savoir si en vous quittant 
elle acceptera le joli logement que nous lui avons offert avec 
tous nos cœurs, pour la récréer, consoler et soulager au mieux 
qu'il nous sera possible. 

Dieu soil béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chainbéry. 



LETTRE CMLXXVII 

A UN RELIGIEUX 

Joie d'apprendre que la Vie de saint François de Sales sera complétée. 

vive -f JÉSUS ! 

[Annecy, 1629.] 

Mon Révérend et très-cher Père, 

Le divin Sauveur fasse abonder en vous son saint amour! 
Nous avons su par notre chère Sœur Favre comme Votre Révé- 
rence veut obliger toute noire petite Congrégation par l'aug- 
mentation de la Vie de notre Bienheureux Fondateur ; ce nous 
sera un bien et consolation si grande, mon très-cher Père, que 
jamais nous ne saurions en avoir assez de reconnaissance envers 
Votre Révérence, et spécialement de ce qu'en cet ouvrage elle 
conservera en son entier celui du feu Révérend Père Goulu, 
personnage dont la mémoire nous est en bénédiction, et mérite 
d'être révérée par la postérité avec un honneur tout saint et 
spécial. Je crois, mon très-cher Père, que l'on vous aura remis 
les Dépositions que l'on avait données à ce digne et grand Reli- 
gieux, pour achever et accroître la Vie qu'il avait si dignement 
écrite. 



Coufo 



rme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






398 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



[Annecy, 1629.] 



LETTRE CMLXXVIII 

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME FAVROT 

SUPÉniEURE A POVT-A-MOUSSON ' 

Ne pas s'établir dans les grandes villes sans avoir des ressources assurées. A 

quelles conditions on peut accepter la conduite des Repenties. 

vive -j- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je loue Dieu de ce qu'il manifeste tous les jours plus sa 
gloire par l'intercession de notre Bienheureux Père. Je vous 
prie, ma fille, informez-vous fort particulièrement comme tout 
s'est passé en celle guérison du flux de sang de madame la 
princesse, et me l'écrivez, afin que nous voyions s'il sera requis 
d'en prendre une atleslalion qui serait fort avantageuse, à 

1 Sœur Paule-Jéronyme Favrot, reçue à Annecy par saint François de 
Sales, put toute sa vie, avec le grand Apôtre, se glorifier en la croix de 
Jésus-Christ. Son courage, son joyeux abandon, furent toujours à la hauteur 
de l'épreuve, et dans les circonstances les plus douloureuses, elle n'eut 
jamais au cœur et sur les lèvres que ces sublimes paroles : « Cette vie n'est 
aimable que parce qu'on y peut souffrir pour Dieu. » Obligée de partir 
avec les fondatrices de Dijon le jour même de sa profession, elle préluda 
ainsi aux sacrifices de tout genre dont chacun de ses instants devait être 
marqué C'est â l'ombre de la croix qu'elle établit, en 1626, le monastère 
de Pont-à-Mousson, et travailla, en 1632, à la réforme des Filles repenties 
de Nancy; mais c'est sur la croix même qu'elle fonda dans celte ville 
une maison de la Visitation qui, par suite des guerres de Lorraine, se vit 
réduite l'espace de huit ans à la plus extrême pauvreté. L'exemple et la 
parole de la Mère Paule-Jéronyme soutinrent le courage de la petite 
communauté pendant celte longue tribulation, et inspirèrent les plus 
héroïques vertus. Amplement dédommagée de la privation de toutes les 
choses de la terre, par l'abondance des faveurs célestes, elle vil la plupart 
de ses filles gratifiées comme elle d'un don de contemplation très-élevé. Le 
3 mai 1672, celle fidèle épouse de Jésus crucifié alla participer au triomphe 
de l'Epoux dii/in, dont elle avait ici-bas partagé les ignominies et les dou- 
leurs. 

(Année Sainte, V" volume.) 



ANNEE 1629. 397 

cause de la qualité el dignité de la personne. Je suis bien con- 
solée de ce que madame la princesse de Phalsbourg continue à 
vous affectionner : c'est une bonne, vertueuse et aimable prin- 
cesse. Je serai bien aise que nous soyons à Nancy, si elle est 
notre fondatrice ; car d'aller sans bons fondements dans ces 
grandes villes où tout est si cher, il n'est pas à propos, et c'est 
mettre les familles religieuses en l'occasion de beaucoup 
pàtir. 

Je vous dis derechef que vous secondiez les saintes intentions 
de Mgrvolre digne prélat touchant la vé£orma.l'wn des Repenties. 
Voici la pensée que Dieu m'a donnée sur ce sujet : c'est que 
premièrement il faut que vous sachiez la disposition de ces 
âmes-là, et les conditions avec lesquelles on veut que vous y 
alliez ; si vous y serez en pleine et absolue autorité sur le spiri- 
tuel et le temporel, ainsi que nos Sœurs de Paris. Je dis sur le 
spirituel, quant à la direction pour les exercices de religion et 
de piété ; car pour la confession et les péchés, cela doit être 
entièrement laissé au jugement du confesseur, singulièrement 
en ces pauvres chères âmes qui ont mille choses à dire, les- 
quelles, grâce à Dieu, nos bonnes filles n'entendent pas. 
Demandez bien la lumière de Dieu pour cette affaire, je vous 
en conjure, ma fille, et de prier pour celle de la béatification 
de notre Bienheureux Père, à laquelle on va travailler à bon 
escient. Les dépenses qu'il nous faudra faire pour cela nous 
ruineraient, si Dieu, auquel nous avons jeté toute notre con- 
fiance, ne nous assistait. J'espère que sa Providence nous four- 
nira ce qui nous sera nécessaire jusqu'au bout. J'ai telle- 
ment à cœur celte sainte œuvre, qu'il me semble que je me 
vendrais moi-même s'il était requis, afin de voir notre Bien- 
heureux Père béatifié et glorifié selon son mérite ; priez-le 
pour moi. Votre, etc. 



i 















ANNÉE 1630 




[Annecy, 1630. 



LETTRE CMLXXIX 

A MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS 

Hommage de respect et de reconnaissance. 

VIVE f JÉSUS ! 

Madame, 

Puisqu'il a plu à la divine Bonté avoir pitié de son pauvre 
peuple en délivrant cette ville du mal contagieux [de la peste], 
j'ai pensé que Votre Grandeur aurait agréable que nous lui 
donnassions cette bonne nouvelle, avec la reconfirmation de 
notre très-liumble obéissance et du souvenir que nous avons des 
obligations très-grandes que votre bonté, Madame, s'est ac- 
quises sur nous par ses libéralités, charité et bienveillance 
toute maternelle ; ce qui nous fait désirer incessamment l'hon- 
neur incomparable de sa digne présence, afin que, puisque 
notre petitesse nous ôte tout moyen de servir Votre Grandeur, 
au moins nous puissions lui faire voir nos cœurs parfaitement 
soumis à ses volontés, et pleins d'un amour et révérence toute 
filiale, qui incessamment offrent leurs vœux et prières à la sou- 
veraine Majesté de notre bon Dieu, à ce qu'il lui plaise faire 
abonder les plus riches trésors de sa grâce sur tout ce que Votre 
Grandeur chérit le plus, à laquelle ayant fait très-humble révé- 
rence, je demeure d'une affection pleine d'honneur et d'amour, 
Madame, 

Votre très-humble, très-obéissante et très-obligée servante. 

Conforme à l'original gardé 1 aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1630. 



399 



LETTRE CMLXXX {Inédité) 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS 

Restreindre le nombre des personnes qui accompagnent la princesse de Conti 
dans ses entrées au monastère. 

vive -f- JÉSUS ! 

[Annecy], 12 janîier 1630. 

... Je vous ai répondu pour ce qui est de madame la prin- 
cesse de Conti 1 . J'avais compris qu'elle voulait entrer sans 
heurter; mais puisque les serrures sont en dedans et les clefs 
entre les mains de la Mère, je ne vois point de difficulté à cela; 
néanmoins je m'en remets à ceux qui ont meilleur jugement 
que moi; car pour moi, je n'y en trouve point du tout, seule- 
ment j'accroîlrais d'une clef, dont l'une serait gardée par la 
Supérieure, l'autre par l'assistante, et la troisième par la plus 
ancienne surveillante; avec cela je n'y vois rien à craindre. 
Vous avez bien raison de mettre un très-bon règlement pour 
l'entrée de celles qu'elle veut mener avec elle, car il es't très- 
important que peu de personnes, quand elles ne cherchent pas 
le profit spirituel, n'entrent point dans les monastères. 

Pour les bonnes Religieuses que vous avez reçues, vous avez 
bien fait, car, ma très-chère, il nous faut exercer la charité spi- 
rituelle envers le prochain, tout autant que celle que nous de- 
vons à nos maisons le nous pourra permettre. 

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris. 



1 La pieuse princesse de Conti, grande bienfaitrice du premier monas- 
tère de Paris, y occupait un appartement en dehors de la clôture. Elle 
était même résolue de se retirer tout à fait dans l'intérieur; mais elle fut 
surprise par la mort avant d'avoir pu effectuer ce projet. 



400 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMLXXXI 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉRIEURE A DIJON 

Mesures à prendre avant de partir pour la fondation de Besançon. — Reconnais- 
sance due à madame de Vigny. — Dissiper une prévention contre la Mère 
Favre. 



Annecy, 21 janvier [1630J. 



vive -f- jésus! 
Ma très-chère fille, 

Nous avons enfin reçu votre grande lettre, de laquelle je 
pense que vous nous parliez en la vôtre dernière. Je suis bien 
du sentiment de M. Chassigent, qu'il ne faut pas que vous 
laissiez d'aller à Besançon, pour toutes les difficultés et opposi- 
tions qui se présentent, pourvu que vous ayez la permission; 
car, quand vous serez là avec des filles de qualité et plusieurs 
de leurs concitoyennes, les choses changeront bientôt, et vous 
verrez que tout s'accommodera ; et puis, ce n'est que pour le 
temporel, il n'y faut pas seulement prendre garde. 

Pour ma Sœur l'assistante, puisqu'elle a la vertu et les 
années de Religion, je n'y vois rien à craindre, et crois vérita- 
blement que ce sera le mieux, pour le bien de votre maison, 
qu'elle y soit élue, car, pour ces bonnes Sœurs qui y ont de 
l'aversion, comme je vous ai déjà écrit, chacun a sa petite croix 
à supporter, et j'espère, puisque ce ne sont pas des esprits ex- 
travagants, qu'elles se rangeront et que tout ira bien. Je ne vois 
pas qu'il fût à propos, ma chère fille, que vous emmenassiez la 
petite Blondeau à la fondation de Besançon ; et pour la petite 
Jaquolot, puisque vous devez donner l'habit bientôt à l'une de 
vos petites, je serais bien aise que vous la preniez. 

Quanta l'offre que vous nous faites de l'argent, nous vous en 
remercions de tout notre cœur, ma chère fille ; car, bien que 
ce soit la vérité qu'en ce temps ici l'on ait bien peine d'en 



ANNÉE 1630. 401 

avoir à cause que l'on ne peut êlre payé de personne, néan- 
moins Noire-Seigneur pourvoit à toutes nos petites nécessités. 
Nous désirerions seulement que vous nous fissiez la charité, 
tandis qu'il nous faudra fournir aux frais de la béatification de 
notre Bienheureux Père qui seront grands, de payer les qua- 
rante écus de la pension de notre Sœur Millelot, que l'on doit 
céans à notre Sœur de Vigny, parce que nous ne tirons rien 
des huit cents écus qu'elle a donnés pour la béatification de 
notre Bienheureux Père, à cause que nous ne savons [pas] 
l'heure de les employer, et néanmoins il ne faut pas laisser de 
lui en payer la pension ; car c'est à quoi nous ne voulons 
jamais manquer, moyennant l'aide de Dieu. Faites-nous donc 
celte charité, ma très-chère fille, s'il vous plaît, seulement pour 
le temps que nous aurons à fournir aux frais de la béatification 
de notre Bienheureux Père. — Vous devez interpréter en bien 
l'emploi que font nos bonnes Sœurs de Paris de ma Sœur de 
Vigny ; car, parce qu'elles l'aiment et qu'elles connaissent la 
bonté de cette femme-là et l'affection qu'elle a pour les affaires 
de l'Institut, elles sont bien aises de lui donner la consolation 
de l'employer, puisqu'elle s'y porte de si bon cœur. 

Cette lettre était écrite quand nous avons reçu la vôtre der- 
nière, où je vois que votre affaire de Besançon est bien retardée • 
mais il faut tout remettre entre les mains de Dieu, qui conduira 
toutes choses selon son bon plaisir. — Quant aux plaintes que 
vous me faites du long temps qu'il y a que vous êtes en charge, 
ma fille, je vous connais trop bien pour m'en étonner. Il n'est 
pas fait qui commence seulement : courage donc, ma très-chère 
fille, ne nous attendrissons ni abattons point ; car Dieu est le 
guide des cœurs humbles, et Lui-même guidera ceux dont 11 
nous donne la conduite. Certes, ma toute chère fille, je serais 
bien marrie si cette fondation de Besançon ne se faisait pas, 
pour plusieurs grands biens qu'il me semble qui en doivent 
réussir. Dieu conduise le tout selon son bon plaisir! 

vi. 26 






402 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

J'ai une peine plus grande que je ne vous puis dire de cette mau- 
vaise intelligence de notre chère Sœur de Vigny; car nous sommes 
si obligées à celle bonne femme, que je voudrais bien qu'elle 
eut consolation parmi nous; mais je ne sais comme quoi on la 
pourra guérir de cette préoccupation ; elle ne m'en a écrit pas 
un mot en toutes ses dernières lettres dès son retour à Dijon. — 
Mon Dieu! ma fille, je vois bien qu'il y a de petits ombrages en 
votre esprit contre notre Sœur Favre; le Père dom Maurice m'a 
dit que vous lui en aviez dit quelque chose. Il faut lever cela, 
ma fille, et se mettre en parfaite union. Je m'assure que vous y 
trouverez celte chère Sœur de Paris toute disposée, car elle aie 
cœur tout bon, vous le savez bien; il ne faut donc que tirer le 
rideau et se montrer l'une à l'autre à découvert tout sincère- 
ment, et vous verrez que vos deux très-bons cœurs se joindront 
incontinent avec une suavité et cordialité toutes saintes. Je vous 
en prie, ma très-chère fille, et puis vous assurer que mon cœur 
est vôtre avec une dilection, franchise et amour vraiment ma- 
ternels, mais je vous dis ceci de cœur, avec sentiment. A Dieu 
donc, soyons-nous toutes parfaitement unies ensemble et en 
Lui. Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLXXXII 



A LA MERE JEANNE-CHARLOTTE DE BRECHARU 

supérieure a mou 

Sur les moyens d'union entre les monastères. — Envoi prochain des Réponses. — 
11 ne faut choisir une Supérieure dans une autre communauté que par absolue 
nécessité. 

vive f jksus! 

[Annecy], "25 janvier [1630]. 

II est vrai, ma très-chère fille, que c'est une grande misère 
de ne pouvoir avoir des nouvelles les unes des autres plus fié- 



ANNÉE 1630. 403 

quemment ; mais il faut prendre ces choses-là comme venant de 
Dieu, ainsi que vous avez su faire. J'écris assez et plus que je 
ne veux plus faire; mais toujours pourtant quelque billet à ma 
grande et vieille fille, de deux mois en deux mois ; ce sera bien 
assez, sinon qu'il arrive quelque affaire importante et extraordi- 
naire. — Or, je vois bien que vous avez reçu la lettre par la- 
quelle je vous disais, comme de moi-même, le sentiment d'au- 
(rui; mais non pas celle où je vous disais simplement le mien 
touchant notre union ; car, si vous l'aviez reçue, vous n'auriez 
pas pris la peine de m'en écrire une si grande lettre. Vous 
verrez, par une lettre que j'écris par nos monastères, tout ce 
que je puis dire sur ce sujet, qui est tout conforme à mes 
Réponses 1 , lesquelles j'ai toutes revues ce Carême dernier; je 
crois que vous les recevrez bientôt. Je ne vous répète rien de 
tout cela, parce que je n'y puis rien ajouter de nouveau. Ayant 
dit ce que je crois, je laisse notre union et tout ce qui est de 
notre Institut au soin de la divine Providence. 

Je crois que vous n'avez pas accepté la fondation de La 

' Le livre des Réponses de sainle J. F. de Chantai, admirable commen- 
taire des Règles et des Constitutions de la Visitation, fut composé d'abord à 
l'insu de la Sainte, par le soin des Religieuses d'Annecy et des autres mai- 
sons qu'elle visitait. Pénétrées de vénération pour la Bienheureuse Fonda- 
trice, les Sœurs aimaient à lui poser des questions sur la pratique des ob- 
servances régulières, à lui exposer leurs difficultés dans l'exercice des 
vertus, et chacune de noter ensuite ses Réponses avec une scrupuleuse 
fidélité. Les monastères se communiquant leurs recueils, peu à peu Je pré- 
cieux volume se forma et, alors seulement, sainte de Chantai eut connais- 
sance du filial empressement avec lequel on recueillait ses moindres paroles 
Bien que blessée dans son humilité, elle ne voulut pas anéantir le travail 
de ses filles et le laissa circuler dans l'Institut. Enfin, cédant aux instances 
réitérées qui lui furent faites, elle relut soigneusement ce manuscrit, en 
élagua les répétitions, combla les lacunes et autorisa la Mère Favre à le 
faire imprimer, mais à la condition expresse qu'il ne sortirait jamais des 
monastères de la Visitation. Le respect du aux intentions si formellement 
exprimées par la Sainte n'a donc pas permis d'insérer les Réponses parmi 

ses OEUVRES DIVERSES. 









LETTRES DE SAINTE CHAXTAL. 
Chaire que les conditions marquées dans le Coutumier ne s'y 
trouvent toutes; je serai consolée de savoir qu'elle est bien 
acheminée, puisque c'est à la gloire de Dieu. — Pour ce qui 
est de votre personne, Mgr de Genève n'est pas ici pour lui en 
parler ; mais je suis bien assurée qu'il sera content que vous 
serviez Dieu en cette occasion. Et quant à l'élection future 
d'une Supérieure, puisque vous avez des Sœurs capables en 
votre maison, il faut faire en cela ce que marque le Coutumier, 
et ce que j'en dis dans mes Réponses, qui est qu'on ne les 
prendra ailleurs que par absolue nécessité. Que si vous en 
voulez une troisième avec les deux que vous avez pour mettre 
sur le catalogue, vous y pourrez mettre ma Sœur Françoise- 
Gabrielle [Bally], qui est déposée à Bourges. — Mais, ma très- 
chère fille, je vois que vous ne me faites point de réponse tou- 
chant [l'histoire de] la Fondation de céans ; je vous prie d'y 
mettre la main pour la nous envoyer avant que vous sortiez de 
cette maison, afin que nous finissions le reste. 

Voilà vous répondre bien promptement, ma très-chère fille ; 
car je ne fais que de recevoir vos lettres, et n'ai loisir de voir 
celle de noire chère Sœur la Supérieure de Montferrand, à qui 
vous communiquerez ce que je vous écris touchant notre union. 
Enfin, si vous n'avez encore reçu la lettre sur ce sujet, vous 
pourrez voir dans les Réponses mon seul sentiment, lequel je 
n'ai su quitter, nonobstant ce que tant de grands serviteurs de 
Dieu nous en ont proposé, et qui disent que nous ne subsiste- 
rons pas sans le moyen que je vous ai écrit si au long ; et moi 
je crois qu'il nous ruinerait, et que Dieu conservera ce qu'il a 
établi. Bref, je ne puis avoir autre sentiment que la ferme con- 
fiance que la divine Providence sera notre grand gouverneur; 
mais il faut être fidèle à l'observance. — Bonsoir, ma toute 
chère fille, et à nos Sœurs. Que Dieu vous bénisse toutes, et 
soit béni ! 

oufornie à une copie gardée aui Archives de la Visitation d'Annecy. 






ANNÉE 1630. 




405 


LETTRE CMLXXXIII 


{Inédité) 




A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 




A CHAMBÉRY 






Affaires temporelles. 






VIVE -j- JESUS.' 








Annecy, 2 


"évrier 1630. 


Mon bok et très-cher frère, 






Je vous ai déjà salué par une [lettre] que j'ai écri 


eàma Sœur 



la Supérieure [de Chambéry] et bénis Dieu de voire heureux re- 
tour, comme maintenant je le fais encore de tout mon cœur, 
vous assurant qu'il me tarde bien de vous voir et de vous entre- 
tenir un peu à souhait ; ce que j'espère dès aussitôt que celte 
pauvre ville sera en pleine liberté. Cependant, mon cher frère, 
en nous continuant votre charité ordinaire, vous acheminerez 
et solliciterez un peu vivement le procès contre M. de la Ila- 
voire, lequel je vous recommande bien fort, et suis grandement 
étonnée de voir tant de langueurs eu une affaire si claire ; car 
il y a deux ans ou dix-huit mois au moins que ce procès est sur 
pied, lequel est de très-grande importance pour tous nos mo- 
nastères de Savoie; car', mon très-cher frère, s'il arrivait qu'il 
en sortit une sentence qui ne nous fût pas favorable, cela sus- 
citerait tout incontinent plusieurs procès et troubles en ce 
monastère; plusieurs de ceux qui nous doivent attendant l'issue 
d'icelui pour en intenter des autres contre nous. Il y a même 
M. Fichet, qui est à Chambéry, lequel nous a déjà plaidé et 
prétend nous faire perdre la dot de sa sœur qui est morte 
céans, professe d'une année et un jour. La raison sur laquelle 
il se fonde est parce que, nonobstant sa profession, elle fit un 
testament, par lequel elle donnait lous ses droits à ce monastère. 
Voilà, mon cher frère, comme de la bonne issue de celui du 
sieur de la Ravoire dépend la paix ou le trouble de nos maisons 



I 




406 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de Savoie en ce qui regarde la dot des Sœurs. —Si encore vous 
pouvez obtenir l'entérinement des patentes du sel, ce sera un 
surcroît d'obligations que toutes nos maisons vous auront, et, 
outre ce, vous aiderez encore au bâtiment de nos Sœurs, atten- 
dant que vous nous veniez aidera bâtir notre église. 

Je vous prie, mon cher frère, de faire nos recommandations à 
M. le commandeur Balbian ; je ne lui écris point parce que les 
lettres ne servent qu'à ennuyer; et, en outre, je suis tellement 
accablée de lettres et d'affaires, à cause de la correspondance 
que les monastères ont à celui-ci, que j'ai prou peine à m'en 
débarrasser. On attend de jour à autre l'élargissement de la 
ville, après lequel nous prendrons loisir de vous entretenir am- 
plement et de cœur. 

Je me recommande à vos bonnes prières, et supplie Noire- 
Seigneur vous combler de ses plus chères grâces, de la même 
affection que je suis, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé mi Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLXXXIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LÏON 

est décidé que la Sainte n'ira pas en Piémont. — Demande de livres. — Envoyer 
quelque secours aux Sœurs de Crémieux. 

vive f jésus! 

[Annecy], 6 février [1630] 

Ma très-chère fille, 

Je vous veux bien dire cette bonne nouvelle : c'est que nous 
eûmes le bien de voir hier Mgr de Genève, qui venait de voir 
M. le prince majeur et le prince Thomas, où ils traitèrent de 
notre passage en Piémont, mais en telle sorte qu'il a été résolu 
que je n'y irai pas, sur les persuasions que Mgr fit, que si l'on 






-.-_.. . 1 



ANNÉE 1630. 407 

me faisait changer d'air et de climat l'on me ferait mourir, et 
sur les assurances qu'il donna de mes extrêmes infirmités, vieil- 
lesse et faiblesse. Et faut encore dire ce mot, que hier, quand 
je disais en sa présence que je me portais si hien et que je 
n'avais point été incommodée cet hiver comme les autres, l'on 
me répondit : Eh ! ne dites pas cela! Certes, pour moi, ma 
chère fille, par la grâce de Dieu, je suis en une parfaite indiffé- 
rence d'aller ou de demeurer, quoique la nature aurait hien un 
peu plus d'inclination de demeurer que non pas d'aller. Je vous 
ai écrit ceci parce que je pense que vous en serez hien aise et 
la chère Mère du second monastère [aussi]. 

Je vous prie, faites tout ce que vous pourrez pour nous en- 
voyer nos hardes, tant celles qui viennent de Chàlon que les 
autres, au plus tôt qu'il se pourra. J'ai écrit à ma Sœur la Su- 
périeure de Chambéry que si elle savait quelque commodité des 
marchands ou autrement, qu'elle me l'adressât. Faites-nous 
aussi tenir nos livres, car je suis déjà lasse de les attendre. Si 
le libraire veut faire cette permutation que je vous ai écrite des 
cinquante livres des Epîtres, nous nous contentons d'en avoir 
une douzaine, et autant de livres [du Traité] de Y Amour de 
Dieu, et quelques-uns de C***, du Bien de la tribulation. J'ai 
toujours envie d'en avoir un qui est fait nouvellement par un 
Père Jésuite, gros comme un des tomes du Père Rodriguez ; je 
vous ai déjà mandé Tintilulalion. — Nous n'avons point reçu, 
avec nos hardes que vous aviez envoyées à Crémieux, les prédi- 
cations de notre Bienheureux Père, que vous nous aviez man- 
dées. Nous ne savons ce qu'elles sont devenues, et nous avons 
hien envie de les avoir, car nous en voulons faire faire un ma- 
nuscrit pour le communiquer aux monastères. — G février. 

Ma chère fille, je vous recommande bien fort nos pauvres 
Sœurs de Crémieux. Je vous prie, aidez-les de quelques filles 
qui soient bonnes. Je vous avertis aussi du décès de la bonne 
madame de N***, afin que vous priiez Dieu pour elle. Recom- 






408 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mandez aussi à sa Bonlé celte affaire du voyage de Piémont, afin 
que tout réussisse à sa gloire. Et je vous dis aussi que Mgr [de 
Lyon] a envoyé votre obédience pour vous tirer de Lyon, niais 
cela sans aucune induction d'âme qui vive. Il alla voir derniè- 
rement notre Sœur du faubourg, et voulut savoir si c'était vrai 
ce qu'on lui avait dit que vous étiez professe de Lyon ; elle lui 
dit simplement que si vous l'êtes de Lyon, je l'étais de Paris 
elle d'Auvergne, et ainsi des autres. [Et tout cela] était certes 
de lui-même, et dit beaucoup de choses qui témoignèrent qu'il 
\le reste est illisible]. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitalion d'Annecy. 



LETTRE CMLXXXV 

A LA MÈRE ANNE-MARGUERITE CLÉMENT 

Sl'PimiEURI! S JIONTAlICIS ' 

Dans les consolations, l'âme doit regarder Dieu plutôt que savourer ses dons. — 

Soins a, apporter au bon chois des sujets; craindre surtout les esprits légers. 

Il ne faut rien changer au chant de l'Office. — De l'entrée des dames séculières. 



[Annecy, 1630] 



vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 

Selon que vous m'écrivez de ce qui se passe en vous, cela 
part de notre bon Dieu. Je ne saurais rien ajouter à ce que vous 
me dites que vous faites, qui est de ne rien faire, mais vous 
laisser à la merci de l'amour et recevoirhumblement les lumières 
et grâces qu'il veut bien vous donner; car ce que vous m'en 
marquez est solide, et il ne reste aucun lieu de douter. J'ai ce seul 
mot à vous dire, ma très-chère fille : demeurez en paix pour ce 

1 Les lettres de Sainte de Chanlal à la Vénérable Mère Clément n'ayant 
pas été conservées, on a du se borner à reproduire la réunion de plusieurs 
fragments tels qu'ils se voient dans sa Vie manuscrite gardée aux Archives 
de la Visitation d'Annecy. 



*$$$ 






ANNÉE 1630. 409 

qui regarde voire intérieur, car Dieu y est, mais sans doute. 
Pour ce qui est des sentiments sensibles à la nature, vous devez 
vous divertir de cela et n'en faire nul cas, mais vous tenir ferme 
à ne regarder que Dieu simplement, sans vous abandonner aux 
goûts et suavités que la nature peut prendre en telles choses. 

Vous ne devez point faire de scrupule, ma très-chère fille, de 
donner quelque peu de temps à ces âmes, qui désirent de com- 
muniquer avec vous de leur conscience, car il faut faire tout 
ce que l'on peut pour la consolation du prochain, pourvu toute- 
fois que cela se fasse sans aucun intérêt de ce que vous devez à 
nos Sœurs et à votre charge; car il faut payer ses dettes avant 
que de faire l'aumône. — Puisque la Règle donne liberté aux 
Sœurs de parler de leur conscience à des personnes capables, 
il leur faut ôter ces faiblesses, de ne pas vouloir le demander; 
et quand elles en auront besoin leur donner courage de le 
faire, sans qu'elles soient obligées de dire le sujet à la Supé- 
rieure ni autre. — Surtout, je vous conjure, ma très-chère fille, 
je vous recommande et vous prie au nom de Dieu, de bien 
prendre garde aux esprits que vous admettez en votre maison; 
car quoique vous les puissiez supporter, peut-être qu'une autre 
Supérieure après vous ne le pourra pas faire de même, et ainsi 
ce sera un continuel exercice pour les unes et pour les autres; 
et ce serait une grande charité de laisser les esprits mal faits 
dans le monde, plutôt que de les recevoir, parce qu'ils peuvent 
.beaucoup nuire à la Religion. Il est vrai que l'on ne doit pas 
faire d'état de l'amendement que font les filles, étant proches le 
temps de la profession. Si celle que vous me dites a l'esprit na- 
turellement léger, vous savez, ma très-chère fille, que la Règle 
dit tout clairement qu'elle ne doit point être reçue. Pour moi, 
je ne la recevrais point, qu'elle n'eût fait encore une bonne 
année de noviciat. Pour celte autre, il serait beaucoup meilleur 
qu'elle se portât à mortifier son jugement et sa volonté, que non 
pas aux austérités corporelles. 






410 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Pour celle Sœur [prétendante] que vous avez mise de- 
hors à cause des écrouelles, si elle vient à être guérie par l'at- 
touchement du Roi, il n'y a point de doute que vous ne la 
puissiez reprendre. — Il me semble qu'il ne faut pas nommer 
les personnes qui nous disent quelque chose secrètement, et si 
c'est chose de péché et de conscience, il en faut tenir le secret. 
Pour le reste, on le peut dire à quelque âme discrète, quoiqu'il 
serait mieux de n'en point parler, si n'était pour quelque néces- 
cifé ou utilité. C'est autour de tels esprits qu'il y a beaucoup à 
travailler pour Dieu, où je supplie sa Bonté que vous agissiez 
ainsi. Il les faut cultiver doucement, persévéramment et coura- 
geusement, enfin renvoyer celles qui ne seraient pas propres. 
Mais, pour les infirmes de corps, ô ma fille ! il les faut cacher' 
et conserver dans notre sein. Notre saint Fondateur ne trouvait 
pas bon qu'on s'arrêtât aux infirmités des filles qui ont des ta- 
lents propres pour la Religion : nos Sœurs ont tort, si elles s'y 
arrêtent trop. Il n'y a point de doute que vous ne puissiez 
laisser novice votre Sœur tourière, qui n'a pas envie de faire 
profession, car, par ce moyen, vous garderez votre liberté, et 
elle, la sienne. 

Pour ce qui regarde le chant de notre Office, c'est la vérité 
qu'il me fâcherait bien si on le changeait; il n'est point Irouvé 
désagréable par deçà, pourvu qu'on le chante comme il est 
marqué sur un ton modéré, d'une voix douce et un peu gaie- 
ment; très-assurément on le trouve plus dévot que désagréable. 
— Pour ce qui est de l'entrée de cette bonne dame veuve, si 
vous voyez qu'il y ait de l'utilité pour votre maison et du profit 
spirituel pour celte âme, et qu'elle ait toutes les bonnes condi- 
tions que vous dites, vous lui pouvez dohner l'entrée, pourvu 
que votre digne prélat le trouve bon. Je vous avertis seulement 
que c'est une grande sujétion de donner l'entrée aux dames 
séculières, et qu'il ne faut pas le faire sans l'avoir beaucoup 
considéré. 



EVHHHMBHHHHHeSBHflBH 



ANNÉE 1630. 



411 



LETTRE CMLXXXVI 

AU PÈRE DOM GALICE, BARJVABITE 

A UONTARGIS 

Eloge de la Mère Anne-Marguerite Clément. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy, février 1630.] 

Mon Révérend Père, 

Le divin Sauveur soit par son amour la vie de voire âme ! 

Nous remercions très-humblement Votre Révérence de la 
congratulation qu'elle nous fait, de ce que Dieu a préservé cette 
maison, au milieu des déluges d'afflictions dont il Lui a plu vi- 
siter celle pauvre ville, et puisque sa charité est si grande pour 
nous, je la supplie d'en offrir une fois le saint sacrifice de la 
messe en action de grâces à la divine Majesté. 

Je suis très-incapable, mon très-cher Père, de répondre uti- 
lement à votre lettre, touchant ma Sœur la Supérieure de Mon- 
targis. Je prie Notre-Seigneur qu'il me donne sa sainte lumière, 
afin que je le fasse selon son bon plaisir. C'est une âme en la- 
quelle on a vu toujours beaucoup de traits d'une spéciale com- 
munication de Dieu : l'on a toujours vu en elle une vraie humi- 
lité, une solide charité envers le prochain et une grande droiture 
et sincérité envers ses Supérieurs, avec un grand amour à la 
mortification et à la pratique des vertus; et tout cela sont de 
solides dispositions, qui ont accoutumé pour l'ordinaire d'être 
favorisées de Dieu. Je vois qu'il donne à Votre Révérence une 
si claire et délicate lumière pour discerner les mouvements de 
la grâce en cette âme, et que vous la conduisez par des conseils 
si sages et si solides, que j'ai plus à y admirer qu'à parler. Je 
vous dirai seulement, mon très-cher Père, que je n'ai rien vu 
de plus net que le langage de celte chère Sœur : elle s'exprime 
en des termes si simples, si humbles et si naïfs, et montre si 



I 






412 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

distinctement les opérations de Dieu en elle et les mouvements 
de son âme, qu'il m'est impossible de croire que ce soit autre 
chose que l'esprit de Dieu qui la meut. On dit communément 
que le bon arbre porte de bons fruits; les effets de cette oraison 
portant le fruit de la pratique des solides vertus, comme ils font, 
je ne crois pas qu'il y ait rien à craindre. Avec votre congé, mon 
très-cher Père, je vous dirai seulement que le silence intérieur 
avec l'anéantissement dans ces faveurs si grandes sont, me 
semble, bien convenables. Elle m'écrit une bonne partie de ses 
sentiments, sur quoi je lui réponds courtement, mais assez selon 
ma pensée ; elle se doit fort peu regarder et ce qui se passe en 
elle, se contentant d'arrêter sa vue à celte unité et simplicité de 
présence de Dieu, le laissant faire. Pour ce qui est de la com- 
munion, Votre Révérence lui en fera user selon que sa prudence 
et discrétion le jugeront à propos. On dit que Mgr de Sens est 
un prélat de grande piété et fort intérieur ; j'ai pensé que s'il 
allait la, qu'étant ce qu'il est à cette maison, il serait bon, si 
vous le jugez à propos, de lui communiquer ce qui se passe en 
cette chère âme, et que l'on en pourrait recevoir beaucoup de 
lumières, ou du moins, que ce serait toujours assurer les 
affaires. Je suis bien de votre sentiment, qu'il serait bon qu'elle 
écrivît ce qui se passe en elle. 

Extraite de la Vie manuscrite de la Mère A.-Marg. Clément. 






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ANNÉE 1630. 



413 



LETTRE CMLXXXVII 

A LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE GHAHU 

SUPÉRIEURE A DOL, E\ RRET.1CXB 

Condoléances sur la mort de Mgr de Revol, évêque de Dol. — Nécessité de 
transférer ailleurs la communauté de celte ville. 






vive -[- jésus! 



[Annecy], 15 février 1630. 



Ma toute bosxe et très-chère fille, 

J'ai ressenti avec beaucoup de douleur de cœur la perte que 
vous avez faite de ce bon et digne prélat, qui vous était vrai 
père. J'appris seulement hier (qui était le 14 e de ce mois) cette 
nouvelle, par la réception de la vôtre du 21 octobre, et aujour- 
d'hui j'ai fait la sainte communion pour lui, que j'espère en la 
bonté et miséricorde de Dieu, être jouissant de la gloire, ou en 
chemin pour y aller.. Et quant à vos autres afflictions, ma très- 
chère fille, vous êtes bien heureuse de recevoir ces visites de 
Notre-Seigneur; car c'est à ceux qu'il aime à qui II les envoie, 
afin de les rendre plus conformes à Lui. Tout le plus grand mal 
que je vois en cela, c'est que vous êtes aussi atteinte de ces 
maladies, ce qui ne va guère bien pour nos pauvres Sœurs; 
mais Dieu sait bien ce qu'il leur faut, c'est pourquoi nous de- 
vons tout laisser au soin et conduite de sa Providence, avec une 
entière confiance en sa Bonté. 

Cette bonne fille qui vous était venue de Rennes est bien 
heureuse d'être allée posséder le paradis ; car, en vérité, ma 
très-chère fille, ceux qui partent de cette vie en paix et en la 
grâce de Dieu sont les plus avantagés. J'ai été consolée de voir 
que la divine Bonté ait tiré ce bien de vos maladies, que de 
vous avoir déchargée de ces deux filles, qui n'étaient pas 
propres pour nous et que vous eussiez peut-être eu bien peine 






ItvJS 






414 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de renvoyer; voilà, ma chère fille, comme ce bon Dieu sait 
bien convertir toutes choses au profit de ceux qui l'aiment et 
qui se confient en Lui. 

Je ne vois pas qu'il faille beaucoup consulter pour le chan- 
gement de lieu ', sur les raisons que vous m'en représentez; 
c'est pourquoi il faut chercher les moyens pour cela, et le plus 
tôt sera le meilleur. — Je réponds le plus promptement que je 
peux à ma Sœur la Supérieure de Paris qui m'en a écrit; mais 
je n'ai reçu sa lettre qu'avec la vôtre ; j'en ai aussi écrit à ma 
Sœur la Supérieure de Moulins, qui prétendait à la fondation 
de Nantes; mais je crois qu'étant si bonne et remplie de charité, 
elle préférera toujours le bien général de votre maison au 
particulier de la sienne, et ne fera pas difficulté de vous la céder 
dans votre nécessité, et j'espère qu'en changeant de lieu, vous 
en recevrez un grand soulagement en vos incommodités, et que 
Noire-Seigneur pourvoira à tous vos besoins; car, ma fille, ja- 
mais sa Bonté n'abandonne ni laisse sans secours ceux qui es- 
pèrent en Lui, et je crois aussi que la très-parfaite charité de 
ma Sœur la Supérieure de la ville [de Paris] ne manquera pas 
de vous aider en tout ce qu'elle pourra. — Au reste, ma chère 
fille, je ne puis finir celte lettre sans vous dire la consolation 
que j'ai prise à lire les qualités de l'esprit de celle bonne novice 
dont vous nie parlez. Il ne faut point craindre que les maisons 
de la Visitation diminuent jamais pour la réception de telles 
filles ; car il faut toujours préférer celles qui ont l'esprit de cette 
vocation aux autres, pour riches qu'elles soient. Je prie Dieu 
qu'il nous fasse la grâce d'être fidèles en ceci et de n'en poinl 
recevoir qui ne soient capables. 

Je crois que vous aurez reçu notre grande lettre, que nous 



Le transfert de la communauté de Dol dans une autre ville devenait 
nécessaire à cause de l'insalubrité du climat, dont les Religieuses avaient 
beaucoup à souffrir. 



ANNÉE 1630. 415 

écrivîmes à la fin de l'an passé, où étaient toutes nos nouvelles. 
GràceàNolre-Seigueur, la santé continue à la ville. Je prie Dieu 
qu'il vous redonne la vôtre entièrement, ma très-chère fille, et 
fasse abonder sur vous les mérites de sa sainte Passion, et sur 
toutes nos chères Sœurs que je salue avec vous de tout mon 
cœur qui est vôtre. 

Dieu soit béni ! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 



LETTRE C ML XXXVIII (Inédite) 

A LA MÈRE AN NE- AI A RIE ROSSET 

SUPÉRIEURE A CRÉMIliUY 

Ne pas accorder l'entrée du monastère aux Religieuses non cloîtrées. 
vive -j- jésus! 

[Annecy. 1630.] 

Pour ce que vous m'écrivez que vous avez de la peine de vous 
défendre des Religieuses qui désirent l'entrée dans votre mo- 
nastère, si j'étais à votre place, ma très-chère fille, les Reli- 
gieuses qui sortent n'y entreraient pas ; car cela ne se doit nul- 
lement permettre que pour quelque grande utilité. — Au reste, 
si nous avions le moyen de vous aider à faire vos provisions, nous 
le ferions de grand cœur, je vous en assure, ma chère fille ; 
mais véritablement nous avons peine de fournir aux nôtres, 
parce que nous ne pouvons rien tirer de ceux qui nous doivent. 
Les misères et nécessités sont si grandes que c'est pitié; mais, 
néanmoins, si je savais que vous eussiez nécessité, quand nous 
le devrions emprunter en cent bourses, nous vous en enverrions 
et de tout notre cœur. Faites avec nous en toute confiance ; car 
votre maison nous est fort chère, et vous tout particulièrement 
et vos chères professes. Je les aime bien, mais je les prie de tout 
mon cœur de n'être point parleuses des choses dont elles doivent 



i 






416 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

laisser le soin à la Supérieure, et n'avoir que celui de bien obéir 
et vivre en parfaite observance. 

Il me tardera, ma très-chère fille, d'avoir de vos nouvelles. 
Je prie Dieu de répandre sur vous ses plus riches grâces et sur 
votre petite troupe, que je salue avec vous, sans oublier nos 
chères mesdames de Saint-Julien et de Mépieu et les autres 
amies. Ma fille, je suis toute vôtre en Notre-Seigneur. 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de 
la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMLXXXIX 

A LA MÈRE MARIE. AIMÉE DE BLOIVAY 

AU PREMIER MO.V.1STÈIIE DE LYOV 

La Sainte ce quittera pas Annecy; son amour pour la pauvreté. 

vive -j- jésus! 

[Annecy], 23 février [1630]. 

Certes, ma très-chère fille, vous êtes bien facile à croire ce 
que vous désirez. Je vous dirai pourlant que je tiendrais tout à 
fait pour assuré que ce serait la volonté de Dieu que je fisse ce 
voyage, si je voyais celle de Mgr de Genève disposée à me le 
permettre. Il est vrai que le bon M. Gautery trouva à l'abord un 
peu de facilité dans l'esprit de Mgr pour cela, mais il s'en déprit 
tout aussitôt, de sorte qu'il ne veut point que je bouge d'ici; je 
remets le tout entre les mains de la divine Providence, qui en 
ordonnera ce qu'il lui plaira. — C'est la vérité, ma très-chère 
fille, que le bon M. Gautery est un homme vraiment comme il le 
faut à la Visitation; je l'ai trouvé parfaitement à mon gré. 

Je vous prie de nous continuer votre soin en l'affaire de ma- 
dame Daloz ; j'en ai écrit à ma Sœur la Supérieure de Bourg, je 
crois que vous en aurez bientôt la réponse ; je vous prie de la 
bien solliciter, afin que promptement vous nous en fassiez avoir 



ANNÉE 1630. 417 

quelque chose; car nous avons grand besoin d'argent, je vous en 

assure, car il ne s'en trouve point en ce pays. Dieu soit béni, et 

nous fasse la grâce de bien aimer la sainte pauvreté ! Jusqu'ici, 

je ne fais que me rire de notre pauvre économe, qui ne sait de 

quel bois faire flèche, me confiant que Notre-Seigncur enverra 

le secours quand il sera tout à fait nécessaire. Hélas ! nonobstant 

tout ce défaut d'argent, rien ne nous manque : telle pauvreté 

est bien aisée à souffrir. Ma très-chère, vous ètesincomparabler 

ment ma très-chère fille; je désire par-dessus tout que nous 

soyons toutes sans aucune réserve à notre divin Sauveur. Qu'il 

soit béni! Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXC 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

H CHAMIllillï 

Prière de s'inlèresser à l'issue d'un procès. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Annecy], 28 février [1630]. 

Mon bon et cher frère, 

Je crois que ces Messieurs qui disputent tant contre la jus- 
tice de notre cause ont bonneintenlion. Je prie Dieu qu'il donne 
sa sainte lumière aux juges, afin qu'ils rendent à chacun ce qui 
lui appartient. L'importance de cette affaire pour nous ne re- 
garde pas tant la perte des quatre mille florins, comme ce 
sera ouvrir une porte à mille sortes de troubles et d'inquiétudes 
aux maisons de la Visitation; mais Dieu, qui en est le maître, 
aura soin de leur conserver leur paix et tranquillité, s'il Lui 
plaît. C'est de quoi je Le supplie de tout mon cœur, et vous 
mon cher frère, de continuer à travailler comme vous faites 

pour conserver notre bon droit, lequel nous recommanderons à 
vi. 27 






418 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Notre-Seigneur, et aujourd'hui à la sainte communion le re- 
mettrons entre ses mains, pour en disposer selon son bon plaisir. 
Je supplie ce divin Sauveur de nos âmes faire abonder la vôtre 
es grâces et mérites de sa sainte Passion, et demeure pour jamais, 
mon bon et cher frère, etc. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXCI 

A MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS 

A PARIS ' 

Regrets de n'avoir pas reçu ses lettres. — Témoignage de reconnaissance 
et de dévouement. 



vive -j- jésus! 



Annecy, 2 mars [1630]. 



Madame, 

Le divin Sauveur soit l'amour de votre digne cœur! 

Ce m'est une grande disgrâce que les lettres dont il plaît à 
Votre Grandeur de m'honorer ne viennent pas jusqu'à moi, qui 
n'en ai reçu une seule avec cette dernière. Je n'ai osé, durant 
la furie du mal dont celle ville a été affligée, vous écrire, Ma- 
dame, craignant d'envoyer à Voire Grandeur quelque mauvais 
air. Je le fis au commencement et à la fin du mal, ne sais-je si 
elle les aura reçues. Les obligations infinies que nous avons à 
votre bonté seront toujours vivantes en noire mémoire, et n'au- 
rons rien de plus à cœur, Madame, que de nous conserver 
l'honneur de votre chère bienveillance, que nous révérons 

1 L'original de cette lettre, fractionné en deux parties, ainsi qu'on le voit 
à Paris aux Archives nationales, fonds fiançais, n° 3397, ayant été relié à 
rebours, un des derniers éditeurs de la Correspondance de sainte de Chantai 
a publié ces fragments comme deux lettres différentes, bien qu'ils n'en 
forment qu'une seule, reproduite ici textuellement. 






ANNÉE 1630. 419 

comme l'un de nos trésors plus précieux; et comme nous Je 
tenons de la seule bonté de votre cœur, sans un mérite de notre 
part, ainsi avons-nous confiance que cette même bonté nous le 
continuera, puisque nous avons l'honneur d'être les très- 
humbles et très-obéissantes filles et Religieuses de Votre Gran- 
deur, que nous honorons avec tout l'amour et respect de nos 
cœurs, qui souhaitent incessamment le bonheur de votre très- 
chère et digne présence. Mon Dieu ! ma très-honorée Mère 
n'en jouirons-nous jamais? Certes, il me semble qu'il serait 

bien nécessaire à Mgr et à nous 

Madame, venez un peu visiter vos pauvres sujets pour les ra- 
vigorer et soutenir par la douceur et l'autorité de votre pré- 
sence ; ils désirent, et tous les officiers de Votre Grandeur, que 
celle grâce leur arrive. Mon Dieu ! n'y a-t-il point lieu à l'espé- 
rance? Nous en supplierons de bon cœur Notre-Seigneur, afin 
qu'il dispose toufes choses à celle fin, si ce doit être sa gloire 
et le contenlement de Vos Grandeurs, comme chacun le pense. 
Nous avons fait mettre [sur le tombeau de saint F. de Sales], 
proche de votre lampe, l'enfant d'argent que vous avez offert, 
Madame, et avons accompagné de nos prières et communions 
particulières et générales votre neuvaine, que ce bon prêtre a 
faite avec singulière dévotion, dont nous sommes été édifiées et 
consolées; c'est pourquoi, Madame, je prends la confiance de le 
recommander en toute timidité à Votre Grandeur, au désir qu'il 
a d'êlre admis en notre église de Notre-Dame de celte ville : en 
vérité, sa piété mérite cette grâce, ainsi m'assurerai-je que votre 
bonté le lui accordera. Je prie Dieu, Madame, de faire abonder 
les plus riches trésors de ses grâces sur Votre Grandeur et tout 
ce qu'elle chérit le plus, demeurant en tout respect et de toute 
notre affeclion, Madame, elc. 



27. 






420 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXCII {Inédite) 

A LA MÈRE FRANÇOISE-GASTARDE DE LA GRAVE 

SUPÉRIEURE A BELLEÏ 

Affaires matérielles. 



Annecy, 14 mars [1630], 



vive •}■ JÉSUS! 
Ma TRÈS-CHÈRE FILLE, 

Je me réjouis bien de la consolation que vous recevrez de 
voir M<tr de Genève. Je vous en donne la joie ; vous vous pouvez 
ouvrir à lui avec loule sincérité et parfaite confiance; car certes 
il le mérite, d'autant que c'est un très-vertueux et digne 
prélat. 

J'ai écrit à M. Bebin deNantua. Il y a fort longtemps qu'on 
lui remit à Dijon un réveil pour nous faire tenir, et cependant 
nous ne l'avons point reçu. Je l'ai prié vous l'adresser, s'il ne 
trouve pas commodité pour l'envoyer ici, afin que vous le nous 
mandiez par la voie de Cliambéry, si vous ne pouvez autrement. 
Je vous prie, ma chère fille, d'avoir bien soin qu'il ne s'y fasse 
point de mal, d'autant qu'il est fort bon ; ce serait dommage 
qu'il se gâtât. Je vous envoie la lettre pour lui faire tenir avec 
une pour M. du Blàtre, de Nantua, par laquelle nous le 
prions vous faire tenir les cinquante écus de ma pension 1 , et 
pour cela voilà la quittance que nous vous mandons, afin que 
vous la remettiez à ceux qui vous apporteront l'argent. Si vous 
le pouvez avoir avec le réveil pour le nous envoyer par Mgr, 
ce serait une belle commodité; sinon vous nous l'enverrez le 
plus sûrement que vous pourrez par la voie de Cbambéry. Je 
vous recommande le tout, afin que vousdonniez bonneadresse à 
ces Messieurs pour le nous envoyer, par le moyen de M. Janlel 
ou autrement. 

1 On sait que Mgr Frémyot avait assuré à la Sainle une pension viagère. 



M^fei 



ANNÉE 1630. 421 

Adieu, car c'est sans loisir que j'écris ; mais vous devez èlre 
assurée que je suis vôtre de cœur. Dieu nous rende toutes 
siennes et soit béni. Amen. — Nous vous avions priée de nous 
envoyer l'intitulation de ce livre qu'on lisait à table quand nous 
passâmes à Belley, fait par un Père Jésuite; mandez-la-nous s'il 
vous plaît, et faites tenir celte lettre du marchand. 

Conforme à l'original gardé* aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE CMXCIII 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MIGUEL 



Désir de voir la Visitation s'établir en Franche-Comté. — Difficultés survenues 
avec madame de Vigny; chercher un moyen de lui donner quelque satisfaction. 



[Annecy], 14 mars [1630]. 



VIVE ■[ JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Premièrement je vous défends, comme à ma fille très-aimée 
et très-obéissante, de dire que vous avez reçu de mes lettres, et 
vous prie que vous celiez le contenu de celle-ci, en ce qui est 
écrit de ma main. 

Je viens de recevoir les vôtres dernières. Je trouve les condi- 
tions pour l'établissement d'Ornans fort bonnes, et j'ai un grand 
désir que nous entrions dans le Comté pour la gloire de Dieu et 
parce que notre Bienheureux Père le désirait; et me semble 
que si nous y étions, Dieu en serait glorifié, d'autant que les 
âmes de ce lieu-là sont fort conformes à notre esprit, et qu'elles 
ont de bonnes dispositions pour notre manière de vie; mais ce 
désir n'empêche pas que je ne veuille que nous secondions les 
desseins de la divine Providence sans les devancer '. Ce n'est 



1 Quoique les Religieuses de la Visitation demeurassent fidèles à la 
maxime de la Vénérable Mère de Chantai : Seconder les desseins de la 
Providence sans les devancer, chaque année cependant voyait naître de 






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422 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pas que pour toutes les difficultés qui se pourraient présenter, 
tant de la part de Mgr l'archevêque que de la ville, je voulusse 
que nous laissassions d'aller là, si je voyais quelques conditions 
apparentes sur lesquelles nous nous y puissions établir avec 
bienséance, sagesse et discrétion ; et, en ce cas, ma très-chère 
fille, je désire que vous y entriez la première, parce que je sais 
que Dieu a mis en vous quelque chose de bien bon pour le ser- 
vice de ces âmes-là, à sa plus grande gloire et au bien de cet 
Institut. — Je sais bon gré à nos Sœurs de la franchise avec la- 
quelle elles ont offert de payer la pension à ma Sœur de Vigny, 
bien que ce soit de l'argent de cette maison. — Je crois que 
vous ne devez pas différer de recevoir la petite Jaquolot ; car elle 
appartient à des personnes de piété, et qui, à mon avis, méritent 
bien quelque gratification. 

Je m'en vais vous dire le reste de ma main : voyez-vous, 
mais à vous seule, mon inclination, fondée en toute bonne raison 
et surtout en l'apparence de la volonté divine, mon inclination, 
dis-je, est que si vous n'alliez point au Comté, que vous fassiez 
encore un triennal à Dijon ; mais ce qui m'empêche de trancher 




nouvelles maisons de leur Institut. Au printemps de 1630 la petite 
ville de Digne réclama à son tour des Filles de saint François de Sales. 
M. Albert, curé du lieu, fut le premier inspirateur de cette fondation, mar- 
quée plus que nulle autre peut-être du sceau de la croix. Lorsque la Mère 
Jeanne-Hélène de Gérard et ses compagnes partirent d'Embrun pour ré- 
pondre au désir du pieux ecclésiastique, la ville était ravagée par la 
peste; aussi les habitations se fermaient sur leur passage, tant on redoutait 
qu'elles n'apportassent quelque germe contagieux. Arrivées à Digne, on 
refusa de les recevoir, et elles se virent contraintes de faire quarantaine à 
la campagne. Enfin leur constance triompha de tous les obstacles. « Mon- 
sieur le lieutenant général fit crier à son de trompette que l'on eût à les 
recevoir solennellement. Messieurs du chapitre et de la justice les vinrent 
prendre processionnellement à l'entrée de la ville et les conduisirent avec 
chants et acclamations populaires à leur maison de louage, où l'établisse- 
ment fut fait avec toute solennité. » (Histoire inédite de la fondation de 
Digne.) 



-■ 



ANNÉE 1630. 423 

cela et de m'en déclarer ouvertement, c'est ce que nous devons 
à celle pauvre chère Sœur de Vigny, ce qui m'a fait écrire à 
notre Sœur la Supérieure de Paris du faubourg l'extrême peine 
où je suis pour cela, lui disant, ce qui est vrai, que je vois que 
tout va bien en celle maison [de Dijon], que le dedans et dehors 
est satisfait, que cela me fait craindre, si je m'oppose à votre 
réélection, de préjudicier à cette maison, et partant au service 
de Dieu, que ces choses tiennent le premier rang dans mon 
esprit; que, d'ailleurs, il m'est extrêmement sensible de voir 
celle pauvre Sœur de Vigny mécontente et sortie de votre mai- 
son sur des préoccupations ; que lui étant si obligées, devant à 
son affection ce que nous lui devons rendre, je voudrais faire 
toutes choses pour sa consolation, excepté de contrevenir au des- 
sein et service de Dieu; que c'est pourquoi je remets cela à la 
divine Providence et à Mgr de Langres, qui est sur les lieux, 
qui est Supérieur de cette maison, et qui en doit juger selon 
qu'il verra être pour le mieux. Que si l'on ne vous emploie pas 
là, et que [vous] n'alliez au Comté, nous savons prou, grâce à 
Dieu, à quoi vous employer. Or, voilà comme les choses sont 
dans mon cœur; je les vous dis comme à ma propre âme, car 
c'est la vérité que vous êtes ma très-chère fille, et que je n'en- 
tende plus de paroles de méfiance de ce côté-là; vous n'avez 
nul sujet d'en avoir, je vous en assure avec toute la sincérité de 
mon cœur. Or, voilà tout ce que je puis dire, laissant conduire 
à Notre-Seigneur et aux Supérieurs ; et je sais que ce procédé 
ne contentera pas notre pauvre Sœur de Vigny; mais ma con- 
science ne me permet pas d'aller plus outre. Tout ce que je veux 
que vous fassiez, c'est de tenir ferme sur celte vérité, que je ne 
vous résous rien sur ce sujet, espérant que vous irez au Comté, 
comme je l'espère aussi; mais je ne sais pas quand; enfin, vous 
m'entendez, c'est assez dire; et tout ce que notre Sœur Favre 
écrit sur ce sujet, c'est par la compassion qu'elle a de notre 
Sœur de Vigny. Ce n'est pas qu'elle ne vous chérisse, et estime 



^■MDHH 



424 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

votre gouvernement, je le sais bien. Adieu. Gouvernez bien ma 

confiance sincère et droite. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 




LETTRE CMXCIV 

A LA MÈRE MARIE-A1MÉE DE BLONAY 

An PnEMIER MONASTÈRE DE LYON 

Condescendance de la Sainte envers les Supérieurs de la Visitation de Lyon. 

vive -j- jésus! 

Annecy, 28 mars 1630. 

Vous êtes admirable de me demander si vous viendrez à che- 
val ou en litière ! Je crois que vous n'en êtes pas à celte seule 
difficulté ; car, voyez-vous, je ne veux nullement penser à vous 
ôter de là, puisque cela donnerait du mécontentement ; mais, si 
d'une franche affection, et sans la moindre ombre de répugnance 
ou dégoût, l'on veut vous donner et à moi la consolation de 
nous voir, certes, je serai bien consolée et plus que de chose 
qui me puisse arriver; mais toutefois je laisse cela à Dieu, es- 
pérant que nous nous verrons dans l'éternité. Notre bon Père 
Maillan m'écrit une lettre selon sa grande bonté : il me conseille 
toujours de vous laisser là, et j'honore ses avis et sentiments de 
tout mon cœur. 

Bonjour, ma vraie et très-chère fille. Si l'on nous veut libre- 
ment donner la consolation de vous voir, je crois qu'ils vous de- 
vront envoyer en litière, avec M. Brun. — Nous avons reçu les 
bobines, et vous en remercie très-humblement de la part de 
notre Sœur l'économe. 

Conforme à l'original gardii aux Archives de la Visitation d'Annecy. 




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; - - ■■ ■*.- 



ANNEE 1030. 



i-^5 



LETTRE CMXCV {Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

SUPÉRIEURS A CRRU!3CX 

Offre de secours. — Sollicitude pour les quatre monastères de l'Ordre établis en 
Savoie. — Eviter tout rapport inutile avec le Père spirituel. 



[Annecy], 10 avril [1630]. 



VIVE j- JÉSUS.' 

Ma très-chère fille, 

Il me semble qu'il y a dix ans que je n'ai reçu de vos lettres; 
mais au moins il y a bien deux ou trois mois. Il est vrai que nos 
Sœurs en ont bien reçu, par le moyen desquelles nous avons 
été assurée que vous vous porlez bien ; mais j'eusse été bien 
aise d'en avoir l'assurance de vous, ma très-chère fille. Mainte- 
nant, nous vous écrivons pour savoir si vous n'avez point néces- 
sité de quelque chose, et si nous vous pouvons tant soit peu 
faire servir ici. Pour nous, nous avons bien besoin que vous 
nous aidiez de vos prières, car l'on est en grande appréhension 
de deçà, et l'on craint fort que les Français ne se jettent dans le 
pays. Je crois, ma chère fille, que vous vous souvenez que nous 
avons quatre maisons dans la Savoie : Nessy, Chambéry, Thonon 
et Rumilly. Je vous prie aussi de le dire de notre part à mes- 
dames de Saint-Julien et de Mépieu, afin que, si elles ont quel- 
ques amis d'autorité, elles procurent qu'on ne nous fasse point 
de déplaisir s'il arrivait du danger. Je crois que c'est assez dire 
et que cela suffit. 

Mais je me souviens que je n'eus le temps de vous dire der- 
nièrement un mot sur ce que vous me mandiez [au sujet du 
Père spirituel]. Vous ne devez pas permettre qu'on lui écrive 
par compliment, mais seulement, ainsi que la Règle le permet, 
pour l'avertir de quelque chose, si l'occasion en arrivait qu'elle 
ne voulût pas que la Supérieure vît ; mais, je vous prie, voyez 
un peu ce que je dis dans mes Réponses sur ce sujet. — Ma 







426 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

loufe chère fille, en vérité, je vous chéris de tout mon cœur et 
vous souhaite, et à toutes nos Sœurs, les plus chères grâces de 
notre bon Dieu. C'est tout ce que sans loisir je vous puis dire. 
Mille saluls à nos chères dames. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie faile sur l'origiual pir la Mère Bosset elle-même. Archives 
de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE CMXCVI 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

A THOXON' 

Espoir que les maisons religieuses n'auront pas à souffrir de la guerre ; 
précautions à prendre. 

vive \ jésus! 

[Annecy], 10 acril [1030], 

Mon bon et tbès-cheb fbèbe, 
Il est vrai que tout ce pays est en alarme; mais je ne sais 
comme quoi l'on se donne l'épouvante si chaude par delà, car 
le Roi étant chrétien et si plein de piété comme il est, il est 
croyable que les monastères seront conservés, et qu'il ne per- 
mettra pas que les Religieuses reçoivent aucun déplaisir par les 
insolences qui se peuvent commettre, et qui seules sont à 
craindre en ces occasions ; car tout le danger que je prévois 
en cela serait de quelques soldats égarés ou particuliers, qui 
voudraient dérober, lesquels, pour insolents qu'ils fussent, étant 
petit nombre, ne pourraient faire grand mal, rencontrant une 
bonne troupe de filles auxquelles, en ces dangers-là, Dieu don- 
nerait une force toute particulière et extraordinaire, tellement 
qu'ayant une assez grande communauté, avec les dames qui s'y 
veulent retirer, je ne vois pas qu'il y ait apparence de beaucoup 
craindre. J'écris à ma Sœur la Supérieure de bien faire fermer 









ANNÉE 1630. 427 

et barrer par derrière loufcs les portes el fenêlres du second et 
premier étage de sa maison. C'est tout ce que nous avons su et 
pu faire pour nous ; aussi est-ce tout le conseil que nous pou- 
vons donner; car, de penser de sortir des États, il s'en faut bien 
garder. Si néanmoins ma Sœur la Supérieure avait quelque 
chose de riche et précieux, Userait bon de le mettre en quelque 
lieu d'assurance; mais je ne sache pas où, car ni Abondance ni 
autre lieu de Savoie, je ne pense pas qu'il soit guère assuré. 
L'on tient que celte ville sera la plus assurée, à cause de Mgr de 
Nemours ; mais le tout est fort incertain, et parlant il le faut tout 
remellre entre les mains de Dieu, quoique j'en revienne tou- 
jours là, que je ne pense pas que les maisons religieuses aient 
rien à craindre. 

Pour ce qui est du tabernacle qui est à Rumilly, si nous pou- 
vons trouver des mulets forts pour cela, nous ne manquerons 
de l'envoyer prendre, et de faire tout ce qu'il nous sera possible 
pour le soulagement el la consolation de nos bonnes et très- 
chères Sœurs. Cependant, mou très-cher frère, je me recom- 
mande à vos prières et vous assure que vous ne serez point ou- 
blié es noires, puisque c'est de cœur et d'affection que je suis, 
mon bon et cher frère, votre, etc. 



Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






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428 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE CMXCVII 

A MONSEIGNEUR SÉBASTIEN ZAMET 

ÉVÈQUE DE LA\GRES 

Éloge de h Mère F. J. de Villette. — La Sainte recommande la communauté de 
Dijon a la bienveillance du prélat, et le prie de faire la visite régulière. 



Annecy, 29 avril [1630]. 



VIVE -j- JÉSUS ! 

Mon très-hoxoré Père, 

Notre Sœur qui était Supérieure à Dijon ' m'a écrit distincte- 
ment la réponse que vous avez faite touchant sa déposition et la 
nouvelle élection qui se devait faire en ce monastère-là. De 
vrai, j'en suis toute confuse, bien que je loue Celui qui vous a 
donné un cœur de si incomparable humilité ; mais, mon très- 
cher Père, si m'eussiez-vous obligée singulièrement de ne vous 
point arrêter à ce que j'avais écrit ou fait écrire, touchant l'em- 
ploi de cette bonne Mère, car je l'avais fait ensuite de ce qu'elle 
m'écrivit que vous trouviez qu'il serait beaucoup mieux qu'elle 
allât faire la fondation de Besançon, que d'y envoyer notre 
Sœur l'assistante; et moi, certes, mon très-cher Père, je me 
trouve de ce même sentiment, me semblant que notre Sœur 
l'assistante ne pourrait réussir pour ce commencement, et 
qu'en une ville de telle importance, il fallait une Mère expéri- 
mentée ; et que, prenant là les filles, il était bien convenable 
qu'elle les y menât et fit celte fondation. 

J'espère en la bonté de Noire-Seigneur que celle qui est élue 
donnera satisfaction. Elle a bien et utilement gouverné notre 
maison de Saint-Etienne six ans durant, et, en deux fois que je 



1 La Mère Michel, devant partir prochainement pour Besançon, avait fait 
procéder le 7 avril à une nouvelle élection, qui plaça à la tête de la com- 
munauté de Dijon la Mère Françoise-Jéronyme de Villette. 



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ANNÉE 16 30. 429 

l'ai vue dans l'exercice de son gouvernement, je n'y trouvai 
rien à redire, sinon qu'elle tenait les esprits un peu trop serrés; 
mais je crois qu'elle aura fait de l'amendement en cela, et que 
vous, mon très-cher Père, faisant la charité à elle et à nos 
Sœurs de les voir et [de] leur parler en particulier, vous pourrez 
facilement amender les défauts que vous trouverez dans le gou- 
vernement, et c'est de quoi je vous supplie très-humhlement et 
au nom deNotre-Seigneur, mou très-cher Père, et j'ai confiance 
que votre honte aura lieu de se réjouir de l'utilité et profit spi- 
rituel que vous leur verrez tirer de votre assistance et conduite 
paternelle; car je connais que toutes ont le cœur fort hon et 
désireux de leur perfection. 

Quelques-unes n'ont su goûter notre Sœur l'assistante pour 
Supérieure; c'est une àme toutefois où je crois que l'esprit de 
Dieu règne, et que l'on m'avait écrit que vous agréeriez de voir 
en charge ; mais Dieu en ayant disposé autrement, 11 en tirera 
sa gloire et le profit de cette chère famille, qu'en tout respect et 
de tout mon cœur je vous recommande derechef, mon très- 
cher Père, afin que l'esprit de la vocation y soit conservé en son 
intégrité et simplicité. C'est tout mon désir et que le divin Sau- 
veur soit glorifié en nous et de nous, selon ses sacrés et éternels 
desseins. Je supplie son immense honte de parfaire en votre 
digne cœur l'ouvrage de sa sainte grâce, et demeure sans fin, 
en tout respect et de toute mon affection, mon très-honoré 
Père, votre très-humble, etc. 

[P. S.] Mon très cher Père, l'on m'a écrit que vous n'aviez 
point voulu faire la visite [régulière]. Eh, mon Dieu! ne crai- 
gnez-vous point que si vous, étant ce que vous êtes et plein de 
zèle de la gloire de Dieu, négligez celle action si importante, 
les autres prélats, à votre imitation, ne fassent le même, et que 
les pauvres maisons religieuses ne déclinent par ce défaut? Mon 
bon et tout bon très-cher Père, je vous supplie, ne négligez plus 







430 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cela, s'il vous plaît, et me pardonnez si je vous presse. Je vais 
toujours avec vous à ma vieille mode et parfaite confiance 
en votre bonté, mon très-cher Père. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



[Annecy], 3 mai [1630], 



LETTRE CMXCVIII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

SUPÉRIEURE A CRKMIEL'X 

Recevoir avec simplicité les soulagements nécessaires à la santé. 
vive f JESUS ! 

Ma très-chère fille, 
Je suis un peu étonnée de n'avoir point de vos nouvelles; je 
désirerais bien d'en avoir amplement. Nos Sœurs m'écrivent 
que vous êtes toute indisposée et que, nonobstant cela, vous ne 
voulez point prendre de soulagement, ains suivre le train de la 
communauté. Ma très-chère fille, vous savez bien notre inten- 
tion en cela, qui est que vous conserviez vos forces, autant qu'il 
vous sera possible, pour le service de Dieu en cette bénite 
troupe, au service de laquelle Dieu vous a destinée ; c'est 
pourquoi, ma très-chère fille, je vous conjure et prie derechef 
de suivre notre intention, recevant en simplicité les soulage- 
ments et remèdes qui vous seront jugés utiles et nécessaires, et 
vous supplie de ne rien faire qui vous peine, et de quoi vous ne 
puissiez réussir avec facilité. J'ai un grand désir que vous per- 
sévériez en votre charge; mais si vos infirmités croissent, et que 
vous ne puissiez faire ce qu'elle requiert de vous, en nous en 
donnant avis nous tâcherons de vous faire revenir en cette mai- 
son, pour vous y faire servir et soulager avec charité, autant 
qu'il sera possible, en laquelle vous avez toujours été aimée et 
affectionnée, et serez auprès d'une Mère qui vous a toujours 
portée dans son sein. 



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III 



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ANNÉE 1630. 431 

La santé continue en cette ville ; il est vrai que l'on y est un 
peu affligé des appréhensions de la guerre ; mais nous en vi- 
vons en plein repos. Toutes nos Sœurs se portent bien, si ce 
n'est noire Sœur Bernarde-Marguerite [Valeray], qui s'en va 
mourant 1 . Le bon M. Magnin est mort et a fait une fin fort heu- 
reuse. Voilà, ma très-chère fille, nos petites nouvelles, avec 
l'assurance que mon cœur est tout vôtre, je vous en assure, ma 
très-chère fille, et je prie Dieu qu'il vous rende toute sienne. 
Amen et soit béni ! 

Conforme à une copie faite sur l'oriyinal par la Mère Rosset elle-même. Archives de 
la Visilation d'Annecy. 



LETTRE CMXCIX [Inédite) 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS 

Les Religieuses de la Visitation ne doivent pas aller aux bains. 

vive f .risus! 

[Annecy], 3 mai 1630. 

Ma fille, je vous prie, considérez bien ce que j'ai ajouté 

dans mes Réponses, des bains, si les Carmélites et autres Reli- 
gieuses d'exacte observance, comme nous devons être, y vont, 
que nous y pouvons aussi aller, et m'en mandez votre senti- 
ment, d'autant que j'ai cela sur le cœur, et le voudrais biffer 
des Réponses, parce que je ne désire point que nous y allions, 
d'autant que nous, qui n'avons pas des austérités corporelles, 
devons être plus exactes à garder la clôture. Je vous prie, con- 
férez encore avec quelque Père d'autorité et m'écrivez bien vos 
pensées sur ce sujet. 

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Paris. 

' Celle Religieuse, rendue à la sanlé par l'intercession de saint François 
de Sales, vécut encore jusqu'en juin 1631. 



432 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE M 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

A THOXOX 

Affaire concernant le monastère de Thonon. 



[Annecy], 13 mai [1630]. 



VIVE -J- JÉSUS ! 

Mon très-cher frère, 

Celte occasion me surprend si forl que je n'ai pas le loisir de 
répondre distinctement à la vôtre. Je crois bien que le revenu 
de madame Dupuy serait utile à nos bonnes Sœurs ; mais il faut 
regarder s'il est nécessaire qu'elles se chargent d'un bien de 
telle condition, qui est sujet à tailles. C'est ce qu'il faut bien 
peser et considérer pour nos maisons. Je viens tout maintenant 
de parler à M. le chanoine Roland des dîmes de Thorens, Mgr 
m'ayant dit qu'il me pourrait dire au vrai la valeur desdites 
dîmes, duquel nous ne recevons que neuf pairs de blé par an, 
moitié froment, moitié avoine. Ledit sieur Roland nous a dit 
qu'en donnant trois mille cinq cents florins pour l'achat d'icelui, 
c'est tout ce qu'il peut valoir, pour le bien acheter; et M. de 
Feuge [de Sales] n'eut garde d'en trouver ni six mille ni trois 
mille. Nous les donnerons à nos Sœurs. Je ne sais pourquoi 
M. de Feuge ne le nous veut pas vendre, n'étant point souve- 
nante que nous lui ayons donné aucune sorte de mécontente- 
ment, sinon que nous avons désiré que les fruits qui doivent 
venir en celle maison durant la vie de ma. Sœur Françoise- 
Agathe retournassent au profil de nos Sœurs de Thonon, et non 
pas au sien. Mais, mon très-cher frère, afin qu'on ne fasse pas 
double achat, il faut que nos Sœurs l'achètent pour elles et pour 
un ami à élire. 

J'ai proposé aujourd'hui à Mgr ce que vous m'écrivez pour 
l'envoi de ces bonnes Sœurs dans celle maison, et même que 
ma Sœur la Supérieure y vienne ; mais il est toujours de ce sen- 






ANNÉE 1630. 43'-! 

liment qu'il est mieux que j'y aille et afin de voir les filles qui 
seront propres pour les fondations ; car il est tout assuré, mon 
cher frère, que si Dieu nous en suscite quelqu'une, que nous 
voulons décharger la maison de Thonon. Je crois qu'il ne sera 
pas expédient que ceux de dehors ni même ceux de dedans, 
excepté ma Sœur la Supérieure, sachent que la Sœur de laquelle 
je vous parlais et que je prendrai pour ma compagne, si j'y 
vais, soit pour gouverner cette maison ; car il faut qu'un peu de 
détour serve d'épreuve, pour connaître si elle sera pour la con- 
duite de cette maison-là. 

Il faudra, mon très-cher frère, aviser où l'on pourra mettre 
l'argent de cette dîme, avec la dot de la sœur de M. Magnin 
qui est une bien jolie fille, et de laquelle ma Sœur la Supérieure 
fera tout ce qu'elle voudra. Nous la recevrons céans mercredi, 
attendant quelque bonne occasion pour la faire conduire. Que 
si vous la veniez prendre vous-même, vous seriez bien brave; 
néanmoins tout à commodité. Que si cela ne se peut, nous at- 
tendrons que ces grosses bourrasques de guerre soient un peu 
passées pour la faire conduire. M. Magnin, son oncle, a été un 
peu mortifié de ce qu'on ne la peut recevoir en cette maison . 
mais nous nous en sommes excusées sur notre grande fa- 
mille. Nous lui avons promis, ce que nous lui tiendrons, que si 
l'on fait des fondations et qu'on puisse décharger celte maison, 
nous la ferons venir ici, et la maison de Thonon gardera sa dot, 
et croyez que tout le bien et assistance que celte maison pourra 
faire à celle-là, elle le fera de bon cœur; mais chacun a bien sa 
petite charge. Assurez-vous, mon très-cher frère, que je vous 
souhaite de toute mon affection les plus riches grâces de notre 
bon Dieu, et suis votre très-humble sœur de cœur et servante 
très-sincère. 

Conforme à l'original gardé am Archives de la Visitation d'Annecy. 



VI. 



28 



43'i LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMA 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

La froideur contre le prochain est un fruit de l'amour-propre. — Eloge de la 
Sœur M. F. de Livron. 



[Annecy, 1630. 



vive f jésus! 

Ma toute très-chère fille, 

Ne soyez point en peine de moi, je me porte mieux que vous; 
car l'on me fait tant de choses que je n'ai garde de rien souf- 
frir. — Mon Dieu ! que ces froideurs entre nous nous sont mal- 
séantes! Enfin, il y a bien de l'humanité et de l'amour-propre 
en tout cela; mais il le faut supporter et aller notre train, selon 
notre esprit. Vous avez raison, ma très-chère fille, de lamenter 
ce pauvre pays; car il n'y a misère plus grande que la sienne, 
ce me semble; mais il plaît ainsi à notre bon Dieu, la volonté 
duquel est toujours très-adorable et aimable. Par sa grâce, nous 
sommes disposées à tout ce qu'il Lui plaira, nous confiant en 
son soin paternel. Priez bien sa Bonté pour mes besoins parti- 
culiers, car certes je suis toute pauvre. 

Nous avons ici notre Sœur Marie-Françoise de Livron qui 
est une règle vivante en humilité, douceur et pureté toute 
candide. — Il faut prier toujours pour ma très- chère fille. Je 
recommande aux prières de la communauté deux Sœurs que 
nous avons malades. — Je suis vôtre, de cœur incomparable. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 






ANNEE 1(330. 



435 



LETTRE Mil 

A LA MÈRE FRAXÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

SUPÉUIEinii fl 1SELLBV 

Les fondatrices séculières ont droit de porter l'habit religieux dans l'intérieur de 
clôture. — On peut se servir de pantoufles à l'infirmerie. 



[Annecy, 1630.} 



vive f jésus! 

Ma très-chère fille, 

Nous avons parlé au bon M. des Échelles, lequel nous a 
donné espérance de le revoir dans huit jours. Il vous dira plus, 
pour ce qui est de ma Sœur Jeanne-Charlotte, que je ne vous 
saurais écrire. Quant à ce qui est du désir qu'a votre petite 
Sœur d'être votre fondatrice, il lui faut laisser faire, car il se- 
rait aussi mal fait de lui empêcher de faire ce bien, puisque 
cela vient d'elle, comme de le lui persuader si elle n'en avait 
pas envie. Et pour l'envie qu'elle a de prendre l'habit, si elle 
est fondatrice, vous ne lui devez pas refuser; car c'est un droit 
que l'on doit aux fondatrices que de leur laisser porter l'habit 
de Religion dans le monastère. — Je suis consolée de savoir que 
nos Sœurs marchent si droitement en la voie de leur vocation; 
je supplie Notre-Seigneur de les y rendre déplus en plus affec- 
tionnées par une exacte observance. 

Je vous remercie de vos pantoufles, lesquelles je trouve fort 
commodes pour l'infirmerie; mais pour le reste des Sœurs, il 
se faut tenir à notre coutume ordinaire, quoique maintenant, à 
cause de la cherté, l'on puisse faire ce quel'on peut, pour passer 
chemin en ces mauvaises saisons. 

Si M. des Échelles revient, nous serons bien aise de savoir si 
vous aurez fait tenir la lettre que nous vous envoyâmes pour 
mademoiselle de la Tuilière, et si vous en avez tiré réponse, 
car c'est pour une affaire importante à ce monastère; nous dé- 
sirerions bien que M. des Échelles nous l'apportât. — Ma toute 

28. 



436 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

très-chère fille, je souhaite à votre chère âme, que la mienne 
chérit parfaitement, le très-saint et pur amour du Sauveur, 
comme la plus désirable bénédiction que saurait désirer une 
âme religieuse. En ce saint amour, je suis toute vôtre et de 

cœur. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 




LETTRE MIII 

A LA MÈKE MARIE-FRANÇOISE HUMBERT 

SUriSlUEUHIi A THOXON 

Lettres patentes obtenues du prince Thomas de Savoie en faveur du monastère 

de Thonon. 



[Annecy], 21 mai [1630]. 



VIVE f JESUS ! 

Ma très-chère fille, 

J'ai reçu hier votre lettre, qui me fait mention d'une précé- 
dente que je n'ai point reçue ; car vous pouvez bien croire, ma 
très-chère fille, que je n'eusse pas manqué de répondre et de 
vous soulager en votre peine, de tout ce qui nous eût été pos- 
sible. Mais notre bon Dieu, par son infinie miséricorde, nous a 
levé toutes nos appréhensions par une sainte paix, dans un 
instant et conjconlure la plus désespérée du monde l . Nous 
devons Lui en rendre des infinies actions de grâces, et bien 
employer le temps de la tranquillité qu'il nous donne ; car 
meshui il n'y a rien du tout à craindre. 

1 Au printemps de cette année 1630, la Savoie avait eu à subir les dé- 
sastres de l'invasion étrangère : Annecy osa d'abord résister aux armes 
victorieuses de Louis XIII. Obligés de se rendre, les magistrats obtinrent 
du maréchal de Cbâtillon, commandant en chef de l'armée française, une 
capitulation honorable, dont l'une des clauses stipulait « que le corps du 
vénérable François de Sales ne pourrait jamais être déplacé ni porlé hors 
d'Annecy » . 






ANNÉE 1G30. 437 

Nous avons obtenu de Mgr le prince, pour votre maison de 
Thonon et pour celle de Rumilly, le même don de trois hémines 
de sel que nous avons ici et à Chambéry, où nous avons en- 
voyé les lettres pour les faire passer en Chambre, ce qui sera 
un peu difficile, mais non impossible, Dieu aidant. Bien que 
ces Messieurs [de la Chambre] des comptes se rendent très-dif- 
ficiles à passer les patentes que nous arons obtenues pour 
l'exemption des tailles, Messieurs du Sénat les ont [enregis- 
trées]. Dieu accommodera tout avec un peu de patience; cette 
sainte vertu est bonne et nécessaire pour toutes choses. 

Ma Sœur la Supérieure [mot illisible] nous a dit que noire 
Sœur Françoise-Agathe s'en allait mourir; je crois qu'elle est 
étique. J'ai confiance que sa chère âme est en bon état, et cela 
est seul désirahle. Je prie Dieu qu'il l'assiste en ce passage, et 
que sa Bonté répande ses plus sacrées bénédictions sur vous, 
ma très-chère fille, et sur toute votre bénite famille, que je salue 
avec vous très-chèrement, demeurant tout à fait vôtre en 
l'amour de Notre-Seigneur, qui soit béni à jamais. 

Conforme à une copie de l'original gardé au couvent des R. P. Capucins de Thonon. 



LETTRE MIV 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

supÉniEinK a chémiiîls 
Préférer la pratique de l'obéissance a celle de la mortification volonlaire. 

vive f JÉSUS ! 

[Annecy, 1630.] 

Vous avez raison, ma très-chère fille, d'avoir de la peine sur 
le défaut que vous avez commis, voulant vous faire de votre 
propre inclination, votre direction. Ne retombez plus en cette 
faute, ma très-chère fille : tenez-vous humblement et Gdèleinent 
au train où notre Bienheureux Père et moi chétive, vous avons 






438 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

établie, pour l'heure de vous lever, de vous coucher, et de 
prendre les autres petits soulagements desquels votre petite et 
faible complexion a besoin. Dieu veut de vous cette obéissance 
contre vos inclinations. Hélas! pour changer de pays et de 
charge, nous ne changeons pas de corps. Nous traînons nos 
infirmités sur le siège de la supériorité, comme sur les petits 
bancs des novices; mais partout nous pouvons être charitables, 
douces et humbles. 

Conforme à une. copie faite sur l'original par la Mère Ilossct elle-même. Archives de 
la Visitation d'Annecy. 






LETTRE MV 

A MADAME ROYALE CHRISTINE DE FRANCE i 

Témoignage de reconnaissance; promesse de prières. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 1630.] 

Madame, 

Nous avons reçu le commandement que Votre Altesse Royale 
nous fait de prier avec plus grande ferveur en ce temps de tri- 
bulations. Nous nous sommes essayées de l'exécuter par quel- 
ques exercices particuliers, et persévérerons encore plus soi- 
gneusement dorénavant, suppliant très-humblement votre bonté, 
Madame, de croire que comme notre petite Congrégation, entre 
toutes celles qui servent Dieu en ses Etats, est la plus obligée 
au soin dont il plaît à Votre Altesse de la protéger, aussi est-elle 
toute dédiée à lui rendre sa très-humble obéissance et à prier 

'Fille de Henri IV et de Marie de Médicis, avait épousé en 1619 Victor» 
Amédée, duc de Savoie. Cette princesse est ordinairement connue dans l'his- 
toire sous le nom de Madame Royale, parce que le duc son époux est le 
premier de sa dynastie qui ait exigé le titre d'Altesse Royale, donné depuis 
à ses successeurs. 



Il I 



^ta 



ANNÉE 1630. 439 

continuellement noire Sauveur, afin qu'il répande ses grâces et 
consolations sur les personnes de Monseigneur, de Messeigneurs 
les princes et de Votre Altesse Royale. 



LETTRE MVI 

A LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET 



SDPKRIEUBE A MOXTFEnilAXn 



Nouveaux empûchemcnls & la fondation de Turin. — Misère du peuple en Savoie. 

VIVE f JESUS ! 

[Annecy, 1630.] 

Or sus, ma très-chère fille, n'affligez plus votre cœur bon et 
tout aimable, qui aime cette chétive Mère si uniquement, sur 
l'appréhension du voyage de Piémont; car il faut que je con- 
fesse que je crois que la divine Providence ne nous veut pas en 
ce pays-là; au moins j'ai ce sentiment maintenant, parce que 
toutes les fois que nous avons été prêtes de partir, Dieu a tou- 
jours envoyé des empêchements si puissants que nous avons été 
contraintes d'arrêter, au moins ces deux années dernières; car 
la peste nous arrêta l'année passée que tout était prêt. Les 
princes et les princesses avaient écrit pour nous faire partir, 
mais nous fûmes retenues, parce qu'il fallait faire quarantaine; 
et cette année, comme l'on y pensait aller, en sorte que le mardi 
de Pâques était pris pour cela, la guerre est venue, qui en a 
aussi empêché. Et maintenant nous nous revoyons dans la peste 
que l'armée nous a laissée après beaucoup de pertes, de rava- 
ges et d'afflictions : les soldats ont laissé ce gage en celte pauvre 
ville, qui en est dans une affliction qui ne se peut dire; cela est 
arrivé par les meubles qu'ils ont pris dans les villages infectés 
et les ont apportésici, où ils les ont vendus. Dieu par son infinie 
bonté veuille avoir pitié des calamités et misères de ce pauvre 









^^^■M^HVI^HI 



440 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

peuple. Ne soyez point en peine de nous, ma très-chère-fille, 
car nous espérons que Notre-Seigneur nous continuera sa pro- 
tection et nous préservera, si c'est son bon plaisir. Ne nous en- 
voyez pas de messager exprès, et n'attendez guère de nos nou- 
velles, quoique nous tâcherons de vous en faire savoir de 
temps en temps, comme nous pourrons. 

Au reste il est vrai, ma fille, qu'il n'y a rien dans la lettre de 
l'union qui ne soit conforme à l'Institut; je serais bien marrie 
de jamais conseiller chose aucune qui y fût contraire. Je bénis 
Dieu de quoi M. l'official a prévu ces trois points. Et pour ce 
qui est de cette protestation, le Père à qui j'en avais parlé, pour 
le dire à ma Sœur la Supérieure du faubourg [de Paris], prit l'un 
pour l'autre; car j'avais bien pensé qu'il serait bon de la faire, 
pour donner un peu d'attention aux Supérieures d'observer et 
faire observer les Règles et tout ce qui est de l'Institut, mais 
c'est une pensée que je n'avais pas encore bien digérée; et, en 
la façon que je l'ai entendue, je suis bien assurée qu'il n'en peut 
point arriver de mal; mais cette chose n'est pas encore résolue. 
Enfin, ma très-chère, la lettre que j'ai écrite n'est autre chose 
que le Coutumier; mais j'en recommande l'observance, sachant 
encore plus particulièrement les intentions de notre saint Fon- 
dateur sur ce sujet. Ainsi que je le dis en mes Réponses, le 
point de cette protestation y a été ajouté à Paris, et par équi- 
voque, car je ne veux rien de nouveau. — Mais dites-moi votre 
sentiment sur ces allées aux bains, car je ne puis accorder que 
l'on y aille, sous quelque prétexte que ce soit, bien que celle 
qui y est allée l'ait fait sans conteste. — Je salue votre chère 
âme et lui souhaite, comme à la mienne propre, ce pur amour 
de Notre-Seigneur; qu'il soit béni! Mille saluts et bénédictions 
à nos Sœurs. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Riom. 




ANNÉE 1630. Ul 



LETTRE M VII (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE RRESSAND 

SUPÉRIEURE A MOULINS 

Dispositions à prendre pour la communauté de Moulins : choix d'une Supérieure. 

Fondation de Nantes. 



[Annecy, 1630.] 



VIVE -}- JESUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je vous ai déjà répondu que, faisant considération que vous 
n'avez plus que quelques mois de supériorité dans notre mo- 
nastère de Moulins, je croyais que vous pouviez être employée 
à la fondation de Nantes '. Mais avant que de partir pour y 
aller, vous devez conclure deux choses : 1° l'affaire de ma Sœur 
M.-Aimée [de Morvillc], au moins par quelque article que vous 
laisserez à vos Sœurs pour leur servir d'instruction; l'autre est 



I 



' Ce monastère doit son existence à la piété de madame Hardouin, qui, 
frappée des maximes de haute perfection contenues dans V Introduction à la 
vie dévote, se disait souvent à elle-même : Si te saint Evêque de Genève en 
exige tant des personnes du monde, que ne doit-il pas demander de ses Re- 
ligieuses?EHe était occupée de cette pensée lorsqu'une nuit elle crut entendre 
le Bienheureux lui adresser ces douces paroles : « Contribuez à l'éta- 
blissement de mes filles, et vous glorifierez Dieu. » Dès lors elle poursuivit 
son entreprise avec un redoublement de courage. Monseigneur de Nantes, 
Philippe Cospéan, n'accorda les permissions qu'à la condition expresse de 
voir la Mère de Bressand faire elle-même cette fondation, car, assurait-il, 
« il n'y a point de Supérieure semblable en tout l'Institut ». En juillet, la 
communauté de Moulins dut donc, à son grand regret, voir partir cette vé- 
nérable Mère, accompagnée des Sœurs Marie-Marguerite d'Épineul, Marie- 
Charlotte de Feu, Marie-Catherine Durye, Marie-Marthe Dubois et Marie- 
Augustine de Servy. Toutefois, la cérémonie de l'établissement ne se fit que 
le 25 septembre. « Nous devons estimer notre pays bien fortuné, disait 
l'évêque de Nantes, puisque Dieu lui a fait don d'une sainte en la personne 
de la Mère Marie-Constance. Par ses prières et celles de ses compagnes, elle 
attirera les bénédictions du ciel sur la ville. » (Histoire inédite de la fon- 
dation de Nantes.) 












442 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de regarder entre les mains de qui vous laisserez votre commu- 
nauté. Et pour moi je pense, puisque vous avez de bonnes et ver- 
tueuses Sœurs, comme ma Sœur M.-Angélique [de Bigny] et ma 
Sœur M. -Henriette de [Rousseau], que vous devez proposer aux 
Sœurs en Chapitre, si elles en veulent élire une de celles-là ou 
telle autre qu'elles voudront, ou pour assistante [commise] ou 
pour Supérieure. Que si elles l'élisent pour assistante, peut- 
être que dans quelques mois nous leur pourrions donner une 
Supérieure, en cas qu'elles ne fussent pas contentes d'elle. — Je 
ne vois pas qu'il y ait apparence d'envoyer des Sœurs en cette 
fondation, si vous ne les y allez conduire, car je connais l'esprit 
de Mgr de Nantes, qui se tiendrait offensé si on le refusait. Mais 
laissez votre maison en bon ordre, le mieux que vous pourrez, 
et allez au nom de Dieu. Cette affaire est pour sa gloire et pour 
le bien et utilité de votre maison, chacun y doit contribuer; 
mais toujours devez-vous lâcher de la laisser au meilleur état 
qu'il vous sera possible; et pour cela il faut que vous voyiez en 
charge quelque Sœur avant que partir, celle que nos Sœurs 
éliront pour Supérieure ou pour assistante. Si vous laissez ma 
Sœur M. L. à Moulins, et que l'on y élise une Supérieure de 
dehors, je ne vous conseille nullement de la laisser en charge, 
ains de faire élire une assistante pour gouverner en votre ab- 
sence. Je pense que vous pourriez proposer ma Sœur J. -Char- 
lotte de Bréchard et quelqu'une de ce monastère, si vous le 
jugez à propos. Mais je crois que ma Sœur M. -Henriette réussi- 
rait fort bien là, car je la trouve fort judicieuse, et m'assure que 
sou gouvernement serait utile si elle l'accompagnait de suavité, 
et j'espère qu'elle le ferait. Que si ma Sœur M.-Angélique n'est 
pas élue pour Supérieure ou assistante, vous ne la devez pas 
emmener à Nantes pour cela, parce que c'est une fort brave 
fille qu'il faut laisser à Moulins, où je pense que si nos Sœurs 
ne la choisissent pas pour les conduire, que ce sera ma Sœur 
M. -Henriette, et elles se lieraient bien ensemble; car pour ce 





ANNÉE 1630. 443 

qui est de son désir de venir ici, il n'en faut pas parler en la 
saison où nous sommes. 

Il me semble qu'avant votre déposition vous devez faire le 
choix, avec nos Sœurs, de celles que vous emmènerez. [Deux 
lignes illisibles.] Choisissez-en de bonnes et qui soient de bon 
exemple, le tout selon que Dieu vous inspirera. J'enverrai votre 
lettre à Mgr de Grenoble, et prierai ma Sœur la Supérieure 
qu'elle fasse en sorte qu'il n'y ait point d'empêchement d'avoir 
votre obédience; mais si vous êtes pressée de partir avant que 
la recevoir, vous ne laisserez pas départir, sur l'assurance que 
je vous donne que je crois qu'il l'agréera. [Plusieurs lignes 
inintelligibles.] Elle appréhende que notre Sœur M. -Angélique 
demeure en charge ; mais je lui mande que la Règle ordonne de 
laisser les Sœurs en liberté de choisir qui bon leur semble '. 
Voyez-vous, ma fille, j'ai sentiment que ma Sœur M. -Henriette 
donnerait une satisfaction plus générale que pas une, à cause 
de sa grande douceur et bonté, et je pense qu'elle se portera 
mieux étant en charge, car l'exercice porte et donne du cou- 
rage. Je vous dis ma pensée : si les filles jettent les yeux sur 
elle, il serait bon qn'on l'élût Supérieure; en ce cas vous pour- 
riez laisser ma Sœur M. -Marguerite [d'Épineulj ou Anne-Marie. 

[Deux lignes illisibles.] Ceci soit dit entre nous deux ; car 

c'est dans la parfaite confiance que je parle, et dans le seul 
désir de la gloire de Dieu, non que je veuille croire détermi- 
nément. Or, il faut que vous emmeniez au moins une fille sin- 
cère, droite et capable de vous seconder tant en maladie qu'en 
santé, laquelle santé je vous recommande; et pour cela, ma 
très-chère fille, je vous prie, par tout le crédit que vous m'avez 
donné sur vous, de ne vous point travailler à des œuvres pé- 
nibles, de ne faire aucune austérité que comme la communauté, 

1 Le 28 juin 1630, la communauté de Moulins élut pour Supérieure Sœur 
Marie-Angélique de Bigny. 







LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 
de bien manger, de bien dormir, et de ne point veiller le soir; 
mais que ceci soit une règle en ce sujet, et ne m'alléguez point 
les affaires; car j'en ai plus que vous, une famille très-grande, 
de grandes et fréquentes réponses, et jamais je ne veille. Oh 
Jésus ! j'ai tant de confiance en votre amour filial que vous me 
donnerez le contentement de faire ceci. 

Pensez-vous, ma fille, que mon cœur ne sente pas aussi bien 
que le vôtre l'éloignement que vous allez faire? Oui, certes, et 
plus que vous ne pensez, car je m'étais promis la chère conso- 
lation de vous avoir un peu auprès de moi ; mais puisque Dieu 
veut que nous fassions ce dépouillement, sa sainte volonté soit 
faite. Vous aurez, je m'assure, toujours souvenance de moi 
devant Dieu, et nos cœurs continueront leur sainte union en son 
divin amour. Oui, ma fille, jamais rien ne nous séparera de la 
sainte dilection que nous avons en ce divin Sauveur. — J'écris 
à Mgr de Nantes, c'est un digne prélat, mais il faut aller avec lui 
avec une grande liberté et confiance filiale, sans art. — Je vou- 
drais bien que notre petite Sœur F. -Angélique [de Fésigny] fût 
ici. J'écris à Lyon que si l'on nous renvoie, comme je l'espère, 
ma Sœur M. -Aimée de Blonay, que l'on vous en donne avis 
promptement, et vous la feriez mener, s'il vous plaît, à Lyon, et 
elles viendraient ensemble. Que si cette occasion ne se pré- 
sente, à cause des gens de guerre, il faudra employer la pre- 
mière qui se rencontrera; et pour ma Sœur A. -Thérèse, com- 
ment la laisserez-vous là? Je la trouve bonne fille, et qui serait 
utile. La petite [Sœur] de Feu désire aussi d'aller avec vous, 
ses raisons sont considérables. — Mille et mille remercîments de 
vos beaux Agnns;]e voudrais que nous eussions chose qui vous 
fût convenable, elle serait bien vôtre, je vous en assure. — Ma 
chère fille, je vous prie de dire à ma Sœur A. -Thérèse et à ma 
Sœur M. -Charlotte de Feu, que ce que je vous réponds d'elles 
leur suffit, et que je n'ai le loisir de leur écrire. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 




ANNEE 1630. 



445 



LETTRE MVIII 

A LA SOEUR ANNE-BAPTISTE CHAUVEL 

A MOULIXS ' 

Exhortation à s'abandonner à la volonté de Dieu dans les souffrances. 



[Annecy, 1630.] 



VIVE •{- JÉSUS.' 

Ma très-chère fille , 

Nous avons reçu vos petits Ar/nus, desquels nous vous remer- 
cions de tout notre cœur; nous en avons maintenant à suffi- 
sance, Dieu merci , et partant il n'est pas besoin que vous nous 
en envoyiez davantage. 

Quant à votre infirmité, ma très-chère fille, nous ne man- 
querons de faire faire votre dévotion, selon le désir que vous en 
avez, et tout maintenant je viens de faire la sainte communion 
à cette intention, non pour demander votre guérison, ma fille; 
car si Dieu veut que vous souffriez, rien ne nous est meilleur 
que sa très-sainte volonté, et II saura bien tirer sa gloire et 
votre salut éternel de cette souffrance. Vous ne devez donc 
faire de votre part autre chose, sinon que de vous abandonner 
totalement au soin et à l'amour éternel que Dieu a pour vous, 
Lui laissant faire de votre âme, de votre corps et de votre esprit, 
tout ce qu'il Lui plaira; et ne craignez point, ma fille, que la 
violence de vos douleurs vous fasse perdre l'esprit; car Dieu, qui 
connaît votre portée, ne vous donnera pas plus de mal que 
vous n'en pourrez supporter. S'il Lui plaît de vous donner cette 
affliction, vous vous y devez soumettre amoureusement, et vous 
remettre tout entièrement sans réserve à son très-saint bon 
plaisir, afin qu'il dispose de vous et de tout ce qui vous regarde 
selon sa volonté, en laquelle est tout notre bonheur. 

1 Cette Religieuse, après avoir édifié pendant trois ans la communauté 
d'Autun, où elle avait été envoyée en qualité d'assistante, élait rentrée 
au monastère de Moulins. 






446 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Voilà, ma très-chère fille, ce que je vous prie de faire, tous 
assurant que si vous connaissiez la valeur de votre souffrance et 
affliction, vous la chéririez plus que toutes les prospérités du 
monde. Croyez, ma très-chère fille, que de tout mon cœur et 
d'une affection sincère, je vous demeure invariablement, ma 
très-chère fille, votre très-humble, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Neters. 






LETTRE MIX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU NIEXIIEB MONASTÈRE DE LYON 

Espérance de son retour. — Il ne faut point ouvrir la porte de clôture après 

Y Angélus du soir. 



vive -j- jésus! 



Annecy, 12 juin [1630]. 



11 me faudrait un loisir plus grand que je ne le puis prendre, 
pour vous écrire selon mon cœur et mon désir; mais, ma 
très-chère fille, j'espère que la divine Bonté me consolera de 
votre présence, et alors nous dirons tout, pour, de toutes 
choses, nous affermir toujours davantage dans le parfait délais 
sèment de nous-mêmes et de tout ce qui nous concerne, entre 
les bras de la divine Providence. On me fâcherait pourtant et 
bien fort, si l'on vous empêchait de venir; car je crois qu'il 
est expédient. Si l'on a puis à faire de vous, l'on vous pourra 
renvoyer; mais je désire que, puisque Mgr le cardinal le juge 
à propos, et que cela est expédient pour l'exemple des autres 
prélats et pour mille bonnes raisons, l'on ne détourne plus 
votre retour. L'espérance de vous voir bientôt me fera remettre 
à ce temps-là à vous dire toutes choses. 

L'accident de peste que les soldats avaient apportée ici ne 
fait nul progrès, grâce à Dieu, et la guerre ne vous doit pas 



ANNÉE 1630. 447 

retarder. Hélas! que les âmes et le pauvre peuple ont besoin 
d'une bonne et constante paix, pour le salut des uns et la vie 
des autres! Dieu y mette sa bonne main. — Non, ma fille, il ne 
faut point ouvrir les portes après les Ave, Maria, pour faire 
entrer et sortir ces dames : la seule Reine pourrait commander 
cela; que si elle en faisait coutume, encore lui faudrait-il repré- 
senter humblement l'intérêt et la messéance que cela appor- 
terait. 

Vraiment vous avez tort d'avoir pensé que je disais sérieu- 
sement que je me voulais corriger de vous tant écrire. Je le 
ferai toujours tant que je pourrai; faites le même, et croyez que 
jenereçois jamais de vos lettres qu'avec consolation. — Au reste, 
nous recevons de grands reproches de la mauvaise impression 
de notre Coutumier. De vrai, le sieur Cœursilly ne pense qu'à 
gagner, ce qu'il fait aulhentiqucment, et j'en suis bien aise, 
mais marrie de ce qu'il nous a si mal servies en l'impression 
[des livres] de l'Institut, que même le papier des Règles est si 
chélif, qu'elles ne dureront rien; il faut avoir patience. — Je 
salue ma très-chère Sœur la Supérieure. Si Dieu veut employer 
de ses filles à Montpellier, cela m'est indifférent; mais je crois 
que Mgr de Genève, à qui l'on en a demandé il y a si long- 
temps, pourrait peut-être ne le trouver pas bon ; néanmoins je 
crois qu'il laissera Mgr de Montpellier en liberté. — Prenez 
soin de faire tenir promptement et sûrement cette lettre à Mar- 
seille. Les pauvres filles sont sans nos nouvelles. Je n'ai point 
reçu ces lettres d'Avignon. C'est tout ce que, sans loisir, je vous 
puis dire; mais de cœur vous savez que je suis vôtre. 

Conforme à l'original gardé aui Archive» ,dc la Visitation d'Annecy 









448 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE MX 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROLLAIN 

SITÉIUEDI1E DES FILLES REPENTIES DE LA MAGDELAIXE, A TABIS. 

Encouragement à dresser des Constitutions aux Filles de la Magdclaine. 
vive f jésusI 



Annecy, 12 juin 1G30. 



Ma très-bonne et très-chère fille, 



Je suis toujours extrêmement consolée quand je reçois de vos 
lettres, voyant combien votre emploi est utile et profitable à ces 
bonnes et chères âmes. Il se faut grandement humilier et 
anéantir devant Dieu, de ce qu'il Lui a plu vous appeler et vos 
chères Sœurs en un office de charité si important à sa gloire et 
au salut des âmes. 

Je bénis Dieu, ma très-chère fille, de quoi vous êtes prête à 
faire des professes l ; je trouve grandement bonne votre réso- 
lution de leur donner deux années de noviciat, espérant que le 
tout réussira à son plus grand honneur et gloire. Je Le supplie, 
ce bon Dieu, qu'il vous donne bien son esprit, afin que les 
Constitutions que vous allez commencer soient conformes à 
icelui. Mais, ma très-chère fille, il vous faut bien humilier par 
une totale démission de vous-même, et une parfaite confiance 
en sa bonté et providence. Redoublez votre courage, et vous 
verrez que Dieu vous donnera l'esprit de force et de lumière 
qui vous sera nécessaire, et à notre bonne et chère Sœur 
Marie-Simone 2 et nos autres Sœurs pour parachever l'œuvre 
qu'il vous a commise. 

1 Recevoir à la profession des filles de la Magdelaine. 

s Sœur Marie-Simone Tollue, native de Chartres, passa de celle cité dé- 
vouée au culte de la Vierge Mère dans l'humble Institut de la Visitation. 
Entrée au premier monastère de Paris à l'âge de quarante-deux ans, elle 
parut tout d'abord formée aux exercices des parfaits; aussi la jugea-t-on 
capable, peu après sa profession, de seconder la Mère Bollain dans la con- 



^^ 



ANNÉE 1630. 449 

Voilà fout ce que sans loisir je vous puis dire. Mais vous 
savez, ma très-chère fille, avec quelle sincérité mon cœur chérit 
et affectionne le vôtre, que j'ai toujours tenu pour intimement 
mien. Je salue notre bonne et chère Sœur Marie-Simone et nos 
Sœurs, sans oublier toutes vos chères nouvelles converties, les- 
quelles je prie Noire-Seigneur vouloir rendre toutes siennes, 
afin que nous nous puissions un jour toutes voir en Paradis. Je 
suis d'une affection incomparable votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitalion de 
Paris. 



LETTRE M XI (Inédite) 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

SI l'ÉRIHlIlli AU PRBM1EB MOXaSTBRÏ [)li I'.llilS 

Les Religieuses de la Visitation ne doivent pas aller aux bains. 

VIVE -f JÉSUS.' 

[Annecy], 12 juin 1630. 

Pour ce q»i est des bains, il est vrai que la Règle de 

saint Augustin les permet; mais elle permettait aussi de sortir 
pour voir les parents, dont la coutume n'est plus maintenant. 
Vous savez ce que notre Bienheureux Père en dit. Et pour moi, 
je suis toujours plus ferme en ce sentiment que nous n'y devons 

duite des Filles de la Magdelaine. Celle fervente Religieuse s'y dévoua au 
péril de sa vie, plusieurs fois menacée par quelques misérables obstinées, 
qui, pour toute vengeance, ne reçurent que de nouvelles marques de ten- 
dresse. Le speclacle d'une si héroïque charilé opéra de merveilleux chan- 
gements dans la maison, qui fut dès lors embaumée des parfums delà 
pénitence ; ceux de l'amour de cette épouse fidèle réjouissant le divin Époux 
H se hâta de l'appeler à Lui (13 octobre 1632). Saint Vincent de Paul' 
présent à la mort de Sœur Marie-Simone, dit qu'il n'avait jamais vu de 
fin plus radieuse, et crut pouvoir assurer « que son esprit victorieux était 
monté dans un chariot de feu au séjour de la gloire.-. 

{Vies de IX Religieuses de la Visitalion, par la Mère de Chaugy.) 

29 



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450 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

point aller, et je suis bien aise de voir que c'est aussi le vôtre, 
comme je crois que ce sera toujours celui des vraies Filles de 
la Visitation. Dieu suscitera quelque autre moyen moins illi- 
cite et dangereux pour conserver notre santé, si elle est utile 
à sa gloire. 

Conforme à une copie gardée au premier monastère de la Visitation de Taris. 



LETTRE MXII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

SUPÉRIRURK A CRBMIBUX 

La pesle reparaît en Savoie. — Comment il faut traiter avec les bienfaitrices. 

vive -J- jésus! 

[Annecy], 12 juiu [1630]. 

Ma très-chère fille , 
Je vois bien, par les vôtres dernières, que vous n'avez pas 
reçu les deux ou trois lettres que je vous ai écrites depuis peu; 
au moins ne m'en faites-vous point de mention. Je suis bien 
aise de savoir que vous n'êtes pas en nécessité pour votre en- 
tretien maintenant ; car certes, comme nous vous avons mandé, 
ma chère fille, nous eussions plutôt emprunté en cent bourses, 
que de manquer de vous assister dans le besoin; mais Dieu 
soit loué, qui y a pourvu. Aussi n'avions-nous guère de moyens 
de le pouvoir faire maintenant, à cause des misères de ce 
pauvre pays, où la guerre a fait beaucoup de ravages; et enfin 
les soldats ont remis la peste dans celte ville, par les meubles 
qu'ils ont pris aux villages infectés, ce qui a grandement affligé 
ce peuple, bien que l'on espère qu'elle n'y fera beaucoup de 
progrès. — Mon Dieu, que vous êtes heureuse, ma très-chère 
fille, de vous reposer sur la divine Providence pour ce qui est 
de l'avenir! Assurément elle aura soin de pourvoir à vos be- 
soins; car elle ne manque jamais à ceux qui ont mis en elle 






ANNÉE 1(530. 451 

leur confiance comme vous faites; loué en soit notre bon 
Dieu. 

Nous vous remercions de l'offrande que vous avez faite à 
notre Bienheureux Père; mais certes, ma très-chère fille, vous 
m'avez mortifiée de nous avoir envoyé cette aube; ce n'était 
pas mon intention. — Je suis bien aise de quoi vous recevez ces 
deux filles de bonnes maisons; mais certes il faut représenter 
à leurs parents qu'il faut bien qu'ils leur donnent davantage 
que ce que vous me marquez, et que le moins qu'ils puissent 
donner, c'est huit cents écus de fonds. — Au reste, je suis bien 
consolée de savoir que madame la présidente de Granet est 
sortie fort satisfaite de votre maison, et madame de Saint- 
Julien. C'est fort peu de chose, ce qu'elles donnent ; mais il 
faut avoir égard à leur bonne volonté, qui promet de faire tou- 
jours quelque chose pour le bien de votre maison. Pour notre 
chère madame de Mépieu, c'est une petite âme que j'aime bien; 
assurez-l'en de ma part, ma chère fille, je vous prie, et entre- 
tenez bien sa chère affection. Je serais fort aise que sa Margot 
fût des nôtres. Si je pouvais, j'écrirais volontiers à ces chères 
dames; mais certes, ma fille, je ne puis, tant je suis accablée 
d'occupations. Gouvernez-vous bien par leurs avis en ce qui 
concerne votre bâtiment, afin de ne l'entreprendre que bien à 
propos et de n'y rien faire qui soit inutile. Ma toute chère fille, 
je prie Dieu de répandre son saint amour en votre âme, jusqu'au 
comble de toute perfection et sur toutes nos chères Sœurs. Je 
suis de cœur toute vôtre, mais de bon cœur. 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de la 
Visitation d'Annecy. 



29. 












452 



LETTRES DE SAINTE CHAXTAL. 




[Annecy], 15 juin [IG30]. 



LETTRE MXIII 

A LA MÈRE MARIE-ALMËE DE BLONAY 

AU PRSMIBR MOXASTÈBK DE LVO.Y 

Nouvelles démarches au sujet de son départ de Lyon. 
vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 

Nous avons fait ce que nous avons dû, écrivant pour votre 
retour en ce monastère ; car je vois que qui considérera la lettre 
que Mgr le cardinal nous a fait écrire par M. d'Aoste, jugera 
qu'on eût taxé Mgr de Genève et moi d'imprudence, si nous 
n'eussions fait ce que nous avons fait; c'est pourquoi je désire, 
mais bien fort, que ma lettre soit donnée à Mgr le cardinal, et 
pour vous, ma fille, vous obéirez à ce qu'il ordonnera ; mais 
certes, je suis un peu étonnée et ne sais pourquoi il y a tant de 
larmes, puisque nous avons tant promis de vous rendre quand 
on le désirerait, et qu'on le jugerait utile au bien de votre mai- 
son. De vrai, ma très-chère fille, je vous prie de croire que 
cette affaire m'est aussi ennuyeuse qu'à vous; car je me romps 
la tête à tant écrire pour cela, et j'ai déjà écrit tant de raisons 
qu'on en ferait des volumes. 

Enfin, ma très-chère fille, nous ne pouvons, ni ne devons 
écrire autre chose à Mgr le cardinal sur ce qu'il nous a fait 
écrire ; c'est à lui à dire maintenant s'il désire vous garder ou 
non, et je vous prie que la lettre que j'écris à M. de la Faye lui 
soit donnée, et que celle de M. d'Aoste lui soit montrée; mais 
que je sois crue, ma très-chère fille, car si déjà l'on n'eût pas 
retenu celle que je lui écrivis il y a quelque temps, les affaires 
miraient peut-être une autre face. Dieu fasse en tout son bon 
plaisir. Qu'il soit béni! 

Coi.lormc à l'original gardé aux Archives de la Visilation d'Annecy. 



ANNÉE 1630. 



453 



LETTRE MXIV 

A MONSEIGNEUR ALPH.-LOUIS DU PLESSIS-KICIIELIEU 

ARCHKVÉQUE DE LÏOS1 ' 

Sollicilalions respectueuses pour obtenir le retour de la .Mère de Blonay. 

vive -f JÉSUS.' 

[Annecy. 1630.] 

Monseigneur , 

Le style de voire lettre, la suavité qu'elle répand dans mon 
cœur, voyant comme vous nous continuez si débonnairement 
votre faveur, fait que je sens mon âme portée à une grande ré- 
vérence et confiance filiale envers vous, Monseigneur, et à une 
totale ouverture de cœur, pour vous dire avec franchise mes 
pensées sur le sujet [du retour à Nessy de noire Sœur de Blo- 
na y]> et j' a i un tel sentiment de la douceur et débonnairelé de 
votre cœur paternel, qui m'assure que vous ne le trouverez 
point mauvais ; car l'extrême amour et respect que Dieu m'a 
donnés pour vous, Monseigneur, ne pourraient souffrir ni me 
permettre de lâcher une seule parole qui, tant peu que ce soif, 
vous put être désagréable. 

En celte assurance donc je vous dirai, comme à notre très- 
horioré Seigneur et Père, que le refus que l'on nous a fait de 
notre chère Sœur [de Blonay] est (outà fait contre notre Institut; 
cardiaque professe de celte Congrégalion dépend toujours du 
Supérieur et du monastère où elle a fait la profession : il s'est 
ainsi constamment pratiqué. Notre règle et le sacré Concile 
donnent pouvoir aux monastères d'élire pour Supérieure, en 






1 Mgr Alphonse-Louis du Plessis-Richelieu, frère du célèbre ministre de 
Louis XIII, après avoir vécu pendant vingt ans dans l'Ordre des Chartreux, 
avait été promu au siège archiépiscopal d'Ai.ï, puis transféré en l&2[) à 
celui de Lyon, et le 10 novembre de celte même année honoré de la 
pourpre romaine. II se signala par son zèle et sa charité jusqu'à sa mort, 
arrivée le 23 mars 1653. 






I 

■ 

I 




454 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

leur besoin, une Sœur du même Institut, de quelque monas- 
tère que ce soit : notre chère Sœur [de Blonay] avait été élue en 
celui de Grenoble, elle a été refusée : ces choses-là sont impor- 
tantes, Monseigneur. Que si [celle-ci] était empêchée, il en re- 
viendrait un grand préjudice à notre Congrégation. Je m'assure 
que si cela vous eût été représenté, et les mauvaises consé- 
quences qui se peuvent tirer de cet exemple, votre piété, pru- 
dence et saint zèle à la conservation de ce pauvre petit Institut 
vous l'eussent fait lâcher ; de cette sorte donc que pour éviter 
tout ce mal, si vous m'en croyez, Monseigneur, vous la donnerez 
un peu, quand vous en jugerez la saison propre, sur l'assurance' 
que je vous donne, que non-seulement cette chère Sœur, mais 
les autresMe cette maison, sont entièrement vôtres ; etquenous 
vous la renvoierons assurément, sitôt que vous nous signifierez 
qu'elle sera nécessaire aux maisons de delà. 

De vrai, Monseigneur et très-honoré Père, vous ferez chose 
agréable à Dieu et vous m'obligerez bien si vous faites cela, en 
faveur de la conservation de nos observances régulières. Je ne 
sais si c'est présomption ; mais j'ai le sentiment qu'il lui sera 
utile de revoir un peu sa maison et recevoir l'air du premier 
esprit, qui sera même profitable à vos maisons. Monseigneur, 
usez donc un peu de condescendance et de charité, nous faisant 
ce que vous voudriez que nous vous fissions si cette chère Sœur 
était ici, ou quelqu'une de celles de vos maisons, qui vous fût 
autant agréable qu'elle m'est. Je vous en supplie très-humble- 
ment. Que s'il ne vous plaît pas, certes, pour le respect que 
nous vous portons, nous en demeurerons en paix. 

Conforme à «ne copie gardée aux Archives de la Visitation d'Anrçecy. 




ANNEE 1630. 



LETTRE MXV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER UONASTÈRB DE LYON 

Amour de la Sainte pour la pauvreté. — Désir que la fondation de Montpellier 
soit faite par le monastère d'Annecy. 



vive -J- jésus! 



Ma 



[Annecy], 24 juin [1630]. 



TRES-CHERE FILLE 



Je suis fort en peine de l'indisposition de ma Sœur votre chère 
Supérieure. C'est la vérité qu'elle ne doit point chanter au 
chœur; mais elle y doit pourtant faire résidence pendant les 
Offices le plus qu'elle pourra. Il la faut faire dormir le malin 
plus que les autres, la tenir fort joyeuse, et qu'elle ne s'altère 
de rien. Et pour l'oraison, elle ne s'y doit nullement peiner, 
mais se contenter de se tenir là devant Dieu en grande révé- 
rence. — Il est vrai que ce pays est fort pauvre, mais pourtant 
rien ne nous a encore manque, grâce à Dieu, ni à nos maisons 
qui y sont, que je sache. Je ne veux pas qu'en façon du monde 
vous demandiez rien pour nous à ma Sœur la Supérieure de la 
seconde maison ; car, si nous nous trouvons dans un extrême 
besoin, nous verrons ce que nous aurons à faire ; mais nous ne 
voulons importuner personne, si nous pouvons, quoique nous 
ne doutions pas de sa charité envers nous. — Pour ce qui est 
de votre retour ici, ma chère fille, il me suffit d'avoir écrit 
comme j'ai fait à Mgr le cardinal ; il en ordonnera puis après 
comme il lui plaira. Mais il n'eût pas été à propos de vous 
laisser là sur les témoignages qu'il avait donnés, qu'il n'agréait 
pas que nous vous retirassions: et, quoi que les hommes 
disent de cette affaire, je me contente que Dieu sache que la 
poursuite que nous avons faite pour votre retraite en ce monas- 
tère a été pleine de respect, de douceur, juste, et non point 
par finesse ni par des voies obliques. 






456 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Pour ce qui est de la fondation de Montpellier, je prie Dieu 
qu'il la fasse avec les fdles qu'il a destinées pour cela ; c'est 
tout ce que je désire, et n'y mettrai point d'empêchement. Et si 
bien Mgr de Montpellier parla pour en avoir des vôtres, ce fut 
sur la bonne disposition que lui en donna AI. Brun, ainsi que 
ma Sœur votre Supérieure me l'écrivit. Mais, pour le dire ici 
entre nous deux, si on faisait cela, je ne sais pas si Algr de Ge- 
nève et cette maisonn'en seraient point offensés, puisqu'il y a si 
longtemps qu'on s'y est adressé pour en avoir des Sœurs, et qu'il 
a été reconfirmé depuis un mois par un personnage de qualité. 
C'est pourquoi il faudra être un peu avisée en ceci, afin que l'on 
ne s'en aperçoive pas, ou que l'on ne prenne celle imagination 
que nous voulons courir sur les airs les unes des autres; car 
certes, ma fille, si l'on faisait cela à celte maison, il serait à 
craindre qu'on le fît bien à d'autres. Enfin il nous faut bien 
tenir dans les termes de notre esprit. 

[De la main de la Sainte.] De vrai, ma très-chère Marie- 
Aimée, je m'accable d'écritures; vous ne sauriez croire com- 
bien il m'en faut faire. Cela me dissipe, avec tant d'autres 
affaires; cependant mon chétif esprit incline à la solitude. 
Hélas ! Dieu me fera la grâce de la trouver dans mon cœur, et 
y demeurer seule avec mon Dieu! Qu'il vous bénisse ! — Jour 
de Saint-Jean. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 












ANNEE 1630. 



457 



LETTRE MXVI 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 

SUPÉniHURE A MOULINS 

L'évcque de Grenoble refuse à cette Supérieure la permission d'aller à Nantes. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 1630.] 

Ma très-chère fille , 

Monseigneur de Grenoble m'écrit qu'il ne veut pas vous don- 
ner une obédience ' pour aller à Nantes, si nous ne lui accordons 
purement et simplement la disposition de notre Sœur Péronne- 
Marie de Châtel ou de notre Sœur Anne-Catherine deBeaumont. 
Je lui mande que ce n'est ni par moi ni par ma conduite que 
cette fondation se fait, et que vous y êtes désirée pour Supé- 
rieure, que je laisse à chacun faire ses affaires. Il faudra que 
vous lui écriviez une lettre d'excuses, et que vous lui disiez 
qu'ayant demandé sa permission et voyant un si grand retarde- 
ment à sa réponse, vous avez pensé que la licence qu'il vous 
avait donnée pour aller à Moulins suffisait, avec le congé que 
vous lui aviez demandé, étant pressée de toutes parts pour cette 
fondation, qui était importante au bien de cette maison et à la 
gloire de Dieu, et que vous avez cru qu'il n'eût pas voulu 
qu'une si bonne œuvre fût retardée à son occasion ; mais que 
partout où vous serez, vous voulez toujours dépendre de ses vo- 
lontés, et que vous ne serez pas moins à sa disposition étant là 
qu'à Moulins. Voilà, ma chère fille, ce que je crois vous devoir 
dire, afin que vous lui écriviez sans me mettre aucunement en 
cette affaire. 

Au reste, la maladie ne fait pas progrès en celte ville, Dieu 
merci; car dès dix ou onze jours il est fort peu arrivé de mal ; 



1 On sait que la Mère de Dressand était professe de la Visitation de 
Grenoble et, comme telle, dépendait de l'évêque de celte ville 



458 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'on espère que ce ne sera rien. Pour nous, ma très-chère fille, 
nous avons toutes été malades, et moi-même l'ai été ces jours 
passés d'une diarrhée et de ma défluxion qui m'a fort incommo- 
dée, car elle m'a enflé le visage et me tombe sur l'épaule et le 
bras droit. Néanmoins je sens que maintenant elle s'en va être 
sur son déclin, grâce à Dieu, et me trouve un peu mieux. — Je 
m'attends que si vous passez par nos monastères, ma très-chère 
fille, vous m'en écrirez des nouvelles très-amplement. Notre 
bon Dieu vous fasse vivre de sa sainte et juste volonté, ma toute 
très-chère fille, et bénisse l'œuvre que vous allez commencer 
pour sa gloire. — Je fais très-humble révérence à Mgr de Nantes; 
obtenez-moi une de ses messes. 




LETTRE MXVII 

A LA MÈltE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

A DIJOX 

Eloge de la Mère F. J. de Villette. — Regrets sur le retard de la fondation de 
Besançon; nécessité de l'effectuer au plus tôt. 

vive f JÉSUS.' 

[Annecy], 5 juillet [1630]. 

Ma très-chère fille, 
J'ai été grandement étonnée de ce que vous dites, que vous 
n'avez point reçu de mes lettres depuis celle du 14 e de mars, 
sachant très- bien que je vous écrivis du depuis, sur le sujet de 
votre déposilion et de l'élection d'une nouvelle Supérieure. J'en 
adressai le paquet à ma Sœur la Supérieure de Belley pour le 
vous faire tenir, dans lequel il y avait des lettres que j'écrivais à 
Mgr de Langres, à MM. les conseillers Blondeau, Jaquotot 
et M. Boulier, à ma Sœur de Vigny, à ma Sœur votre Supérieure 
et à quelques-unes de vos filles. Ce me serait une sensible mor- 
tification s'il était égaré ; c'est pourquoi, ma très-chère fille, je 
vous prie d'en écrire à ma Sœur la Supérieure de Belley, afin 



ANNÉE 1630. 459 

que, si vous ne l'avez reçu, vous le puissiez recouvrer, sachant 
à qui elle l'aura remis. — Je suis consolée de savoir toutes nos 
Sœurs si paisibles et contentes sous la conduite de leur nouvelle 
et ch.re Mère ; aussi est-ce une très-digne fille. Les Sœurs 
doivent bien regarder Dieu en elle ; car c'est la seule Providence 
qui la leur a donnée, laquelle, j'espère, la comblera de bénédic- 
tions en son gouvernement, et fera que sa vertu étant plus 
reconnue par son humilité et douceur, elle gagnera de plus en 
plus les cœurs de ses chères filles, et se tiendra dans l'estime 
et l'affection de tous les amis de la maison. 

Au reste, ma très-chère fille, je suis puissamment mortifiée 
du retardement de la fondation de Besançon, et semble que 
puisque vous aviez le consentement de Mgr l'archevêque, vous 
ne deviez pas différer d'y aller; car ayant votre maison bien 
accommodée et la permission de mondit seigneur l'archevêque, 
vous n'aviez rien à douter, car, ma chère fille, plus vous diffé- 
rerez d'y aller, plus vous y rencontrerez de difficultés ; c'est 
pourquoi il faut conclure cette bonne œuvre et la réduire en 
effet. La providence de Dieu a permis ce retardement, afin que 
vous enseigniez à nos Sœurs, par des actes d'humilité, de sou- 
mission et d'exacte observance, ce que vous leur avez inculqué 
par paroles, de quoi je m'assure qu'elles tireront un très-grand 
profit, à cause de l'estime en laquelle elles vous ont. — Quant 
à cette chère âme de laquelle vous me parlez, ayant les bonnes 
qualités que vous me marquez, il y aurait de la conscience de 
la renvoyer sur un soupçon; il faut bien faire voir ce que 
c'est, et y apporter tous Jes remèdes qui se pourront pour re- 
connaître que ce sera. 

Je ne saurais m'empêcher de dire encore que votre affaire de 
Besançon est mal conduite : au moins deviez-vous aller tout 
promptement que vous eûtes vos articles autorisés de Mgr l'ar- 
chevêque ; certes, les affaires de Dieu ne veulent pas tant de 
façons ni de remises. Il faut aller, et s'il est besoin entrer dans 



460 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Besançon à la sourdine et vous mettre dans la maison préparée 
ou quelque autre, car vous avez tout droit de faire cela. Que si 
l'on s'oppose à votre établissement, il faudra avoir patience et 
demeurer ferme : un peu de temps dissipera toutes les di;£cul- 
tés '. Pour moi, j'admire comme vous n'avez déjà fait cela ; car 
vous en avez tout droit, et [ils] n'en ont aucun pour empêcher 
votre établissement, aussi m'assuré-je qu'ils ne le feront pas, si 
vous me croyez. Vous n'avez que bien fait d'emprunter de 
l'argent pour les besoins de cette nouvelle maison, elle aura 
prou moyen de le payer sans incommoder la maison de Dijon, 
à qui on lève presque toutes les dots des Sœurs du Comté, ce 
qui la rendra un peu faible. 

Je suis très-aise, ma chère fille, de voir que vous tenez tou- 
jours votre cœur dans la sainte tranquillité. Pour la Mère e t 
toutes les Sœurs, je crois que vous en avez toutes sortes de con- 
tentements, et que réciproquement vous leur en donnez. Ne 
vous mettez pas en peine de ce que l'on m'écrit; mais un jour, 
à mon loisir, je vous dirai, selon notre chère confiance, ce que 
j'en retire pour votre utilité ; car je sais que votre bon cœur le 

1 Pendant que de grands seigneurs ou d'éminents prêtais appelaient les 
Religieuses de la Visitation dans la plupart des villes de Fiance, une 
pauvre fille du peuple leur procurait une fondation à Resançon ; elle 
se nommait Madeleine-Adelaine. Dieu, qui aime à choisir ce qu'il y a déplus 
faiitle aux yeux du monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort, l'avait 
préparée a cette œuvre difficile en lui donnant de hautes lumières sur ce ver- 
set du Magmficat : Fecil potenliamin brachio suo, etc. Aussi pendant dix 
ans, ni les huées du peuple, ni les rehuts des magistrats, ni les oppositions 
de l'archevêque, ne purent vaincre sa constance. Le 25 août 1630, ses efforts 
furent enfin couronnés par l'étahlissement définitif du monastère. Les Reli- 
gieuses fondatrices venues de Dijon étaient, avec la courageuse Mère Marie- 
Marguerite Michel, les Sœurs Catherine-Ëlisahelh de la Tour, Jeanne-Mar- 
guerite de Rerbisey, Marie-Dorothée de Velleclef, Marie-Thérèse Chassi- 
gnet, Marie-Agnès Charmigney, Marie-Séraphine Monnier, Madeleine-An- 
gélique Boulier, Marie-Ignace N'aime, Marie-Françoise de la Tour-Reme- 
ton, et une postulante, mademoiselle de Grammont. 

Histoire inédite de la fondation de Besançon.) 



ANNÉE 1630. 481 

veut, étant tout mien; aussi suis-je certes toule vôtre en Dieu 
qui soit béni. — Oui-da qu'il vous faut votre obédience. Je l'ai 
déjà envoyée; mais je crains qu'elle ne soit perdue avec les 
lettres. 

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXVIII 

A LA MÈRE JEANNE-CHARLOTTE DE BRÉCHARI) 

a nio.u 

Misère du peuple; pertes temporelles du monastère d'Annecy. — La Sœur déposée 
doit donner l'exemple du respect envers la nouvelle Supérieure. — Modifications 
à faire dans la [7c de la Sœur Rogct. 



[Annecy, 1630. 



VIVE -j- JÉSUS.' 

Ma tdès-chèbe fille, 

Vous me pardonnerez bien si je ne vous écris pas de ma main • 
il m'est survenu quelque embarras qui m'en empêche ; aussi 
n'y a-t-il pas longtemps que je l'ai fait. — Nous nous portons 
bien céans, grâce à Notre-Seigneur, excepté quelques-unes ma- 
lades de lièvres et autres incommodités ; mais, hélas ! il est 
vrai que ce pauvre pays est grandement affligé, ayant été réduit 
par l'armée française à l'extrémité de la misère et calamilé ; et 
de surcroît, la peste est quasi par tous les environs de celle ville 
et même dedans. Il y a environ un mois qu'elle s'y prit en six 
ou sept maisons, sans qu'elle y ait fait aucun progrès; mais, 
depuis deux ou trois jours, elle s'y est reprise en plus grand 
nombre, et bien plus dangereusement, parce que c'est en divers 
lieux et rues. Nous espérons, toutefois, de la douce bonté de 
Noire-Seigneur, qu'elle ne fera pas un tel progrès et ravage 
qu'elle fit l'année passée. Toutefois, sa très-sainte et aimable 
volonté soit faile ! 

Quant à nous, ma très-chère fille, nous n'avons pas été 






462 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

exemptes de l'affliction commune; car nos prés ont été tous 
fauchés au bien que nous avons à Nouvelles, et les seigles mois- 
sonnés en herbe ; nos moulins désertés et fort ruinés ; nos 
vignes aussi demeureront sans la culture nécessaire, à cause 
que le village où elles sont est quasi tout ruiné par la peste, qui 
y est étrangement; de sorte que nos pauvres vignerons sont ré- 
duits à l'extrémité de la pauvreté et misère, la plupart morts. 
Bénie soit à jamais la Bonté divine qui a permis le tout, et, 
comme nous devons croire, pour notre mieux. Certes, j'aurais 
été marrie si nous n'eussions pas participé en quelque façon à 
une misère si commune. 

Au reste, je bénis Dieu du bon choix que vous avez fait en 
votre élection ' ; car c'est, comme je crois, le meilleur que vous 
puissiez faire de celles de votre maison. Et je suis fort consolée 
que ma Sœur la Supérieure prenne et se serve fort de votre 
conseil en ses affaires; car c'est, sans doute, par une toute spé- 
ciale providence de Dieu que vous demeurez encore en cette 
maison pour son bien, et afin que vous dressiez cette jeune 
Supérieure. Je trouve bon, ma chère fille, que vous lui baisiez 
la main en lui présentant quelque chose, et que vous mettiez à 
demi le genou en terre, et quand elle entre aux communautés, 
que vous vous baissiez aussi à demi, parce qu'étant fort in- 
firme, comme vous êtes, il suffira bien de cela, qu'il est néces- 
saire que vous fassiez pour donner exemple à votre commu- 
nauté, laquelle, autant que vous pourrez, vous devez tâcher de 
tenir unie au chef. — Pour votre fondation, je suis bien aise 
qu'elle soit retardée ; et, pour vous dire tout comme à mon 
propre cœur, je ne serais pas marrie qu'elle ne se fît point du 
tout ; car, ma chère fille, je craindrais bien fort que vous n'y 
fussiez guère bien et que vous n'y souffrissiez beaucoup de né- 
cessité, de pauvreté et autrement. 



1 L'éleclion du 16 mai 1630 avait donné pour Supérieure au monastère 
de Itiom Sœur Marie-Calherine Chanel. 



ANNÉE 1630. .',63 

Quant à ce qui est de ma Sœur C. F. Roget 1 , ma Sœur la Su- 
périeure n'a pas assez examiné la chose ; et, au lieu de ce mot 
parfaite domination, vous pouvez dire qu'elle avait acquis une 
grande domination sur elle-même, ce qui la faisait grandement 
surmonter au manger, parce qu'il y avait plusieurs viandes 
auxquelles elle avait grande aversion naturelle. Pour ce qui est 
du commencement de sa maladie, il est ainsi que vous dites : 
que l'on s'aperçut de son mal, ce qui fut cause qu'on lui donna 
quelque petit et particulier soulagement; mais elle ne laissait de 
suivre les exercices de la communauté. Voilà, ma pauvre vieille 
Sœur et très-chèrement bien-aimée fille, ce que sans loisir je 
vous puis dire. Priez bien pour nous ; mais n'appréhendez 
point notre mal et ne vous affligez de rien, Dieu est notre pro- 
tecteur, il ne nous arrivera que ce qu'il Lui plaira. Son bon 
plaisir est notre sanctification ; je Le supplie qu'il l'accomplisse 
en vous et en moi sans réserve, et je suis vôtre de cœur. 

[P. S.) Je vous prie, ma très-chère fille, de saluer bien chè- 
rement de ma part le bon Père Maurice. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilalion d'Annecy. 

1 La Mère de Bréchard se proposait d'insérer une notice sur la Sœur 
C. F. Roget, dans l'Histoire de la fondation du monastère d'Annecy, 
qu'elle rédigeait alors. 






464 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MXIX 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

SUPÉRIEURE .1 BENNES 

Condoléances sur la perte de plusieurs membres de sa famille. — Sollicitude pour 

la santé de cette Mère. 



[Annecy, 163a J 



vive -j- JÉSUS.' 

Ma vraiment très-chère fille, 

C'est le métier des âmes amoureuses de Dieu comme la vôtre, 
de recevoir avec douceur d'esprit les amertumes et les divers 
événemeuts de cette vie. Dieu vous donne beaucoup d'occasions 
de vous rendre conforme à Lui, et en cela vous êtes bien heu- 
reuse. Hélas ! Il a retiré à soi tout ce qui vous était de plus cher 
au monde : père, mère, frère, sœur et beau-frère, mais c'est 
avec tant de bénédiction et par des morts si chrétiennes que 
vous devez avoir plus de consolation de leur débarquement de 
celle vie que de douleur de leur mort. La pauvre chère Sœur 
Marie-Agnès ' avait fait un si grand avancement à la perfection, 
que c'était chose admirable pour le peu de temps qu'elle a vécu 
en Religion : jamais fille ne fut tant pleuréc qu'elle l'a été de- la 
Supérieure et des Sœurs. Votre sœur Lucas a fait merveille en 
son affliction ; elle se comporte en vraie et vertueuse veuve, et 
prend courage pour bien conduire sa maison et ses enfants en la 
crainte de Dieu. 

Mais moi, ma fille, ne suis-je pas affligée de savoir le peu 
d'espoir que l'on a de votre santé ? Je confesse que c'est une 
extrémité de douleur pour mon chétif cœur de vous savoir en 



1 Sœur Marie-Agnès Joly de la Roche, après avoir reproduit au noviciat 
de Chambéry les vertus de saint Louis de Gonzague, fut conviée, le 
29 juin 1629, avant la fin de son année de probation, à contempler au ciel 
la gloire de cet aimable saint. 






ANNÉE 1630. 465 

cet état. Mais quoi? mon Dieu le veut, et mon Bienheureux Père 
jouit de la félicité éternelle ; n'est-ce pas assez, pour me con- 
fondre en mes tendresses, et me faire tenir paisible en mes tri- 
bulations intérieures et extérieures? ma chère et grande 
Agnès, ne parlons plus que de vivre en telle sorte, que nous 
puissions un jour parvenir en ces tabernacles éternels ! Je con- 
nais votre cœur, sa bonté, son amour et sa franchise pour moi. 
Dieu me fasse la grâce de vous correspondre ! II me semble que je 
ne voudrais pas un moment de vie que pour aimer Dieu et servir 
nos Sœurs sans réserve ; mais, hélas! que j'en ai peu de capa- 
cité! Priez bien pour moi, ma toute chère lille. — Je vous prie, 
faites-nous faire de bonnes attestations des miracles qui s'opèrent 
par les intercessions de notre Bienheureux Père. Le cher Père 
dom Juste en est tout en œuvre : c'est un homme sans pareil en 
bonté et affection. 



LETTRE MXX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONA 

AL' TOEMlliR MONASTÈRE DE LVOM 

Détails au sujet de l'impression des livres de l'Institut. — 11 faut laisser la Supé- 
rieure malade au* soins de la Sœur infirmière. — Le danger d'une mort pro- 
chaine ne peut légitimer une sortie pour aller aux bains. — Maternels reproches. 

vive y jésus! 

Annecy, 28 juillet [I630J. 

Wa très-chère fille, 

M. Cœursilly ne se foulera en rien quand il nous donnera 
vingt exemplaires des Entretiens, pour satisfaire aux cent exem- 
plaires qu'il nous avait promis ; car c'est chose assurée qu'il 
n'en a donné qu'environ soixante et dix; mais puis, j'aime 
mieux qu'il gagne que nous, pourvu qu'il nous envoie le livre 
De la tribulation, de C***, ce béni livre qu'il y a si longtemps 
"• 30 













466 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que je demande et que j'ai tant d'envie d'avoir. Je vous prie, 

ma chère fille, de nous le faire venir. 

Puisque vous jugez qu'il faudra payer l'impression du Cou- 
tumier, j'aime mieux que nous employions l'argent de cette 
impression à Paris, que non pas vers M. Cœursilly ; car là ils 
font leur impression fort nette et avec du fort bon papier, 
témoin nos Règles qui y ont été imprimées, qui sont fort 
nettes, et dureront contre trois de celles que M. Cœursilly a 
imprimées, à cause de la chéliveté du papier. De parler de lui 
donner les Prédications, ma très-chère fille, je vous ai déjà 
écrit une fois ou deux, ce me semble, que, par des très-bons 
conseils et capables, on s'était tout à fait résolu de ne les faire 
point imprimer; c'est pourquoi il n'en faut plus parler, s'il 
vous plaît. — Quant à ce qui est des fautes et omissions du 
Coutumier, c'est la vérité que je ne revis pas l'original après 
qu'il fut transcrit, et que, possible les manquements peuvent 
venir de là; car les écrivains, encore qu'ils vendent fort cher, 
n'écrivent pas bien souvent avec tout le soin qu'ils doivent. 
Mais je vous prie, ma chère fille, de tenir main que ledit sieur 
Cœursilly réimprime cette feuille du Coutumier que j'avais 
marquée avec les corrections que je vous envoyai, il y a près 
d'un an, et qu'il me semble que j'ai déjà vues en un Coutumier 
que vous m'envoyâtes, que j'envoyai à nos Sœurs de Thonon. 
Depuis je n'en ai plus eu de nouvelles; mais comme je juge, 
ainsi qu'il m'a été écrit, qu'elles avaient été réimprimées, je 
vous supplie de nous en envoyer à proportion des Coutumiers 
que nous avons par deçà. Je m'aperçois que de nos maisons 
l'ont reçu, car c'est ma Sœur la Supérieure de Bourges [qui] 
m'a écrit qu'aux corrections nouvellement imprimées, on y a 
omis ce qui fut ajouté touchant les Sœurs domestiques; mais je 
m'avise maintenant que la raison pourquoi il n'a pas été mis 
dans les corrections, c'est parce qu'il a été rayé dans la feuille 
qui a été réimprimée, à laquelle je ne pensais plus; elle est 






ANNEE 1630. 467 

pourtant tout à fait nécessaire. Je vous prie derechef, ma très- 
chère fille, de nous en envoyer le plus tôt qu'il vous sera pos- 
sible. 

Quant au recueil que vous fîtes de ce que vous dit notre 
Bienheureux Père et à vos filles, le jour de saint Etienne, parce 
qu'il n'avait point de liaison ni de suite, ceux qui ont vu les 
Entretiens (qui sont plusieurs personnes très-capables) n'ont 
pas jugé qu'il se pût ni dût mettre en cet état; mais ils en ont 
tiré toutes les meilleures pièces qu'ils ont placées dans les En- 
treliens, es lieux où elles s'appropriaient le mieux et étaient 
plus convenables : voilà, ma chère fille, ce que j'en sais. Je 
suis bien marrie que nos Sœurs de Lyon ne jouissent pas en 
cette occasion de la consolation qu'elles désirent. Ce qui se 
pourrait faire en cela serait de regarder ce qui aurait été mis 
dans les Entretiens, puis faire un recueil des principaux points 
qui seraient restés, que vous jugeriez être d'utilité et de conso- 
lation, auxquels on ajouterait encore quelques avis que nous 
avons de notre Bienheureux Père, qui sont fort beaux, lesquels 
on pourrait faire imprimer et joindre à la fin des Entreliens. 
Mais, parce que c'est une chose de considération, et que nous 
ne pourrions faire sans le communiquer à Mgr de Genève, vous 
nous enverriez ce que vous auriez tiré de votre recueil que 
nous joindrions à ce que nous aurions, pour le faire voir à 
mondit seigneur. Mais prenez bien garde, si vous faites cela 
de ne pas répéter ce qui aurait déjà été mis aux Entretiens. 

Quant à votre difficulté, lorsque la Supérieure est malade 
l'assistante, tenant son pouvoir et sa place, doit avoir le soin 
général de la santé de la Supérieure et des Sœurs, ainsi comme 
la Règle ordonne à la Supérieure de l'avoir; car, quant aux 
services particuliers, ainsi comme la Supérieure les laisse faire 
aux Sœurs infirmières, aussi l'assistante les doit laisser faire à 
celle qui a le soin de la Supérieure, et ainsi elle ne se départira 
point des communautés, si ce n'est pour quelque occasion rare 

30. 






4(iS 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL 














I 




et qui serait importante. — Quant à ce qui est de cette variété 
d'Antiennes, certes, il faut bien considérer avant que la de- 
mander; car je me souviens que quelques Supérieures ne pou- 
vaient tolérer cela, à cause de certaines disparités qui se trou" 
vaient en certaines fêtes, entre les psaumes de notre Office et 
ee que l'on prenait du grand, qui donnait insatisfaction à ceu x 
qui l'entendaient, qui fut la cause que notre Bienheureux Père 
fit prendre les commémoraisons; mais je pense que si l'on fai- 
sait cela par permission du Saint-Siège, que personne n'y 
oserait plus contrôler, et faudrait qu'il fût enjoint à tous les 
monastères de reprendre cela, afin que la conformité ne fût 
point intéressée entre nous, et faudra prendre garde que l'on 
ne nous charge de rien davantage. Or sur tout ceci, ma très- 
chère lille, il faut que vous en preniez un bon solide conseil, 
car voilà tout ce que je vous peux dire; au reste, ce me serait 
une grande consolation de voir cela établi. Quant à ce que vous 
me dites d'en écrire à Mgr votre cardinal, certes, je suis une 
personne de si bas aloi et si chétive, que mes lettres ne peu- 
vent être en nulle considération vers des personnes si dignes et 
si hautement relevées. Je m'étonne comme ce bon prélat dit 
qu'il a été tant pressé et oppressé dans Paris; je pense qu'il le 
croit ainsi, pour l'avoir souvent ouï dire; mais, s'il rappelait sa 
mémoire, je crois qu'il trouverait, à mon avis, qu'il n'en a pas 
été fort importuné, puisque les paroles que ma Sœur Faire lui 
a dites, ne sont autres que celles qui sont contenues dans la 
lettre de M. d'Aoste. Certes, elles ne peuvent offenser per- 
sonne, car elles sont toutes véritables. Les Epîtres, le Cou- 
tumier et la pratique qui s'en est faite jusqu'à cette heure, en 
font foi ; mais ne parlons plus de cela. 

Toutes nos Sœurs les Supérieures sont de votre sentiment 
touchant les bains. C'est pourquoi je rayerai sur mes Réponses 
ce que l'on y a fait ajouter, par conseil de conscience, d'y aller 
si les Cacmélites et celles de sainte Claire y allaient. De grands 






ANNÉE 1630. 461) 

serviteurs de Dieu m'ont assuré que la conscience ne nous 
obligeait pas à cela, quand même il s'agirait de la mort. On 
m'a écrit que cette pauvre petite créature y est retournée; mais 
je sais qu'il n'y a point de sa faute, mais oui bien de ses filles, 
lesquelles à force de persuasions forcent leurs Supérieurs à 
faire des commandements absolus. Dieu, par sa bonté, nous 
garde de tel amour humain, qui étouffe tout à fait l'esprit et la 
révérence que nous devons à la sainteté de notre vocation et de 
ses ordonnances! Cela se cache le plus qu'il se peut; mais vous 
savez que ce qui est vu par une personne séculière ne se sait 
toujours que trop tôt; cela affligera grandement toute notre 
Congrégation. 

Ne vous mettez point en peine de la maladie qui a repris 
'ci : il y a environ douze jours qu'il n'est rien arrivé à la ville. 
Nous avons toujours force malades de fièvres tierces, et notre 
pauvre languissante qu'il y a trois ou quatre mois qui est dans 
le lit d'un ulcère qu'elle a aux reins. Pour moi, ma très-chère 
fille, j'ai été travaillée depuis cinq semaines en çà d'une 
[diarrhée] qui m'a quelquefois bien pressée. Je m'en vais en 
être quitte, ce me semble, moyennant la grâce de Dieu que je 
supplie d'accomplir en tout ses saintes volontés. — Au reste, ma 
très-chère fille, je viens d'apprendre d'un messager que vous 
leur faites tant attendre les réponses que c'est une pitié; et 
M. Michel s'est trouvé là présent, qui a dit que des autres lui 
avaient déjà fait la même plainte; c'est pourquoi je vous prie 
de tenir vos lettres prêtes pour ne les plus faire attendre; car, 
encore le dernier qui en a apporté croyait d'aller coucher à 
trois lieues de Lyon, il fut contraint de coucher à Lyon, 
faute d'avoir sa dépêche. 

Ma très-chère fille, ne voulez-vous pas bien que tout cordia- 
lement et simplement je vous dise qu'il me semble que vous 
êtes un peu bien sensible; car je remarque que vous me ré- 
pondez tant de choses sur ce que notre Sœur de Bourges 






I 



470 LETTRES DK SAINTE CHANTAL. 

écrivit que l'on avait mis aux dernières corrections, qu'il semble 
que cela vous soit une grande offense, et que les pauvres Sœurs 
de Lyon sont toujours chargées, mais que vous recevez tout de 
la Providence, et semblables paroles qui témoignent que vous 
vous tenez pour bien mal traitée. Eh! ma fllle, faut-il se 
prendre à toutes telles petites choses? Notre Bienheureux Père 
dit qu'il ne faut qu'une gouttelette de modestie [modération] 
pour supporter les travaux de celte vie. Hélas! et qu'est-ce que 
tout ce qui se passe entre nous au prix de cela? Je vous dis 
ceci d'un cœur vraiment incomparable en son amour pour 
vous, recevez-le simplement comme cela. C'est tout ce que je 
puis dire, à cause de la défluxion qui me travaille fort le visage 
et le côté droit jusqu'à la ceinture. Il y a déjà quelques jours 
que j'avais fait écrire ci-devant. — Adieu, priez pour moi. Je 
suis consolée de ce que vous me dites que ma Sœur la Supé- 
rieure et vous, aimez tant notre Sœur Favre. Hélas! ma fille, 
que prétends-je au désir de voir dissiper toute ombre de mau- 
vaise intelligence entre vous, sinon la parfaite et cordiale union 
de vos cœurs, ainsi que je la souhaite entre toutes les Filles de 
la Visitation? Dieu l'y établisse parfaitement et solidement, et 
si solidement que jamais rien ne l'ébranlé. Amen! 

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. 







ANNEE 1630. 



471 



LETTRE MXXI 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTERE DE PARIS 

La familiarité avec les séculiers nuit à l'esprit religieux. — Eloge de plusieurs 
Supérieures. — Témoignage que rend saint Vincent de Paul du bon état des 
deux monastères de Paris. 

vive -|- JÉSUS ! 

[Annecy], 30 juillet 1630. 

Ma très-chère fille, 

Dieu soit béni éternellement de quoi la fondation de Be- 
sançon est enfin achevée ! Puisque c'est par la puissante et 
pressante poursuite de ma Sœur N*** vers ses parents qu'elle 
y est allée, certes, j'en suis bien aise. — J'espère que tout ira 
bien [à Dijon] et ne doute nullement que ma Sœur la Supé- 
rieure ne donne satisfaction à Dieu premièrement, puis à ses 
filles, et à ceux de dehors s'ils n'ont l'esprit fort déraison- 
nable. Je me suis un peu pressée de lui écrire en ce commen- 
cement, mais j'en reviendrai, car je ne pourrais pas suffire à 
lant de lettres qu'il me faut faire, surtout maintenant que dès 
cinq ou six semaines j'ai été fort incommodée d'une diarrhée, 
puis de ma défluxion qui m'a enflé le visage et me tombe sur 
l'épaule et le bras droit; ce qui m'empêche de pouvoir écrire 
de ma main qu'avec difficulté. 

Croyez, ma très-chère fille, que je m'essayerai, par toutes les 
voies dont Dieu me donnera lumière, de profiter à ma Sœur 
qui est allée à Grenoble et j'espère de le faire, car elle veut le 
bien en la pointe de son esprit; mais l'applaudissement et la 
trop grande familiarité et communication avec les séculiers lui 
ont beaucoup nui. J'espère qu'elle en reviendra, moyennant 
l'aide de Dieu, et qu'elle fera bien. — Je le désire de vrai, 
ma chère fille, que ma pauvre Sœur de Vigny retourne à 
[Dijon] et qu'elle jouisse en cette maison-là de toute la paix et 



I 



■ 



i72 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

tranquillité que nous sommes obligées de lui procurer, et que 
je lui souhaite de tout mon cœur. Je crois qu'elle est résolue 
de contribuer de sa part tout ce qui lui sera possible pour cela. 
Quant à la proposition que vous faites, ma chère fille, de l'as- 
surer qu'on lui rendra son argent, en cas qu'elle n'y puisse 
demeurer, je ne crois pas que cela se doive faire; car, puis- 
qu'il y a un contrat fait, il s'y faut tenir, et le contraire pour- 
rait faire penser aux Sœurs qu'elle aurait un autre cœur, que 
je m'assure qu'elle n'a pas pour celte maison-là, outre que je 
crois qu'elle y recevra de la satisfaction, car ma Sœur la Supé- 
rieure me témoigne qu'elle le désire fort. Je l'en ai priée toutes 
les fois que je lui ai écrit, et en la dernière lettre, j'y mis au 
moins une douzaine de lignes pour la communauté, selon ce 
que vous m'écrivez, je m'assure que cela profitera. Mes incom- 
modités, ainsi que je vous ai dit, m'empêchent de faire une 
lettre à part pour cela, croyant que ce que j'en dis à la Mère 
suffira pour elle et les Sœurs. — Au reste, ma toute chère fille, 
certes je désapprouve grandement le procédé de ma Sœur N*** 
envers vous; mais j'espère de remédier à tout cela dans quelque 
temps, et avec un peu de patience, car il ne le faut pas encore 
si tôt; mais croyez qu'elle n'ignore rien de tout ce que vous 
avez écrit à qui que ce soit de la Bourgogne et qu'elle sait tout, 
car elle m'a écrit vos propres paroles; et la disposition de son 
esprit qui veut être aimé lui a fait faire grand cas de peu de 
chose. Hélas I vous dites vrai, ma chère fille mon enfant, qu'il 
me faut tout dire; mais croyez qu'il n'en faut pas user ainsi 
envers toutes sortes de personnes. 

Le Père dom Maurice vous dira ce que je lui mande de la Vie 
de notre Bienheureux Père. — J'espère que celle qui a été élue 
à Moulins fera bien, pour de bonnes dispositions que je sais 
être en son esprit. 11 y a des âmes à qui les charges donnent du 
courage, et celle-là en est une. Ma Sœur Marie-Catherine Cha- 
riel est une âme douce et craintive. Puisque Dieu l'a choisie, 



l^^ta 






ANNÉE 1630. 473 

j'ai confiance qu'elle conduira bien ; mais je désire que ma 
Sœur Jeanne-Charlolle [de Bréchard] demeure en cette maison- 
là le plus qu'il se pourra, parce qu'elle l'appuiera grandement 
en ce commencement. — Il est vrai que M. Vincent m'a écrit 
qu'il a reçu une satisfaction nonpareille en la visite de notre 
maison de la ville, et de la vôtre encore. Certes, nous nous 
devons bien tenir humbles devant Dieu, qui daigne nous faire 
part si abondamment de ses douces miséricordes. Je Le supplie 
vouloir continuer à les répandre sur toutes les maisons de la 
Visitation, afin que de plus en plus II soit servi, loué et béni à 
jamais. — Je vous assure, ma chère fille, de la bonne santé de 
Monseigneur, qui est à Sales maintenant, et de celle de M. [le 
président] et de madame la présidente vos chers frère et sœur, 
grâce à Notre-Seigneur. Pour nous, nous avons eu plusieurs 
malades dès quelque temps, et en avons encore, mais non de 
mal dangereux. La peste ne fait pas grand progrès à la ville, 
Dieu merci, car dès plusieurs jours il est arrivé peu de mal. 

Je vous prie, ma fille, d'assurer notre Sœur de Vigny que je 
n'épargnerai rien de tout ce qui sera en mon pouvoir pour lui 
procurer toute la paix et contentement que je lui désire dans le 
monastère de [Dijon]; car certes, c'est une âme que je chéris 
parfaitement et à laquelle je me sens étroitement obligée. Dieu 
sait si j'ai perdu le souvenir des assistances et bons offices 
qu'elle a rendus à nos maisons. — J'ai enfin reçu votre lettre 
du mois d'octobre de l'année passée, depuis six ou sept jours, 
avec les livres de la Bienheureuse Marguerite d'Arbouze '. Elle 
m'a grandement consolée pour y avoir vu le bon état de votre 
cœur : il est tel, certes, que je crois que Dieu le désire, dont je 
bénis sa Bonté. Il me sera de la suavité d'en avoir tous les ans 
une de celte sorte. 



1 La Bienheureuse Marguerite d'Arbouze, de l'Ordre de Saint-Benoit, 
célèbre par la réforme de l'abbaye du Val-de-Grâce, qu'elle entreprit en 
1619, mourut quelques années plus tard en odeur de sainteté. 



474 LETTRES LE SAINTE CHANTAL. 

Je vous prie, faites saluer chèrement la bonne Mère du Val- 
de-Grâce; j'aime Ja bonté et simplicité de cette maison-là; faites 
aussi saluer de cœur madame de Port-Royal, car je l'aimerai 
toujours comme cela, bien qu'elle ait tout à fait quitté le com- 
merce avec moi, ne m'ayant rien écrit il y a deux ans, bien 
que je l'aie fait deux fois. J'admire comme notre bon Mgr de 
Langres tient serré ce qui se met entre ses mains; il m'écrit 
avec grande simplicité et témoignages d'affection, et me dit 
qu'il nous est toujours ce qu'il a été, regrettant de ne nous 
point voir, et plusieurs paroles qui me plaisent; mais le tout 
en langage commun, en quoi j'admire sa bonté; car ils savent 
tous l'aversion que j'ai à leur manière de parler, en quoi il me 
supporte '. Que Dieu tire sa gloire de tout, et nous rende 
vraies filles de notre Bienheureux Père par vraie imitation! 
Bon Dieu! que je trouve toujours plus sa doctrine simple, 
solide et aimable ! Je suis vôtre de cœur, mais de cœur incom- 
parable. 

Dieu soit béni! 

Je crois que vousaurez reçu le paquet où sont les papiers que 
nous vous avons envoyés. — Je me suis oubliée de vous dire 
qu'il suffit que vous fassiez demi-heure d'oraison le matin, avec 
entendre la messe. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

1 Ces paroles : a Ils savent tous l'aversion que j'ai à leur manière de 
parler » , ne donneraient-elles pas à entendre que la Sainte entrevoyait déjà 
l'abîme où allait se précipiter Port-Royal? Pouvait-elle, d'ailleurs, mieux 
juger les austères maximes du Jansénisme qu'en les comparant à la doctrine 
simple, solide et aimable de son Rienheureux Père? 



ANNEE 1630. 



475 



LETTRE MXXII {Inédite) 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE TARIS 

Satisfaction qu'a reçue saiit Vincent de Paul de la visite canonique au premier 
monastère de Paris. 

VIVE -j- JÉSUS.' 

[Annecy, 1630.] 

M. Vincent m'écrit qu'il a reçu un contentement et édi- 
fication si grande en la visile qu'il a faite en votre maison, que 
cela ne se peut dire. Il marque particulièrement que l'union est 
très-grande entre les filles et la Mère, que la Mère possède les 
fillesjet que les filles dépendent entièrement de la Mère, et 
c'est en ce point que gît la grande bénédiction des monastères. 

Conforme à une copie <[ard<fe au premier monastère de la Visitation de Paris. 






LETTRE MXXIII (Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-MADELEINE LE TILIER 

MJ PREMIER MONASTÈRE DE PARIS ' 

Le cœur d'une Fille de la Visitation doit toujours être ouvert à sa Supérieure, 
et ne tendre qu'au pur amour de Dieu. 



[Annecy, 1630.] 



vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 
Ce doux Sauveur soit votre unique amour ! Vous ne sauriez 



1 « Sœur Anne-Madeleine Le Tilier, professe du premier monastère de 
Paris, était douée d'un esprit excellent, au-dessus du commun (dit la Mère 
de Chaugy) ; mais la Providence emprisonna celte belle âme dans un petit 
corps tout bossu et voûlé. Ses infirmités la rendaient toujours plus coura- 
geuse, dévote et aimable : la paix et la suavité étaient les ornements de son 
visage, et la douce charité, celui de son cœur. Elle avait passé plus de dix- 
huit ans en Religion, tant à notre première maison de Paris qu'à celle de 
Rouen, où elle fut envoyée en fondation, quand, le 23 janvier 1639, Notre- 
Seigneur serra ce bon grain dans son grenier.» (Année Sainte, I" volume.) 









476 LETTRES DE SAINTE GHANTAL. 

croire comme j'ai été consolée de votre lettre, qui m'a l'ait voir 
votre cœur au clair selon son ancienne coutume. ma fille! 
notre bon Dieu permet quelquefois à nos esprits, pour leur 
exercice, de voir les choses autrement qu'elles ne sont. Mais 
soit que ce soit, vous avez très-bien fait de vous tenir en paix, 
et ferez royalement de tenir toujours votre cœur tout ouvert à 
votre bonne Mère, sans lui celer ni vos pensées, ni vos con- 
naissances, ni vos désirs, car assurez-vous qu'elle vous chérit 
cordialement et sera très-aise de votre consolation ; elle me l'a 
témoigné. Allez donc tout à la bonne foi, avec une entière con- 
fiance, car vous savez que c'est la nourriture de notre repos. Je 
m'assure que vous recevrez entière satisfaction si vous faites 
ainsi. Je prie Dieu qu'il vous confirme en cette sainte réso- 
lution de bien retirer tout votre esprit des choses de la terre, et 
de le porter tout en Dieu et en la bienheureuse éternité. Hélas! 
ma très-chère fille, pourquoi nous sommes-nous retirées dans 
la sainte Religion, sinon pour vivre tout en Dieu et de son 
saint et pur amour? Appliquez-vous totalement à cet exercice, 
ma chère fille, et saluez toutes nos Sœurs, mais bien chère- 
ment de ma part, car je les aime infiniment, et les tiens toutes 
dans mon cœur. \i 

Je suis fort satisfaite de les savoir dans la pratique d'une 
parfaite union, qui est le trésor précieux des communautés. — 
Tout le manquement de M. Vincent procède d'oubli» car il est 
tout bon. Je pense que l'on nous rendra l'usage de la sainte 
Bible. Sitôt que je pourrai, vous aurez un livre des Entreliens, 
mais devenez toujours plus brave, et croyez que toujours vous 
aurez en moi [La fin est illisible. ] 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de 
Rouen. 



^ta 



ANNÉE 1630. 



m; 






Annecy, 10 aoùl 1630. 



LETTRE M XXIV {Inédite) 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

A THO.\0\ 

Espérance de revoir bientôt la Mère M. F. Humbeit. 

VIVE f JÉSUS ! 

Mon bon et très-cher frère, 

Certes, ce ne sont pas les femmes qui manquent de parole 
comme vous dites, car elles sont constantes; mais quand Dieu 
parle, ne faut-il pas que chacun se taise'? Oui, de vrai, mon 
bon et clier frère. Or sus, croyez que je n'ai pas moins d'envie 
de voir ma bonne Sœur la Supérieure de Thonon et sa chère 
troupe, qu'elles n'en ont de me voir. Nous lâcherons de lui 
donner celle consolation, s'il nous est possible, soit ou en 
allant à Thonon, ou en faisant venir ici ma Sœur la Supérieure; 
mais il faut un peu attendre de voir comme les affaires se dis- 
poseront pour faire ce voyage, duquel je me remets entière- 
ment à Mgr pour ordonner le temps qu'il jugera convenable 
pour cela. 

Voilà, mon bon et cher frère, ce que je vous en puis dire 
maintenant, suppliant notre bon Dieu vous faire abonder es 
richesses de sa miséricorde. Je demeure, après vous avoir sa- 
lué de tout mon cœur, mon bon et cher frère, votre très- 
humble, etc. 

Conforme à l'original garde aux .Archives de la Visitation d'Annecy. 



I 

I 



478 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MXXV 

A LA MÈRE JEANNE-MARGUERITE CHAHU 

SUPÉRIEURE A DOL, EN BRETAGNE 

Conseils pour le transfert de la communauté de Dol. — Les monastères nouvellement 

fondés peuvent recourir dans le besoin à ceux dont ils sont sortis. 

vive f jésus! 

Annecy, 16 août 1630. 

Ma très-chère fille, 

Je vous puis assurer en vérité que ma Sœur la Supérieure du 
monastère de Paris a une très-sincère et charitable affection 
pour vous tirer du lieu où vous êtes, et qu'elle travaille tant 
qu'elle peut pour transporter votre maison à Meaux; mais, 
comme c'est une affaire difficile, il ne faut pas que vous trou- 
viez étrange, si elle est un peu de longue haleine. Je lui en ai 
écrit sur ce qu'elle m'en a proposé; c'est un cœur, comme 
vous savez, fort charitable et raisonnable. Je lui en vais encore 
écrire, et cependant patientez tout doucement. Ce que je pense 
vous avoir écrit, qu'il fallait bien considérer avant que de sortir 
d'un lieu dès que l'on y est établi, est fort véritable; mais vous 
avez des raisons si puissantes maintenant, qu'il me semble que 
vous vous en pouvez tirer sans aucune sorte de doute, outre 
que ce que je vous en écrivais, ce fut sur quelque irrésolution 
qu'il me semble que vous me témoignâtes sur ce sujet en vos 
précédentes lettres. Certes, il est vrai qu'il eût été bien plus à 
propos qu'on vous eût laissée aller à Nantes ou à Caen, et je ue 
sais qui empêcha cela, car ma Sœur la Supérieure de Moulins à 
laquelle j'en écrivis, après qu'elle m'eut témoigné sa première 
aversion, s'accorda que l'on vous y transférât, et en écrivit à ma 
Sœur la Supérieure de la ville. Je ne me souviens pas mainte- 
nant comme cette affaire se renoua. 

Or sus, il faut espérer que Dieu tirera sa gloire de tous ces 
retardements à votre repos, et que par ce moyen nos Sœurs^t 



ANNÉE 1030. 479 

vous, ma très-chère fille, serez plus duiles à la patience, et à 
vous conformer et rendre entièrement soumises au bon plaisir 
de Dieu; et cependant, moyennant sa grâce, vous ne lairrez 
d'être en lieu où vous pourrez vivre avec plus de repos et de 
tranquillité. — Vous ne sauriez croire comme j'ai été touchée 
de l'offre que nos Sœurs de Rennes vous font. Ce trait de cha- 
rité est bien digne de l'esprit de la l/isitation, et j'en vais écrire 
à la Mère, afin que si vous ne pouvez être établies à Meaux de- 
vant l'hiver, elles vous fassent jouir de cette charité, si elles la 
peuvent faire sans trop grande incommodité, ce que vous devez 
apprendre d'elles, le plus discrètement que vous pourrez. 

Quant à ce que vous désirez de savoir si l'on ne peut pas re- 
courir aux maisons dont on est sorti, en telles occasions, je 
vous dis que oui, ma très-chère fille, et que les monastères sont 
obligés d'aider les filles qui sont sorties d'eux; aussi m'assuré-je 
que nos Sœurs de Paris ne vous refuseront point leur secours, 
et qu'elles vous le donneront franchement et de bon cœur; je 
m'en vais encore le leur écrire à bon escient. — Certes, ma 
très-chère fille, il ne faut point parler de renvoyer ces deux 
novices et celte prétendante si elles sont bonnes; si vous re- 
tournez à la maison de Paris, il les faudra partager entre nos 
Sœurs de Rennes et de Nantes. J'ai tant de confiance en leur 
véritable vertu que je crois qu'elles feraient franchement et cor- 
dialement cette charité. Que si vous allez faire votre établisse- 
ment ou à Meaux ou ailleurs, comme je n'y vois point de doute 
ohl certes, ma chère fille, il ne faut point révoquer en doute si 
vous les mènerez avec vous; et je pense que votre bon cœur ne 
les voudrait pas laisser, si elles sont si bonnes. Je prie Dieu 
qu'il vous assiste et établisse bientôt en lieu où vous Lui puissiez 
rendre votre service en paix et repos d'esprit. — Je s;ilue nos 
très-chères Sœurs avec vous, et vous souhaite à toutes le très- 
pur amour du Sauveur auquel je suis, mais d'un cœur très- 
sincère et fidèle, ma très-chère fille, votre, etc. 




M^h 



480 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

[P. S.] Quant à ce que je vous dis, ma lrès-chère fille, 
qu'en cas que vous ne puissiez être établies à Meaux avant l'hi- 
ver, que vous pourriez aller à Rennes, c'est une chose qu'il faut 
bien peser et considérer avant que de requérir cette charité 
d'elles, parce que tant d'allées et de venues vous pourraient 
causer beaucoup de distractions et de dépenses, et qu'il serait 
beaucoup mieux, puisqu'il vous faut transférer en un autre lieu, 
que cela se fît sans tant de reprises ; néanmoins vous devez pro- 
céder en ceci selon que les occasions et nécessités présentes 
vous le dicteront. 

La note ci-après fut ajoutée par la Mère Chahu, lorsqu'elle envoya cette 
lettre à Annecy, en 1642, au moment où la Mère de Blonay préparait la 
première collection des Èpitres spirituelles de sainte J. F. de Chantai : 

Si cette lettre mérite d'être imprimée, il ne faudrait point parler de ce 
transport à Rennes ; car je ne sais comme notre très-digne Mère ou la se- 
crétaire s'est méprise, d'autant que jamais je ne leur en ai parlé, 
ni nos bonnes Sœurs ne nous ont fait cette offre; oui bien de nous céder la 
fondation de Vannes. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXXVI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Mort chrétienne de M. de Blonay. Se consoler dans l'attente d'une éternelle 

réunion. 



[Annecy, 1630 ; 



vive f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Certes je n'en doute nullement, sachant ce que votre cœur 
est au mien, qu'il puisse jamais trouver mauvaise chose quel- 
conque que je lui puisse dire; nous avons toute assurance de 
ce côté-là, croyez-le bien, ma chère fille. Mais, je vous prie, ne 



^■^■1 



ANNÉE 1630. 481 

vous alarmez point de mes incommodités; car, grâce à Dieu, 
elles ne sont pas si grandes qu'il s'en faille mettre tant en peine. 
J'ai seulement quelque petit ressentiment de cette diarrhée et 
de ma fluxion; mais je crois que le temps et les grandes cha- 
leurs contribuent beaucoup à cela, qui néanmoins se passe petit 
à petit, bien qu'il ne faut pas désormais attendre une santé si 
constante en une personne de soixante ans, comme en une de 
vingt-cinq ou trente. Et puis, ma fille, les jeunes et les vieux 
meurent; celte vie est remplie de tantde calamités et afflictions 
que soit que nous ou nos parents meurent, pourvu que ce soit 
bien en la grâce de Dieu, nous ne devons point regretter de les 
voir partir de cette terre d'afflictions. 

Ne pensez pas, ma fille, que ces misères de guerre se passent 
sans que vous ayez votre part de la douleur que plusieurs au- 
ront. Non certes, ma très-chère fille; car ce pauvre cher frère 
de Blonay y est mort, mais de maladie, en Piémont, et très- 
heureusement, comme je crois. C'est toujours une grande grâce 
à ceux de sa condition de mourir en repos dans leur lit, parce 
qu'ils ont plus de moyens de se disposer à bien faire ce pas- 
sage, que non pas quand ils meurent dans l'action de la guerre. 
C'est pourquoi consolez-vous, ma très-chère fille, en l'espérance 
que nous nous reverrons tous dans le ciel; aussi bien faut-il 
que petit à petit nous nous allions acheminant à cette fin der- 
nière que Dieu a ordonnée; sa Bonté nous fasse la grâce de nous 
la rendre heureuse! Je vous prie, écrivez à la chère veuve et le 
plus tôt que vous pourrez; car, hélas! vous pouvez penser le 
besoin qu'elle en a. Je ne sais pas combien il lui a laissé d'en- 
fants; mais seulement je sais que nous avons son aînée en notre 
monastère de Thonon, comme vous savez, ma chère fille. Elle 
nous sera d'autant plus chère qu'elle est orpheline de père, et 
qu'elle est nièce de ma très-chère et uniquement bien-aimée 
fille. 

Le livre que vous m'avez envoyé est bien de l'intitulation 
"■ 31 



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482 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

de celui que j'avais demandé , mais ce n'est pas de même tra- 
duction ; mais il n'importe. — Je ne sais que dire à la lettre de 
M. le prévôt, parce que je vois que mon inconsidération m'a 
fait lui écrire quelque chose de mal à propos, et je n'aime pas à 
m'excuser; mais Dieu m'a donné une telle estime de la vertu 
solide de ce vertueux personnage que j'en suis marrie, et le 
serais encore plus si je ne regardais Dieu qui veut que j'aie ce 
sujet d'abjection. Aidez-lui à bien interpréter ma simplicité et 
franchise, et à. prendre comme cela les choses que je dis avec 
cet esprit, duquel il ne faut pas requérir la prudence qui n'y est 
pas. Or sus, ma fille, si vous pensez que cette lettre que j'écris 
ne soit pas comme il faut, ne la donnez pas. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXXVII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 



supérieure a chbhieux 



Dégâts causés à Annecy par l'orage et la grêle. — Proposition d'une 
postulante tourière. 



[Annecy, 1630.1 



vive •}- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
Ce billet n'est que pour vous saluer chèrement et toutes nos 
Sœurs, n'y ayant pas longtemps que je vous ai écrit et répondu 
à toutes vos lettres; mais, ayant rencontré cette occasion, je m'en 
suis voulu servir, bien que j'avais résolu de n'écrire que tous 
les trois mois une fois, sinon quand il arrive quelque affaire im- 
portante et pressante, à cause de la grande multitude de lettres 
qu'il me faut répondre. Mais certes, ma très-chère fille, je sens 
une certaine affection au fond de mon cœur pour vous et votre 
chère troupe, qui me faisait déjà trouver le temps long de vous 
écrire et recevoir de vos nouvelles. Vous apprendrez les nôtres 



ANNÉE 1630. 483 

dans la lettre que notre communauté écrit à la vôtre; c'est pour- 
quoi je ne vous les dirai pas ici, sinon une qui est arrivée depuis 
qu'elle est écrite, qui est que mardi dernier, pendant que nous 
étions à l'oraison du soir, il s'éleva un si grand tourbillonde vents 
qui se battaient, et le tempsdevint bien si noir et obscurquecela 
épouvanta grandement ceux qui le virent, et la grêle qui tomba 
fort grosse a beaucoup fait de mal aux biens de la terre, en sorte 
que l'on dit que cette bourrasque n'apportera pas moins de pré- 
judice à la pauvre Savoie, que le passage de l'armée du Roi y en a 
fait, surtout en cette ville, à cause du grand dégât des couverts, 
dont elle a emporté des pièces entières, mis bas des granges et 
déraciné quantité d'arbres. Enfin le temps fut si effroyable, qu'il 
fit penser plusieurs personnes au jour du jugement; mais nous 
remarquâmes que, dès que nous eûmes invoqué notre Bienheu- 
reux Père, il commença à s'apaiser. Nous avons eu notre petite 
part de ces maux. Dieu en soit béni ! Voilà, ma chère fdle, comme 
il plaît à sa Bonté affliger son pauvre peuple ; priez-Le bien 
qu'il Lui plaise réduire tout à sa gloire et au salut des âmes. 

L'on nous est venu présenter une honnête fille de Lagnieux 
pour la condition de Sœur tourière; et parce qu'il me semble 
que vous nous avez mandé que vous en cherchiez pour ce rang- 
là, nous vous l'avons adressée. Que si vous trouvez qu'elle vous 
soit convenable, je serai bien aise que vous la preniez; mais, 
si vous ne la jugez propre et que les affaires de votre maison ne 
vous permettent de la recevoir, je vous prie, n'en faites ni plus 
ni moins pour ma recommandation. Voilà tout, sinon que mon 
cœur souhaite au vôtre le pur amour de Dieu et à nos chères 
Sœurs, et suis tout à fait vôtre. 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Hère Rossct elle-même. Archives de 
la Visitation d'Annecy. 



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31. 



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LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE MXXVIII 

A LA MERE ANNE-CATHERINE DE BEAU.UONT 

SUPÉRIEURE A GHEXODLE 

Les afflictions bien supportées attirent de grandes grâces. — Offre de secours. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Annecy], 26 août [1630]. 

MA TRÈS-BONNE ET CHÈRE FILLE, 

Mon Dieu ! que j'ai de compassion des afflictions de votre 
maison. Mais j'espère, pourtant, que Dieu en tirera sa gloire et 
le profit de celles qui souffrent et de celles qui les assistent; 
nous ne cessons de prier pour cela. Je me souviens que notre 
maison de Lyon fut une fois grandement tourmentée de quasi 
semblables peines, et notre Bienheureux Père le tint pour pré- 
sage de grandes bénédictions, ce qui arriva ainsi, et vous savez 
de combien de bénédictions ces maisons-là sont remplies. J'es- 
père que Dieu fera le même en votre maison, si avec une sin- 
cère humilité, vous et nos Sœurs, vous embrassez amoureuse- 
ment ces croix, pour la révérence due à la très-sainte volonté 
de Dieu qui les permet. 

Oh! qu'il est bien vrai, ma très-chère fille, voici une année 
de beaucoup de misères et calamités; cette pauvre ville en est 
toute pleine. Dieu nous fasse la grâce d'en tirer proGt. Je vois 
que la disette est en vos quartiers comme en ceux-ci, ce qui 
me fait vous offrir cent écus de l'argent que nos Sœurs de 
Chambéry nous gardent pour les affaires de notre Bienheureux 
Père, n'osant l'employer crainte de manquer à cette sainte be- 
sogne. Si donc, ma très-chère fille, vous avez peine d'en trouver 
ailleurs, servez-vous de celui-là. Pourvu que vous le rendiez 
dans dix mois, je crois qu'il suffira; mais il faudra à point 
nommé l'avoir quand nous vous le demanderons. 

Croyez, ma très-chère fille, que de tout notre cœur nous vou- 



■■HHH 



ANNÉE 1630. 485 

drions vous assister si nous en avions le pouvoir; mais, las! 
nous avons prou peine ; car la grêle nous a aussi fait du mal, et 
la guerre [est cause] que le monde est si fort pauvre que l'on 
ne sait que faire. Dieu, par sa bonté, veuille avoir pitié de son 
peuple! Quasi tout le pays est grêlé; voyez avec le peu de blé 
qu'il y avait déjà où l'on en sera; mais Dieu peut autant faire 
avec peu qu'avec beaucoup. Il faut tout espérer de sa douce 
miséricorde; je la supplie d'abonder sur vous et votre chère 
famille. Croyez, ma fille, que mon cœur est bien tout vôtre, et 
que vous êtes en vérité l'une de mes plus chères et bien-aimées 
filles. 

Conforme à l'original gardé aui Archires delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXXIX 

A LA SOEUR ANNE-CATHERINE DE SAUTEREAU 

MAITRESSE DES NOVICES A GI1EN0ULE 

La Sainte la remercie de ses observations sur le livre des Réponses. — Ne jamais 
censurer les actions de la Supérieure. — Il faut élever les novices dans une 
sainte liberté d'esprit. 

VIVE 7 JKSl'S I 

[Annecy, 1630.] 

Ma bonne et très-chère fille, 

Je réponds de tout mou cœur à votre grande lettre, et je vou- 
drais pouvoir correspondre à la bonté de votre chère âme pour 
moi, qui me sens particulièrement votre obligée du mémoire 
que vous m'envoyez de vos remarques sur le livre de nos Ré- 
ponses. Il est vrai, ma chère fille, que je désire, Dieu aidant, 
d'y retrancher quelque chose, tant pour les rendre entièrement 
conformes au Coutumier, que parce que j'y ai été trop rigide 
en quelques points, mais de cela je ne m'en suis pas mise beau- 
coup en peine pour deux raisons : la première, que d'ordinaire 
il nous est meilleur de nous tenir un peu bien serrées en toutes 




I 



I 



486 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nos observances que de nous trop élargir ; et l'autre, qu'en tout 
et partout la Supérieure a un absolu pouvoir, selon la Constitu- 
tion, d'agir et commander en tout ce qu'elle juge nécessaire ou 
utile, sans qu'aucune ait droit de la contrôler. Et vous me faites 
plaisir, ma très-chère fille, de remarquer comme imperfection 
en vous, ces petits désapprouvements que vous faites de ce que 
votre bonne Mère a fait faire cette innocente récréation devant 
le très-bon et très-vertueux M. [d'Aoste], vrai fils de notre Bien- 
heureux Père, lequel, ou je suis la plus trompée du monde, 
l'aurait pris pour compagnon, lorsque par une sainte et admirable 
débonnaireté il a pris plaisir de se trouver à ces saintes et inno- 
centes récréations. Ne trouvez pas étrange, ma chère fille, si la 
bonne Mère qualifie du nom de frère ce très-cher monsieur. 
Moi-même je l'appelle ainsi, et je m'estime très-honorée qu'il 
ait daigné m'accepter, non-seulement pour sa Sœur, mais pour 
sa très-humble fille. 

Voyez-vous, mon cher enfant, vous avez l'esprit un peu scru- 
puleux; je vous conjure d'inculquer incessamment à vos novices 
une observance fidèle, mais simple, qui leur retranche les exa- 
mens autour des actions d'autrui, surtout de la Supérieure. 
L'on nous prêchait hier une chose bien remarquable, et que je 
veux vous dire : c'est que l'ancienne Marie pour un peu d'ému- 
lation et murmure contre Moïse, son frère et supérieur, avait 
été couverte de lèpre. Hélas! ma fille, si tous ceux qui censu- 
rent à présent devenaient lépreux, qu'il y en aurait au monde t 
Ce que je ne dis pas pour vous, sachant bien que vos petites 
remarques ne proviennent que de votre conscience trop 
gênée. 

Tâchez d'élever vos novices dans un esprit de sainte liberté. 
N'embarrassez point votre esprit à leur vouloir donner quantité 
de documents. Qu'il vous suffise de leur apprendre avec un soin 
cordial ce qui est de l'Institut. 11 faut avoir une grande patience 
autour de ces chères âmes, retournant fréquemment votre pen- 



ANNÉE 1630. 487 

sée en Celui sans lequel tout notre travail et empressement 
n'est qu'une paresseuse inutilité. 

Oui, je vous assure, ma chère fille, l'on fait fort bien d'appe- 
ler Mère notre chère Sœur la Supérieure de Chambéry. J'ai 
trouvé divers billets de notre Bienheureux Père qui qualifient 
ses grandes premières filles de ce nom, tellement qu'avec cette 
assurance, nous leur devons donner ce titre, que véritablement 
elles ont bien mérité, ayant reçu Jes prémices de l'esprit et 
supporté les premiers travaux. 

Voilà, je pense, ma chère fille, votre lettre répondue de point 
en point, et bien soigneusement. Prenez-le pour un témoignage 
du désir que j'ai de servir votre âme et d'être à jamais toute 
vôtre. 






LETTRE M XXX {Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-FÉLICIENNE BAUDET 



A GRENOBLE 



Pour arriver à la perfection, il faut un grand courage et un parfait abandon 
à la volonté de Dieu. 

VIVE -J- JÉSUS.' 

[Annecy, 1630.] 

Mon Dieu! ma très-chère fille, quelle consolation a ressentie 

1 Cette Religieuse, professe de Grenoble, expérimenta pendant cinquante- 
six ans de vie claustrale que « le Seigneur est bon à ceux qui espèrent 
en Lui, et à l'âme qui Le cherche » . Dès son entrée au monastère, 
elle montra tant d'élévation de sentiment, tant d'abnégation et de sagesse, 
que bientôt ses Supérieurs purent lui confier la conduite des Filles repenties 
de Grenoble, dont la Visitation avait accepté la direction. Après quelques 
années de ce laborieux apostolat, Sœur Marie-Félicienne gouverna successi- 
vement les communautés de Tarascon et de Digne. Partout et toujours elle se 
distingua par un zèle ardent pour le maintien de l'observance et une tendre 
dévotion envers la divine Eucharistie, jusqu'au jour où il lui fut donné de 
contempler face à face dans les splendeurs de la patrie Celui qu'elle avait 
tant aimé parmi les ombres de l'exil. {Année Sainte, IV volume.) 






, 



488 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mon âme, voyant le toujours meilleur état de la vôtre; j'en 
bénis Dieu de toute mon affection. Sans doute, ma fille, que sa 
divine Bonté vous appelle à une très-grande perfection et que 
vous n'avez besoin pour cela que d'une entière détermination à 
vous abandonner totalement à sa sainte conduite, enla personne 
de votre Supérieure, et d'une fermeté de courage à faire le bien 
et fuir le mal à mesure que vous le connaîtrez. Chaque jour que 
vous emploierez fidèlement, vous acquerrez nouvelle force et 
facilité au bien; si, que toutes difficultés s'évanouiront et 
vous serez tout étonnée de trouver votre chère âme dans un 
saint repos et familiarité avec Dieu ; car, à celui qui aura vail- 
lamment combattu, l'on fera goûter une manne secrète. C'est ce 
que je vous désire, et je prie Dieu de toutmon cœur vous donner 
son amour avec toute perfection; et vous, ma très-chère fille, 
d'avoir toujours mémoire dans vos prières de celle qui vous 
chérit cordialement, et qui est toute vôtre en Notre-Seigneur. 
Qu'il soit béni 1 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. 



LETTRE MXXXI 

A LA MÈRE ANNE-MARGUERITE CLÉMENT 

SDPÉRIHURE A SIOXTAHGIS 

Les consolations spirituelles ne doivent point faire négliger les devoirs qu'impose 
la Règle. — Se tenir devant Dieu comme un vaisseau vide prêt à recevoir tout ce 
qu'il Lui plaira y déposer. 

vivk f JÉSUS ! 

[Annecy, août lfi30.] 

On m'écrit, ma très-chère fille, que l'on craint que vous ne 
tombiez malade, et que voire santé s'affaiblit. J'en viens de voir 
la cause dans votre lettre, qui sont les occupations inlérieures, 
dont les effets que vous me marquez, portant à la pureté, 
tranquillité et humilité, montrent qu'ils sont de Dieu. Mais, 




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ANNÉE 1630. 489 

ma très-chère fille, prenez garde que, comme vous avez ie na- 
turel fort affectif, et ces faveurs de Dieu étant fort douces et 
attrayantes, vous n'accroissiez ces sentiments ; c'est pourquoi 
je vous prie que vous soyez fort retenue en cette divine con- 
versation, vous conlenlant de recevoir avec profonde humilité 
et délaissement de vous-même, n'employant à l'oraison que le 
temps marqué par la Règle, et après, appliquez-vous aux fonc- 
tions de votre charge et vous divertissez à des récréations exté- 
rieures. Je vous prie, jetez bien tous vos soins en Dieu, sans 
arrêter votre vue ailleurs, et vous exercez aux vertus selon que 
l'occasion vous en sera donnée. 

Je vois, ma très-chère fille, que Dieu vous continue ses fa- 
veurs, dont II soit béni. Augmentez votre fidélité, surtout à vous 
tenir très-humble et très-petite devant ce Souverain, et mainte- 
nez votre cœur en grande pureté, ne laissant aucune action à 
laquelle votre charge et votre Règle vous obligent. Mettez-y 
l'attention requise. Quand vous verrez des personnes éclairées 
dans les voies de l'esprit, conférez avec elles de tout ce qui se 
passe en vous. Priez Dieu pour la paix et les nécessités publi- 
ques, celles de l'Ordre et les miennes. Soyez comme un vaisseau 
vide, qui se laisse remplir de telle liqueur que l'on veut. Suivez 
le train commun tant que vous pourrez, et faites que nos Sœurs 
vivent en grande union, paix, amour cordial et joie, dans l'ob- 
servance de leur Institut. 

Eilraite de la Vie manuscrite de la Mère A.-Marg. Clément. 






490 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL 





LETTRE MXXXII 

AU PÈRE DOM GALICE 

BARIÏJBITE, A MONTAHGIS 

Elle se réjouit des faveurs divines que reçoit la Mère Clément, et désire être 
instruite de l'état intérieur de cette grande âme. 



vive f jésus! 



[Annecy, août 1630.] 



Mon Révérend Père, 

Ma chère Sœur la Supérieure est bien heureuse de recevoir 
tant de grâces avec une si profonde humilité et anéantissement 
d'elle-même : c'est ce qui sert de pierre de touche pour éprou- 
ver si elles sont de Dieu, et pour tenir en assurance l'âme qui 
les reçoit. Mais pourtant, mon très-cher Père, je suis toujours 
de cet avis, qu'elle ne doit pas trop se laisser plonger dans ces 
grands sentiments, crainte qu'ils ne dissipent les forces du 
corps, et n'occupent tellement l'esprit, que ce qui est néces- 
saire en sa charge ne demeure à faire. Cette chère Sœur sert un 
si bon Maître ! Il saura bien conduire tous ces sentiments en la 
partie supérieure de l'âme, pour les y faire résider et empêcher 
qu'ils ne se répandent au corps, car cela est plus assuré. Ce 
me sera consolation, mon très-cher Père, de savoir plus parti- 
culièrement ce qui se passe en elle de temps en temps, comme 
vers la fin de l'année et selon que Votre Révérence le jugera à 
propos. 

Eitraite de la Vie manuscrite de la Mère A.-Marg. Clément. 



ANNEE 1630. 



491 



LETTRE MXXXIII 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SITÉRIEOE A AUTUN 

Utilité qu'apporte la construction régulière du monastère. — Recommandations 
pour diverses personnes. 

vive -j- jésus! 

[Annecy], 1" septembre [1630J. 

Oui certes, ma très-chère et bonne fille, que je connais bien 
votre cher cœur, aussi l'aimé-je parfaitement; car je sais qu'il 
est tout à Dieu et à moi; bien que je ne mérile pas de garder ce 
trésor, je le ferai pourtant précieusement. 

Oh! que je suis consolée, ma très-chère fille, de savoir que 
cette chère petite troupe marche fidèlement et droilement à son 
Dieu 1 Je Le supplie de les faire toujours avancer en son pur 
amour et qu'il vous donne de plus en plus son Saint-Esprit pour 
les conduire. — Que je suis aise que votre bâtiment s'avance 
comme vous dites, et que vous soyez si généreuse que de le 
vouloir poursuivre tant que vous pourrez ; car vous ne sauriez 
croire, avec la commodité, combien il y a d'utilité pour l'esprit 
et l'observance à être bâties. 

Il n'y a pas longtemps que j'ai écrit à ma fille; mais il y a 
bien six mois que je n'ai point eu de ses nouvelles. Quand vous 
m'écrirez, si vous en savez, dites-m'en, comme aussi de celles 
du bon M. de la Curne, que j'aime toujours davantage en Xotre- 
Seigneur, et mademoiselle de la Curne sa chère femme. Je ne lui 
écris point, jusqu'à ce que les affaires soient un peu en meil- 
leur étal, n'y ayant pas encore trois mois que je lui ai écrit. 
Vous les saluerez bien cordialement de ma part, ma très-chère 
fille, je vous en prie; mais tout particulièrement le bon 
M. Guyon et votre bon confesseur. Oh ! que j'ai grande envie 
qu'ils me recommandent une fois à Notre-Seigneur; priez-les- 



492 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

en de ma part. Je salue toutes nos chères Sœurs et leur souhaite 
le comble des plus précieuses grâces célestes. Vous verrez 
toutes nos nouvelles par la lettre que notre communauté écrit à 
la vôtre. Je supplie sa Bonté faire abonder sur vous son saint et 
pur amour et sur toute votre chère troupe, que je salue avec 
vous très-parfaitement, et suis de cœur toute vôtre, ma très- 
chère fille. 

Conforme à l'original gardé aux Archiecs de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE M XXXIV [Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS 

A la récréation, les novices ne doivent pas être séparées des professes. — Avis 
touchant les fondations. — Maintenir le chant de l'Office et se garder des nou- 
veautés. — La peste gagne Chambéry. 



[Annecy, 1630.] 



vive ■}■ jésus! 

Ma très-chère fille, 

Je suis bien aise que vous ayez été visiter un peu notre mai- 
son de la ville, et que nos bonnes Sœurs y aient eu le bonheur 
de votre présence, ces trois jours que vous y avez été ; je m'as- 
sure qu'elles en tireront bien du profit. Mais ma Sœur la Supé- 
rieure vous devait bien faire parler à ses filles ; je l'eusse bien 
désiré, et en effet il le fallait faire. Sans doute qu'elle n'y pensa 
pas, car je sais bien que son cœur est tout à vous. 

Ma fille, quant à sa pensée de séparer les novices d'avec les 
professes en récréation, j'ai su que l'on en avait parlé à notre 
Bienheureux Père, mais il ne le voulut jamais permettre; et, 
pour moi, je crois que cela ne se doit pas, pour de bonnes rai- 
sons Mais l'on m'a proposé deux ou trois choses sur lesquelles 
je désire que vous me donniez votre avis, pour savoir ce que j'y 
dois répondre, parce qu'elles sont importantes. 

La première qu'on me demande et que je trouve importante, 



I 



ANNÉE 1630. 493 

pour l'ardeur que je vois à nos maisons de faire des fondations, 
c'est que si quelque monastère en fait quelqu'une mal condi- 
tionnée, et en lieu où les filles souffrent de grandes pauvretés, 
et n'y puissent avoir le secours ni pour le spirituel ni pour le 
temporel que le Coutumier marque, les Sœurs ne pouvant faire 
autre chose que d'obéir simplement; si en ce cas-là, elles ne 
doivent pas avoir recours au monastère dont elles sont sorties, 
et s'il n'est pas obligé de les aider et d'en avoir du soin ou bien 
de les retirer? Ecrivez-moi bien vos pensées à ce sujet, et si 
j'en dois dire quelque chose. 

Je vous renvoie la lettre que notre Sœur P. J. de Monthoux 
vous écrit, qui était si bien jointe à la mienne que vous ne 
l'avez pas aperçue. Je vous envoie aussi celle qu'elle m'écrit- 
vous verrez ce qu'elle me répond sur ce que je lui avais demandé 
son sentiment touchant les bains : qu'elle aimerait mieux mou- 
rir que d'y aller, et la suite. Certes, je ne sais que dire sur 
cette façon de parler avec moi, sinon que, quand Mgr de Chartres 
sera à Paris, il lui faut faire faire une remontrance par Mgr de 
Bourges ou quelque autre prélat de ses amis que vous pourrez 
employer pour cela. 

Voici encore une autre chose, ma très-chère fille, sur laquelle 
je désire savoir votre sentiment : c'est que ceux qui vont à 
Rome avec Mgr le cardinal de Lyon ont promis de nous faire 
avoir la permission de dire notre Office comme nous le disions 
au commencement, avec ces mélanges que vous savez que notre 
Bienheureux Père nous avait dressés. Certes j'en serais bien 
aise, car il faut que je vous confesse qu'il m'en a été fort mal 
depuis que nous avons eu ôté cela; c'est pourquoi, si on nous 
peut obtenir de le redire ainsi avec ces mélanges, ce me serait 
une grande consolation. On m'écrit de quelqu'un de nos mo- 
nastères que le chant de notre Office est grandement pénible, et 
que c'est cela qui fait ainsi mourir les filles éliques. J'ai tou- 
jours réfuté cela; mais je serai bien aise d'en avoir votre senti- 













494 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ment. — Je retourne encore à ces novices que l'on veut sépa- 
rer; car j'ai une très-forte idée de ce que notre Bienheureux 
Père m'en avait dit, qu'il ne l'approuvait pas; et en effet cela 
ne se doit pas, outre qu'il se faut garder d'ouvrir la porte aux 
nouveautés; car l'esprit qui est plein d'inventions ne ferait 
autre chose que d'en inventer. 

Mon sentiment serait, si vous le trouvez bon, que vous mis- 
siez ma Sœur l'assistante directrice; car outre qu'elle est ver- 
tueuse, elle a son esprit plus mûr et sa façon plus rassise que 
la petite Sœur N. à laquelle, à mon avis, les emplois un peu bas 
et humbles seront utiles pour quelque temps; et si cette fille 
joint une fois la solide humilité avec l'esprit et clarté que Dieu 
lui a donnés, elle serait un jour une grande et utile servante de 
Dieu en votre maison. — Oui, ma fille, je savais que notre 
Sœur était retournée aux bains, et cependant ses lettres ne m'en 
disent rien. Vous verrez ce que je lui réponds sur les bains, car 
je vous l'envoie; mais, je vous prie, dites-moi s'il suffira; et 
tout franchement et tout candidement ajoutez-y ou y diminuez 
selon que vous jugerez être expédient; car ne faut-il pas que 
nous traitions ainsi pour la gloire de Dieu? 

Je ne sais qui peut avoir élevé ce bruit de la mort de M. de 
Félicia; car je ne pense pas qu'il ait seulement été ma- 
lade, et crois que tous les vôtres se portent bien, et que la plus 
grande perte qu'ils aient faite, c'est des [places] qu'ils avaient au 
Sénat. — La santé continue bonne ici, grâce à Notre-Seigneur; 
mais à Chambéry les malades continuent, quoique la peste n'y 
soit pas encore découverte; mais elle est quasi par tout le pays, 
et il y a apparence d'une grande disette si Dieu n'y pourvoit.— 
Je vous recommande fort cette affaire de madame de Nemours, 
parce que nous sommes dans une saison où chacune cherche 
des inventions pour avoir de l'argent, et je crois que 
cette bonne princesse ne voudrait pas qu'on nous incommodât 
pour cela. — Nous avons reçu les Épîtres de notre Bienheureux 



ANNÉE 1630. 495 

Père, que vous nous avez envoyées. — Vous êles bien la Mère 
au grand cœur, ma très-chère et vraie fille, d'avoir envoyé 
mille francs à nos Sœurs de Bourg; Dieu leur fasse la grâce de 
bien employer cette charité ! et pour vous dire ce petit mot de 
confiance, je crains qu'elles ne ménagent pas tant bien. Je vous 
prie, recommandez-les toujours bien aux très-bons Messieurs 
Renaud et Roland. — Je vous conjure, ma fille, entretenez celte 
communication que vous me dites avec nos Sœurs de N***; 
car, comme vous dites, il faut dissimuler ces petits mots qui 
peuvent aussi être dits avec simplicité. Ma pauvre Sœur de 
[Vigny] peut retourner en assurance à [Dijon]; car elle y sera 
cordialement bien reçue; j'en ai reçu des lettres où on me l'as- 
sure, et qu'il n'y a point d'esprit qui ne l'aime chèrement. Il 
faudrait, ma chère fille, que vous la portiez doucement à ré- 
duire les sorties à quelques petits voyages utiles à sa santé, et 
qu'elle n'aille pas à la ville, et ne sorte pour parler à ceux qui 
la viennent voir, car cela serait contre la clôture. — Vous avez 
bien fait d'avoir fait imprimer ces petits Directoires : je vous 
prie, envoyez-nous-en encore quelques copies, cela sera fort 
utile. 

[De la main de la Sainte. J Mon Dieu ! ma fille, que de conso- 
lation à mon âme de savoir la vôtre dans cette sainte liberté d'es- 
prit qui ne tient plus qu'à Dieu et à son bon plaisir ! Certes aussi, 
tout ce qui n'est point Dieu n'est point capable d'amuser une 
âme noble, et qui tant soit peu a goûté Dieu et se ressente de 
la pureté de son divin amour; sa Bonté vous rende de plus en 
plus selon son Coeur sacré et vous y unisse parfaitement. — 
Hélas ! certes, la pauvre Sœur N. me fait pitié en la continua- 
tion de sa frayeur de la mort et de sa tentation au changement 
d'habit; et sa maison m'en fait aussi une très-grande d'avoir 
quitté cet agréable et tout aimable esprit que j'y ai vu autrefois. 
Vous ne sauriez croire combien m'est chère cette âme, et 
comme Dieu la tient toujours hautement élevée dans mes affec- 



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496 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

(ions et dans mon estime; elle avait, et je crois qu'elle l'a en- 
core, le vrai esprit de l'Évangile. Faites-la saluer de ma part, 
ma chère fille, avec l'assurance de cette vérité, que je suis au- 
tant sienne qu'à moi-même. Dieu soit sa joie et sa consolation! 
— Notre Sœur la Supérieure de Bourges ' m'écrit comme 
M. son frère la désire à Paris : je ne crois pas que cela se puisse 
ni se doive, au moins ne puis-je avoir ce sentiment ni celte 
prudence, sinon que quelque bonne et utile occasion du service 
de Dieu et de l'Institut l'y appelât. C'est une brave fille, encore 
jeune, mais quia un bon jugement, et une grande, droite et 
bonne volonté. Elle voudrait tirer, de ce désir de M. son frère 
quelque aide pour faire une fondation; mais, hélas I il me 
semble que leurs filles [mots illisibles}. Mon Dieu! ma fille, je 
ne sais quel remède mettre à ces fondations, à cause de la né- 
cessité que l'on représente de décharger les maisons. Oh! que 
cela m'affligerait si je ne regardais à Dieu ! Adieu, ma fille, tout 
uniquement chère. Jésus soit notre amour: en Lui je suis, mais 
incomparablement vôtre. L'on a peine de trouver des occasions 
d'écrire : maintenant la peste est à Chambéry; tous Messieurs 
vos frères se portent bien, ils en sont dehors. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitalion de Chambéry. 



LETTRE MXXXV 

A LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN 

SUPERIEURE DES filles repenties de la magdelai ne, a paris 
Encouragements à poursuivre son œuvre. — Éloge de M. Guichard. 

vive \ JÉSUS ! 

Annecy, 2 septembre 1630. 

Je n'en doute pas certes, ma très-bonne et chère fille, que 
votre cher cœur ne soit en peine de nous sur les misères que 

1 La Mère Anne-Marie de I.age de Puylaurens. 



ANNÉE 1630. 497 

vous entendez dire qui sont en la pauvre Savoie et surtout en 
cette ville; mais je vous prie de le réconforter; car maintenant, 
par la grâce de Dieu, elle est en bonne santé. La peste n'y a 
pas fait progrès, y ayant environ cinq ou six semaines qu'il n'est 
point arrivé d'accident. Et pour la guerre, depuis que l'armée 
du Roi a pris ce pays, nous jouissons d'un peu plus de paix, 
attendant ce qui arrivera, et ce que Dieu en ordonnera. Je crois 
que vous avez grand soin de faire des prières pour obtenir la 
paix ; car, ma très-chère fille, nous qui en jouissons avec tant 
de repos et de suavité, devons être grandement affectionnées à 
lademander continuellement à notre bon Dieu, pour le soulage- 
ment et consolation du pauvre peuple. 

Je loue son infinie Bonté de la nouvelle que vous me dites, 
que ces chères âmes, à la conduite desquelles la divine Provi- 
dence vous a destinée, se vont fortifiant au bien. Mon Dieu ! ma 
fille, plus je considère l'honneur et la grâce que Dieu vous fait 
de se servir de vous si utilement à sa gloire et au salut de ces 
àmes-là, plus je L'aime et me réjouis de ce qu'il en tire non- 
seulement leur profit, mais aussi le vôtre. Persévérez avec cou- 
rage, ma très-chère fille; car j'espère avec beaucoup de con- 
fiance que Dieu, qui voit le fond de votre cœur et la sincérité et 
pureté de vos intentions, qui n'ont autre but que sa plus grande 
gloire, fera abonder ses bénédictions sur votre travail et vous 
en donnera la consolation, et à nos bonnes Sœurs qui sont vos 
coadjulricesen cette bonne œuvre, lesquelles j'exhorte aussi de 
tout mon cœur de travailler courageusement; et qu'elles s'as- 
surent que la moisson sera très-grande pour elles. Je vous 
estime, et elles aussi, bien heureuses, ma très-chère fille, que 
Dieu vous donne ces occasions de le servir et lui témoigner 
votre fidélité et zèle du salut des âmes; tout cela sont des grâces 
bien précieuses, desquelles je m'assure que vous tirerez beau- 
coup de profit. Et ne doutez nullement que vous ne receviez 
un grand soulagement des assistances que vous fait le bon 
vi- 32 






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I 



4 l J8 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

M. Guichard en cette sainte besogne. Il est vraiment tout propre 
à cela : car c'est un ecclésiastique pieux, discret, et fort affec- 
tionné et zélé au bien des âmes. Je vous supplie de le faire sa- 
luer très-chèrement de ma part, avec le souhait que Dieu le 
rende un grand saint. Et je - salue aussi nos très-chères Sœurs; 
mais surtout votre cher cœur, que le mien chérit plus cordiale- 
ment et tendrement que vous ne sauriez croire; aussi, certes, 
est-il tout vôtre. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de 
Paris. 



LETTRE MXXXVI 

A SAINT VINCENT DE PAUL 

Elle le remercie d'avoir fait la visite canonique au deuxième monastère de Paris. 

vive \ JÉSUS.' 

[Annecy, septembre 1630] 

Vous êtes toujours admirable en votre humilité, dont je reçois 
une très-grande et très-particulière consolation; mais spéciale- 
ment de la satisfaction que vous dites avoir reçue en la visite 
que vous avez faite en notre maison du faubourg. Ma Sœur la 
Supérieure m'écrit aussi qu'elle et toutes ses filles en ont reçu 
un très-grand contentement. Dieu soit béni, loué et glorifié de 
tout, et veuille donner à mon très-cher Père une grande cou- 
ronne pour les peines et charités qu'il exerce envers nos bonnes 
Sœurs. Hélas! mon très-cher Père, que vous m'êtes toujours 
boni je le connais par celte petite parcelle de larmes que vous 
avez jetée, voyant en gros nos dernières réponses. 



ANNEE 1(330. 



499 



LETTRE MXXXVII 



A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 

SUPÉRIEURE A CnÉMIEUÏ 

tue Supérieure ne doit pas négliger les intérêts temporels de sa communauté. 
Détails de construction. 



VIVE -j- JÉSUS ! 



[Annecy], 5 septembre [1630]. 



Ma très-chère fille, 

J'ai reçu Ja vôtre du 6 août, par laquelle j'ai été grandement 
consolée, vous voyant un peu affranchie de vos extraordinaires 
incommodités, et que vos infirmités ne vous empêchent point 
de faire les fonctions de votre charge. J'en bénis Dieu de tout 
mon cœur. 

Je ne vois pas, ma chère fille, que l'ordonnance de M. de 
Burges contrarie en rien à ce que je vous avais dit pour votre 
nourriture; vous n'êtes pas une si grosse mangeuse que de 
mangej au point de porter préjudice à votre santé, car vous 
n'êtes pas une fille à qui il faille une livre de pain par repas ■ 
donc, ma chère fille, je vous prie de ne rien retrancher 
de votre manger, ains de suivre comme nous vous faisions 
faire ici; car ce peu [d'aliment] que dit le sieur de Burges serait 
plus encore que cela. Pour la nuit, dormez à votre ordi- 
naire, ce n'est pas trop : si M. de Burges savait comme 
vous vivez, il trouverait bien qu'il n'y aurait rien à retran- 
cher; mais empêchez- vous de dormir le jour. Pour vous 
charger de beaucoup de médicaments, ayant l'estomac faible 
comme vous [l'avez], je pense que cela ne vous sera pas tant 
utile. Néanmoins, pour quelques petites choses que vous or- 
donnera M. votre apothicaire selon qu'il le jugera nécessaire 
vous ferez bien de les prendre, quoique je craigne toujours un 
peu ceux qui vendent les drogues, parce qu'ils veulent trop 
gagner. Il faut que pour ce dernier point des médicaments vous 





500 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous y comportiez à votre discrétion, selon que vous verrez que 
vous en aurez nécessité; et quant aux jeûnes, vous pourrez 
jeûner les [veilles des] grandissimes fêtes de l'année, et le ven- 
dredi du Carême, prenant une bonne panade le soir avec quel- 
que collation de fruits et [boire] toujours quelque chose entre 
les repas, ainsi que nous vous faisions faire ici. 

Quant aux dots de ces bonnes demoiselles, il me semble que 
vous ferez bien de seconder un peu les intentions de madame de 
Saint-Julien pour cela : huit cents écus de dot ne sont pas de 
trop pour des personnes telles que celles-là. J'aimerais mieux 
céder quelque chose pour ce qui serait des meubles; car, ma 
très-chère fille, il faut un grand soin, et je vous conseille et 
vous prie d'y prendre garde, de ne pas charger les maisons de 
filles, surtout en ces petites villes, si elles ne portent non-seu- 
lement pour leur entretien, mais pour aider un peu à accommo. 
der la maison; car le général s'affaiblit grandement lorsque le 
temporel manque, et je le sais par expérience. Ce n'est pas 
pourtant que, pour cent ou cinquante écus, je voulusse écon- 
duire une fille qui aurait l'esprit propre pour notre manière de 
vie- ceci est un autre point auquel les Supérieures doivent 
apporter une grande attention, et je vous prie de le faire, ma 
très-chère fille, afin de n'admettre point des esprits parmi nous 
qui n'aient les conditions nécessaires pour s'y accommoder. 
Ceci est un des plus grands biens que les Supérieures puissent 
faire pour les maisons. 

Pour votre visite, vous n'avez pas bien fait d'en écrire à Mgr 
votre archevêque, puisque vous aviez là M. votre Père spirituel; 
mais, puisque vous l'y avez invité, il faut que vous patientiez, 
et je m'assure qu'il demeurera content et satisfait de votre mai- 
son, et que vous en recevrez de l'édification et consolation; 
car c'est un très-digne prélat. — Ce m'est une extrême conso- 
lation de voir le dessein que vous avez de faire bâtir un dortoir 
sur votre église, afin de vous mettre un peu au large; car il est 



i 



ANNÉE 1630. 501 

vrai que quand l'on est si resserré, cela cause bien des incom- 
modités aux filles. Je serais bien aise de savoir si l'église et le 
dortoir que vous faites faire dessus demeureront pour toujours. 
Quand vous ferez bâtir votre monastère, puisque ce n'est que 
pour le mois de *** que vous prétendez d'y faire travailler, si 
nous pouvons, nous vous aiderons de cent écus; mais, ma 
chère fille, il me semble que si vous y pouviez faire travailler 
cet automne, ce serait un grand bien; car vous vous y pourriez 
remuer au printemps. Donnez-nous avis de ce que vous ferez, 
car si nous ne pouvons recouvrer de l'argent, nous en emprun- 
terons plutôt pour vous aider. 

Je suis consolée de voiries continuelles assistances que vous 
fait et promet de faire madame la présidente; certes, j'ai le 
cœur touché de voir la charité de laquelle elle est remplie pour le 
bien de voire maison. Saluez-la très-humblement de notre part, 
et lui faites savoir les sentiments de mon cœur pour ce regard, 
l'assurant que nous n'en demeurerons point ingrates devant 
Notre-Seigneur, et qu'elle en aura encore une double récom- 
pense par le contentement que, j'espère, elle recevra de votre 
maison. Je salue aussi madame de Saint-Julien et madame de 
Mépieu, et leur souhaite à toutes un saint accroissement en 
l'amour sacré de notre doux Sauveur. — Ma très-chère fille, je 
vous chéris avec une affection si entière qu'il ne s'y peut rien 
ajouter. Servez Dieu généreusement; sa Bonté vous remplisse 
de soi-même, et toutes nos Sœurs, que je salue avec vous! 



Dieu soit béni! 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives d-i 
la Visitation d'Annecy. 






■ 



502 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




I 




LETTRE MXXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Impossibilité de recevoir sa nièce au monastère d'Annecy; désir de la voir entrer 
à celui de Bellecour. — Difficultés des Sœurs d'Avignon. — Éloge de Sœur 
A. F. de Glermont-Mont-Saint-Jean. 



vive -j- jésus! 



[Annecy], 5 septembre [1630]. 



MA TRÈS-tHÈRE FILLE, 

Vous ne devez nullement douter, sachant ce que mon cœur 
est pour le vôtre, que tout ce qui vous appartient ne nous soit 
fort cher et que nous ne le servions toujours, autant que Dieu 
nous en donnera le pouvoir. Je le voudrais certes autant que 
vous, ma chère fille, que nous puissions retirer auprès de nous 
votre chère petite seconde nièce ; mais celte maison étant chargée 
de cinquante filles, sans celles qui en sont dehors pour y reve- 
nir, et ne voyant que quelques faibles et incertaines espérances 
de la pouvoir décharger, par le moyen de quelques fondations, il 
ne nous est pas possible de la recevoir. Mais, puisque l'on est 
si constamment résoiu de vous garder à Lyon, il me semble 
que vous avez assez rendu de services à cette maison-là, et y 
avez été assez utile pour faire la charité à cette petite créature 
de l'y recevoir. Et je crois que si ma Sœur la Supérieure savait 
ceci, comme je désire qu'elle le sache, qu'elle s'offrirait de bon 
cœur à la recevoir; et de vrai, si elle a la vocation religieuse et 
qu'elle persévère, il faut qu'elle lui procure cette charité, car 
vous avez plusieurs fondations en main et votre maison bâtie et 
accommodée. Il ne vous coûtera guère de faire ce bien-là à cette 
pauvre petite, laquelle ne pouvant pas retirer auprès de moi 
(ce que pourtant je ferais de tout mon cœur), je désire qu'au 
moins elle soit auprès de vous. 

Vous verrez ce que j'écris à ma Sœur la Supérieure d'Avi- 



ANNÉE 1630. 503 

gnon et à M. leur confesseur. Ce n'est pas une chose nouvelle 
que cette Bulle qu'elle nous a envoyée : l'on ne demande rien 
d'elle en cela de plus que ce que l'on demande de toutes les 
autres maisons religieuses de ce pays-là; c'est pourquoi il 
faut qu'elle ait un peu de patience et qu'elle attende que le 
Père dom Juste aille à Rome, que l'on s'essayera d'obtenir un peu 
de modération sur la rigueur de celte Bulle. Nous voulons quel- 
quefois tant pénétrer les affaires que nous les gâtons. Il faut que 
vous mandiez à ma Sœur la Supérieure qu'elle suive un peu le 
train de sa devancière, et qu'il ne faut rien remuer en ceci jusqu'à 
ce que l'on aille à Rome, afin de ne rien hâter en cette affaire. 
Quant à la traduction italienne, nous tâcherons delà faire rac- 
commoder; mais ceux qui m'en ont fait lecture ne m'ont ja- 
mais lu que nous suivrions nos rangs de profession partout. 
Pour ce qui est que les Constitutions ne sont pas toutes traduites, 
il ne s'en faut pas mettre en peine; car même feu Mgr le cardi" 
nal [de Marquemont] votre archevêque jugea qu'il suffisait de 
faire seulement traduire les points principaux, crainte d'ennuyer 
Messeigneurs les cardinaux par une si longue lecture; mais cela 
n'empêche pas qu'on ne doive observer ce qui n'a pas été tra- 
duit aussi bien que ce qui l'est. 

Hélas! ma chère fille, certes je ne fais rien en toute ma jour- 
née qui vous puisse donner édification : au moins si vous voyiez 
l'imperfection avec laquelle je fais toutes mes actions; je ne 
cesse jamais de travailler, comme les mouches ne cessent de se 
mouvoir; mais tout cela assez inutilement. Dieu, par sa bonté, 
veuille toutefois tout prendre à soi, car c'est mon désir, et 
qu'il profite aux âmes pour lesquelles je suis si continuellement 
occupée. — Je donne toute licence à notre Sœur Anne-Françoise 
[de Clermont-Mont-Saint-Jean] de vous écrire : c'est une petite 
âme pure, sincère et de bon jugement; elle me soulage plus 
que je ne saurais dire, en celte multitude de lettres qu'il me 
faut continuellement écrire ; car je les lui dicte tout d'une suite, 




504 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

puis elle les va écrire quasi mot à mot comme je les lui dis. 
Nous en avons encore une autre qui fait tantôt aussi bien qu'elle 
sans cela je ne pourrais satisfaire; elle me soulage encore à voir 
les lettres qui partent de céans, car je n'ai nullement le loisir 
de le faire. Quand elle y trouve quelque chose qui n'y va pas 
bien, elle me le dit et je le lui fais raccommoder, ou à celles qui 
les ont écrites, qui pensent que c'est moi qui les vois; bien 
qu'elles sont si bonnes que, pour le désir de mon soulagement, 
elles l'agréeraient. 

Mon Dieu, ma fille, que de bénédictions Dieu répand sur 
celte famille! certes, si je ne me trompe fort, elle est bien au 
gré de notre Bienheureux Père. Il np se peut rien voir de plus 
amiable, avec une sainte gravité et modestie provenant de dévo- 
tion : le Père Suffren [Jésuite] le remarqua. Adieu, je ne voulais 
pas tant écrire. Vous savez ce que je vous suis. Faites fort prier 
pour nos pauvres Sœurs de Chambéry, la pesle est à la ville. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXXXIX 

A LA MÈRE JEA\\'E-CHARLOTTE DE BRÉCHARD 






Il ne faut pas multiplier les nouvelles fondations. — Pauvreté générale des mo- 
nastères. — Ne pas réclamer trop souvent des confesseurs extraordinaires. — 
Importance de l'éducation des novices. — Affaires diverses. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 18 septembre [1630]. 

Ma très-chère fille, 

Je vous suis redevable de deux lettres, car je viens de rece- 
voir la vôtre du 26 août. Il faut que je vous parle selon le sen- 
timent de mon cœur; certes, je crois que c'est par une grande 
permission de Dieu que Mgr l'archevêque de Bourges est si 
ferme à ne vous vouloir point donner la permission de vous 



ANNÉE 1G30. 505 

établir à La Châtre; car, ma très-chère fille, si bien c'eût été 
un grand soulagement pour le présent à votre maison de Riom 
de se décharger par le moyen de cette fondation, considérez 
aussi que ce lui eût été une nouvelle charge d'aider à entretenir 
les Sœurs qui y seraient allées, puisque le lieu est si petit, et 
qu'il y a si peu de fondement, qu'il eût bien fallu que votre mai- 
son y eût beaucoup contribué. Mais enfin, si elle a besoin de se 
décharger maintenant, dans un an ou deux la fondation qu'elle 
ferait aurait le même besoin, et ainsi nous ferons prou de fon- 
dations, mais sans fondement, au moins plusieurs, si Dieu n'y 
pourvoit; et pour vous tout dire, ma chère fille, j'appréhende 
grandement de nous voir tant multipliées et en de si petits lieux. 
Nous sommes peut-être sur le point de voir revenir un de ces 
jours des filles que l'on a envoyées en fondation en ces petites 
villes, où elles ne peuvent avoir de quoi s'entretenir; et nous 
savons par expérience combien ces fondations-là sont à charge 
aux maisons qui les ont faites, et le soin et inquiétude que cela 
donne. C'est pourquoi vous vous devez consoler, et encourager 
nos Sœurs à si bien servir Dieu qu'il leur donne du pain; et 
cependant, ménagez le peu que vous avez, le mieux qu'il vous 
sera possible, ne faisant point de dépense qui ne soit bien abso- 
lument nécessaire. 

Vous verrez par la suite de celte affaire que ce n'est point 
nos Sœurs de Bourges qui sont cause que Mgr leur prélat ne 
vous a pas voulu accorder la permission pour cet établissement, 
car elles n'ont nulle prétention d'y aller fonder : le lieu est trop 
chétif. Et quant à ce que votre monastère doit céans, certes, 
ma fille, en l'état que vous me dépeignez que sont vos affaires, 
je n'aurais pas le cœur de réclamer maintenant celte somme. 
Je ne vois pas que vous puissiez recevoir grande assistance 
pour emprunter de l'argenl de point de nos monastères, car je 
sais l'état de tous; mais chacun a sa petite nécessité dans cette 
saison. Nos Sœurs de Lyon, qui sont les plus riches, se plaignent 






I 







£06 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

néanmoins, à cause de l'excessive cherté des provisions dont 
elles ont besoin : les monastères de Paris ne sont ni bâtis ni 
rentes. Ceux de ce pays sont fort surchargés, car le monastère 
de Chambéry a fait de grandes pertes cette année par la guerre, 
et maintenant la peste est fort furieuse en cette ville-là, dont 
une Sœur tourière en est morte; mais il n'y avait pas encore de 
mal dans le monastère grâce à Dieu ; nous en eûmes hier des 
nouvelles '. Je suis en peine de cette maison-là sur toutes ces 
choses; mais je m'en repose en Dieu et aux soins de leur 
bonne Mère , comme je fais aussi des nécessités de votre 
maison sur vous et sur celle qui en a le soin; car en6n, ma 
très-chère fille, voici mon passe-port, qui est que si nous cher- 
chons 'premièrement le royaume de Dieu et sa justice , le reste 
nous sera donné. Je ne laisse pas cependant d'avoir grande 
compassion de votre pays et de votre pauvreté, et je vous assure 
que si nous avions le moyen de vous aider, nous le ferions de 
tout notre cœur; mais certes, ma fille, outre la peine que nous 
avons d'être payées de ceux qui nous doivent, ce monastère a de 
si grandes charges, que c'est merveille comme il peut fournir 
à tout. Il faut que je vous dise ce mot avant de finir de parler de 
votre pauvreté, selon notre conûance à traiter ensemble; c'est 
que je trouve que vous surchargez un peu bien votre maison, en 



1 Ces nouvelles sont consignées dans la fondation du monastère de Cham- 
béry; en voici quelques détails : « La peste, suivant toujours la guerre et la 
famine, vint donner ses coups sur notre pauvre ville et y fit un grand ra- 
vage. S'approchant de notre monastère, elle s'attaqua tout premièrement à 
une Sœur tourière qu'elle emmena en deux jours en l'autre monde; mais, 
par la grâce de Notre-Seigneur, elle se contenta de cette bonne Sœur et 
n'entra pas plus avant... La plus sensible de toutes les douleurs que la ca- 
lamité apporta au cœur de notre digne Mère de Châtel et de ses filles, fut 
de voir que la peste emmena le Père recteur des Jésuites, le Père vice-rec- 
teur nommé Jean Bertrand, vrai Père de la Visitation, et cinq ou six autres, 
auxquels la chère Mère eut la consolation de rendre tous les petits services 
dont elle se put aviser » 






ANNÉE 1630. 507 

ce commencement, de filles pauvres. Cela vous lèvera quasi le 
moyen de pouvoir passer outre; mais néanmoins Dieu est par- 
dessus tout. 

Pour ce que vous me dites de ces fréquentes confessions 
extraordinaires que nos Sœurs de votre monastère demandent, 
certes je m'étonne de cela, puisqu'elles ont un confesseur 
si capable, une si bonne Mère, et qu'elles vous ont dans la 
maison. Ces petites démangeaisons d'esprit ne procèdent que 
de l'imperfection de celles qui les demandent et ne servent 
qu'à décréditer une maison religieuse; c'est pourquoi il ne faut 
pas permettre cela, bien qu'aussi il ne les faut pas gêner; mais 
quand elles le demanderont, il faut avoir choisi un confesseur 
sage et qui soit fidèle, auquel vous ayez confiance pour cela, et 
puis ne le point changer. Croiriez-vous que les cinq et sis 
années se passeront en ce monastère, qu'il ne s'y demandera 
pas deux fois un confesseur extraordinaire par pas une des 
Sœurs? et encore est-ce pour des choses que la Mère sait, et cela 
est- marque d'une vraie vertu, comme aussi le contraire est une 
vraie marque d'imperfection. C'est pourquoi il ne faut point 
tant laisser parler ces immortifiées : elles peuvent parler de 
temps en temps à M. J'officiai; cela ne leur suffit-il pas bien 
avec ce qu'elles ont au dedans? 

Au surplus, ma très-chère fille, la chère et parfaite amitié 
que vous avez pour votre vieille Mère vous a fait appréhender 
son mal plus grand et dangereux qu'il n'a été en effet; car, 
grâce à Dieu, je me porte autant bien maintenant que j'aie fait 
il y a longtemps. Demeurez-en donc en plein repos, car je vous 
assure de cela; mais une autre fois ne vous laissez pas tant 
aller à la douleur. Celte incommodité que j'ai eue m'a laissée 
plus saine, ce me semble, en sorte que je n'ai peur sinon de 
vivre trop longtemps; mais, en tout, la sainte volonté de Dieu 
soit faite! — Si le bon M. Amhélion fût venu ici, croyez que 
nous l'eussions bien [reçu], car c'est un personnage que j'ho- 



508 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nore et estime pour les bonnes qualités que Dieu lui a données, 
toutes propres pour la charge qu'il exerce; car c'est un vrai 
bon confesseur. Vous êtes heureuses de l'avoir; mais certes je 
suis été bien aise que vous n'ayez pas fait cette dépense de l'en- 
voyer ici; car il n'en faut pas faire de telle qu'en des occasions 
d'absolue nécessité. 

Pour ce que vous me dites de l'instruction des novices, puis- 
que le nombre n'est pas grand, et qu'elles sont déjà assez bien 
dressées, je crois que vous feriez une grande charité d'en 
prendre le soin, pour ce qui est de la conduite de l'esprit seule- 
ment; et les faire instruire, pour ce qui est de l'extérieur, par 
une autre Sœur, afin que cela ne vous occupe pas tant; car il 
est important de les bien former en ce commencement, surtout 
en l'humilité et mortification d'elles-mêmes, parce que du dé- 
faut de cela procède tout notre plus grand mal. — Ma toute 
très-chère fille, la Mère et notre Sœur F. C. m'ont écrit que si 
nous vous relirons, elles jugeraient à propos que vous fussiez 
iccompagnée de la Mère ou de notre Sœur Marie-Séraphine. 
Certes, ma fille, si je ne regardais que l'extrême affection que 
Dieu m'a donnée pour vous, et à vous pour moi, il ne faut rien 
douter que nous ne le fissions de tout notre cœur; mais quand 
je considère l'état spirituel et temporel de votre maison, ma 
conscience ne me peut permettre de préférer notre commune 
consolation à son bien; car que deviendrait tout cela? Je pense 
que pour ce sujet encore Notre-Seigneur n'a pas voulu celle 
fondation. — Pour notre Sœur M.-Séraphine, certes de tout 
mon cœur nous la prendrions si noire nombre n'était si grand. 
Nous sommes quarante-six, et ne pouvons éviter de croître de 
six, tant de nos Sœurs que nous avons prêtées, que des filles 
que nous retardons il y a un et deux ans, appartenant à des per- 
sonnes comme à Monseigneur, au Père spirituel, au président 
de cette ville. Cela me violente, car ce grand nombre surcharge 
excessivement le spirituel et le temporel, et nous fait passer le 




ANNÉE HÎ30. 509 

nombre de quarante-cinq, que notre Bienheureux Père m'avait 
dit; mais je ne sais que faire à cela. Ma pauvre Sœur la Supé- 
rieure de Chambéry ne pouvait refuser; car, de moi, je n'en ai 
reçu pas une dès que la charge m'est remise, et si je puis je 
retarderai encore. 

On parlait de nous établira Montpellier ; mais je n'en entends 
plus rien. Que si cela se fait, nous prendrons cette chère Sœur 
M.-Séraphine; mais en attendant, ma très-chère fille, il faudrait 
obtenir de M. l'official et de notre Sœur la Supérieure de Mont- 
ferrand qu'ils la retirassent là. Or toutefois, à cause des consé- 
quences dangereuses et importantes qui se peuvent tirer de tels 
changements de lieux, je ne suis nullement de sentiment que 
l'on fasse cela, qu'après avoir employé tous les moyens possibles 
pour la réduire à vivre doucement en son devoir, à quoi votre 
douceur pourra beaucoup contribuer. Elle m'écrit sa conduite 
envers la Mère, mais assez différente de ce que vous m'en dites. 
Elle me note deux choses à quoi il faut remédier, si elles sont : 
c'est que la Mère se méfie d'elle, et que vous, en qui elle pensait 
trouver soulagement, ne prenez pas ce qu'elle vous dit dans le 
sens de son intention, et que vous lui avez dit certaines paroles 
fort pénétrantes, qu'elle me dit qui lui ont séché le cœur. Je lui 
réponds selon ce que Dieu m'a donné, ce me semble; elle me 
promet de le faire. Je crois, ma très-chère fille, qu'il se faut 
mettre un peu au large avec elle, et la traiter avec franchise, 
amour et confiance, selon que vous jugerez, et beaucoup dissi- 
muler de ses petites actions : car la plupart des maux de cette 
vie se guérissent par là. J'écris à perte d'haleine pour ne perdre 
celte occasion. — Je prie Dieu vous confirmer et affermir en 
l'amour de sa sainte volonté. Croyez, car il est vrai, que je suis 
entièrement vôtre. 



Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



,*:£ï I : 



510 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MXL 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PAMS 

Fondation de Rouen. — Il est difficile de bien gouverner une communauté tw>p 
nombreuse. — Miracle opéré par l'intercession de saint François de Sales. — 
— Lettre à la ducbesse de Nemours. 

vive -f jksusI 

Annecy, 22 septembre 1630. 

Ma très-bonne et chère fille, 

II est plus à craindre que vous ne receviez pas toutes nos 
lettres, que nous toutes les vôtres ; car je vous écris fort sou- 
vent, et n'en perds quasi point d'occasion. J'ai bien répondu à 
toutes vos lettres : je crois que vous aurez reçu le paquet que 
nous vous avons envoyé, il y a environ quinze jours. 

Pour l'emploi de notre Sœur [Anne-Marguerite Guérin] à 
Rouen, ma très-chère fille, ce qui est nécessaire ne peut 
être empêché. Je ne plains en cela que vous, ma chère fille, 
parce que cette chère Sœur vous pouvait grandement soulager 
dans la multiplicité d'affaires que vous avez, et des commissions 
de nos monastères dont je sais que vous êtes surchargée, mais 
quel remède? car il faut que cela soit; c'est mon inclination, et 
je désire qu'ils aient ainsi recours à vous, afin qu'ils connaissent 
votre franchise à les assister. Mais il faut que vous dressiez 
deux Sœurs pour votre soulagement, qui soient employées à 
poursuivre l'exécution des commissions que l'on vous donne et 
à faire vos réponses; et ceci je vous prie pour l'amour de 
Dieu, ma chère fille, de le faire, car vous avez d'assez bons 
esprits auprès de vous qui pourront facilement être dressés à 
cela. Il me semble que, puisque vous donnez la Supérieure pour 
Rouen 1 , vous devriez faire cette fondation par ensemble, la 

1 u Ce monastère (dit la Mère de Chaugy) eut pour premier et principal 
fondateur la Providence divine, qui inspira à M. de Bractuit, chanoine de 



II! 



ANNÉE 1630. 511 

maison de la ville et la vôtre, afin de vous décharger un peu ; 
car je ne croyais pas votre nombre si grand que vous me dites ; 
ou au moins que vous donnassiez une Sœur pour compagne à 
ma Sœur A. -Marguerite, et ainsi ce serait toujours faire place à 
deux dans votre maison, puisque vous avez tant de filles qui se 
présentent. 

De vrai oui, ma chère fille, que le nombre de vos Sœurs est 
assez grand de quarante, et vous avez raison d'appréhender 
toujours un peu les grosses communautés ; car pour bonnes 
que soient les filles, elles ont toujours besoin qu'on en ait du 
soin. Néanmoins, je vous assure que je ne suis point surchargée 
de notre communauté qui est de quarante-six, sans cinq ou six 
de nos Sœurs qui reviendront peut-être bientôt ; mais c'est que, 
comme la vôtre, elle est d'extrêmement facile conduite, et me 
semble que nos Sœurs s'avancent fort. Nous en avons de très- 
bonnes pour employer en fondations, ce qui me ferait volontiers 
désirer d'en faire quelqu'une pour décharger un peu cette 
maison, et faire place à tout plein qui se présentent et que nous 
retardons il y a si longtemps, que nous ne savons plus comment 
nous excuser de les recevoir, parce qu'elles appartiennent à des 
personnes de grande considération, comme la nièce de Mgr, du 
Père spirituel, des filles de président et votre petite nièce et 
semblables; outre tant d'autres qui demandent avec tant d'in- 



la cathédrale et conseiller au parlement, un zèle infatigable pour pour- 
suivre cette sainte entreprise. » Bien que plusieurs personnes de distinction 
unissent leurs instances à celles de ce digne ecclésiastique, les exigences des 
magistrats ajournèrent pendant plusieurs années l'établissement, qui se fit 
enfin le 27 octobre 1630. Les fondatrices, venues du premier monastère de 
Paris, étaient, avec la Mère Anne-Marguerite Guéiïn, les Sœurs Marie- 
Charlotte Foras de Bernard, Jeanne-Elisabeth Édeline, Anne-Madeleine 
Le Tilier, Jeanne-Françoise le Comte, Anne-Catherine de La Motte l'Abbé, 
Anne-Marie de France, Marie-Louise Cloutier, une novice et une Sœur 
touriëre. (Histoire inédite de la fondation du premier monastère de 
Rouen.) ' 













512 LETTRES DE SAINi'E CHANTAL. 

stances la grâce d'être admises en cette sainte vocation que, de 
vrai, si je ne regardais à Dieu parmi tout cela, je pense que je 
crierais holà, sous la pesanteur de la charge; mais j'espère 
que sa bonté pourvoira à tout. — Au reste, je vous prie, ma 
très-chère fille, ne soyez point en peine de ma santé ; car je me 
porte du tout bien, et me semble que cette incommodité que 
j'ai eue m'a laissée plus saine, en sorte que je chante l'Office 
comme les autres, et si ce n'était cette défluxion qui me donne 
parfois un peu de sciatique, il me semblerait n'avoir que vingt- 
cinq ans, tant je me sens vigoureuse, grâce à Notre-Seigneur ! 

J'écris encore à la bonne madame de Nemours; j'ai bien 
envie qu'elle nous fasse notre affaire ; si vous pouviez faire 
qu'elle vous allât voir et que vous la priassiez de nous accorder 
ce que nous désirons, qui n'est pas grand'chose (car, pour 
vous dire la vérité, j'appréhende toujours un peu ces conseils 
de prince, quand nous n'y avons pas quelqu'un d'affidé) : tout 
ce que nous lui demandons n'est autre, sinon la soufferte [l'au- 
torisation] pour pouvoir céder rière leurs fiefs et arrière-fiefs 
jusqu'à trois cents écus ; car pour ce qui est des droits, nous les 
voulons bien payer. Il me fâche bien de vous donner cette com- 
mission ; mais pourquoi êtes-vous là et ma très-chère grande 
fille? Cette affaire nous accommodera bien, si elle peut réussir; 
il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu, car en tout sa sainte volonté 
soit faite. 

J'ai été bien aise de voir le sentiment de notre bon archevêque 
[de Bourges] touchant l'établissement d'une de nos maisons à 
Nantua. Il ne trouve pas que ce lieu soit convenable pour nous, 
et cela est bien fort selon mon goût, car j'appréhende toujours 
un peu de nous voir tant faire de fondations, au moins en ces 
petites villes. — Certes, ma très-chère fille, c'est un trait delà 
Providence de Dieu que ce jeune prince ait reçu la santé par 
les intercessions de notre Bienheureux Père ; car cela, étant à la 
vue de toute la cour, fera un grand éclat. Mais ce qui me con- 




mfll 



ANNÉE 1630. 513 

sole le plus, c'est à cause de la présence de Mgr le cardinal- 
nonce qui est à Lyon. C'est bien la vérité que la dévotion à ce 
Bienheureux se répand par toute l'Église de Dieu universelle- 
ment; et l'estime que l'on fait de nous, nous la devons voir 
sortir de lui comme de sa source, afin d'en rendre toute la gloire 
à Dieu, et qu'elle soit à l'honneur de notre Bienheureux Père. 
Je suis bien aise que nos Sœurs de votre maison lui soient bien 
dévotes; il s'est reçu ici quelques grâces depuis peu de temps, 
assez signalées. 

Messieurs vos frères se portent tous bien, au moins comme je 
pense ; car il n'y a pas longtemps que nous en avons eu des 
nouvelles assurées. Les deux qui étaient à Chambéry en sont 
sortis, dès le commencement que la peste y fut découverte. Nos 
bonnes Sœurs de là ont perdu leur Sœur tourière qui est morte 
de cette maladie, qui y est furieuse, à ce que l'on dit ; tout se 
portait bien dans le monastère, Dieu merci ; il faut grandement 
prier pour elles. 

J'écris à madame de Nemours ; mais je ne lui dis pas que 
nous désirons ces trois cents écus de rente. Vous le lui ferez 
savoir, avec cette assurance que je ne crois pas néanmoins que 
jamais nous ayons dans ses fiefs plus de six ou sept cents livres ; 
mais c'est afin qu'ayant pouvoir de plus tenir que nous n'en au- 
rons de fort, l'on ne vienne point à nous inquiéter; car vous 
savez, ma fille, qu'il n'y a que trop de gens à rechercher telles 
pratiques, et je désire qu'ils n'aient point prise sur nous. — 
J'aurais d'autres choses à vous dire, mais je n'ai loisir. Nous 
allons commencer nos solitudes de chacune dix jours. Certes, 
j'ai grand sujet de louer Dieu en la bonté de nos Sœurs, toutes 
s'avancent, ce me semble. — Monseigneur est toujours à Sales ; 
nous envoyons sa mitre à Lyon, qu'il vous a destinée. ma 
fille, vous m'êtes précieuse plus que je ne puis dire I Dieu vous 
rende de plus en plus toute selon son Cœur, et qu'il soit béni ! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilation d'Anuecy. 

VI- 33 




LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 
LETTRE MXLI 

A MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS 

Espérance de recevoir bientôt la visite de Son Altesse. 

vive f JÉSUS ! 

[Annecy, 22 septembre 1630.] 

Madame , 

J'ai tant de confiance en la débonnaireté de Votre Grandeur, 
que je ne crains point qu'elle s'importune de mes fréquentes 
lettres : celle-ci n'a d'autre but que de vous faire très-humble' 
révérence, Madame, et vous offrir, avec tous vos sujets et 
fidèles serviteurs, nos désirs et continuels souhaits de voir 
Votre Grandeur en ce pays, pour notre bonheur et la conserva- 
'ion de ses biens et autorité. L'on prend quelque bonne espé- 
rance de recevoir cette bénédiction sur les occasions et néces- 
sités présentes; si c'est votre contentement, Madame, nous 
supplions notre bon Dieu de ce vous inspirer fortement et de 
vous donner toute facilité et consolation de ce voyage. Mon 
Dieu ! notre très-honorée et très-chère Dame, quel honneur et 
quelle allégresse serait-ce à vos pauvres petites et très-humbles 
filles et servantes, de se voir visitées de leur très-digne fonda- 
trice, protectrice et vraie mère ! Certes, cela ne se peut exprimer, 
et cette grâce nous serait si précieuse, que nous voudrions nous 
confondre devant Dieu en l'en remerciant. Je supplie son 
infinie Bonté de conduire les desseins de Votre Grandeur, et la 
remplir et tout ce qu'elle chérit de ses plus riches grâces. Je 
demeure en tout respect votre très-humble et très-obéissante et 
très-obligée servante et fille indigne. 

[P. S.] Nous regrettons tous ici le départ de M. Deshayes, 
parce qu'il est très-particulièrement serviteur de Monseigneur 
et de vous, Madame, et qu'il faisait tenir un très-bon ordre pour 



, 



ANNÉE 1630. 515 

empêcher que la maladie contagieuse ne fit progrès, et détour- 
nait les ... des gens de guerre, et à quoi il sera besoin que 
Votre Grandeur prévoie. 

Conforme à une copie de l'original gardé à Paris, Archives nationales, fonds français 
n» 3397. 



LETTRE MXLII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU TREMIER MnVISTÈRE DE LÏOS 

Maintenir la fondation de Paray et construire le monastère. — Humble sentiment 
de la Sainte au sujet de ses Réponses. —Comment recevoir les prédicateurs. — 

La dépensière doit distribuer largement ce qui est de son emploi. Avis aux 

Supérieures, 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy], 22 septembre [1630;. 

Je ne manquerais pas de raisons en mon esprit, ma très-chère 
fille, pour soutenir que nos maisons qui sont en des aussi pe- 
tites villes que Paray sont mieux que ne peut être celle-là à 
cause que si bien le lieu où elles sont est pelit, elles sont néan- 
moins proches des grandes villes, de qui elles sont appuyées, 
et dont elles peuvent recevoir le secours pour le spirituel et 
pour le temporel dont elles ont besoin. Mais laissons cela à part, 
car il me semble vous en avoir déjà assez écrit mon sentiment 
qui est que maintenant, puisque nos Sœurs ont déjà quelque 
accommodement à Paray, et quelles s'y trouvent bien si 
c'était à moi à faire, je ne les en retirerais nullement, 
pourvu qu'il y ait moyen de leur y faire un honnête bâtiment, 
selon la petitesse du lieu. La vérité est qu'au commence- 
ment, avant qu'elles fussent si fort engagées en ce lieu-là, par 
l'achat de tant de logement et la réception de plusieurs filles 
si c'eût été à moi à faire, je les en aurais retirées, voyant 
que nos Sœurs ne pouvaient goûter d'y demeurer; mais main- 
tenant que les choses ont changé, et qu'elles disent qu'elles y 

33 






516 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 





sont bien, je ne trouve pas qu'il fût à propos de les transférer 
ailleurs, moyennant, comme je vous ai dit, que l'on voie qu'elles 
s'y puissent accommoder honnêtement; et voilà, ma chère fille, 
ce que je vous en ai déjà écrit, ce me semble. 

Je ne suis pas hors d'étonnement de voir que, par nos mai- 
sons, à ce que l'on m'écrit, nos Sœurs trouvent si belles nos 
Réponses; car pour moi, j'ai un si grand dégoût de cette multi- 
plicité de paroles et d'avis que j'y donne, que je voudrais ôter 
tout cela, et me contenter de répondre simplement aux demandes 
que l'on me fait pour l'éclaircissement des choses de l'Institut, 
et non donner tant d'avis comme je fais ; car il me semble qu'il 
ne m'appartient pas de les donner, et que ce n'est pas mon 
affaire ; mais, je vous prie, considérez cela et m'en dites votre 
sentiment. — Et pour ce qui est des prédicateurs, faites-m'en 
la demande, et j'y répondrai. A la vérité, dans les grandes villes 
où ils viennent de loin, il faut bien qu'ils aient quelque lieu 
pour se reposer; mais il me semble que la chambre du confes- 
seur peut servir a cela. Néanmoins, c'est la coutume maintenant 
quasi par toute la France, de leur préparer un lieu particulier; 
mais j'ai une grande aversion à cela, comme aussi à ces colla- 
tions qu'il leur faut faire. De leur donner un peu de fruit cuit 
ou cru, quand c'est la saison, bon cela, et de leur donner 
des marrons quand c'en est le temps. Mais de leur donner des 
confitures et de les y accoutumer, c'est ce qu'il me fâche que 
nous fassions. — Pour ce que j'ai dit qu'il ne faut pas mesurer 
le beurre, c'est parce qu'en quelqu'une de nos maisons, il y 
avait des Sœurs dépensières qui le distribuaient comme par 
morceaux aux Sœurs domestiques, et leur disaient: Voilà pour 
le pot et cela pour les épinards, et cela pour une telle sauce, et 
ainsi des autres choses. Je ne trouvais pas que cela fût bien; 
mais de le peser, c'est une autre chose ; on le peut bien, cela. 

Il est vrai, ma très-chère fille, qu'il faut que les Supérieures 
soient bien faites selon l'esprit de la Visitation, pour leur tout 




ANNÉE 1630. 517 

dire, il me semble que je l'ai dit. Mais néanmoins, pour moi, 
je voudrais toujours observer ma Règle, quelles qu'elles fussent, 
et je crois que celles qui le feront ainsi, Dieu leur en donnera 
bénédiction. Non certes, ma très-cbère fille, les Supérieures ne 
doivent pas tant examiner leurs filles sur ce qui est de la chas- 
teté ; et de leur vie passée, elles ne s'en doivent pas enquérir, 
il me semble que je l'ai dit assez; mais, ma fille, notre Bienheu- 
reux Père disait que ses paroles ne faisaient pas des miracles, 
et beaucoup moins les miennes en feraient-elles. — Les Supé- 
rieures ont si grande peur que leurs Sœurs sachent ce qu'elles 
doivent faire, qu'il a fallu que je leur aie dit quelque chose en 
particulier. 

Vous voyez bien par cette lettre mal faite et pleine de répéti- 
tions la hâte que l'on nous donne; mais enfin je veux dire que, 
si l'on peut avoir place [àParay] pour bâtir le monastère comme 
il faut, et avoir des jardinages suffisants et nécessaires à la ré- 
création et santé des filles, il ne faut plus penser à les ôter de là, 
et certes je l'ai déjà tant écrit qu'il devrait suffire; mais, croyez- 
moi, ma fille, ne faisons plus dorénavant d'établissements dans 
les petits lieux où l'on n'ait pas ce que le Coulumier marque. 
Pour moi, j'en suis si dégoûtée que j'en ai déjà diverti deux, et 
jamais je ne les conseillerai, sinon qu'il y eût des fondateurs si 
puissants, qu'à force d'argent l'on pût avoir ce qu'il faut. 

A Dieu, à Dieu soyons-nous! Amen ! 

Je remercie aussi le bon M. Cœursilly de tout mon cœur de 
ses livres ; mais je ne me soucie pas beaucoup d'en avoir de 
nouveaux, car j'aime bien me tenir à l'ancienne doctrine de 
notre Bienheureux Père. 



§* 






Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'An 



necy. 



I 

■ 



518 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE MXLIII (Inédite) 

A LA SOEUR FRANÇOISE-MARGUERITE FAVROT 



[Annecy], 11 octobre [1630]. 



Prière de passer à Bourg en revenant à Annecy. 
vive ■{• jésus! 

Ma très-chère fille, 

J'ai reçu une de vos lettres datée de septembre ; mais j'en 
ai reçu auparavant de plus fraîches dates, auxquelles j'ai ré- 
pondu, et vous ai priée de prendre votre passage en venant ici 
par notre monastère de Bourg, afln que vous vissiez l'état de 
cette maison et en quoi nous pourrons soulager et servir nos 
chères Sœurs de là; et quand vous l'aurez reconnu, que vous 
nous envoyassiez un homme pour nous faire savoir tout ce que 
vous penserez être nécessaire que nous sachions pour aider cette 
maison-là, et ce que vous jugerez que nous devons faire pour 
cela. Nous vous avions aussi priée de nous mander, par ce 
même homme que vous enverrez, si madame la présidente de 
Bourg pourra prêter sa litière ou des montures pour vous faire 
conduire jusqu'à Crémieux ou à Belley, afln que si vous ne la 
pouvez avoir, nous vous envoyions d'ici M. Michel [Favre] pour 
vous aller prendre à Bourg ; car, d'ici là, il n'y a point de 
danger de la peste, d'autant que vous ne passerez par aucun 
lieu infect. Grâce à Dieu, il n'y a point de danger aussi en cette 

1 Sœur Françoise-Marguerite Favrot, après avoir fondé et gouverné pen- 
dant six ans le monaslère de Marseille, reçut l'ordre de revenir à Annecy. 
Elle se mit immédiatement en route, malgré les prières de sa communauté 
qui lui représentait les difficultés du voyage à travers un pays ravagé par 
la peste. A toutes les objections, cette âme pleine de foi se contenta de ré- 
pondre : « Dieu ouvre les chemins à ceux qui ouvrent leur cœur à l'obéis- 
sance. » Arrivée à Lyon, elle fut atteinte d'une fièvre maligne qui, en peu 
de jours, la conduisit aux portes du tombeau. 




ANNÉE 1630. 519 

ville; car elle est nette, bien que de temps en temps il arrive 
toujours quelque petit accident, comme de mois à mois ou de 
quinze en quinze jours ; mais cela se prend par des personnes 
qui l'apportent, et toujours depuis le passage du Roi il est ainsi 
arrivé des accidents, qui ne font pas progrès, Dieu merci; de 
façon que vous pouvez venir sans rien craindre, avec l'aide de 
Notre-Seigneur. Je crois que le plus tôt que vous pourrez nous 
envoyer ce messager, pour nous avertir de ce que vous jugerez 
qu'il faudra faire,, sera le meilleur, aGn de gagner du temps 
avant que le froid vienne. 

Voilà ce que je désire, si le bon plaisir de Dieu s'y trouve ; 
mais nonobstant mon affection de vous avoir ici promptement, 
si vous jugez qu'il soit expédient que vous arrêtiez là quelques 
mois ou semaines, pour la gloire de Dieu, je renoncerai à mon 
inclination ; mais ce n'est toutefois nullement notre intention de 
vous y laisser Supérieure, en cas que la Mère [Claude-Agnès 
DalozJ soit morte, ou tellement infirme que l'on soit contrainte 
de la décharger. En ce cas vous choisirez ici celle qui leur 
serait plus propre, ou bien nous la vous enverrions en vous fai- 
sant revenir, car nous avons de bonnes Sœurs ; je remets tout à 
votre conduite et suis de tout cœur tout à fait vôtre. 



I 






.■*■• 



Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



520 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MXLIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Sollicitude pour Sœur F. M. Favrot, malade à Lyon. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Annecy], 1(5 octobre [1630]. 

Ma très- chère petite, 

Nous avons su que ma pauvre Sœur [F.-Marg. Favrot] se ren- 
dait fort traînante et malsaine; je vous supplie qu'avec tout le 
soin et discrétion qu'il vous sera possible, vous la soulagiez et 
fassiez soulager. Je la prie et conjure de vous croire en cela; 
mais aussi soyez discrète, afin qu'elle le fasse plus librement et 
joyeusement. Nous n'avons de loisir que pour ce mot. 

J'embrasse et vous et vos chères novices de tout mon cœur, 
et prie Dieu qu'il les bénisse toutes, et vous fasse humblement 
cheminer en sa présence, sans regarder, ni vouloir voir votre 
chemin, ains Lui seul nous suffit. 

Dieu soil béni! 

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXLV {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELIYE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS 

Requête au duc de Nemours. — Guérisons signalées obtenues au monastère d'Annecy. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 20 octobre [1630]. 

Je ne voulais point vous écrire, ma toute chère fille, que je 
n'eusse reçu de vos nouvelles; mais les voyant retardées extra- 



ANNEE 1630. 



521 



ordinairement, je ne me puis contenir en cette occasion, qui est 
assurée. Or, je pense que ce qui est la cause de ce retardement, 
c'est le refus que le conseil de Mgr de Nemours a fait de notre 
demande, et que vous ne vous rendez pas pour ce rebut pre- 
mier, ains que vous faites faire des poursuites au double pour 
emporter de la piété de ce bon prince, ce que la prudence de son 
conseil a fait refuser. Dans cette pensée, j'ai cru devoir écrire 
celte lettre à M. de Nemours : je l'ai laissée ouverte, afin que 
vous jugiez ce que vous trouverez bon d'en faire, de la lui 
donner ou la retenir. Pour moi, je ne puis que bien espérer 
d'une si juste et si modérée requête, qui déjà a été accordée, et 
qui est de si petite conséquence, que, selon ce que nous avons 
traité avec des personnes séculières, es fiefs desquels nous 
avons une grande partie de ce que nous tenous, ce que nous 
donnera Mgr de Nemours, en la soufferte de nous laisser jouir 
de ce qui est dans son fief, ne peut valoir de vingt ans en vingt 
ans qu'environ quatre ou cinq cents florins. Voudrait-il bien 
exiger cela d'une pauvre maison religieuse? car cela est le plus 
pour lui. Mais le pire pour nous est que cela ouvrira l'appétit à 
quelque affamé, qui Tira demander pour nous faire mille 
troubles et inquiétudes. Si vous ne pouvez obtenir ce que nous 
désirons, au moins qu'il nous fasse jouir du don qu'il nous 
avait [fait] de pouvoir posséder jusqu'à six cents livres de rente. 
Certes, jusqu'à ce qu'il nous ait accordé cela, il n'aura qu'im- 
porlunité de nous. 

Au surplus, ma très-chère fille, j'attends bien amplement de 
vos nouvelles; les nôtres sont bonnes, grâce à Dieu. Monsei- 
gneur se porte bien ; il est à Sales. — Il s'est fait deux guéri- 
sons signalées en ce monastère : l'une d'un mal d'esprit très- 
grand, l'autre d'un mal de corps fort extraordinaire. La santé 
de l'esprit continue dès six mois, celle du corps. dès cinq Ou six 
semaines. Si cela continue, ce sont deux très-grands miracles. 
Dieu réduise tout à sa gloire et nous comble de son pur amour, 







■ 



522 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



avec toutes nos chères Sœurs, que je salue avec vous, qui êtes 
ma vraie très-chère fille, uniquement bien-aimée. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



LETTRE MXLVI 

A MONSEIGNEUR JEAN-FRANÇOIS DE SALES 

ÉVÉQUË DE GENÈVE 

Touchant la fondation de Pontarlier. 

vive f jésus! 

[Annecy], 21 octobre [1630]. 

Mon très-honoré seigneur, 

Ce fut bien le Saint-Esprit qui vous conseilla d'aller en 
Chablais. Béni soit Dieu de ce que vous y avez été consolé en 
la vertu de ces chères âmes ! Je crois qu'il sera nécessaire que 
notre Sœur la Supérieure de là vienne ici, surtout si cette fon- 
dation se fait à Pontarlier, ce qui est tout à fait désirable pour 
la gloire de Dieu et le soulagement de cette maison [deThonon]. 
Ma Sœur me prie instamment de presser M. Pioton de retourner 
vers Mgr l'archevêque de Besançon ; mais il me semble qu'il 
faudrait attendre si l'on aura quelques lettres de Son Altesse, 
bien qu'il ne faille pas laisser traîner l'affaire; qu'en jugez- 
vous, mon très-cher seigneur? Je vous prie me le dire, s'il vous 
plaît ; mon Dieu, que le monde est plein d'artifices I Je le crois 
fermement, mon très-cher seigneur, que vous n'êtes nullement 
attiré par toutes les grandeurs de leurs avantageuses promesses. 
Dieu soit votre conseiller, et II le sera sans doute, nous L'en 
supplierons incessamment, afin qu'il nous développe de cette 
affaire si importante à sa gloire et à notre repos. Comme vous 
dites, mon cher seigneur, si l'Etat était assuré au Roi, bientôt et 




ANNÉE 1630. 523 

facilement vous vous résoudriez ; mais, dans cette incertitude 
qu'il retourne au duc [mots illisibles], notre bon Dieu veuille 
bien conduire cette affaire, et vous y assister s'il Lui plaît. 

Le Père dom Maurice m'écrit que Mgr de Bourges est tout 
résolu de venir ce Carême prochain. Je dirai à M. Roland ma 
pensée touchant la venue du Père dom Juste, afin que vous ju- 
giez, Monseigneur, s'il sera à propos de la suivre ; car il est 
bien fâcheux de demeurer dans les incertitudes, et de voir cette 
sainte œuvre tant retardée. Il faut toutefois remettre tout à Dieu, 
qui conduira selon son bon plaisir qui sera toujours le nôtre, 
moyennant sa sainte grâce. Je Le supplie vous conserver et for- 
tifier pour l'œuvre de sa gloire, car je n'ai nulle inclination de 
la voir entreprendre par ceux qui y cherchent leur propre in- 
térêt. Je demeure en tout respect de toutes mes affections, mon 
très-honoré seigneur, 

Votre très-humble et très-obéissanle, etc. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXLVII 

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE 

SUPÉRIEUHE A HKWES 

Le Seigneur dépouille l'âme qu'il aime cl lui tient lieu de tout. 

vive f jrésus! 

[Annecy. 1630.] 

Ma plus chère fille, 

Je vois l'état admirable où la bonté de Dieu vous tient. Oh ! 
quand est-ce que vous avez mérité tant de grâces et de faveurs, 
que de souffrir au corps de si vives douleurs, et de si sensibles 
épreuves en votre âme? Ma fille, par cette voie Dieu vous veut 
tirer tout à Lui, et II demande que, pour l'amour de Lui, vous 
vous dépreniez et dépouilliez de toutes choses sans aucune ex- 



524 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ception ; cela veut dire non-seulement des soulagements cor- 
porels, ce qui est peu à votre courage ; mais encore de toutes 
consolations, lumières et sentiments intérieurs, afin que Lui 
seul vous soit toutes choses. Que de trésors dans cet abîme 
d'afflictions! Souvent nous pensons que tout soit perdu; et c'est 
là où nous trouvons la plus suave, la plus délicate, la plus 
simple et la plus pure union de notre esprit avec le bon plaisir 
de Dieu, sans mélange d'aucune science, intelligence ni satis- 
faction; et c'est correspondre fidèlement au plus haut dessein 
qu'il ait sur nous que de s'abandonner à sa volonté dans celle 
souffrance^Je Le supplie de vous en faire la grâce, et vous con- 
jure de prier pour mes besoins. Voire, etc. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MXLVIII 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MOXASTÈRE DE PARIS 

Désir que son cœur soit abîmé dans le Coeur de Jésus. — Maladie de Sœur F. M. 
Favrot. — L'amour-propre empêche la perfection de l'amour divin. — Prévi- 
sions pour une prochaine élection. 



[Annecy], 24 octobre [1630]. 



VIVE •{• JÉSUS ! 

Ma toute très-chère fille, 

Je n'ai point reçu vos lettres précédentes à celles du dernier 
septembre, que M. de la Thuile m'apporta devant [hier] à soir. 
J'espère qu'elles ne seront point perdues, puisque vous m'y par- 
lez de votre cœur, que le mien chérit si parfaitement. Oh! Sau- 
veur démon âme! que je souhaite, ma Irès-chère fille, qu'ils 
soient tout abîmés, ces pauvres cœurs, dans le grand Coeur royal 
de ce divin Seigneur, pour ne vivre plus que de son amour et 
très-aimable volonté; car, aussi bien, tout ce qui n'est point 
cela et pour cela est moins que rien. 



ANNÉE 1630. j 525 

Voilà une sensible nouvelle que l'on me donne que fcotre 
pauvre Sœur Françoise-Marguerite Favrot est à l'extrémité à 
Lyon. C'est une âme si solidement vertueuse que j'en ressenti- 
rai vivement la privation, si Dieu la retire; mais toutefois sa 
très-sainte volonté soit faite sans aucune exception. 

Il ne se peut dire combien vos sentiments sont au gré des 
miens; je vous remercie de me les avoir dits franchement; je 
vous conjure, ma très-chère fille, défaire toujours ainsi en toute 
occasion sans exception. Je ferai ce que je pourrai pour revoir 
donc ces Réponses : mais, las! je ne sais quand ce sera, tant 
je suis accablée de diverses occupations. 

Vous connaissez parfaitement l'esprit de notre Sœur N*** : 
oui, c'est un cœur qui ne se nourrit que par la confiance; mais 
celles qui gouvernent ne doivent pas agir selon cela. Elle perd 
et fait beaucoup perdre à ses Sœurs et à toute sa maison de ne 
pas prendre langue [conseil] de vous; car sa maison a besoin 
de se conformer à la vôtre, et elle, à votre conduite. Mais c'est 
grand cas que de la misère humaine et des imprudences ; elles 
gâtent sinon tout, au moins empêchent-elles la pureté de la 
perfection en la plupart des âmes qui toutefois y prétendent. 
Dieu nous en veuille délivrer et de nos propres intérêts formés 
de l'amour-proprel Ma fille, je dis ma très-grandement très- 
chère fille, il nous faut, tant qu'il nous sera possible, épurer 
les âmes que Dieu commettra à notre soin, de ce subtil poison 
qui délustre tout. — Je me recommande aux prières de notre 
bon Mgr de Langres, en le saluant très-humblement: 

Je le crois prou que les bonnes Sœurs Carmélites ne se tien- 
dront pas sous l'autorité des Pères de N***; elles en seraient 
trop pressées. Nous sommes bien heureuses si nous le savions 
connaître et nous entr'aider (selon que sans doute nous le 
pourrons, si •nous le voulons), et plus utilement par la voie 
d'une charitable confiance et du saint zèle que nous devons 
avoir pour toutes les maisons, que si nous avions mille hommes 



526 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour gouverneurs. Mais, las! je crains que l'imperfection des 
Supérieures ne nous gâte tout par leur bizarrerie et peu d'intel- 
ligence. Je prévois cela avec douleur; mais il se faut accommo- 
der aux [conditions] misérables de cette vie et se reposer en 
Dieu, laissant le soin de tout à sa douce Providence, qui don- 
nera, dans les temps et les nécessités, les secours nécessaires. 

Je ne sais comment nous pourrions faire pour retirer notre 
Sœur la Supérieure de N***au bout de son temps, et empêcher 
qu'elle ne se fasse succéder à la charge par son assistante, ce 
qui serait rendre les filles de là martyres, et la maison hors de 
l'esprit intérieur de douceur et humilité. Il y a une Sœur nom- 
mée Jeanne-Agnès, fort douce et de bon jugement, qui, à mon 
avis, me croirait; mais je ne sais comment l'introduire dans 
l'esprit des filles; car je pense qu'on l'en recule pour avancer 
l'assistante : Dieu veuille y pourvoir! — Il faut vous entremettre 
avec grande retenue, afin que les maisons aient toujours 
grande confiance et recours à vous; c'est tout mon désir et sur- 
tout que nous soyons tout à Dieu. Qu'il soit béni et vous comble 
de son saint amour, ma toute chère et grande fille et toutes nos 
Sœurs. Et la chère Sœur de Vigny est donc allée à Rouen! — 
24 octobre. 

Je vous dis que notre Sœur [M. -Aimée de Blonay] ne gou- 
verne nullement que ses novices; au contraire, elle a été 
exercée par la vivacité de la Mère, qui veut faire son gouverne- 
ment et que personne ne s'en mêle. — Si vous me croyez, vous 
ne donnerez nul assentiment à M. Brun; je craindrais qu'il 
n'eût pas assez de gravité pour Paris; mais si vous le jugez 
propre, faites-lui entendre dextrement que vous ne pouvez ni 
devez penser à cela que quand nos Sœurs le désireront et vous 
le témoigneront. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



: 




ANNÉE 1630. 



527 



LETTRE MXLIX 

A LA MÈRE MARIE-AI.UÉE DE BLONAY 

AU PREMIER MONASTÈRE DE LYON 

Sentiments de résignation au sujet de la maladie de Sœur P. M. Favrot. —Comment 
excuser l'opposition que les Supérieurs de Lyon ont mise au départ de la Mère 
de Blonay. 

vive -j- jrésus ! 

[Annecy], 24 octobre [1630]. 

Ma très-chère fille, 

Si vous me dites avec regret la maladie de ma très-chère 
Sœur Françoise-Marguerite Favrot, je l'ai reçue avec encore 
plus grande et sensible douleur de cœur, quoique j'en laisse 
faire à Notre-Seigneur ce qu'il Lui plaira : mais cela n'empêche 
pas que je ne sois fort touchée de son mal. Je m'étais revêtue 
de beaucoup de bonne espérance de recevoir un grand soulage- 
ment, consolation et édification de sa présence ; mais s'il plaît 
à Dieu que je sois privée de tout cela, je ne sais que dire, 
sinon qu'il me fait toujours plus connaître qu'il veut que je vive 
sans aucun soutien que de Lui seul, et sans consolation exté- 
rieure. En tout, sa très-sainte volonté soit faite, même en la 
destruction de nos désirs, pour bons qu'ils puissent sembler 
être. — Je n'ai point reçu vos lettres, que vous dites que ma 
Sœur la Supérieure m'a écrites auparavant celles de M. de la 
Thuile, qui arriva seulement [avant -hier] à soir, et hier je le vis. 

Ma très-chère fille, si j'ai dit que votre retenue en votre mai- 
son de Lyon serait cause de grands maux, j'ai dit une parole 
trop exagérante et que je ne devais [pas] dire, mais je vous 
prie, ne prenez point les choses si à l'extrême ; car, si bien 
l'on vous a retenue, vous n'en n'êtes pas coupable, et j'espère 
que Dieu, qui l'a ainsi permis, en tirera sa gloire et le bien des 
maisons de Lyon. Le monastère qui veut imiter le vôtre en cela 
c'est celui de Blois; mais je ne sais pas comme vous pourriez 
faire, si vous en écrivez, car il s'en faut bien garder de dire les 






528 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

choses comme elles se sont passées. Mais seulement vous pou- 
vez dire qu'il est vrai que votre Supérieur fit un peu difficulté 
de vous relâcher quand on vous eut élue à Grenoble, parce 
qu'aussi vous étiez malade, et que nous, voyant cela, nous 
fûmes bien aise d'y employer une autre, et que cependant 
Mgr de Lyon nous envoya sa permission pour vous retirer; mais 
que Mgr de Genève et nous voyant que nous n'en avions pas 
une absolue nécessité, et le grand commerce que cette maison 
a avec celle de Lyon, nous avons été bien aises de vous y laisser, 
afin qu'il y eût une fille de cette maison [de Nessy]; et voilà 
comme nous pouvons ajuster les choses en vérité , car je l'ai 
écrit ainsi. 

Au reste, ma très-chère fille, si notre chère Sœur Françoise- 
Marguerite est encore en vie et qu'il n'y ait pas apparence 
qu'elle puisse guérir, je vous prie de tirer d'elle ce qu'elle aura 
à me dire de nos maisons, et de retirer tous ses papiers. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE ML 

A LA SOEUR FRANÇOISE-MARGUERITE FAVROT 

au rnEHiER monastère De lïon 
Soumission au divin bon plaisir. — Derniers adieux. 

[Annecy. 1630.] 

Hélas! ma très-chère Sœur, que ce m'a été une sensible 
touche de savoir votre maladie, qu'on m'a dit être telle, que si 
notre chère Sœur [Marie-Aimée de Blonay] ne me disait de vous 
écrire, je tiendrais le temps de le faire pour perdu '. Dieu 

'Cette lettre trouva en effet Sœur Françoise-Marguerite sur le seuil de 
l'éternité. « Calme et radieuse elle s'envola, le 29 octobre 1630, dans ce 
bienheureux séjour où étaient son trésor et son cœur, n (Livre des Vœux du 
premier monastère d'Annecy.) 



ANNÉE 1630. 529 

fasse de vous et de nous son bon plaisir; mais je confesse qu'il 
me touche à l'endroit que je sens bien fort. Il me prive de la 
douceur, consolation et utilité que j'espérais de votre présence 
et assistance, m'étant bien résolue que nous vivrions et demeu- 
rerions ensemble le reste de ce peu de jours que, selon mon 
âge, je dois demeurer en celle misérable vie, en laquelle, si ce 
billet vous rencontre avec quelque espoir de vie, je vous con- 
jure de vous encourager, et faire tout ce qui vous sera possible 
pour reprendre vos forces, afin de vous rendre ici au plus tôt 
qu'il vous sera possible. Que si vous êtes sur votre départ, 
pour aller où nous devons avoir toutes nos espérances et nos 
désirs, souvenez-vous de celle à qui Dieu adonné une parfaite 
dilection pour vous, et laquelle, avec beaucoup de larmes et de 
douleurs, vous dit le dernier adieu, attendant de recevoir de la 
douce miséricorde l'héritage que par son soin II nous a acquis. 
Je supplie la divine Bonté de vous recevoir entre les bras de 
son amour et dans son sein paternel. Vivante ou mourante, re- 
commandez-moi à la douceur de sa miséricorde et à la débon- 
naireté de sa très-sainte Mère et de notre Bienheureux Père afin 
qu'ils aient quelque compassion de ma faiblesse, et de la lon- 
gueur de mon pèlerinage. Adieu, ma chère Sœur; aimez éter- 
nellement celle qui éternellement désire de vous aimer en Celui 
qui est le principe et le seul objet de notre amour. Qu'il soit 
béni dans les siècles des siècles. A men. 



3i 



530 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




I 




LETTRE MLI (Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-MARIE ROSSET 



SUPERIEURE A CR8MIEUX 



Soutenir ses droits avec humilité. — Si les notices n'excellent en respect 
et en obéissance, leur profession doit être retardée. 



[Annecy, 1630.] 



vive f jésus! 

Ma très-chère fille, 

J'ai trouvé le procédé de cette dame à qui vous avez donné 
parole de recevoir ses deux filles, un, peu bien impérieux. Vous 
deviez bien tout doucement et humblement dire au Père Capu- 
cin qui vous vint dire de sa part qu'elle ne voulait avoir qu'un 
mot à dire avec vous : Mon Père, il n'est donc pas besoin que 
madame prenne la peine de venir, puisqu'elle n'a qu'un mot à 
dire ; et lui faire entendre qu'encore que nous ne soyons que de 
pauvres Religieuses, ce serait un grand bonheur à mesdemoi- 
selles ses filles d'être en notre compagnie; car, ma chère fille, 
à ces personnes-là qui pensent tant obliger nos maisons d'y 
mettre leurs filles et parentes, il faut un peu faire connaître que 
la maison les oblige bien autant qu'eux en y recevant des filles 
qui y portent si peu. 

Au surplus, ma très-chère fille, je m'étonne de ce que vous 
me dites, que dans le noviciat il y a si peu de soumission et res- 
pect envers la maîtresse. Certes, si les filles qui manquent 
ainsi à cela ont leur voile teint en noir, l'on a fait grand tort à 
la Religion de les recevoir avant qu'elles sussent bien ce que 
c'est la souplesse qu'il y faut avoir en toutes choses, et si elles 
sont encore novices, je vous conseille de faire en sorte que 
leur voile ne devienne point noir qu'elles n'aient bien appris la 
vraie soumission, et le respect qu'elles doivent à celles que Dieu 
leur donnera pour leur conduite; et faut que vous leur parliez 
souvent là-dessus, pour bien leur faira entendre l'importance de 



ANNÉE 1630. 53l 

ce défaut. — Il ne faut point sonner à la fin de la messe les 
deux coups; Nom servira de signe. — Je suis fort consolée, 
ma très-chère fille, que nos Sœurs vous aient rendu leur devoir 
avec tant d'amour et de soin. Elles y sont certes bien obli- 
gées; mais, je vous prie, condescendez à leurs désirs pour votre 
soulagement, et ne parlez nullement de suivre la communauté. 
— L'état auquel Dieu vous a mise est de paix, de repos, de sim- 
plicité, nudité, et bref, de ne rien du tout faire. Demeurez-y 
ferme, sans recevoir aucune pensée contraire. Il faut finir on 
m'appelle. Assurez-vous que d'un cœur incomparable je suis 
vôtre. Mille saluts à toutes, dedans et dehors. 

Dieu soit béni! 

L'on me presse d'achever mes Réponses. Si vous avez quel- 
ques demandes à faire, mandez-le-nous, car nous désirons y 
mettre la dernière main. 

Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère Rosset elle-même. Archives de h 
Visilation d'Annecy. 



LETTRE MLII {Inédite) 



A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUPKRIEURK A flUTU.V 

A quel âge recevoir les Sœurs du petit habit _ Conseils au sujet des fondations 
proposées à Clamecy et à Charolles. _ Ne demander une Supérieure d'un autre 
monastère que par grande nécessité. -On peut s'adresser au confesseur ordinaire 
pour les confessions annuelles. 

VIVE f JESUS.' 

Ma très-chère fille , ^"^ ,0 n ° verabre [163o] - 

Quand vous seriez un an sans m'écrire, je ne saurais, pour 
cela, douter de votre bon cœur : je le connais trop bien et lui 
ai une parfaite confiance, car je sais qu'il l'a en moi tout en- 
tière. Mais c'est la vérité que ces pestes et la guerre nous font 

3i. 



I 






-*4r 







532 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

perdre plusieurs de vos lettres, et je m'étais déjà bien aperçue 
de la perte d'une que je vous avais écrite; mais je crois néan- 
moins que vous aurez maintenant reçu la mienne dernière qui 
était la réponse de la vôtre envoyée par le Père Capucin. Ma Sœur 
la Supérieure de Dijon m'a écrit depuis peu que votre Sœur 
qui est auprès d'elle se remettait et qu'elle faisait mieux; mais 
il est vrai qu'auparavant elle m'avait écrit avec des grandes 
conjurations pour la faire retirer, et me priaitque ce fût au plus 
tôt. Or, puisqu'elle fait mieux, grâce à Dieu, je crois qu'entre 
vous deux vous pourrez bien faire en sorte qu'elle la garde jus- 
qu'à la Saint-Jean, voire plus s'il est requis. 

Pour ce que vous me dites, ma très-chère fille, touchant la 
réception de la petite de madame de Tavane, l'importance n'est 
pas tant à son bas âge (parce que de cela, qui n'est que du 
Coutumier, les Supérieurs en peuvent dispenser) comme à 
savoir si elle se trouvera d'un bon naturel; car si ce n'est pas 
une enfant douce et que vous ayez l'espérance de pouvoir rendre 
une bonne Religieuse, il vous la faudra renvoyer, et vous acquer- 
rez pour ennemies toutes ces personnes à qui elle appartient; 
mais il faut remettre tout cela à la providence de Dieu. Il est 
vrai que la petite Blondeau fut reçue à Dijon et la petite de 
Ragny à Paris, qu'elles n'avaient qu'environ dix ans; mais 
c'est parce qu'on prenait cette dernière en qualité de bienfai- 
trice. Et de vrai, si une telle fille que celle dont vous me parlez 
ne vous porte au moins trois ou quatre mille écus, ce sera une 
honte aux parents. 

Mais bien, que Dieu le leur pardonne, ma très-chère fille, à 
ceux qui ont inventé qu'il y avait des personnes qui vous fai- 
saient des mauvais offices auprès de moi, et qui disaient que 
vous vous départiez de mes sentiments et éloigniez de moi, car 
jamais aucune créature ne m'a dit ni écrit rien de vous, appro- 
chant de cela, je vous en assure; mais Dieu a permis qu'il vous 
ait été dit ainsi pour toucher votre bon cœur au lieu où il le 



I 






ANNÉE 1630. 533 

ressent, car vraiment je ne doute pas qu'il n'en ait été touché 
vivement; mais demeurez en paix de ce côté-là, ma chère 
fille; car je sais si bien ce que vous m'avez toujours été, ce que 
vous m'êtes, et que je m'assure en Notre-Seigneur que vous me 
serez toujours, que quand toutes les créatures du monde me di- 
raient que vous n'êtes pas toute mienne et que vous-même me le 
diriez, je ne le pourrais pourtant jamais croire. Oh ! demeurez donc 
en plein repos d'esprit sur cela, je vous en prie, ma chère fille. 

Mon Dieu ! que la disposition en laquelle vous me mandez que 
sont nos chères Sœurs est sainte et tout à fait à mon gré ! Je prie 
Notre-Seigneur leur y donner une sainte persévérance. — Et 
pour ce qui est de votre établissement dans Clamecy, je vous 
conjure, ma très-chère fille, que nous nous tenions toujours 
dans les termes du Coutumier en cela. Si vous pensez avoir le 
secours pour le spirituel et pour le temporel qu'il marque, 
vous ferez bien d'accepter cette fondation. Pour moi, je ne sais 
quelle ville c'est; mais nous savons par expérience combien 
c'est mettre au hasard les Sœurs que l'on envoie en fondation, 
quand on n'y trouve pas au moins ce qui est requis pour leur 
entrelien; car cela est cause qu'il nous faudra peut-être voir dé- 
faillir des fondations ou les transporter en d'autres lieux, avec 
beaucoup de dépenses pour les maisons qui les ont faites, faute 
de pouvoir trouver ce qu'il leur fallait au lieu où elles sont. Je 
crois donc que vous ferez bien de ne pas envoyer nos Sœurs en 
cette ville-là ni en aucune autre, si vous n'y avez quelque fon- 
dement, au moins pour leur nourriture en ce commencement. 

Quant à ce que vous me dites que vous n'avez pas de nou- 
velles de nos bonnes Sœurs de Paray, il ne faut pas que vous 
laissiez pour cela de leur écrire et le plus cordialement que 
vous pourrez; elles ont été préoccupées de ce qu'on leur avait 
dit, que vous vouliez aller fonder à Charolles et que vous ne 
leur en écriviez rien. Elles craignaient que cela nuisît à leur 
maison; mais je leur ai mandé que, puisque vous ne m'en disiez 










534 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




rien, je ne croyais pas que vous eussiez cetle prétention, et que 
si le lieu était trop près pour y établir une de nos maisons, 
qu'elles ne s'en missent point en peine, que deux biens ne se nui- 
saient jamais l'un l'autre. — Pour ce qui est de notre Sœur N***, 
ma Sœur la Supérieure de Dijon m'écrit tant qu'elle est bien 
remise, qu'entre vous deux je vous en laisse disposer. 

Et quant à votre Sœur Marie-Philippe [de Pédigon], ma très- 
chère fille, si vous jugez qu'elle ait les conditions requises pour 
vous succéder en la supériorité, j'en serai bien aise; car il est 
toujours mieux de prendre celles que l'on a chez soi, quand elles 
sont propres, que d'en demander ailleurs, bien que nous ayons 
[céans] des Sœurs très-bonnes et capables pour la charge de Supé- 
rieure; mais si vos Sœurs agréent celle-là, et que vous croyiez 
qu'elle puisse bien gouverner votre maison, vous n'avez pas be- 
soin de chercher autre part ce que vous pouvez trouver chez 
vous, puisque la Règle le dit. Et pour moi je ne serai nullement 
en peine de la savoir en charge en cette maison-là, surtout si 
vous demeurez encore quelque temps après votre déposition, 
ce que je trouve tout à fait nécessaire, tant pour bien établir la 
nouvelle Mère en son gouvernement, que pour conduire les 
Sœurs et les bien acheminer sous sa conduite. Bref, plus vous de- 
meurerez là, tant mieux ce sera pour la maison. Mais nous avons 
si souvent besoin de Supérieures que peut-être nous ne vous 
laisserons pas longtemps en votre repos ; mais, si je puis, vous 
y serez un an. — J'écrivis dernièrement à notre bon M. de la 
Curne ; mais ne laissez de le saluer chèrement de ma part et sa 
chère femme. Je salue toutes nos chères Sœurs avec vous et 
votre bon confesseur. Croyez invariablement que je suis immor- 
ellement toute vôtre et du fond de mon cœur, qui est doulou- 
reusement touché sur le trépas de notre très-chère Sœur 
F.-Marg. Favrot : c'était une âme consommée en vertu. Dieu 
soit éternellement béni de tout. Amen. 

Je m'étais oubliée de vous dire sur le désir de nos Sœurs de 



ANNÉE 1630. 535 

faire leurs confessions annuelles au confesseur ordinaire, que 
cela se peut faire. Il les faut laisser en liberté, bien que quand 
l'on a quelque confesseur extraordinaire fort capable pour les 
recevoir, il est bon de les faire vers eux. Si vous avez encore 
quelques questions à faire, ou que vous pensiez qu'il faille ajou- 
ter quelque chose dans nos Réponses, mandez-le-moi, parce 
que l'on me presse de les achever. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilation d'Annecy. 



LETTRE MLIII 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELLVE FAVRE 

BUPBRIEUKE AU DEUXIÈME MONASTERE DI<: PARIS 

Impression du Directoire spirituel. — Projet de fondation à Cambrai. — Nouvelles 
de la famille Favre. — Ne rien changer dans les Règles. — L'oraison desimpie 
présence de Dieu est l'attrait général des Filles de la Visilation. 



[Annecy], 10 novembre [16301. 

Ma très-chère et bonive fille, 

C'est presque sans loisir que je vous fais écrire celle-ci, qui 
n'est qu'un supplément au billet que je vous ai écrit, il y a un 
peu; et toujours nous n'avons point reçu la lettre de votre soli- 
tude. Nos Sœurs sont toutes fort en œuvre du petit Directoire; 
mais elles désireraient bien, s'il se pouvait, cpie l'on y ajoutât 
V Exercice de l'union et les trois Souhaits de notre Bienheureux 
Père, qui sont au commencement du Coutumier auquel l'on a 
fait une omission notable et laquelle il faut réparer , parce que 
c'est un point important, et duquel nous ne nous étions point 
aperçues que par le moyen de notre petit Directoire. C'est qu'en 
l'article sixième de la Réfection il dit sur la fin de l'article : 
« Qu'elles prendront indifféremment de la main de Dieu, tant 
» pour les viandes que pour toutes autres choses, ce qu'elles 



i 




536 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

» aimeront comme ce qu'elles n'aimeront pas. » Il dit de plus 
au vieux Directoire : « Voire même à l'infirmerie, où elles se 
» rendront douces, patientes et obéissantes à l'infirmière, et 
s recevront ce qui leur sera donné avec action de grâces, re- 
» connaissant qu'elles ne méritent pas un si doux et charitable 
» traitement. » C'est ce dernier point qu'il faut faire ajouter au 
petit Directoire, ainsi qu'il est au vieux, car il est important. 

Vous ferez fort bien, ma chère fille, de faire l'établissement 
de Cambrai ', et de vous servir pour cela de ma Sœur Françoise- 
Augustine, laquelle vous ferez bien de tirer auprès de vous dès 
que la fondation sera résolue, afin qu'elle voie un peu les Sœurs 
que vous lui voulez donner, et que les Sœurs la voient aussi, 
pour ajuster un peu leurs esprits les uns avec les autres. Je 
pense que ma Sœur [Claire-Marie] Amaury fera bien dessous 
elle; mais je crains que ma Sœur N. n'ait un peu l'esprit trop 
brave pour se ranger sous son obéissance. Vous y prendrez un 
peu garde, car il lui faut donner tant que vous pourrez des 
âmes douces et souples. 

Nous avons prié et fait prier Dieu pour votre procès ; mais 
nous le ferons encore. — Je n'ai rien à vous dire sur l'affaire 
de M. de Nemours, en ayant écrit tout ce que j'en puis dire; 
mais si tant est que vous recommenciez la batterie, M. de Vau- 
gelas s'offre à nous avec tant de témoignages d'affection, que si 
vous jugiez à propos de l'y employer, je pense qu'il pourrait de 
beaucoup vous servir et soulager en cette affaire. — Nous avons 
vu ici M. de Charmelte qui se porte bien : il nous a assuré que 
Messieurs vos autres frères se portent bien et toute leur famille. 
Nos Sœurs de Chambéry se portent bien aussi. La peste s'apaise 
fort à Chambéry. Elle est toujours en cette ville [d'Annecy], 
mais c'est sans y faire grand progrès, parce que les accidents 
qui en arrivent de temps en temps sont par le moyen de quel- 

1 Plusieurs difficultés s'opposèrent à la réussite de cette fondation. 



ANNÉE 1630. 537 

qu'un qui l'apporte de dehors; elle ne passe pas plus outre, et 
n'empêche point que le commerce y soit aussi grand que jamais. 
— Vous me faites bien plaisir de me dire toutes vos petites 
nouvelles; car étant toutes de dévotion, j'ai de la consolation à 
les lire. 

Venant à ce que vous dites, qu'il faudrait faire que les jeunes 
professes ne donnassent pas leur voix, c'est une chose qui ne 
se peut pas; mais il faut avoir un grand soin de les bien dresser 
à cela dans le noviciat. En ces occasions, elles doivent tou- 
jours prendre langue [conseil] de la Supérieure, pour apprendre 
à s'y bien conduire. Si notre Bienheureux Père était en vie, on 
pourrait faire des changements èsquels nous ne devons pas 
penser d'ouvrir la porte. 

Je vois que l'attrait des Filles de notre Congrégation pour 
l'oraison est à cette simple présence de Dieu, où l'on est oisive 
sans pouvoir rien faire; et celles qui veulent faire gâtent tout 
et se peinent [beaucoup]. Cependant les avis des personnes re- 
ligieuses sont pour l'ordinaire fort contraires à cela, ce qui met 
en grande peine les filles et quelquefois celles qui les gouver- 
nent. Je ne sais si j'en dois dire quelque chose dans mes Ré- 
ponses : si vous le jugez, il faut que je sois un peu appuyée de 
votre sentiment et expérience; car enfin je vois que ce simple 
et unique regard en Dieu, par une totale remise de l'âme entre 
ses mains, est tout ce qu'elle peut faire pour toutes choses, soit 
pour préparation à la sainte communion, pour action de grâces, 
pour dresser l'intention et le reste, et c'est cela que ceux qui 
ne sont pas conduits par là trouvent étrange. Je vous prie, que 
si vous le jugez à propos, nous en fassions un entier éclaircisse- 
ment et solide conclusion, mais avec avis; et, si vous le trou- 
vez bon, parlez-en à Mgr deLangres [mot illisible] comme vous 
voudrez, et m'écrivez fort distinctement votre sentiment, et si 
j'en parlerai en mes Réponses. 

Je vous écris à tâtons sans clarté; mais certes c'est d'un 







538 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cœur incomparable tout à fait. Je suis tout à vous, et vous 
toute mienne. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MLIV 

A UN ÉVÊQUE 
Témoignage de profond respect. — Entière et filiale soumission de la communauté. 

vive -f- Jiisus! 

Annecy, 15 novembre 1630 

Monseigneur , 

Les obligations très-grandes que nous avons à Votre Sei- 
gneurie illustrissime , pour l'affection vraiment paternelle avec 
laquelle il vous plaît d'exercer tant d'effets de charité à l'en- 
droit de nos chères Sœurs vos filles, nous ont fait ressentir le 
mécontentement que vous recevez du procédé de N. Car nous 
désirons, Monseigneur, que non-seulement cette maison-là, 
mais toute notre petite Congrégation vous rende, par respect et 
très-humble soumission, la reconnaissance qui vous est due, 
ainsi qu'en mon particulier je me sens obligée de vous en rendre 
mes très-humbles actions de grâces, en vous avouant, Monsei- 
gneur, qu'il est vrai que sur les propositions que notre Sœur 
la Supérieure de N. nous a faites, des difficultés qu'elle avait 
de pouvoir fournir ce qui serait nécessaire à nos chères Sœurs 
vos filles, à cause de la pauvreté en laquelle la guerre, la peste 
et la cherté les réduisent, et que, si elles étaient toutes en- 
semble, elles pourraient vivre avec moins de dépense ; là-dessus, 
Monseigneur, je lui dis qu'elle ferait bien d'en communiquer 
avec son Supérieur et avec ses Sœurs, pour voir les accommo- 
dements qu'on y pourrait prendre; et je m'assure, Monseigneur, 
qu'ayant l'honneur et le bonheur de vous parler, vous les trou- 
verez toutes soumises et désireuses de vous rendre leur très- 




ANNÉE 1630. 539 

humble obéissance en tout ce qui leur sera possible. Et pour 
nous, nous nous estimerons heureuses si nous pouvons contri- 
buer quelque chose à votre consolation et au bien particulier 
de cette fondation, sur laquelle je loue et admire la fermeté de 
votre esprit, à vouloir perfectionner l'œuvre que votre piété a 
si saintement commencée pour la plus grande gloire de Dieu, 
qui sera votre récompense éternelle, comme je L'en supplie, et 
de faire la grâce à nos chères Sœurs, qui ont le bonheur de 
vivre sous le favorable appui de votre protection, d'être votre 
joie et consolation. Je demande en toute humilité votre sainte 
bénédiction, et demeure, Monseigneur, votre, etc. 



LETTRE MLV {Inédite) 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTON 

A THONOX 

Comment triompher des difficultés qui s'opposent à la fondation de Pontarlier. 

vive -j- jésls! 

Annecy, 18 novembre 1630. 

Mon box et très-cher frère, 

Je ne vois rien à répondre à ce que vous m'écrivez touchant 
la fondation de Pontarlier, sinon qu'il faudra avoir une grande 
patience pour cela, vu que ma Sœur la Supérieure de Besançon 
nous écrit presque toutes les mêmes difficultés que vous nous 
dites, mon cher frère, au moins les principales. Et je pense 
que le plus court chemin pour s'y établir, c'est, comme vous 
dites, de fâcher de gagner le cœur de ce bon et digne prélat, de 
quoi je m'assure que vous saurez très-bien réussir, ainsi que 
vous l'avez toujours fait de toutes les affaires de la Visitation 
que vous avez entreprises, en quoi vous nous avez toutes infini- 
ment obligées, mais particulièrement moi, qui aussi prierai 
journellement Notre-Seigneur qu'il répande sur votre chère 



541) LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

âme l'abondance de ses grâces, comme étant d'une affection 
invariable, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 




I 






LETTRE MLVI 

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME DE MONTHOUX 

SI TblillUKi: A 11), MIS 

Cbarilable avertissement. — Douleur de la Sainte à la mort de ses filles. — Les 
Religieuses de la Visitation ne doivent jamais aller aux bains. 

vive f JÉSUS ! 

[Annecy, 1630.] 

Ma très-chère fille, 

Il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit, mais je m'avance 
un peu, afin que la pauvre désolée madame de Monlhoux, votre 
chère et digne belle-sœur, reçoive plus tôt la consolation qu'elle 
désire de vous; ainsi qu'elle mêle témoigne, elle a grande envie 
de vous revoir en ce pays; mais je ne sais si vos maladies et 
quasi continuelles infirmités nous peuvent permettre de l'es- 
pérer. Dites-m'en votre sentiment, ma chère fille, non pour 
avance